L*IVROGNE
Que qu' tu crains ? Ta femme va-t-il pas bassiner ton lit ?
Jérémie répondait :
— L'aut' soir que je n'ai point pu retrouver la porta... Qu'on .m'a quasiment r'pê.ché dans le ruisseau de d'vant chez nous !
Et il riait encore à ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement vers le café de Paumelle, dont la vitre illuminée brillait ; il allait, tiré par Mathurin et poussé par le vent, incapable de résister à ces deux forces.
La salle basse était pleine de matelots, de fumée et de cris. Tous ces hommes, vêtus de laine, les coudes sur les tables^ vociféraient pour se faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans le vacarme des voix et des dominos tapés sur le marbre, histoire de faire plus de bruit encore.
Jérémie et Mathurin allèrent s'asseoir dans un coin et commencèrent une partie, et les petits verres disparaissaient, l'un après l'autre, dans la Profondeur de leurs gorges.
Puis ils jouèrent d'autres parties» burent d'au-
l'ivrogne 111
très petits verres. Mathurin versait toujours, en* clignant de TcbII au patron, un gros homme aussi rouge que le feu et qui rigolait, comme s'il eût su quelque longue farce ; et Jérémie engloutissait 'Talcool, balançait sa tête, poussait des rires pareils à des rugissements en regardant son com^ père d'un air hébété et content.
Tous les clients s'en allaient. Et, chaque fois que l'un d'eux ouvrait la porte du dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le café, remuait en tempête l'a lourde fumée des pipes, balançait les lampes au bout de leurs chaînettes et faisait vaciller leurs flammes ; et on entendait tout à coup le choc profond d'une vague s' écroulant et le mugissement de la bourrasque.
Jérémie, le col desserré, prenait des poses de soûlard, une jambe étendue, un bras tombant ; et de l'autre main il tenait ses dominos.
Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s'était approché, plein d'intérêt.
Il demanda :
— Eh ben, Jérémie, ça va-t-il, à rintérleur î Es-tu rafraîchi à force de t'arroser ?
112 L*IYROGNB
Et Jéréraie bredouilla :
— Pus qu*i! en coule, pusqu'il faîtsec, làdedaiM.
Le cafetier regardait Mathurin d'un air £naud.
Il dit :
— Et ton fré, Mathurin, ou» qu'il est à c'Wieuref
Le marin eut un rire muet :
— Il est au chaud, Vinquiète pas.
Et tous deux régardèrent Jérémie, qui posait triompalement le double six en annonçant :
— V*là le syndic.
Quand ils eurent achevé la pat'tie, le patron déclara :
— Vous savez, mes gars, mé, j'va m' mettre aa portefeuille. J' vous laisse une lampe et pi T litre. T en a pour vingt sous à bord. Tu fermeras la la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras la clef d'sous Tau vent comme t^as fait Tant' nuit.
Mathurin répliqua :
— T'inquiète pas. C'est compris.
Paumelle serra la main de ses deux clients
tardifs, et monta lourdement son escalier en boia. Pendant quelques minutes, son pas pesant résonna dans la petite maison; puis un lourd craqui»-
L'IVROGNK 113
ment révéla qu'il venait de se mettre au lit* Les deux hommes continuèren'i; à jouer; de temps en temps, une rage plus forte de Fouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les deux buveurs levaient la tête comme si quelqu'un allait entrer. Puis Mathurin prenait le litre et remplisait le verre de Jérémie. Mais soudain, Thorloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre enroué ressemblait à un choc de casseroles, et les coups vibraient longtemps, avec une sonorité de ferraille
Uathurm aussitôt se leva, comme un matelot dont le quart est fini :
— Allons, Jérémie, faut décanilier.
L'autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son apiomb*en s' appuyant à la table ; puis il gagna la porte et l'ouvrit pendant que son compagnon éteignait la lampe.
Lorsqu'ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique ; puis il dit :
— Allons, bonsoir, à demain.
Et il disparut dans les ténèbrei.
tu L'IVROGNB
Jérémie fit trois pas, puis oscilla, étendit les mains, rencontra un mur qui le soutint debout et se remit en marche en trébuchant. Par moments une bourrasque^ s*engouffrant dans la rue étroite, le lançait en avant, le faisait courir quelques pas ; puis quand la violence de la trombe cessait, il 8*arrètait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait à vaciller sur ses jambes capricieuses d'ivrogne.
Il allait, d'instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid. Enfin, il reconnut sa porte et se mit à la tàter pour découvrir la ser«
l'IVR06NE 115
rare et placer la clef dedans. 11 ne trouvait pas le trou et jurait à mi-vcix. Alors il tapa dessus à coups de poing, appelant sa femme poar qu'elle vint l'aider :
— Mélina ! Eh ! Mélina !
Gomme il s'appuyait contre le battant pour ne point tomber, elle céda, s'ouvrit, etJérémie, perdant son appui, entra chez lui en s'écroulant, alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que quelque chose de lourd lui passait sur le corps, puis s enfuyait dans la nuit.
Il ne bougeait plus, ahuri de peur, éperdu, dans une épouvante du diable, des revenants de toutes les choses mystérieuses des ténèbres, et il attendit longtemps sans oser faire un mouvement. Mais, comme il vit que rien ne remuait plus, un peu de raison lui revint, de la raison trouble de pochard.
Et il s'assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et, s'enhardissant enfin, il prononça:
— Mélina I
Sa femme ne répondit pas.
Alors, tout d'un coup, un doute traversa sa
116 l*ivroctNb
cervelle obscurcie, un doute indécU, tin soupçon vague. Il ne bougeait point ; il restait là, sjètàn par terre, dans le noir, cherchant ses idées, s^aocrochant à des réflexions incomplètes et trébuchantes comme ses pieds.
Il demanda de nouveau:
— Dis-mé qui que c'était, Mélina? Dis-mé qui que c'était. Je te ferai rien.
Il attendit. Aucune voix ne s'éleva dans Tombre. Il raisonnait tout haut, maintenant.
— Je sieus-ti bu, ^out de même ! Jesieus-tibal C'est li qui m'a boissonné comme ça, ce manant ; c'est li, pour que je rentre point. J' sieus-ti bal
Et il reprenait :
— Dis-mé qui que c'était, Mélina, ou j'vas faire quéque malheur.
Après avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et obstinée d'homme
saoul :
— C'est li qui m'a r'tenu chez ce fainiant de Paumelle ; et l's autres soirs itou, pour que je rentre point. C'est quéque complice. Ah ! charogne !
l'ivrogne 1 17
Lentement il se mit sur les genoux. Une colère
sourde le gagnait, se mâlant à la fermentation
des boissons.
Il répéta :
— Dis-mé (fui qu' c'était, Mélina, ou j* vas cogner, j' te préviens 1
II était debout maintenant, frémissant d'une colère foudroyante, comme si Talcool qu'il avait au corps se fCit enflammé dans ses veines. 11 fit un pas, heurta une chaise, la saisit, marcha encore, rencontra le lit, le palpa et sentit dedans le corps chaud de sa femme.
Alors, affolé de rage, il grogna :
— Ah I t'étais là, saleté, et tu n' répondais point.
Et, levant la chaise qu'il tenait dans sa poigne robuste de matelot, il l'abattit devant lui avec ane furie exaspérée. Un cri jaillit de sa couche ; an cri éperdu, déchirant. Alors il se mit à frapper comme un batteur dans une grange. Et rien, bientôt, ne remua plu&. La chaise s'envolait en morceaux ; mais un pied lui restait à la main, et il tapait toujours^ en haletant.
118 l'ivrogne
Puis soudain il s'arrêta pour demander; - Diras-tu qui qu' c'était, à cT heure ?
Mélina ne répondit pas.
Alors, rompu de fatigue, abruti par sa violence, il se rassit par terre, s'allongea et s'en* dormit.
Quand le jour parut, un voisin, voyant sa porte ouvertCfentra. Il aperçut Jérémîe qui ronflait sur le sol, où gisaient les débris d'une chaise, etdans le lit, une bouillie de chair et de sang.
LA
Quand Sabot entrait dans le cabaret de Mar linville, on piait d'avance. Ce bougre de Sabot était-il donc farce? En voilà un qui n'aimait pas les curés, par exemple I Ab I mais non I abl mais non 1 1l en mangeait, le gaillard I
Sabot (Tbéodule), maître menuisier, représentait le parti avancé à Martinville. C'était un grand bomme maigre, à Toeil gris et soufnois, aux cbeveux collés sur les tempes, à la bouche mince. Quand il disait : « Notre saint père le paf »
d^une cei taine façon, tout le monde se tordait. D avait soiîû de travailler le dimanche pendant la messe. Il tuait son cochon tous les ans le lund de la semaine sainte pour avoir du boudin jusqu'à Pâques, et quand passait le curé il disait toujours, par manière de plaisanterie : c En voilà un qui vient d'avaler son bon Dieu sur le xing. »
Le prêtre, un gros homme, très grand aussi, le redoutait à cause de sa blague, qui lui faisait des partisans. L'abbé Maritime était un homme politique, ami des moyens habiles. La lutte entre eux durait depuis dix ans, lutte secrète, acharnée, incessante. Sabot était conseiller municipal. On croyait qu'il serait maire^ ce qui constituerait certainement la défaite définitive de i'Bglise.
Les élections allaient avoir lieu. Le camp religieux tremblait dans Martinville. Or, un matin le curé partit pour Rouen, annonçaat à sa servante qu'il allait à l'archevêché.
Il revint deux jours plus tard. Il avait l'air Joyeux, triomphant. Et tout le monde sut le leq-
demain que le chœur de l'église allait être refait à neuf. Une somme de six cents francs avait été donnée par Monseigneur sur sa cassette particulière.
Toutes les anciennes stalles de sapin devaient être détruites et remplacées par des stalles nouvelles en cœur de chêne. C'était un travail de m^uiserie considérable dont on parlait, le soir même, dans toutes les maisons.
Thodule Sabot ne riait pa3.
Q;:and il sortit le lendemain par le village, les voisins, amis ou ennemis, lui demandaient, par manière de plaisanterie :
— C'est-il té qui va faire le chœur de l'église T
Il ne trouvait rien à répondre* mais il rageait, il rageait ferme.
Les malins ajoutaient :
-^ C'est un bon ouvrage ; y aura pas moins de deux cents à trois cenif/vVe profit.
Deux jours pius tard, on savait que la réparation serait confiée à Célestin Chambre-an, le menuisier de Percheville Pai<; on démentit la
Douvelle, puis on annonça que tous les bancs de l'église allaient aussi être refaits. Ça valait bien deux mille francs qu'on avait demandés au ministère. L'émotion fut grande.
Théodule Sabot n*en dormait plus. Jamais, de mémoire d'homme, un menuisier du pays n*avait
exécuté une pareille besogne. Puis une rumeur courut. On disait tout bas que le curé se désolait de donner ce travail «à un ouvrier étranger à la commune, mais que cependant lés opinions de Sabot s'opposaient à ce qu'il lui fût confié.
Sabot le sut. Il se rendit au presbytère à la nuit tombante. La servante lui répondit que le curé était à l'église. Il y alla.
Deux demoiselles de la Vierge, vieilles filles suries, décoraient l'autel pour le mois de Marie, sous la direction du prêtre. Lui, debout au milieu du chœur^ gonflant son ventre énorme, dirigeait le travail des deux femmes qui, montées sur des chaises^ disposaient des bouquets autour du tabernacle.
Sabot se sentait gêné là-dedans, comme s'il fût
entré chez son plus grand ennemi, mais le désir dugain lui picotait le cœur. H s'approcha, la casquette à la main, sans même s'occuper des demoiselles de la Vierge qui demeuraient saisies, stupéfaites^ immobiles sur leurs chaises. Il balbutia :
— Bonjour, monsieur le curé.
Le prêtre répondit, sans le regarder, tout occupé de son autel :
— Bonjour, monsieur le menuisier.
Sabot, désorienté, ne trouvait plus rien. Apre: un silence, il dit cependant :
— Vous faites des préparatifs T L*abbé Maritime répondit :
— Oui, nous approchons du mois de Marie.
Sabot, encore, prononça : « Voilà, voilà »,
puis se tut.
Il avait envie maintenant de se retirer sans parler de rien, mais un coup d'œil jeté dans le chœur le retint. Il aperçut seize stalles à refaire, six à droite et huit à gauche, la porte de la sacristie occupant deux places. Seize stalles en chêne, cela valait au plus trois cents francs, et,
124 LA CONFESSION DE THÉOJ>iJI<li S|i»BOT
en les fignolant bien^ certes, on pouvait gagner deax cents francs sur le travail si on n'était pas maladroit, ▲lors il bredouilla :
— Je viens pour Touvrage.
Le curé parut surpris. Il demanda :
— Quel ouvrage ?
Sabot, éperdu, murmura.
— L'ouvrage à faire.
Alors le prêtre se tourna vers lui, et le regarda dans les yeux :
— Est-ce que vous voulez parler des réparations du chœur de mon église ?
Au ton que prit labbé Maritime, Théodule Sabot sentit un frisson lui courir dans le dos, et il eut encore une furieuse envie de détaler. Il répondit cependant avec humilité :
— Mais oui, monsieur le curé.
Alors Tabbé croisa ses bras sur sa large be* daine, et comme perclus de stupéfaction.
— C'est vous... vous... vous, Sabot... qui vene* me demander cela... Vous... le seul impie de ux9l paroisse .. Mais ce serait un soa&dale public.
Monseigneur me réprimanderait, me changerait peut-être.
Il respira quelques secondes, puis reprit d'un ton plus calme :
— Je comprends qu'il vous soit pénible de voir un travail de cette importance confié à un menuisier d'une paroisse voisine. Mais je ne peux faire autrement, à moins que... mais non... c'est im* possible... Vous n'y consentiriez point, et, sans ça, jamais.
Sabot regardait maintenant la file des bancs alignés jusqu'à la porte de sortie. Gristi, si on changeait tout ça?
Et il demanda :
— Qu'est-ce qu'il vous faudrait? Dites toujours.
Le prêtre, d'un ton ferme, répondit :
— Il me faudrait un gage éclatant de votre bon vouloir.
Sabot murmurât ;
— Je ne dis pas. Je ne dis pas, p'tétre qu'on s'entendrait.
Le curé déclara :
-v* Il faat communier publiquement à la gi and' messe de dimanche prociiain.
Le menuisier se sentit pâlir, et, sans répondre, il demanda :
— Et les bancs, est-ce qu*on va les refaire Hou ?
L'abbé répondit avec assurance :
— Oui, ma; j plus tard.
Sabot répit :
— Je n'^iis pas, je n'dis pas. Je n*sieus point rédhibitrjre, mé, je sieus consentant à la religion, pour sûr ; c'qui m'chifonne c'est la pratique, mais, dans ce cas-là, je ne me montrerai pas réfractaire.
Les demoiselles de la Vierge, descendues de leurs chaises, s'étaient cachées derrière l'autel ; et elles écoutaient^ pâles d'émotion.
Le curé, se voyant victorieux, devint tout à coup bon enfant, familier :
— A la bonne heure, à la bonne heure. Voilà une parole sage, et pas bète, entendez-vous Vous vercez, vous verrez.
Sabot souriait d*un air gêné, il demanda :
i— Y aurait-il pas moyen d'ia r'mettre un brin, cHe communion.
Mais le prêtre reprit son visage sévère :
— Du moment que les travaux vous seront confiés, je veux être certain de votre conversion.
Pois il continua plus doucement :
— Vous viendrez vous confesser demain ; car il faudra que je vous examine au moins deux fois.
Sabot répéta :
— Deux fois ?••.
— Oui.
Le prêtre souriait .
— Vous comprenez bien qu'il vous faudra un nettoyage général, un lessivage complet. Donc, je vous attends demain.
Le menuisier^ très ému, demanda :
— Ousque vous faites ça ?
— Mais... dans le confessionnal.
— Dans... cHe boîte, là-bas, au coin?
— C'est que... c'est que... ça ne me va guère, votre boite.
— Pourquoi ça?
— Vu que... vu que je ne suis point accoatumé de ça. Et vu aussi que j'ai Toreille un peu dure.
Le curé se montra complaisant :
— Ëh bien I vous viendrez chez moi, dans ma salle. Nous ferons ça tous les deux, en tèie-àtète. Ça vous va-t-il ?
— Oui, pour ça, ça me va, mais votre Jjoîte, non.
— Eh bien, à demain, après la journée faite, à six heures.
— C'est entendu, c'est tout vu, c'est convenu ; à demain, monsieur le curé. Gouillon qui s'en dédit I
Et il tendit sa grande main rude où le prêtre laissa tomter bruyamment la sienne.
Le bruit de la claque courut sous les voûtes, alla muurir là-bas, derrière les tuyaux de Torgue.
Théodule dabot ne fut pas tranquille pendant toute la journée du lendemain. Il éprouvait quelque chose d'analogue à l'appréhension qu'on a quand on doit se faire arracher une dent. A tout moment cette pensée lui revenait : « II faudra me confesser ce soir. » Et son âme troublée, une âme d'athée mal convaincu, s'affolait devant la peur confuse et puissante du mystère divin.
Il se dirigea vers le presbytère dès qu'il eut fini son travail. Le curé l'attendait dans le jardin en lisant son bréviaire le long d'une petite ailée. Il semblait radieux et l'aborda avec un gros rire :
— Bh bien i nous y voilà. Entrez, entrez, monsieur Sabot, on ne vous mangera pas.
Et Sabot passa le premier. Il balbutia :
— Si ça ne vous faisait rien je s'rais d'avii d*terminer incontinent not'p'ti te affaire.
Lp, ouré répo ndit :
— A votre service. J'ai là mon surplis. Une minute et je vous écoute.
Le menuisier, ému à ne plus avoir deux idées, le regardait se couvrir du blanc vêtement à plia pressés. Le prêtre lui fit un signe :
— Mettez- vous à genoux sur ce coussin.
Sabot restait debout, honteux d'avoir à s'agenouiller. Il bredouilla :
— G' est-il bien utile?
Mais Tabbé était devenu majestueux :
— On ne peut approcher qu'à genoux du tribunal de la pénitence.
Et Sabot s^agenouilla.
Le prêtre dit;
— Récitez le Confiteor.
Sabot demanda :
— Quoi ça?
— Le Confiteor. Si tous ne le savez plus, répètes une à une les paroles que je vais prononcer.
Et le curé articula la prière sacrée, d'une voix lente, en scandant les mots que le menuisier répétait ; puis il dit:
-— Maintenant confessez-vous.
LA. CONFESSION DE THÉODULB SABOT 13l
Mais Sabot ne disait plus rien, ne sachant par où commencer.
Alors,l'abbé Maritime vint à son aide.
— Mon enfant, je vais vous interroger puisque vous paraissez peu au courant. Nous allons prendre, un à un, les commandements de Dieu.
Ecoutez-moi et ne vous troublez pas. Parlez bien franchement et ne craignez jamais d*ea dire trop.
Uo seal Diea ta adoreras Bt aimeras parfaitement.
— Avez- vous aimé quelqu'un ou quelque chose autant que Dieu? L*avez-vousaimé de toute votre âme, de tout votre cœur, de toute Ténergie de votre amour?
Sabot suait de l'effort de sa pensée. Il répondit :
— Non. Oh non, m'sieu Tcuré. Taime Thon- Dieu autant que je peux. Ça — oui — jTaime bien. Dire que j'aime point m*s*éfants, non:
j'peux pair. Dire que s'il fallait choisir entre eux etrbon Dieu, pour ça je n'dis pas. Dire que s'il
fallait perdre cent francs pour Tamour du bon Dieu, pour ça je n'dis pas. Mais j* l'aime bien, pour sûr, j*raime bien tout de même.
Le prêtre, grave, prononça:
— Il faut Taimer plus que tout.
Et Sabot, plein de bonne volonté, déclara :
— J'frai mon possible, m'sieu Tcuré.
L'abbé Maritime reprit :
Dieu en vain ne jureras Ni autre chose pareillement.
— Avez- vous quelquefois prononcé quelque juron ?
— Non. Oh ! ça non I — Je ne jure jamais, jamais. Quéquefois, dans un moment de colère, je dis bien sacré nom de Dieul Pour sûr, je ne jure point.
Le prêtre s*écria :
— C'est jurer, celai
Et gravement :
— Ne le faites plus. Je continue
Les dimanches, tu garderas En servant Dieu dévotement.
— Que faites -VOUS le dimanche?
Cette fois, Sabot se grattait Toreille :
— Mais, je sers Tbon Dieu de mon mieux^ m'sieu le curé. Je Tsers... chez moi. Je travaille le dimanche...
Le curé, magnanime, Tinterrompit :
— Je sais, vous serez plus convenable à Tavenir. Je passe les trois commandements suivants, sûr que vous n'avez point failli contre les deux premiers. Nous verrons le sixième avec le neuvième. Je reprends :
Le bien d'autrui tu ne prendras Ni retiendras à ton escient,
— Avez-vous détourné, par quelque moyen, le bien d*autrui ?
Mais Théodule Sabot s'indigna :
— Ah I mais non. Ah 1 mais non. Je siens un honnête homme, m'sieu le curé. Ça, je le jure, pour sûr. Dire que j'ai point, quéquefois, compté quéque heure de plus de travail aux pratiques qu'ont des moyens, pour ça, je n( dî» pas. Dire que je n'mets point quéques centimes de plus sur
les notes, seulement quéques centimes, pour ça je ne dis pas. Mais pour volé, non ; ah ! mais ça, non.
Le curé reprit sévèrement:
— Détourner un seul centime constitue un vol. Ne le faites plus.
Faux témoignage ne diras Ni mentiras aucunement*
— Avez-vous menti?
— Non, pour ça non. Je ne siens point menteux. C'est ma qualité. Dire que j*ai point conté quéque blague, pour ça, je ne dis pas. Dire que j ai point fait accroire ce qui n'était point, quand c'était d*mon intérêt, pour ça, je ne dis pas. Mais pour menteux, je ne sieus point menteux.
Le prêtre dit simplement :
— Observez-vous davantage.
Puis il prononça :
L'œayre de chair ne désireras Qu'en mariage seulement
— Avez-vous désiré ou possédé quelque autre femme que la vôtre ?
Sabot s'écria avec sincérité ;
«- Pour ça, non ; oh ! pour ça non ; lE^sieu le curé. Ma pauvre femme, la tromper I NonI NonI Pas seulement du bout du doigt ; pas plus t'en pensée qu'en action. Bien vrai.
Il 86 tut quelques secondes, puis, plus bas, comme si un doute lui fût venu :
— Quand j'vas t'a la ville, dire que je n'vas jamais dans une maison, vous savez bien, dans une maison de tolérance, histoire de rire et d'badinerun brin et d'changer d'peau pour voir, pour ça je n'dis pas... Mais j'paye, monsieur le curé, j'paye toujours, du moment ^qu'on paye, ni vu ni connu je t'embrouille.
Le curé n'insista pas et donna l'absolution.
Théodule Sabot exécute les travaux du chœur et communie tous les mois.
Un grand vent soufQait au dehors, an vent d'automne mugissant et galopant, un de ces vents qui tuent les dernières feuilles et les emportent jusqu'aux nuages.
Les chasseurs achevaient leur dîner, encore bottés, rouges^ animés, allumés. C'étaient de ces demi-seigneurs normands, mi-hobereaux, mipaysans, riches et vigoureux, taillés pour casser les cornes des bœufs lorsquUls les arrêtent dans ^s foires.
Ils avaient chassé tout le jour sur les terres de maître Blondel, le maire d*Ëpârville, et ils mangeaient maintenant autour de la grande
table, dans l'espèce de ferme-château dont était propriétaire leur hôte.
Ils parlaient comme on hurle, riaient comme rugissent les fauves, et buvaient comme de»
citernes, les jambes allongées, les coudes sur la nappe, les yeux luisants sous la flamme des lampes, chauffés par un foyer formidable qui jetait au plafond des lueurs sanglantes; ils causaient de chasse et de chiens. Mais ils étaient, à rheure où d'autres idées viennent aux hommes, à moitié gris, et tous suivaient de Tœil une forte fille aux joues rebondies qui portait au bout de ses poings rouges les larges plats chargés de ' nourritures.
Soudain un grand diable qui était devenu vé« térinaire après avoir étudié pour être prêtre, et qui soignait toutes les bêtes d^ l'arrondissement, M. Séjour, s'écria :
— Crébleu, maît' Blondel, vous avez là une bobcBne qui n'est pas piquée des vers.
Et isn rire retentissant éclata. Alors un vieux noble déclassé, tombé dans l'alcool, M. de Yarnetot, éleva la voix.
— C'est moi qui ai eu jadis une drôle d'histoire avec une fillette comme ça ! Tenez, il faut que je vous la raconte. Toutes les fois que j'y pense^ ça me rappelle Mirza, ma chienne, que j'avais vendue au comte d'Haussonnel ot qui revenait tous les jours, dès qu'on la lâchait, tant elle ne pouvait me quitter. A la fin je m'suis fâché et j'ai prié l'comte de la tenir à la chaîne ? Elle est morte de chagrin.
Mais, pour en revenir à ma bonne, v'ià l'histoire :
— J*avai8 alors vingt-cinq ans et je vivais en garçon, dans mon château de Villebon. Vous savez, quand on est jeune, et qu'on a des rentes, et qu'on s'embête tous les soirs après dîner on a Tœil de tous les côtés.
Bientôt je découvris une jeunesse qui était en service chez Déboultot, de Gauville. Vous avez bien connu Déboultot, vous, Blondel I Bref, elle m'enjola si bien, la gredine, que j'allai un jour trouver son maître et je lui proposai une affaire. Il me céderait sa servante et je lui vendrais ma jument noire, Çocote^ dont il avait envie depuis
bientôt denx ans. Il me tendit la main c Topezlà, monsieur de Varnetot. » C'était marché conclu ; la petite vint au château et je conduisis moi-même à Gauville ma jument, que je laissai pour trois cents écus.
Dans les premiers temps, ça alla comme sur des roulettes. Personne ne se doutait de rien; seulement Rose m*aimait un peu trop pour mon goût. C't*enfant-là, yoyez-vous, ce n'était pas n'importe qui. Elle devait avoir quéqu*chose de pas commun dans les veines. Ça venait encore de quéqu 'fille qui aura fauté avec son maître.
Bref, elle m'adorait. C'étaient des cajoleries, des mamours, des pHits noms de chien, un tas de gentillesses à me donner des réflexions.
Je me disais : « Faut pas quçtc dure, ou je me laisserai prendre ! » Mais on ne me prend pas facilement, moi. Je ne suis pas de ceux qu^on enjôle avec aeux baisers. Enfin j'avais l'œil ; quand elle m'annonça qu'elle était grosse.
Pif I pan I c'est comme si on m'avait tiré deux coups de fusil dansla poitrine. Et elle m'embrassait, elle m'embrassait, elle riait, elle dansait,
elle était folle, quoi 1 Je ne dis rien le premier )our ; mais, la nuit, je me raisonnai. Je pensai: « Ça y est ; mais faut parer le coup, et couper le fil, il n'est que temps. » Vous comprenez, j'avais mon père et ma mère à Barne ville, et ma sœur mariée au marquis d'Tspare, à Rollebec, à deux lieues de Yillebon. Pas moyen de blaguer.
Mais comment me tirer d'affaire? Si elle quittait la maison, on se douterait de quelque chose et on jaserait. Si je la gardais, on verrait bientôt le bouquet; et puis, je ne pouvais la lâcher comme ça.
J*en parlai à mon oncle, le baron de Greteuil, un vieux lapin qui en a connu plus d'une, et je lui demandai un avis. Il me répondit tranquillement :
— Il faut la marier, mon garçon.
Je fis un bond.
— La marier, mon oncle, mais avec qui ?
Il haussa doucement les épaules.
— Avec qui lu voudras, c'est ton affaire et non la mienne. Quand on n'est pas bête on trouve toujours.
Je réfléchis bien huit jours à cette parole, et je finis par me dire à m^i-mème : a II a raiseo!, mon oncle. »
Alors, je commençai à n^e creuser la t^ et à chercher ; quand un soir le juge de paix, avec qui je venais de diner, me dit :
— Le fils de la mère Paumelle vient encore de faire une bêtise ; il finira mal, ce garçon* là. Il est bien vrai que bon chien chasse de race.
Cette mère Paumelle était une vieille rosée dont la jeunesse avait laissé à désirer. Pour !»> écu, elle aurait vendu certainement son &me, et son garnement de fils par-dessus le marché.
J'allai la trouver, et tout doucement, je lui fis comprendre la chose.
Gomme je m'embarrassais dans mes explications, elle me demanda tout à coup :
— Que qu'vous lui donnerez, à c'te p'tite?
Elle était maligne, la vieille, mais moi, pas
bête, j'avais préparé mon affaire.
Je possédais justement trois lopins de terre perdus auprès de Sasseville, qui dépendaient de mes trois fermes de Yillebon. Les fermiers sa
HISTOIRE VRAIB 143
plaignaient toujours que c'était loin; bref, j*a- "vais repris ces trois champs^ six acre« en tout, et, comme mes paysans criaient^ je leur avais remis, pour jusqu'à la fin de chaque bail, toutes leurs redevances en volailles. De cette façon, la chose passa. Alors, ayant acheté un bout de c6té à mon voisin, M. d'Âumonté, je faisais construire une masure dessus, le tout pour quinze cents francs. De la sorte, je venais de constituer un petit bien qui ne me coûtait pas grand'chose, et je le donnais en dot à la fillette.
La vieille se récria : ce n'était pas assez ; mais je tins bon, et nous nous quittâmes sans rien conclure.
Le lendemain, dès Taube, le gars vint me trouver. Je ne me rappelais guère sa figure Quand je le vis, je me rassurai ; il n*était pas mal pour un paysan, mais il avait Tair d'un rude coquin.
Ilpritia chose de loin, comme s'il venait acheter une vache. Quand nous fûmes d'accord, il voulut voir le bien ; et nous voilà partis à travers champs. Le gredin me fit bien rester trois
144 HISTOIRE VRAIB
heures sur les terres ; il les arpentait, les mesarait, en prenait des mottes qu'il écrasait dans ses mains, comme s'il avait peur d*être trompé sur la marchandise. La masure n*étant pas encore couverte, il exigea de Tardoise an lien de chaume, parce que cela demande moins d'entretien!
Puis il me dit :
— Mais Tmobilier, c'est vous qui le donnez?
Je protestai :
— Non pas ; c*est déjà beau de vous donner une ferme.
Il ricana :
— J' crai ben, une ferme et un éfant.
Je rougis malgré moi. Il reprit :
— Allons, vous donnerez ï lit, une table, i'ormoire, trois chaises et pi la vaisselle, ou bien rien d' fait.
J'y consentis.
Et nous voilà en route pour revenir. Il n'avait pas encore dit un mot à la fille. Mais tout à coup, il demanda d'un air sournois et gêné :
HISTOIRB TRAIE 145
— Mais, si a mourait, à q^îi qu'il irait, çu bien ?
Je répondis ;
— Mais, à vous, naturellement.
C'était tout ce qu'il voulait savoir depuis le matin. Aussitôt, il me tendit la main d'un mouvement satisfait. Nous étions d'accord.
Oh I par exemple, j'eus du mal pour décider Rose. Elle se traînait âmes pieds, elle sanglotait, elle répétait : « C'est vous qui me proposez ça c'est vous! c'est vous! » Pendant plus d'une semaine, elle résista malgré mes raisonnements el mes prières. C'est bête, les femmes ; une fois qu'elles ont l'amour en tète, elles ne comprennent plus rien. Il n'y a pas de sagesse qui tienne, l'amour avant tout, tout pour l'amour.
A la fin je me fâchai et la menaçai de la jeter dehors. Alors elle céda peu à peu, à condition que je ^ui permettrais de venir me voir de temps en temps.
Je la conduisis moi-même à l'autel, je payai la cérémonie, j'offris à diner à toute la noce. Je fis grandement les choses, enfin. Puis: «Bonsoir
146 HISTOIRB VRAIE
mes enfants I ^ J^alAai passer six mois chez mon frère, en Touraine.
Quand je fus de retour, j'appris qu'elle était venue, chaque semaine, au château me demander. Et j'étais à peine arrivé depuis une heure , que je la vis entrer avec un marmot dans les bras. Vous me croirez si vous voulez, mais ça me fit quelque chose de voir ce mioche. Je crois même que je Tembrassai.
Quant à la mère, une ruine, un squelette, une ombre. Maigre, vieillie. Bigre de bigre, ça ne lui allait pas, le mariage ! Je lui demandai machinalement ;
— Es-tu heureuse ?
Alors elle se mit à pleurer comme une source, avec des hoquets, des sanglots, et elle
criait :
— Je n'jpeux pas, je n' peux pas m' passer de vous maintenant. J'aime mieux mourir, je n'peux
pas 1
Elle faisait un bruit du diable. Je la consolai comme je pus et je la reconduisis à la barrière.
J'appris en effet que son mari la battait ; et que sa belle-mère lui rendait la vie aure, la vieille chouette.
Deux jours après elle revenait. Et elle me prit dans ses bras, elle se traîna par terre :
— Tuez-moi, mais je n' veux pas retourner là-bas.
Tout à fait ce qu'aurait dit Mirza si elle avait parlé !
Ça commençait à m'embèter, ^toutes ces histoires ; et je filai pour six mois encore. Quand )e revins... Quand je revins, j'appris qu'elle était Tiorte trois semaines auparavant, après être refenne au château tous les dimanches... toujours comme Mirza. L'enfant aussi était mort huit jours après.
Quant au mari^ le madré coquin, il héritait. Il a bien tourné depuis, paralt*il, il est maintenant conseiller municipal.
Puis, M. de Yarnetot ajouta en riant :
— C'est égal, c'est moi qui ai fait sa fortune, à celui-là I
Et M. Séjour, le vétérinaire, conclut grave-
148 HISTOIRE VRAIB
meot en portant à sa bouche un verre d'eaude-vie :
— Tout ce que vous voudrez, mau des femmes comme ça. il n'en faut pas !
Tout Véziers-le-Réthei avait assisté aux convoi et enterrement de M. Badon-Leremincé, et le»
derniers mots du discours du délégué de la préfecture demeuraient dans toutes les mémoires : « C'est un iionnète homme de moins 1 »
Honnête homme il avait été dans tous les actes appréciables de sa vie, dans ses paroles, dans son exemple, dans son attitude, dans sa tenue, dans 0es démarches, dans la coupe de sa barbe et la forme de ses chapeaux. Il n'avpît jamais dit un mot qui ne contint un exemple, jamais fait une aumône sans l'accompagner d'un conseil,
jamais tendu la main sans avoir l'air de donner one espèce de bénédiction.
Il laissait deux enfants : un fils et une fille ; son fils était conseiller général, et sa fille ayant épousé un notaire, M. Poirel de laVoulte, tenait le haut du pavé dans Yéziers.
lis étaient inconsolables de la mort de leur père, car ils l'aimaient sincèrement.
Aussitôt la cérémonie terminée, ils rentrèrent à ia maison du mort, et s'étant enfermés tous trois, le fils, la fille et le gendre, ils ouvrirent le testament qui devait être décacheté par eux seuls, et seulement après que son cercueil aurait été mis en terre. Uue annotation sur l'enveloppe indiquait cette volonté.
Ce fut M. Poirel de la Voulte qui déchira le papier, en sa qualité de notaire habitué à ces opérations, et ayant ajusté ses lunettes sur ses yeux, il lut, de sa voix terne, faite pour détailler les contrats :
— Mes enfants, mes chers enfants, je ne pourrais dormir tranquille de l'éternel sommeil si Je ne ne vous faisais, de l'autre côté de la tombej
ane confession, la confession d'un crime dont le remords a déchiré ma vie. Oui> j*ai commis un crime, un crime affreux, abominable.
J'avais alors vingt-six ans et je débutais dans le barreau, à Paris, vivant de la vie des jeunes gens de province échoués, sans connaissances, sans amis, sans parents, dans cette ville.
Je pris une maltresse. Que de gens s'indignent à ce seul mot « une maltresse », et pourtant il est des êtres qui ne peuvent vivre seuls. Je suis de ceux-là. La solitude m'emplit d'une angoissa horrible, la solitude dans le logis, auprès du feu, le soir. Il me semble alors que je suis seul sur la terre, affreusement seul, mais entouré de dangers vagues, de choses inconnues et terribles ; et la cloison qui me sépare de mon voisin, de mon voisin que je ne connais pas, m'éloigne de lui autant que des étoiles aperçues par ma fenêtre. Une sorte de fièvre m'envahit, une 3èvre d'impatience et de crainte ; et le silence cres murs m'épouvante. Il est si profond et si triste ce silence de la chambre où l'on vit seul ! Ce n'est pai seulement un silence autour du corps, mais un
ailence autour de Tâme, et, quand un meuble craque ou tressaille, jusqu'au cœur, car aucun bruit n'est attendu dans ce morne logis.
Combien de fois, énervé, apeuré par cette immobilité muette, je me suis mis à parler, à prononcer des mots, sans suite, sans raison, pour faire du bruit. Ma voix alors me paraissait si étrange que j'en avais peur aussi. Est-il quelque chose de plus affreux que de parler seul dan» *) une maison vide ? La voix semble celle d'an autre, une voix inconnue, parlant sans cause, à personne, dans Tair creux,. sans aucune oreille pour Técouter, car on sait, avant qu'elles s'échappent dans la solitude de l'appartement, les paroles qui vont sortir de la bouche. Et quand elles résonnent lugubrement dans le silence, elles n'ont plus l'air que d'un écho, l'écho singulier de mots prononcés tout bas par la pensée^
Je pris une maîtresse, une jeune fille comme toutes ces jeunes filles qui vivent dans Paris d'un métier insuffisant à les nourrir. Elle était douce, bonne, simple ; ses parents habitaient Poië^y.
Elle allait passer quelques jours ehet eux de temps en temps.
Pendant un an je vécus assez tranquille avec elle, bien décidé à la quitter lorsque je trouverai» une jeune personne qui me plairait assez pour l'épouser. Je laisserais à l'autre une petite rente, puisqu'il est admis, dans notre société, que l'amour d'une femme doit être payé, par de l'argent quand elle est pauvre, par des cadeaux quand elle est riehe.
Mais voilà qu'un jour elle m'annonça qu'elle était enceinte. Je fus atterre et j'aperçus en une seconde tout le désastre de mon existence. La chaîne m'apparut, que je traînerais jusqu'à ma mort, partout, dans ma famille future, dans ma vieillesse, toujours: chaîne de la femme liée à ma vie par l'enfant, chaîne de l'enfant qu'il faudra élever, surveiller, protéger, tout en me cachant de lui et en le cachant au monde. J'eus l'esprit bouleversé par cette nouvelle ; et un désir confus, que je ne formulai point, mais qu© je sentais en moncœur,prèt à se montrer comme ces gens cachés derrière des portières pour at-
tendre qu'on leur dise de paraître, un désir criminel rôda au fond de ma pensée ! — Si un accident pouvait arriver ? Il en est tant, de ces petits êtres, qui meurent avant de nattre !
Oh I je ne désirai point la mort de ma mat« tresse. La pauvre fille, je l'aimais bien ! Mais je souhaitai, peut-être, la mort de l'autre, avant da l'avoir vu ?
Il naquit. J'eus un ménage dans mon petit logis de garçon, un faux ménage avec enfant, chose horrible. 11 ressemblait à tous les enfants. Je ne l'aimais guère. Les pères , voyez-vous, n'aiment que plus tard. Ils n'ont point la tendresse instinctive et emportée des mères; il faut que leur affection s'éveille peu à peu, que leur esprit s'attache par les liens qui se nouent chaque jour entre les êtres vivant ensemble.
Un an encore s'écoula : je fuyais maintenant ma demeure trop petite, où traînaient des linges, des langea, des bas grands comme des ganta^ mille choses de toute espèce laissées sur un meuble, sur le bras d'un fauteuil, partout. Je fuyais surtout pour ne point l'entendre crier,
lui ; car il criait à tout propos, quand on le changeait, quand on le lavait, quand on le touchait, quand on le couchait, quand on le levait, sans cesse.
J'avais fait quelques connaissances et je rencontrai dans un salon celle qui devait être votre mère. J'en devins amoureux et le désir de Tépouser s*éveilla en moi. Je lui fis la cour ; je la demandai en mariage ; on me Taccorda.
Et je me trouvai pris dans un piège. — Épouser, ayant un enfant, cette jeune fille que j'adorais — ou bien dire la vérité ?t renoncer à elle, au bonheur, à l'avenir, à tout, car ses parents, gens rigides et scrupuleux, ne meTauraient point donnée, s'ils avaient su.
Je passai un mois horrible d'angoisse, de tortures morales ; un mois où mille pensées afi'reuses me hantèrent; et je sentais grandir en moi une haine contre mon fils, contre ce petit morceau d« chair vivante et criante qui barrait ma route, coupait ma vie, me condamnait à une existence sans attente, sans tous ces espoirs vagues qui font charmante la jeunesse.
Mais voilà que la mère de ma compagne tomba malade, et je restai seul avec Tenfant.
Nous étions en décembre. Il faisait un froid terrible. Quelle nuit 1 Ma maîtresse venait de partir. J'avais dîné seul dans mon étroite salle et j'entrai doucement dans la chambre où le petit dormait.
Je m'assis dans un fauteuil devant le feu. Le vent soufflait, faisait craquer les vitres, un vent sec de gelée, et je voyais, à travers la fenêtre, briller les étoiles de cette lumière aiguë qu'elles ont par les nuits glacées.
Alors Tobsession qui me hantait depuis un mois pénétra de nouveau dans ma tête. Dès qu6 je demeurais immobile, elle descendait sur moi, entrait en moi et me rongeait. Elle me rongeait comme rongent les idées iîxes, comme les cancers doivent ronger les chairs. Elle
était là, dans ma tête, dans mon cœur, dans mon corps entier, me semblait-il ; et elle me dévorait., ainsi qu'aurait fait une tête. Je voulais la chasser, la repousser, ouvrir ma pensée à d'autres choses, à des espérances nouvelles.
comme on ouvre une fenêtre au vent frais du matin pourchasser l'air vicié de la nuit ; mais je ne pouvais^ même une seconde, la faire sortir de mon cerveau. Je ne sais comment exprimer cette torture. Elle me grignotait Tâme ; et je sentais avec une douleur affreuse, une vraie douleur physique et morale^ chacun de ses coups de dents.
Mon existence était finie l Gomment sortiraisje de cette situation? Gomment reculer, et comment avouer ?
Et j'aimais celle qui devait devenir votre mère d'une passion folle, que l'insurmontable obstacle exaspérait encore.
Une colère terrible grandissait^ qui me serrait la gorge, une colère qui touchait à la folie... à la folie I Certes, j'étais fou, ce soir-là !
L'enfant dormait. Je me levai et je le regardai dormir; C'était lui, cet avorton, cette larve, ce rien qui me condamnait à un malheur sans appel.
Il dormait, la bouche ouverte, enseveli sou
les couvertures, dans un berceau, près de mon lit, où je ne pourrais pas dormir, moil
Comment ai-je accompli ce que j'ai fait? Le sais-jeî Quelle force m'a poussé, quelle puissance malfaisante m'a possédé ? Oh I la tentation du crime m'est venue sans que je Taie sentie s'annoncer. Je me rappelle seulement que mon cœur battait affreusement. Il battait si fort que je Tentendais comme on entend des coups de marteau derrière des cloisons. Je ne me rappelle que cela! mon cœur battait I Dans ma.
tête c'était une étrange confusion, un tumulte, une déroute de toute raison, de tout sang-froid. J'étais dans une de ces heures d'effarement et d'hallucination où l'homme n'a plus la conscience de ses actes ni la direction de sa volonté.
Je soulevai doucement les couvertures qui cachaient le corps de mon enfant ; je les rejetai sur les pieds du berceau, et je le vis, tout nu. Il ne se réveilla pas. Alors je m'en allai vers la fenêtre, tout doucement, tout doucement ; et je l'ouvris.
Uq souffle d'air glacé entra ainsi qu'un assas-
sin, si froid que je reculai devant lui ; et les deux bougies palpitèrent. Et je restai debout près de la fenêtre, n*osant pas me retourner comme pour ne pas voir ce qui se passait derrière moij et sentant sans cesse glisser sur mon front, sur mes joues, sur mes mains, Tair mortel qui entrait toujours. Gela dura longtemps.
Je ne pensais pas, je ne réfléchissais à rien. Tout à coup une petite toux me fil passer un épouvantable frisson des pieds à la tète, un frisson que j'ai encore en ce moment, dans la racine des cheveux. Et d*un mouvement affolé je fermai brusquement les deux battants de la fenêtre, puis, m'étant retourné, je courus au berceau.
Il dormait toujours, la bouche ouverte, tout nu. Je touchai ses jambes ; elle étaient glacées, et je les recouvris.
Mon cœur soudain s'attendrit, se brisa, s emuht de pitié, da tendresse, d'amour pour ce pauvre être innocent que j'avais voulu tuer. Je le baisai longtemps sur ses cheveux fins : puis je revins m*asseoir devant le feu.
Je songeai avec stupeur, avec horreur à ce que j*avaisfait, me demandant d'où viennent ces tempêtes de l'âme où l'homme perd *oute notion des choses, toute autorité sur lui-même, et agit dans une sorte d'ivresse aiïolée, sans savoir ce qu'il fait, sans savoir où il va, comme un bateau dans un ouragan.
L'enfant toussa encore une fois^ .et je me sentis déchiré jusqu'au cœur. S'il allait mourir I mon Dieu I mon Dieu ! que deviendrais-je, moit
Je me levai pour aller le regarder ; et, une bougie à la main, je me penchai sur lui. Le voyant respirer avec tranquilité, je me rassurais, quand il toussa pour la troisième fois ; et je res* sentis une telle secousse, je-fis un tel mouvement en arrière, comme lorsqu'on est bouleversé par la vue d'une chose affreuse, que je laissai tomber ma bougie.
. En me redressant après l'avoir ramassée, je m'aperçus que j'avais les tempes mouillées de sueur, de cette sueur chaude et gelée en même temps que produisent les angoisses de Tàme^ comme si quelque chose de l'affreuse souffrance
morale de cette torture innomable qui est bien en effet, i>rMaate comme le feu et froide comme la glace, transpirait à travers les os et la peau du crâne.
Et je restai jusqu'au jour penché sur mon fils, me calmant lorsqu'il demeurait longtemps tranquille, et traversé par des douleurs abominablei lorsqu'une faible toux sortait de sa bouche.
Il s'éveilla avec les yeux rouges, la gorge embarrassée, Tair souff'rant.
Quand ma femme de ménage entra, j'envoyai bien vite chercher un médecin. Il vint au bout d'une heure, et prononça, après avoir examiné Tenfant:
— N'a-t-il pas eu froid ?
Je me mis à trembler comme tremblent les gens très vieux, et je balbutiai :
— Mais non, je ne crois pas.
Puis je demandai :
— Qu'esl-ce que c'est? Est-ce grave?
Il répondit:
— tf e n'en sais rien encore. Je reviendrai ce soir Il revint le soir. Mon fils avait passé presqui
toute la journée dans un assoupissement inrâieible, toussant de temps à autre.
Une fluxion de poitrine se déclara dans la nuit
Bt cela dura dix jours. Je ne puis exprimer ce
que j'ai souffert durant ces interminables heures
qui séparent le matin du soir et le soir du matin.
, Il mourut
Et depuis... depuis ce moment, je n'aipokit passé une heure, non, pas une heure, sans que le souvenir alroce, cuisant, ce souvenir qui ronge, qui semble tordre l'esprit en le déchirant, ne remuât en moi comme une bête mordante enfermée au fond de mon âme.
Oh ! si j'avais pu devenir fou I...
M. Poirel de la Youlte releva ses lunettes d^un mouvement qui lui était familier quand il avait achevé la lecture d*un contrat; et les trois héritiers du mort se regardèrent, sans dire un mot, p&les, immobiles.
Au bout d'une minute, le notaire reprit:
— Il faut détruire cela.
Les deux autres baissèrent la tôte en signe d'as-
sentiment. Il alluma une bougie, sépara soigneusement les pages qui contenaient la dangereuse confession, des pages qui contenaient les di^osi* tions d'argent, puis il les présenta sur la flamme et les jeta dans la cheminée.
Et ils regardèrent les feuilles blanches se consumer. Elles ne formèrent bientôt plus qu'une sorte de petits tas noirs. Et comme on apercevait encore quelques lettres qui se dessinaient en ^lanc, la fille, du bout de son pied, écrasa à petits coups la légère croûte de papier flambé, la mêlant aux cendres anciennes.
Puis, ils restèrent encore tous les trois quel* que temps à regarder cela, comme slls eussent craint que le secret brûlé ne s'envolât de la c^W minée.
Aucun bruit dans la forêt que le frémissement léger de la neige tombant sur les arbres. Elle tombait depuis midi, une petite neige fine qui poudrait les branches d'une mousse glacée qui jetait sur les feuilles mortes des fourrés un léger toit d'argent, étendait par les chemins rn immense tapis moelleux et blanc, et qui épaissifh sait le silence illimité de cet océan d'arbres.
Devant la porte de la maison forestière, une jeune femme, les bras nus, cassait du bois à coups débâche sur une pierre. Elle était grande, mince et forte, une fille de forêt, fille et femme de forestiers
Une voix cria de l'intérieur de la maison:
— Nous sommes seules, ce soir, Berthine, faol rentrer, v'ià la nuit, y a pH-ètre bien des Prussiens et des loups qui rôdent.
La bûcheronne répondit en fendant une souche à grands coups qui redressaient sa poitrine à chaque mouvement pour lever les bras.
— J'ai fini, m'man. Me v'ià, me v'ià, y a pas de crainte ; il fait encore jour.
Puis elle rapporta ses fagots et ses bûches et les entassa le long de la cheminée, ressortit pour fermer les auvents, d'énormes auvents en cœur de chêne, et, rentrée enfin, elle poussa les lourds ▼errons de la porte.
Sa mère filait auprès du feu, une vieille ridée que l'âge avait rendue craintive:
— J'aime pas, dit-elle, quand le père est dehors. Deux femmes ça n'est pas fort.
La jeune répondit:
— Oh I je tuerais ben un loup bu un Prussien tout de même.
Et ellenontrait de Tœil un gros revolver sus* pendu au-dessus de Tàtre.
Son homme avait été ineorporé dans Tarmée au commencement de rinvasion prussienne, et les deux femmes étaient demeurées seules avec le père,leviettxgarde Nicolas Piclion, dit TÉchasse, qui avaic refusé obstinément de quitter sa demeure pour rentrer en ville.
La ville prochaine, c'était Rethel, ancienne place forte perchée sur un rocher. On y était patriote, et les bourgeois avaient décidé de résister aux envahisseurs, de s'enfermer chez eux et de soutenir un siège selon la tradition de la cité« Deux fois déjà, sous Henri IV et sous Louis XI Y, les habitants de Rethel s'étaient illustrés par des défenses héroïques. Ils en feraient autant cett« fois, ventrebleu I ou bien on les brûlerait dans leurs murs.
Donc, ils avaient acheté des canons et des fusils, équipé une milice, formé des bataillons et des compagnies, et ils s'exerçaient tout le jour Hur la place d'Armes. Tous, boulangers, épiciers, boucliers, notaires, avoués, menuisiers, libraires, pharmaciens eux-mêmes, manœuvraient à tour de rôle, à des heures régulières, sous les ordres
168 LES PHISONNIERS
de M La vigne, ancien sous- officier de dragons, aujourd'hui mercier, ayant épousé la fille et hérité de la boutique de M. Ravaudan, Tainé.
Il avait pris le grade de commandant-major de la place, et tous les jeunes hommes étant partis à l'armée, il avait enrégimenté lous les autres qui s'entraînaient pour la résistance. Les gros n'allaient plus par les rues qu'au pas gymnastique pour fondre leurs graisse et prolonger leur haleine, les faibles portaient des fardeaux pour fortifier leurs muscles.
Et on attendait les Prussiens. Mais les Prussiens ne paraissaient pas. Ils n'étaient pas loin, cependant ; car deux fois déjà leurs éclaireurs avaient poussé à travers bois jusqu'à la maison forestière de Nicolas Pichon, dit l'Échasse.
Le vieux garde, qui courait comme un renard, était venu prévenir la ville. On avait pointé les tanons, mais l'ennemi ne s'était point montré.
Le logis de l'Échasse servait de poste avancé dans la forêt l'Yveline. L'homme deux fois par semaine, allait aux provisions et apportait aux bourgeois citadins des nouvelles de la campagne.
Il était parti ce jour-là pour annoncer qu'un petit détachement d'infanterie allemande s'était arrêté chez lui Tavant-veille, vers deux heures de l'après-midi, puis était reparti presque aussitôt. Le sous-officier qui commandait parlait français.
Quand il s'en allait ainsi, le vieux, il emmenait ses deux chiens, deux molosses à gueule de lion, par crainte des loups qui commençaient à devenir féroces, et il laissait ses deux femmes en leur recommandant de se barricader dans la maison dès que la nuit approcherait.
La jeune n'avait peur dé rien, mais la vieille tremblait toujours et répétait :
— Ça finira mal, tout ça, vous verrez que ça finira mal.
Ce soir-là, elle était encore plus inquiète que de coutume:
— Sais-tu à quelle heure rentrera le père? ditelle.
— Ohl pas avant onze heures, pour sûr. Quand il dîne chez le commandant, il rentre toujours tard.
Et elle accrochait sa marmite sur le feu pour faire la soupe, quand elle cessa de remuer, écoutant un bruit vague qui lui était parvenu par le tuyau de la cheminée.
Elle murmura :
— V'ià qu'on marche dans le bois, y a ben Bept-huit hommes, au moins.
La mère, effarée, arrêta son rouet en balbutiant:
— Ohl mon bieu ! et le père qu*est pas là!
Elle n'avait point fini de parler que des coups.
violents firent trembler la porte.
Gomme les femmes ne répondaient point, une voix forte et gutturale cria :
— Oufrezl
Puis, après un silence^ la même voix reprit:
— Oufrez ou che gasse la borte I
Alors Berthine glissa dans la poche de sa jupe le gros revolver de la cheminée, puis, étant
yenae coller son oreille contre TJittis, elie demanda :
— Quîètes-Yous?
La voix répondit:
— Ghe suis le détachement de Tantre cnour.
La femme reprît :
— Qu'est-ce que vous voulez ?
— Ghe suis berdu tepuis oe matin, tans le poîs^ avec mon tétachement. Oufrez ou che gasse la borte.
La forestière n'avait pas le choix ; elle iit glisnet vivement le gros verrou, puis, tirant le lourd battant « elle aperçut, daiis Tombre pâle des neiges, six hommes, six hommes prussiens, les mêmes qui étaient venus la veille. Elle prononça d'un ton résolu :
— Qu'est-ce que vous venez faire à cette heure-ci ?
Le sous-ofûeier répéta :
— Ghe suis berdu, tout à fait berdu, ché regonnu la maison. Ghe n'ai rien manche tepuis ce matin, mon tétachefnent non blus.
Berthine déclara:
— G'e^l que je suis toute seule avec maman, ce soir.
Le soldat, qui paraissait un brave homme, répondît:
— Ça ne fait rien. Che ne ferai bas de mal, mais fous nous ferez à mancher. Nous dombons te faim et te fatigue.
La forestière se recula : .
— Entrez, dit-elle.
Ils entrèrent, poudrés de neige, portant sur leurs casques une sorte de crème mousseuse qui les faisait ressembler à des meringues, et il» paraissaient las, exténués.
La jeune femme montra les bancs de bois des deux c6tés de la grande table.
— Asseyez-vous, dit-elle, je vais vous faire de la soupe. C'est vrai que vous avez Tair rendus.
Puis elle referma les verrous de la porte.
Elle remit de Teau dans sa marmite, y jeta de nouveau du beurre et des pommes de terre, puis décrochant un morceau de lard pendu dans la cheminée, elle en coupa la moitié qu'elle plongea dans le bouillon.
Les six hommes suivaient de l'œil tous ses mouyements avec une faim éveillée dans leurs yeux. Ils avaient posé leurs fusils et leurs casques dans un coin, et ils attendaient^ sages comme des enfants sur les bancs d*une école.
La mère s'était remise à filer en Jetant à tout moment des regards éperdus sur les soldats enva* hisseurs. On n'entendait rien autre chose que le ronflement léger du rouet et le crépitement du feu, et le murmure de Teau qui s'échauffait.
Mais soudain un bruit étrange les fit tous trèssaillir, quelque chose comme un souffle rauque poussé sous la porte, un souffle de bête, fort et ronflant.
Le sous-officier allemand avait fait un bond vers les fusils. La forestière l'arrêta d'un geste, et, souriante :
— C'est les loups, dit-elle. Ils sont comme vous, ils rôdent et ils ont faim.
L'homme incrédule voulut voir, et sit6t que la battant fut ouvert, il aperçut deux grandes bôtea grises qui s'enfuyaient dun trot rapide et allongé.
174 LES PHISONNIERS
Il revint s'asseoir en murmurant :
— Ché n'aurais pas gru.
Et il attendît que sa pâtée fût prête.
Ils la mangèrent voracement, avec des bouchei fendues jusqu'aux oreilles pour en avaler davantage, des yeux ronds s'ouvrant en même temps que les mâchoires, et des bruits de gorge pareils à des glouglous de gouttière.
Les deux femmes, muettes, regardaient les rapides mo5>Tements des grandes barbes rouges ; et les pommes de terre avaient Taîr de s'enfoncer dans ces toisons mouvantes.
Mais comme ils avaient soif, la forestière descendit à la cave leur tirer du cidre. Elle y resta longtemps ; c'était un petit caveau voûté qui, pendant la révolution, avait servi de prison et de cachette, disait-on. On y parvenait au moyen d'un étroit escalier tournant fermé par une trappe au fond d& la cuisine.
Quand Berthine reparut, elle riait, elle riait tonte seule, d'un air soumoisL Et elle donnA aux Allemands sa cruche de boisson.
LKS PAISONNIBRS 175
Puis elle soupa aussi, avec sa mère, à l'autre bout de la cuisine.
Les soldats avaient fini de manger, et ils s'endormaient tous les six, autour de la table. De temps en temps un front tombait sur la plancha avec un bruit sourd, puis Thomme, réveillé brusquement, se redressait.
Berthine dit au sous-officier :
— Couchez-vous devant le feu, pardi, il y a bien d'ia place pour six. Moi je grimpe à ma chambre avec maman.
Et les deux femmes montèrent au premier étage. On les entendit fermer leur porte à la clef, marcher quelque temps : puis elles ne firent plus aucun bruit.
Les Prussiens s'étendirent sur le pavé, les pieds au feu^ la tète supportée par leurs manteaux roulés, et ils ronflèrent bientôt tous les six sur six tons divers, aigus ou sonores, mais continus et formidablesi
11» dormaient certes depuis longtemps dé^'*
176 lES PRISONNIERS
quand un coup de feu retentit, si fort, qu'on TaQrait cru tiré contre les murs de la maison. Les soldats ée dressèrent aussitôt. Mais deux noa- Telles détonations éclatèrent, suivies de trois autres encore.
La porte du premier s'ouvrit brusquement, ei la forestière parut, nu-pieds, en chemise, en jupon court, une chandelle à la main, Tair affolé. Elle balbutia :
— V'ià les Français, ils sont au moins deux cents. S'ils vous trouvent ici, ils vont brûler la maison. Descendez dans la cave bien vite, et faites pas de bruit. Si vous faites du bruit, nous sommes perdus.
Le sous-officier, effaré, murmura :
— Che feux pien, che feux pien. Par oh faut-il tescendre ?
La jeune femme souleva avec précipitation la trappe étroite et carrée, et les six hommes disparurent par le petit escalier tournant, s'enfonçant dans le sol l'un après Tautre, à reculons, pour bien tàter les marches du pied.
Mais quand la pointe du dernier casque eal
disparu, Berthine, rabattant la lourde planche de chêne, épaisse comme un mur, dure comme de l'acier, maintenue par des charnières et une serrure de cachot, donna deux longs tours de clef» ■ouis elle se mit à rire, d'un rire muet et ravi, avec une envie folle de danser sur la tète de ses prisonniers.
Ils ne faisaient aucun bruit, enfermés là-dedans comme dans une boîte de pierre, ne recevant que l'air d'un soupirail garni de barres de fer.
Berthine aussitôt ralluma, son fQu, remit dessus sa marmite, et refit.de la soupe en murmurant :
— Le père s'ra fatigué cette nuit.
.Puis elle s'assît et attendit. Seul, le balancier sonore de l'horloge promenait dans le silence son tic- tac régulier.
De temps en temps la jeune femme jetait un regard sur le cadran, un regard impatient qui semblait dire :
— Ça ne va pas vite.
Mais bientôt il lui sembla qu'on murmurait sous ses pieds. Des paroles basses, confuses, lui parvenaient à travers la voûte maçonnée de la
cave. Les Prussiens comâiençaîeDt à deyiner sa ruse, et bientôt le sous-officier remonta le petit escalier et vint heurter du poing la trappe. Il cria de nouveau :
— Oafrez.
Elle se leva, s'approcha et, imitant son accent
— Qu'est-ce que fous foulez ?
— Oufrez.
— Che n'oufrebas.
L'homme se fâchait.
— Oufrez ou che gasse la borte.
Elle se mit à rire :
— Gasse, mon bonhomme, casse^ mon bonhomme.
Et il commença à frapper avec la crosse de son fusil contre la trappe de chêne, fermée sur sa tète. Mais elle aurait résisté à des coups de catapulte.
La forestière Tentendit redescendre. Puis les soldats vinrent, Tun après l'autre, essayer leur force^ et inspecter la fermeture. ,Mais, jugeant tans doute leurs tentatives inutiles, ils redescen-
dirent tous dans la cave et recommencèrent a parler entre eux.
La jeune femme les éoontait, puis elle alla ouvrir la portd du dehors et elle tendit l'oreilla dans la nuit.
Un aboiement loiiktain lui parvînt. Elle se mit à siffler comme auraitfait un chasseur, et^ presque aussitôt, deux énormes chiens surgirent dans Tombre et bondirent sui elle en gambadant. Elle les saisit par le cou et les maintint pour les empéciier de courir. Puis elle cria de toute sa force :
— Ohé père ?
Une voix répondit, très éloignée encore.
— Ohé Berthine.
Elle attendit quelques secondes, puis reprit :
— Ohé père.
La voix plus proche répéta :
— Ohé Berthine.
La forestière reprit :
— Passe pas devant le soupirail. Y a des Prussiens dans la cave.
Et brusquement là grande silhouette de l'homme se dessina sur la gauche, arrêtée entre
deux troncs d'arbres. Il demanda , inquiet :
^ Des Prussiens dans la cave. Que qui font?
La jeune femme se mit à rire :
.*- C'est ceux d'hier. Us s'étaient perdus dans la forêt, je les ai mis au frais dans la cave.
Et elle conta Taventure, commentelle les avait effrayés avec des coups de revolver et ea£en»é» dans le eaveau.
Le vieux toujours grave demanda :
— Que que tu veux que j'en fassions ^ c't'heure?
Elle répondit :
— Va quérir M. Lavîgne avec sa troupe. Il les fera prisonniers. C'est lui qui sera content.
Et le père Pichon sourit :
— C'est vrai qu'i sera content.
Sa fille reprit :
■^ T'as d'ia soupe» mange-la vite et pi repars. Le vieux garde s'attabla, et se mit à manger la oupe après avoir posé par terre deux assiette! pleines pour ses chiens.
Les Prussiens, entendant parler, s'étaient tus.
L'Echasse repartit un quart d'heure plus tard, Et B^rthine la tète dans ses mains, attendit.
Les prisonniers recommençaient à s'agiter. Ils . criaient maintenant, appelaient, battaient sans cesse de coups de crosse furieux la trappe inébranlable du caveau.
Puis ils se mirent à tirer des coups de fusil par le soupirail, espérant sans doute être entendus si quelque détachement allemand passait dans les environs.
La forestière ne [remuait plus ; mais tout ce bruit l'énervait, Tirritait. Une colère méchante s'éveillait en elle ; elle eût voulu les assassiner, les gueux, pour les faire taire.
Puis, son impatience grandissant, elle se mit à regarder Fhorloge, à compter les minutes.
Le père était parti depuis une heure et demie. Il avait atteint la ville maintenant. Elle croyait le voir. Il racontait la chose à M. Lavigne , qui p&lissait d'émotion et sonnait sa bonne pour
avoir son UDiforme et ses armes. Elle entendait, (ni semblait-il, le tambour courant par les rues. Les têtes effarées apparaissaient aux fenêtres. Les soldats citoyens sortaient de leurs maisons, à peine vêtus, essoufflés, bouclant leurs ceinturons, et partaient^ au pas gymnastique, vers la maison da commandant.
Puis la troupe, TEchasse en tête, se mettait en marche, dans la nuit, dans la neige, vers la forêt.
Elle regardait Thorloge. « Ils peuvent être ici dans une heure ».
Une impatience nerveuse Tenvahissait. Les minutes lui paraissaient interminables. Gomme c'était long I
Enfin, le temps qu'elle avait fixé -pour leur arrivée fut marqué par Taiguille-
Bt elle ouvrit de nouveau la porte, pour les écouter venir. Elle aperçut une ombre marchant avec précaution. Elle eut peur, poussa un cri. C'était son père.
Il dit :
— Ils m'envoient pour voir s'il n'y â pmh d»
changé.
— Non, rien.
Alors, il lança à son tour, dans la nuit, un coup de sitflet strident et prolongé. Et bientôt, on vit une chose brune qui s'en venait se ^3 les arbres, lentement : l'avant-garde composée de dix hommes.
L'Ëchasse répétait à tout instant :
— Passez pas devant le soupirail.
Et les premiers arrivés montraient aux nou»
veaux venus le soupirail redouté.
Enfin le gros de la troupe se montra, en touV deux cents hommes, portant chacun deux cents cartouches.
M. Lavigne, agité, frémissant, les disposa de façon à cerner de partout la maison en laissant un large espace libre devant le petit trou noir, au ras du sol, par oh la cave prenait de l'air.
Puis il entra dans Thabitation et s'informa de la force et de l'attitude de l'ennemi, devenu tellement muet qu'on aurait pu le croire disparu, évanoui, envolé par le soupirail.
M. Lavigne frapr a du pied la trappe et appela *
184 LBS PRISONNIERS
— Monsieur l'officier prussien?
L'Allemand ne répondit pas.
Le commandant reprit :
— Monsieur Tofficier prussien ?
Ce fut en vain. Pendant vingt minutes il somma cet officier silencieux de se rendre avec armes et bagages, en lui promettant la vie sauve et les honneurs militaires pour lui et ses soldats. Mais il n*obtint aucun signe de consentement on d'hostilité. La situation devenait difficile.
Les soldats- citoyens battaient la semelle dans la neige, se frappaient les épaules à grands coups de bras , comme font les cochers pour sMchauffer , et ils regardaient le soupirail avec une envie grandissante et puérile de passer devant.
Un deux, enfin , se hasarda, un nommé Potdevin qui était très souple. Il prit son élan et passa en courant comme un cerf. La tentative réussît. Les prisonniers semblaient morts.
Une voix cria :
Y a personne.
Et un autre soldat traversa l'espace libre de-
vmnt xe trou dangereux. Alors ce fut un jea. De minute en minute, un homme se lançant , passait d'une troupe dans Tautre comme font les enfants en jouant aux barres, et il lançait derrière lui des éclaboussures de neige tant il agitait vivement les pieds. On avait allumé, pour se chauffer, . de grands feux de bois mort, et ce profil courant du garde -national apparaissait illuminé dans un rapide voyage du camp de gauche.
Quelqu'un cria :
— À toi, Maloison.
Maloison était un gros boulanger dont le rentre donnait à rire aux camarades.
Il hésitait. On le blagua. Alors, prenant son parti il se mit en route, d'un petit pas gymnastique régulier et essoufflé, qui secouait sa forte bedaine.
Tout le détachement riait aux larmes. On criait pour Pencourager :
— Bravo, bravo, Maloison I
Il arrivait environ aax deux tiers de son trajet quand une flamme longue ,rapide et rouge jailli^
IHb LBS PRISONNIERS
du soupirail. Une détonation retentit, et le vaste boulanger s'abattit sur le nez avec un cri époa- Tantabie.
Personne ne s*élança pour le secourir. Alors on le vit se traîner à quatre pattes dans la neige en gémissant, et, quand il fut sorti du terrible passage, il s'évanouit.
Il avait une balle dans le gras de la cuisse, tout en baut.
Après la première surprise et la première épouvante, un nouveau rire s'éleva.
Mais le commandant Lavigne apparut sur le seuil de la maison forestière. Il venait d'arrêter $on plan d'attaque. Il commanda d'une voix vibrante :
— Le zingueur Piaucbut et ses ouvriers.
Trois bommes s'approchèrent.
— Descellez les gouttières de la maison.
Et en un quart d'beure on eut apporté aa commandant vingt mètres de gouttières.
Alors il fit pratiquer, avec mille précautions de prudence, un petit trou rond dans le bord de la trappe, et, organisant un conduit d*eau de la pompe à cette ouverture, il déclara d'un air enchanté :
— Nous allons offrir à boire à messieurs les Allemands.
Un hurra frénétique d'admiration éclata suivi de hurlements de joie et de rires éperdus. Et le commandant organisa des pelotons de travail qui se relayaient ^e cinq minutes en cinq minutes. Puis il commanda :
— Pompez.
Et le volant de fer ayant été mis en branle, un petit bruit glissa le long des tuyaux et tomba bientôt dans la cave, de marche en marche, avec un murmure de cascade^ un murmure de rocher à poissons rouges.
On attendit.
Une heure s'écoula, puis deux, puis trois.
Le commandant fiévreux se promenait dans la cuisine, collant son oreille à terre de temps en temps, cherchant i deviner ce que faisait Ten-
188 LES PRISOMNIBKB
nemi, se demandant s'il allait bientôt ca^pi-
tuler .
Il s'agitait madiilenant, renneœi. On Tentendadt remuer les barriques, parler, clapoter.
Puis, vers huit heures du matin, une roii sortit du soupirail.
— Ghé foulé parlé à monsieur Toiûcier fran-
Lavigae répondit, de la fenêtre, sans avancer trop la tète :
— Vous rendez-vous
— Ghe me rents.
— Alors, passez les fusils dehors.
Et on vit aussitôt une arme sortir du trou et tomber dans la neige, puis deux, trois, toutes les
armes. Et la même voix déclara :
— Ghe n*ai blus. Tépèchez-fous. Ghé suis noyé. Le commandant commanda :
— Gessez.
^ Le volant de la pompe retomba immobile.
Et, ayant empli la cuisine de soldats qui attendaient, l'arme au pied, il souleva lentement la .'•/îtr^ppe (^eichène.
Quatre tètes apparurent, trempées, quatre tètes blondes aux longs cheveux pâles, et on vit sortir, Tun après Tautre, les six Allemands grelottants, ruisselants, effarés. «
Ils furent saisis et garottés. Puis, comme on craignait une surprise, ou repartit tout de suite, en deux convois, l'un conduisant les prisonniers et l'autre conduisant Maloison sur un matelas posé sur des perches.
Ils rentrèrent triomphalement dans Rethel.
M. Lav^^gne fut décoré pour avoir capturé une avant-garde prussienne, et le gros boulanger eut la médaille militaire pour blessure reçue devant Tennemi.
TOMBOUCTOD
Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant; et, derrière la Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue avenue une oblique averse de feu^ vibranle comme une vapeur de brasier.
La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait dans une apothéose. Les visages étaient dorés; les chapeaux noirs et les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des cnaussures jetait des flammes sur Tasphalte des îroîtoirs.
Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait
192 TOMBOUCïOU
des boissons brillantes et colorées qu*on anrail prises pour des pierres précieuses fondues dans le cristal.
Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par Téblouissement de leurs d^orures. Ils causaient^ joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir ; et ils regardaient contre la foule, les bommes lents et les femmes pressées qui laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante.
Tout à coup un nè^e énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été cirée, passa devanjt eux avec un air de triomphe. Il riait aux passsants, il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris entier. Il était si grand qu*il dépassait toutes les tètes; et, derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de dos.
Mais soudain il aperçut les officiers, et, cul-
TOMBOUCTOD 193
butant les buveurs, il s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.
Et il s'écria, d'une voix qui fît rire toutes les tables :
— Bonjou, mon lieutenant.
Un des officiers était chef de bataillon, Tautre colonel. Le premier dit :
— Je ne vous connais pas, monsieur ; j'ignore ce que vous me voulez.
Le nègre reprit :
— Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Yédié, siège Bézi, beaucoup raisin, cherché ro^i.
L*officier, tout à fait éperdu, regardait fixe« ment l'homme, cherchant au fond de ses souvenirs ; mais' nrusquement il s'écria :
— Tombouctou ?
Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en pous-
gant un rire d'une invraisemblable violence et
beuglant :
— Si, si, ya, mon lieutenant, reconné tono-
bouctou, ya, bon j ou.
Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son cœur. Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre ne put Tempècher, il la baisa, selon la coutume nègre et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère :
Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas
en Afrique. Assieds-toi là et dis-moi comment je
te trouve ici.
Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il pariait vite :
Gagné beaucoup d'argent, beaucoup, grand'-
estaurant, bon mangé, Puissiens, moi, beaucoup
volé, beaucoup, cuisine fançaise, Tombouctou,
. luisiné de TEmpéeu, deux cent mille francs à
moi. Ab I ah ! ah 1 ah !
Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.
Quand Tofficier, qui comprenait son étrange
TOMBOUGTOU 195
langage, l'eût interrogé quelque temps, il lui dit:
— Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt»
Le nègre aussitôt se leva, serra, côttJ fois, la
main qu'on lui tendait, et, riant toujours, cria :
— Bonjou, bonjou, mon lieutenant 1
Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le prenait pour un fou.
Le colonel demanda :
— Qu'est-ce que cette brute t Le commandant répondit :
— Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais de lui; c'est assez drôle.
Vous savez qu'au commencement de la guerre de» 1870 je fus enfermé dans Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n'étions point assiégés mais bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de portée des canons^ ne tirant pas non plus sur nous, mais nous afTamaat peu à peu.
196 TOMBOUGTOU
J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs séparés des corps d'armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos arrivés un soir, on ne , sait commentjon ne sait par où. Ils s'étaient présentés aux portes de la ville, harassés, déguenillés, affamés et saouls. On me les donna.
Je reconnus bientôt qu ils étaient rebelles à toute discipline, toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, même de la prison, rien n'y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se fussent enfoncés soui terre, puis reparaissaient ivres à tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils t Et comment, et avec quoi?
Gela commençait à m*intriguer vivement, d'autant plus ^ue ces sauvages m'intéressaient a\^c leur rire éternel et leur caractère de grands enfant» espiègles.
Je m'ape^rçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au plus grand d'eux tous, celui que voua venez de voir. Il les gouvernait à son gré, prépa-
raîl leurs mystérieuses entreprises en chef toutpuissant et incontesté. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai- Notre conversation dura Lien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrêtait, et repartait brusquement quand il croyait avoir trouvé uk nouveau moyen de s'expliquer.
Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une sorte de roi nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus simple de lui donner le nom d® 3on pays : « Tombouctou. » Et, huit jours plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.
Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain trouvait à boire. Je le découvris d'une singulière façon.
J'étais un ndatin sur les remparts, étudiant
rhorîzon, quan(^ j'aperçus dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela. Je pensai qu*un espion s* approchait de la ville, et j'organisai une expédition complète pour saisir ler6deur. Je pris moi-même le commandement, après avoir obtenu Tautorisation du général.
J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner. Pour couper la retraite à Tespion, un de ces détachements avait à faire une marche d'une heure au moins. Un homme resté en observation sur les murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point quitté le champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les ornières. Enfin, nous touchons au point désigné ; je déploie brusquement mes soldats, qui s'élancent dahs la vigne, et trouvent... Tombouctou voyageant à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant du raisin, ou plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine
TOMBOUCTOO 199
boucbe, à la plante même, en arrachant ia grappe d'un coup de deni.
Je voulus 1b faire relever ; il n'y fallait pas eonf;er,etje compris alors pourquoi il se traînait ainsi sur tes mains et snr les genoui. Dès qu'on l'eut planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit les bra« et s'abattit sur le nez. Il étatl gris comme je n'ai jamais vu homme être gris.
On le rapporta sur deui échalas. Il ne cessa de rire tout le long de la route en gesticulant des bras et des jambes.
C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui même. Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus bouger, ils dormaient sur place.
Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et toute mesure. Il vivait là-dedans à la façon des grives, qu'il haïssait d'ailleurs d'une haine de rival jaloux. Il lépétait sans cesse :
— Les gives mangé tout le aisin, capules 1
Dn soir on vint me chercher. On apercevait
la plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je dislingnais
î(yrt mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que sais-je?
J'envoyai c^uelques hommes au-devant de cette étrange caravai^e qui fit bientôt son entrée triomphante. Tombouctou et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un cheval, à la queue duquel un autre était attaché, et six autres bêtes suivaient encore, retenues de la même façon.
Voici ce que j'appris. Etant partis aux vignes, mes Africains avaient aperçu tout à coup un détachement prussien s'approchant d'un village. Au lieu de fuir, ils s'étaient cachés ; puis lorsque les officiers eurent mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlan*^ qui se crurent attaques, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq officiers de son escorte.
Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je
m'aperçus qu'il marchait avec peine. Je le crus blessé ; ii se mit à ri-e et me dit :
— Moi, povisions pou pays.
C'est que Tombouctou ne faisait point la gnerre pour l'honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissr^ii avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le plongeait dans sa poche. Quelle poche l Un gouffre qui commençait à la hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, il l'appelait sa « profonde » , et c'était sa profonde, en effet 1
Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le cuivre des casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans sa « profonde » qui était pleine à déborder.
Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant qui lui tombait sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces d'argent, ce qui lui donnait parfois une tournure infiniment drôle.
Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien le frère, ce fils de roi torturé par le besoin d'engloutir les corps bril-
lants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les aurait sans doute avalés.
Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un magasin général où s'entassaient ses richesses. Mais où ? Je ne Tai pu découvrir.
Le général, prévenu du haut fait de Tombouclou, fit bien vite enterrer les corps demeurés au village voisin, pour qu'on ne découvrit point qu'ils avaient été décapités. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le maire et sept habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands.
L'hiver était venu. Nous étions harassés et dé* sespérés.On se battait maintenant tous les jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois avaient été tués) demeuraient gras et luisants, vigoureux et toujours prêts à
battre. Tombouctou engraissait même. Il me dit un jour :
— Toi beaucoup faim, moi bon viande.
ât il m'apporta en eifet un excellent filet.
Mais de quoi ? Nous n'avions plus ni bœufs, ni moutons, ni chèvres, ni ânes^ ni porcs. Il était impossible de se procurer du cheval. Je réûéchis à tout cela après avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces nègres étaient nés bien près du pays où Ton mange des hommes! Et chaque jour tant de soldats tombaient autour de la ville I J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut pas répondre . Je n'insistai point, mais je | refusai désormais ses présents.
Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous étions assis par terre. Je regardais avec pitié les pauvres nègres grelottant sous cette poussière blanche et glacée.
Gomme j'avais grand froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt qulque chose s'abattre sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de Tombouctou qu'il me jetait sur les épaules.
Je me levai et, lui rendant son vêtement :
— Garde ça mon garçon ; tu en as plus besoin que moi.
204 TOMBOUGTOU
Il répondît :
— Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi chaud, chaud.
Et il me contemplait avec des yeax suppliants.
Je repris :
— Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux.
Le nègre alors se leva, tira son sabre qu^il savait rendre coupant comme une faulx, et te« nant de Tautre main sa large capote que je refusais :
— Si toi pas gadé manteau, moi coupé ; pésonne manteau.
Il l'aurait fait. Je cédai.
Huit jours plus tard, nous avions capitulé.
Quelques-uns d'entre nous avaient pu s'enfuir. Les autres allaient sortir de^ la ville et se rendre tux vainqueurs.
Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir, quand je demeurai stupide
d'étonnement devant un nègre géant vêtu de couti blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite boutique où Ton voyait en montre deux assiettes et deux verres.
Je lui dis :
— Qu'est-ce que tu fais?
Il répondit :
— Moi pas pati, moi boa cuisinié, moi fait mangé colonel, Algéie ; moi mangé Prussiens, beaucoup volé, beaucoup.
Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en coutil. Alors il me prit par le bras et me fît entrer. J'aperçus une enseigne démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions partis, car il avait quelque pudeur.
Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet appel :