CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU
ÀNCIBN CUISINIER DI S. M. L'eMPEREUR
Artiste de ParU. — Prix modérés
Malgré le désespoir qui me rongeait le cœur, je ne pu m'empècher de rire, el je laissai mon nègre à son nouveau commerce*
Cela ne yalait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier ?
Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard.
Bézières, aujourd'hui, appartient à T/iUemagne. Le restaurant Tombouctou est no commencement de revanche.
L'ayocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime étrange ?
On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de Ghatou, deux cadavres enlacés, la femme et rbomme, deux mondains connus, riches, plus tout jeunes, et mariés seulement de l'année précédente, la femme n'étant veuve que depuis troii tns.
On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'a^ valent pas été volés. Il semblait qu'on les eût jetés de la berge dans la rivière, après les avoir frappés, l'un après l'autre . avec une longue pointe de fer.
L'enquête ne faisait rien découvrir. Les mari : ûiers interrogés ne savaient rien ; on allait abandonuer l'affaire, quand un jeune menuisier d'un village voisin, nommé Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se constituer prisonnier.
A toutes les interrogations, il ne répondit qae ceci :
— Je connaissais Tiiomme depuis ienx ans, la femme depuis six mois. Ils venaip^it souvent me faire réparer des meubles anciens, parce que je suis habile dans le métier.
Et quand on lui demandait :
— Pourquoi les avez-vous tués ?
Il répondait obstinément :
— Je les ai tués parce que j'ai voulu les tuer.
On n'en put tirer autre chose.
Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice dans le pays, puis abandonné. I) n'avait pas d*autre nom que Georges Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulièrement intelligent, avec des golits et des délicatesses natives que n'avaient point ses
camarades, on le surnomma : « le bourgeois ; » et on ne l'appelait plus autrement.il passait pour remarquablement adroit danslemétier de menuisier qu'il avaitadopté. Il faisait même un peu de sculpture sur bois. On le disait aussi fort exalté, partisan des doctrines communistes et même nihilistes, grand liseur de romans d'aventures, de romans à drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans les réunions publiques d'ouvriers ou de paysans.
L'avocat avait plaidé la folle.
Gomment pouvait-on admettre, en effet, que cet ouvrier eût tué ses meilleurs clients, des clients riches et généreux (il le reconnaissait), qui lui avaient fait faire, depuis deux ans, pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi). Une seule explication se présentait: la folie, ridée fixe du déclassé qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois et Tavocat fit une allusion habile à ce surnom de le bour-
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GEOis, donné par le. pays à cet abandonné ; iî s'écriait :
— N'est-ce pa» nne ironie, et unfi ironie capable d'exalter encore ce malheureux garçon qui n'a ni père ni mère ? C'est on ardent républicain. Que dis-je ? U appartient raême à ce parti politique que la République fusillait et déportait naguère, qu'elle accueille aujourd'hui à bras ouverts, à ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un moyen tout simple.
Ces tristes doctrines, acclamée» maintenant dans les réunions publiques, ont perdu cet homme. Il a entendu des républicains, des femmes même, oui, des femmes ! demander le tang de M. Gambetta, le sang de M. Grévy ; son esprit malade a chaviré ; il a voulu du sang, du sang de bourgeois !
Ce n'est pas lui qu'il faut condamner, messieurs, c'est la Commune !
Des murmures d'approbation coururent. On sentait bien que la cause était gagnée pour Ta* vocat. Le ministère publie ne répliqua pas.
Alors le président posa au prévenu la question d'usage :
— Accusé, n'avez-vous rien à ajouter pour votre défense?
L'homme se leva :
11 était de petite taille, d'un blond de lin avec des yeux gris, fixes et clairs. Une voix forte, franche et sonore sortait de ce frêle garçon et changeait brusquement, aux premiers mots, l'opinion qu'on s'était faite de lui.
Il par^a hautement^ d'un ton déclamatoire, mais si net que ses moindres paroles se faisaient
entendre jusqu'au fond de la grande salle :
— Mon président, comme je ne veux pas aller dans une maison de fou, et que je préfère même la guillotine, je vais tout vous dire :
J'ai tué cet homme et cette femme parce qu'ils étaient mes parents.
Maintenant, écoutez- moi et jugez-moi.
Une femme ayant accouché d'uik fils, Teavoya quelque part en nourrice. Sut-elle seulement en quel pays son complice porta le petit être innocent, mais condamné à la misère éternelle, à la
honte d*une naissance illégitime, plus que cela : à la mort, puisqu'on Tabandonna, puisque la nourrice, ne recevant plus la pension mensuelle, pouvait comme elles font souvent, le laisser dépérir, souffrir de faim, mourir de délaissement.
La femme qui m*allaita fut honnête, plus honnête, plus femme, plus grande, plus mère que ma mère . Elle m*éleva. Elle eut tort en faisant son devoir. Il vaut mieux laisser périr ces misérables jetés aux villages des banlieues, comme on jette une ordure aux bornes.
Je grandis avec Tim pression vague que je portais un déshonneur. Les autres enfants m'appelèrent un jour « bâtard ». Ils ne savaient pas ce que signifiait ce mot, entendu par Tun d'eux chez ses parents. Je l'ignorais aussi, mais je le senti-3.
J'étais, je puis le dire, un des plus intelligents de l'école. J'aurais été un honnête homme, mon président, peut-être un homme supérieur , si mes parents n'avaient pas commis le crime do m'abandonner.
Ce crime, c'est contre moi qu'ils l'ont commis.
Je fus la victime, eux furent les coupables. J'étais sans défense, ils furent sans pitié. Ils devaient m'aimer : ils m'ont rejeté.
Moi je leur devais la vie — mais la vie est-elle un présent ? La mienne, en tous cas, n'était qu'un malheur. Après leur honteux abandon, je ne leur devais plus que la vengeance. Ils ont accompli contre moi l'acte le plus inhumain, le plus infâme, le plus monstrueux qu'on puisse accomplir contre un être.
Un homme injurié frappe; un homme volé reprend son bien par la force. Un homme trompé, joué, martyrisé, tue ; un homme souffleté tue ; un homme déshonoré tue. J'ai été plus volé, trompé, martyrisé, souffleté moralement, déshonoré, que tous ceux dont vous absolvez la colère.
Je me suis vengé, j'ai tué. C'était mon droit légitime. J'ai pris leur vie heureuse en échange de la vie horrible qu'ils m'avaient imposée.
Vous'allez parler de parricide 1 Etaient-ils me» parents, ces gens pour qui je fus un fardeau abominable, une terreur, une tache d^infamie ; pour
qui ma naissance fut une calamité et ma vie une menace de honte? Ils cherchaient un plaisir égoïste ; ils ont eu un enfant imprévu. Ils ont supprimé Tenfant. Mon tour est venu d'en faire autant pour eux.
Et pourtant, dernièremement encore, j'étai* prêt à les aimer.
Yoici deux ans, je vous Tai dit, que Thomme, mon père, entra chez moi pour la première fois* Je ne soupçonnais rien. Il me commanda deax meubles. Il avait pris, je le sus plus tard, des renseignements auprès du curé, sous le sceau du secret, bien entendu.
Il revint souvent ; il me faisait travailler et payait bien. Parfois même il causait un peu de choses et d'autres. Je me sentais de Tafifeiîtion pour lui.
Au commencement de cette année ii amena sa femme, ma mère. Quand elle entra, elle tremblait si fort que je la crus atteinte d'une maladie nerveuse. Puis elle demanda un siège et un verre d'eau. Elle ne dit rien ; elle regarda mes meubles
'un air fou, et elle ne répondait que oui et non,
A tort et à travers, à toutes Jes questions qu'il lui posait ! Quand elle fut partie, je la crus un peu toquée.
Elle revint le mois suivant. Elle était calme, mattresje d'elle. Ils reslèrent ce jour-là, asseï longtemps à bavarder, et ils me firent une grosse commande. Je la revis encore trois fois, sani rien deviner ; mais un jour voilà qu'elle se mit à me parler de ma vie, de mon enfance, de mes parents. « Je répondis : Mes parents, madame, étaient des misérables qui m'ont abandonné, » Alors elle porta la main sur son cœur, et tomba sans connaissance. Je pensai tout de suite : « C'est ma mère ! ■ mais je me gardai bien de laisser rien voir. Je voulais la regarder venir.
Par exemple, je pris de mon càté mes renseignements. J'appris qu'ils n'étaient mariés que du mois de juillet précédent, ma mère n'él.a. devenue veuve que depuis trois ans- On avait bie chunhoté qu'ils s'étaient aimés du vivant du pre micr mari, mais on n'ea avait aucune preuve.
Celait moi la preuve, la preuve qu'on avait chée d'abord, espéré détruire ensuite.
J'attendis. Elle parut un soir, toujours accompagnée de mon père. Ce jour-là, elle semblait fort émue, je ne sais pourquoi. Puis, au moment de s'en all/^r elle me dit : c Je' vous veux du bien parce que vous m'avez l'air d'un honnête garçon et d'un travailleur ; vous penserez sans doute à vous marier quelque jour; je viens vous aider à choisir librement la femme qui vous conviendra. Moi, j'ai été mariée contre mon cœur une fois^ et je sais comme on en souffre. Maintenant^ je suis riche, sans enfants, libre, maîtresse de ma fortune. Voici voire dot. »
Elle me tendit une grande enveloppe cachelée.
Je la regardai fixement, puis je lui dis: « Vous êtes ma mère? »
Elle recula de trois pas et se cacha les yeux de la main pour ne plus me voir. Lui, l'homme, mon père, la soutint dans ses bras et il me cria : t Mais vous êtes fou ! »
Je répondis : « Pas du tout. Je sais bien que vous êtes mes parents. On ne me trompe pas ainsi. Avouez-le et je vous garderai le secret ; je
ne vous en voudrai pas ; je resterai ce que je suis, nn menuisier. »
11 reculait vers la sortie en soutenant toujours sa femme qui commençait à sangloter. Je courus fermer la porte, je mis la clef dans ma poche, et je repris : « Regardez-la donc et niez encore qu'elle soit ma mère. »
Alors il s'emporta, devenu très pâle, épouvanté par la pensée que le scandale évité jusqu'ici pouvait éclater soudain ; que leur situation, leur renom, leur honneur seraient perdus d'un seul coup ; il balbutiait: (i Vous êtes une canaille qui voulei, nous tirer de l'argent. Faites-donc du bien au peuple, à ces manants-là, aidez-les, secourezles I »
Ma mère, éperdue, répétait coup sur coup:
« Allons-nous-en, allons-nous-en. »
Alors, comme la porte était fermée, il cria:
« Si vous ne m'ouvrez pas pas tout de suite, je vous fais flanquer en prison pour chantage et violence I »
J'étnis resté mattre de moi ; j'ouvrJs la porte et je les vis s'enfoncer dans l'ombre.
Alors il me sembla tout à coup que je venait d'être fait orphelin, d'être abandonné/poussé au ruisseau. Unetristesse épouvantable, mêlée de colèie^ de haine, de dégoût, m'envahit ; j'avais un soulèvement de tout mon être, un soulèvement de la justice, de la droiture, de l'honneur, de TafTection rejetée. Je me misa courir pour les rejoindre le long de la Seine qu'il leur fallait suivre pour gagner la gare de Chatou.
— Je les rattrapai bientôt. La nuit était venue toute noire. J'allais à pas de loup sur l'herbe, de sorte qu'ils ne m'entendirent pas. Ma mère pleurait toujours. Mon père disait : « C'est votre faute. Pourquoi avez-vous tenu à le voir ! C'est une folie dans notre position. On aurait pu lui faire du bien de loin, sans se montrer. Puisque nous ne pouvons le reconnaître, à quoi servaient ces visites dangereuses? »
Alors, je m'élançai devant eux, suppliant. Je balbutiai : « Vous voyez bien que vous êtes mes parents. Vous m'avez déjà rejeté une fois, me repousserez-vous encore? »
Alors, mon président, il leva la main sur moi,
je vous le jure sur l'honneur, sur la loi, sur la République. 11 me frappa, et comme je le saisissais au collet, il tira de sa poche un revolver.
J'ai vu rouge, je ne sais plus, j'avais mon compas dans ma poche ; je Vai frappé, frappé tant
que j'ai pu.
Alors elle s'est nise à crier: « Au secours I à l'assassin 1 » en m'arrachant la barbe. 11 paraît que je l'ai tuée aussi. Est-ce que je sais, moi, ce que j'ai fait à ce moment-là?
Puis, quand je les ai vus tous les deux par terre, je les ai jetés à la Seine, sans réfléchir.
Voilà — Maintenant, jugez-moi.
L'accpsé se rassit. Devant cette révélation, l'affaire a été reportée à la session suivante. Elle passera bientôt. Si nous étions jurés, que ferionsftous de ce parricide?
M. Lemonnier était demeuré veuf avec un enfant. Il avait aimé follement sa femme, d'un amour exalté et tendre, sans une défaillance, pendant toute leur vie commune. C'était un bon homme, un brave homme, simple, tout simple, sincère, sans défiance et sans malice.
Etant devenu amoureux d'une voisine qui était pauvre, il la demanda en mariage et Tépousa.
Il faisait un commerce de draperie assez prospère, gagnait pas mal d'argent et ne douta pas une seconde quHl n'eût été accepté pour luimême par la jeune fille.
Elle le rendit heureux d'ailleurs. 11 ne voyait
qu'elle au monde, ne pensait qa*à eile, la regar* dait sans cesse avec des yeux d'adorateur prosterné. Pendant le re^as^ il commettait mille maladresses pour ne point détourner son Hagard du visage chéri, versait le vin dans son assiette et Teau dans la salière, puis se mettait à rire, comme un enfant, en répétant: •
— Je t'aime trop, vois-lu ; cela me fait faire des bêtises.
Elle souriait, d'une air calme et résigné ; puis détournait les yeux, comme gênée par Tadoration de son mari, et elle tâchait de le faire parler, de causer de n'importe quoi , mais il lui prenait la main à travers la table, et la gardait dans la sienne en murmurant:
^ Ma petite Jeanne, ma chère petite Jeanne 1 Elle finissait par s'impatienter et dire :
— Allons, voyons, sois raisonnable ; mange^ et laisse-moi manger.
Il poussait un soupir et cassait une bouchée de pain, qu'il mâchait ensuite avec lenteur.
Pendant cinq ans, ils n'eurent pas d'enfants. Puis tout à coup elle devint enceinte. Ce fut un
bonheur délirant. Il ne la quitta point de tout le temps de sa grossesse ; si bien que sa bonne, une vieille bonn^ qui Tavait élevé et qui parlait haut dans la maison, le mettait parfois dehors et fermait la porte pour le forcer à prendre fair.
Il s'était lié d'une intime amitié avec un jeune homme qui avait connu sa femme dès son enfance, et qui était sous-chef de bureau à la Préfecture. M. Duretour dînait trois fois par semaine chez M. Lemonnier, apportait des ûcnrs à
madame, et parfois une loge de théâtre ; 6v^
souvent, au dessert, ce bon Lemonnier attendri s'écriait, en se tournant vers sa femme :
— Avec une compagne comme toi et un ami comme lui, on est parfaitement heuraux sur la terre.
Elle mourut en couches. Il en faillit mourir aussi. Mais la vue de l'enfant lui donna du courage : un petit être crispé qui geignait.
m'aima d'un amour passionné et douloureux, d'un amour malade où restait le souvenir de la mort, mais où survivait quelque chose de son adoration pour la morte. C'était la chair de sa
— C'est une honte, monsieur, une honte.
Vous faites le mallieur de cet enfant, son malheur, entendez-vous. Mais il faudra bien que cela finisse ; oui, oui, ça finira, je vous le dis, je vous le promets, et pas avant longtemps encore.
M. Lemonnier répondait en souriant :
— Que veux-tu, ma fiJle ? je l'aime trop, je ne sais pas lui résister ; il faudra bien que tu en prennes toa parti.
Jean était faible, un peu malade. Le médecin constata de Tanémie, ordonna du fer, de la viande rouge et de la soupe grasse.
Or, le petit n'aimait que les gâteaux et refusait tout autre nourriture ; et le père, désespéré, le bourrait de tartes à la crème et d'éclairs au chocolat
Un soir, comme ils se mettaient à table en tète-à-tète. Céleste apporta la soupière avec une assurance et un air d'autorité qu'elle n'avait
point d'ordinaire. Ell^ la découvrit brusquement, plongea la louche au milieu, et déclara :
— Voilà du bouillon comme je ne vous en ai pas encore fait ; il faudra bien que le petit en mange, cette fois.
M. Lemonnier, épouvanté, baissa la tête. Il vit que cela tournait mal.
Céleste prit son assiette, remplit elle-même, la reposa devant lui.
11 goûta aussitôt le potage et prononça :
— En effet, il est excellent.
Alors la bonne s empara de Tassiette du petit et y versa une pleine cuillerée de soupe. Puis elle recula de deux pas et attendit.
Jean flaira, repoussa Tassiette et fît un « pouah » de dégoût. Céleste, devenue pâle, s'approcha brusquement et, saisissant la cuiller, l'enfonça de force, toute pleine, dans la bouche entr'ouverte de Tenfant.
Il s'étrangla, toussa, ôternua, cracha, et, hurlant, empoigna à pleine main son verre qu'il lança contre la bonne. El'ie le reçut en plein ventre. Alors, exaspérée, elle prit sous son bras
la tête du moutard, et commença à lui entonner
coup sur coup des cuillerées de soupe dans le
gosier. Il les vomissait à mesure, trépignait, se
tordait, suffoquait, battait Tair de ses mains,
rouge comme s'il allait mourir étouffé.
Le père demeura d'abord tellement surpris
qu'il ne faisait plus un mouvement. Puis, soudain, il s'élança avec une rage de fou furieux, étreignit sa servante à la gorge et la jeta contre le mur. Il balbutiait :
— Debors !... dehors I... dehors?... brute I Mais elle, d'une secousse, le repoucsa et, dépeignée, le bonnet dans le dos, les yeux ardenti
cria i
— Qu'est-ce qui vous prend, à c't' heure?
Vous voulez me battre parce que je fais manger de la soupe à c't' enfant que vous allei taer avec vos gâteries I...
Il répétait, tremblant de la tète aux pie^« :
— Dehors I... va-t'en... va-t'en, brute !...
Alors, affolée, elle revint sur lui et, l'œil dans
l'œil, la voix tremblante :
— Ah I.., vous croyez... vous croyez que voua
aile* me traiter comme ça, moi, moi?... Ahl mais non... Et pour qui, pour qui... peur ce morveux qui n'est seulement point à vous...
Non... point à vousl... Non... point à vous!.., point à vous !... Tout le monde le sait, parbleu I excepté vous... Demandez à Tépicier, au boucher, au boulanger, à tous, à tous...
Elle bredouillait, étranglée par la colère ; puis, elle se tut, le regardant.
11 ne bougeait plus, livide, les bras ballants. Au bout de quelques secondes, il balbutia d'une voix éteinte, tremblante, où palpitait pourtant une émotion formidable :
— Tu dis?... tu dis ?... Qu'est-ce que tu dis?
Elle se taisait, effrayée par son visage. Il fit encore un pas, répétant :
— Tu dis?... Qa'est-ce que tu dis?
Alors, elle répondit d'une voix calmée :
— Je dis ce que je sais, parbleu I ce que tout le monde sait :
Il leva les deux mains et, se jetant sur elle avec un emportement de bête, essaya de la terrasser.
Mais elle était forte, quoique vieille, et agile. Elle lui glissa dans les hras et, courant autour de la table, redevenue soudain furieuse, elle glapissait :
— Regardez-le, regardez-le donc, bête que êtes, si ce n'est pas tout le portrait de M. Duretour; oiais regardez son nez et ses yeux, let avez-vous comme ça, les yeux ? et le nez? et les cheveux ? les avait-elle comme ça aussi, elle ? Je vous dis que tout le monde le sait, tout le monde, excepté vous I C'est la risée de la ville ! Regar'* dez-le...
El]"^ passait devant la porte, elle Touvrit, el dis[r«rut.
Jean, épouvanté, demeurait immobile, en face de son assiette à sonne.
Au bout d'une heure, elle revint, tout doucement, pour voir. Le petit, après avoir dévoré les gâteaux, le compotier de crème et celui dei poires au sucre, mangeait maintenant le pot de conGtures avec sa cuiller à potage.
Le père était sorti.
Céleste prit Tenfant, Tembrassa et, à pai muets, remporta dans sa chambre, puis le coucha. Et elle revint dans la salle à manger, défit la table, rangea tout, très inquiète.
On n'entendait aucun bruit dans la maison, aucun. Elle alla coller son oreille à la porte de son maître. Il ne faisait aucun mouvement. Elle posa son œil au trou de la serrure. Il écrivait, et semblait tranquille.
Alors elle retourna s'asseoir dans sa cuisine pour être prête en toute circonsta^nce, car elle flairait bien quelque chose.
Elle s^endormit sur une chaise, et ne se réveilla qu'au jour.
Elle fit le ménage, comme elle avait coutume, chaque matm ; elle balaya, elle épousseta, et, vers huit heures, prépara le café de M. Lcmouûier.
Mais elle n'osait point le porter à son maître ne sachant trop comment elle allait être reçue ; et elle attendit qu'il sonnât. Il ne sonna point. Neuf heures, puis dix heures passèrent.
Céleste, effarée, prépara son plateau et se mit en route, le cœur battant. Devant la porte elle l'arrêta, écouta. Rien ne remuait. Elle frappa; on ne répondit pas. Alors, rassemblant tout son courage, elle ouvrit, entra, puis^ poussant an cri terrible, laissa choir le déjeuner qu'elle tenait aux mains.
M. Lemonnier pendait au beau milieu de sa chambre, accroché par le cou à l'anneau du plafond. Il avait la langue tirée affreusement. La savate droite gisait tombée à terre. La gauche était restév^ au pied. Une chaise renversée avait roulé jusqu'au lit.
Céleste, éperdue, s'enfuit en hurlant. Tous les
LK *KTIT 233
Toisins accoururent. Le médecin constata que la mort remontait à minuit.
Une leitre adressée à M. Duretour fut trouvée sur la table du suicidé. Elle ne contenait que cette ligne :
e Je voua laisse et je voua confie le petit. ■
Personne ne s'étonna da mariagô de maître Simon Lebrument^ avec M"* Jeanne Gordier Maître Lebrument venait d*acbeter l*étude dô notaire de maître Papillon ; il fallait, bien entendu, de Targent poar la payer ; et M^* Jepjine Gordier avait trois cent mille francs liquides, en billets de banque et en titres au porteur.
Maître Lebrument était un beau garçon, qui avait du cnic, un chic notaire, un chic province, mais enfin du chic, ee qui était rare à Boutignyle>Rebours.
M"* Gordier avait de la grâce et de la fraîcheur.
de la grâce un peu gauche et de la fraîcheur un peu fagotée ; mais c'était, en somme, une belle fille, désirable et fêtable.
La cérémonie d'épousailles mit tOût Boutigny «ens dessus dessous.
On admira fort les mariés, qui rentrèrent cacher leur bonheur au domicile conjugal, ayant résolu de faire tout simplement. un petit voyage à Paris après quelques jours de tête-à-tête.
Il fut charmant ce tête-à-tête, maître Lebrument ayant su apporter dans ses premiers rapports avec sa femme une adresse, une délicatesse et un à-propos remarquables.il avait pris pour devise : •r Tout vient à point à qui sait attendre. » Il sut être en même temps patient et énergique. Le succès fut rapide et complet.
Au bout de quatre jours. M"* Lebrument adorait son mari. Elle ne pouvait plus se passer de lui, il fallait qu'elle l'eût tout le jour près d'elle pour le care8;ier, l'embrasser, lui tripoter les mains, la barbe, le nez, etc. Elle s'asseyait sur ses genoux, et, le prenant par les oreilles, elle disait: « Ouvre la bouche et ferme les yeux. » Il
ouvrait la bouche avec confiance, fermait les yeux à moitié, et il recevait un bon baiser bien tendre, bien long, qui lui faisait passer de grands frissons dans le dos. Et à son tour il n'avait pas assez de caresses, pas assez de lèvres, pas assez de mains, pas assez de toute sa personne pour fêter sa femme du matin au soir, et du soir au matin.
Une fois la première semaine écoulée, il dit à sa jeune compagne :
— Si tu veux, nous partirons pour Pari ? mardi prochain. Nous ferons comme les amoureux qu ne sont pas mariés, nous irons dans les restaurants, au théâtre, dans les cafés-concerts, partout, partout.
Elle sautait de joie.
— Oh 1 oui, oh I oui, allons-y le plus tôt possible.
Il reprit :
— Et puis, comme il ne faut rien oublier, préviens ton père de tenir ta dot toute prête ; je
remporterai avec nous et je payerai par la môme occasion maître Papillon.
Elle prononça :
— Je le lui dirai demain matin.
Et il la saisit dans ses bras pour recommencer ce petit jeu de tendresse qu'elle aimait tant, depuis huit jours.
Le mardi suivant, le beau-père et la belle-mère accompagnèrent à la gare leur fille et leur gendre qui partaient pour la capitale.
Le beau-père disait :
— Je vous jure que c'est imprudent d'emporter tant d'argent dans votre portefeuille. Et le jeune notaire souriait.
— Ne vous inquiétez de rien, beau-papa, j'ai l'habitude de ces choses-là. Vous comprenez que, dans ma profession, il m'arrive quelquefois d'a<« noir près d'un million sur moi. De cette façoû, au moins, nous évitons un tas de formalités et un tas de retards. Ne vous inquiétez de rien.
L'employé criait :
Les voyageurs pour Paris en voiture I
Ils se précipitèrent dans un wagon où se Irou- Taient deux vieilles dames.
Lebrument murmura à Torôille de sa femme :
— C'est ennuyeux, je ne pourrai pas fumer.
Elle réfiOv'xdit tout bas:
— Moi aussi, ça m'ennuie bien, mais ça n'est pas à cause de ton cigare.
Le train sifÛa et partit. Le trajet dura une heure, pendant laquelle ils ne dirent point grand' chose, car les deux vieilles femmes ne dormaient point.
Dèi^ qu'ils furent dans la cour de la gare Saint - Lazare, maître Lebrument dit à sa femme :
— Si tu veux, ma chérie, nous allons d'abord déjeuner au boulevard, puis nous reviendrons tranquillement chercher notre malle pour la porter à Thôtel.
Elle y consentit tout de suite :
— Oh oui, allons déjeuner au restaurant. Es^ ce loin ?
Il reprit :
— Oui, un peu loin, mais nous allons prendra i'omaibus.
Elle s'étonna.
— Pourquoi ne prenons-nous pas un fiacre?
Il se mit à la gronder eL souriant :
— G'e^t comme ça que tu es économe, un fiacre pour cinq minutes de route, six sous par minute, tu ne te priverais de rien.
— C'est vrai, dit-elle, un peu confuse.
Un gros omnibus passait, au trot des trois chc vaux. Lebrument cria :
— Conducteur 1 eh 1 conducteur.
La lourde voiture s'arrêta. Et le jeune notaire, poussant sa femme, lui dit très vite :
— Monte dans Tlntérieur, moi je grimpe dessus pour fumer au moins une cigarette avant mon déieuner.
Elle n'eut pas le temps de répondre ; le con^ ducteur, qui l'avait saisie par le bras pour l'aider à escalader le marchepied, la précipita dans sa voiture, et elle tomba effarée, sur une banquette, legardant avec stupeur, par la vitre de derrière^ les pieds de son mari qui grimpait sur Timpôriale.
Et ^lle demeura immobile entre un gros mon-
LA DOT •2i't
«leur qui sentait la pipe et une vieille femiui' 'l'ii ï;!:ilail le chien.
Tous les autres voyageurs, alîg^iés et mutt?, — un garçcio épicier, une ouvrière, un serj^iat d'infanterie, un monsieur à lunettes d'or ciiifl'é d'un chapeau de soie aux bords énormes et relevés comme des gouttières, deux dames à l'air important et grincheux, qui semblaient dire |i:u leur attitude; — Nous sommes ici, mais mma valons mieux que ça, — deux bonnes sœurs, ima fille en cheveux et nn croque-mori, — avaient l'air d'une collection de caricatures, d'un musée des grotesques, d'une série de charges de la face bumaine. semblables a ces rangées de pantins comiques qu'on abat, dans les foires, avec des balles.
Les cahots de la voiture ballottaient on peu leurs têtes, les secouaient, faisaient trembloter la peau Qasque des joues; et, la trépidation des roues les abrutissant, ils semblaient idiots et endormis.