TROISIÈME SIÈGE
Que les Bourguignons aient passé le Rhin, appelés par les Gaulois, ou pour trouver un pays plus fertile, ou parce que l’empereur Honoriusleur avait cédé un territoire sur la rive gauche du fleuve, toujours est-il que vers l’an q5o ils occupaient les bords de la Saône, s’étendaient au nord jusque près de Langres et Besancon, à l'ouest jusqu’à Autun, et au midi jusqu’au de là de Lyon. Entrés dans ia Gaule comme alliés, comme auxiliaires de l’Empire chancelant, ils traitaient toutefois les habitants avec des égards que ne gardaient pas les Francs et autres peuplades qui envahissaient peu à peu l’Occident. Ils s’étaient fait concéder des terres, donner des troupeaux, mais ils vivaient d’ailleurs sur le pied d’égalité avec les Gaulois, et de leur présence résultait plutôt un partage qu’une domination. On peut comparer l’établissement des Burgondes sur le sol gaulois à ces colonies de vétérans que Rome envoyait jadis sur tel ou tel territoire, qui vivaient comme les premiers habitants, et après une génération, se confondaient avec eux.
HISTOIRE D’UNE FORTERESSE. I o3
En l’an 5oo régnait sur la Bourgogne Gondebaud, le troisième de leurs rois depuis leur entrée sur le sol gaulois. Alors le territoire de ce royaume s’étendait de Baie à la Lorraine et à la Champagne, occupait le Maçonnais, atteignait les frontières de l’Auvergne, et descendait au sud, le long du Rhône jusqu’à la Méditerranée, en longeant les Hautes-Alpes. Juliana, ville et forteresse, ainsi que son territoire, était donc en pleine Bourgogne. Toutefois, la guerre entreprise par Clovis contre Gondebaud et la défaite de celui-ci près de Dijon eurent pour conséquence de réduire au nord-ouest l’étendue de ce royaume ; mais Autrui et même Dijon et Langres restaient encore entre les mains de Godomar, second fils de Gondebaud, puisque Childebert et Clotaire vinrent l’assiéger dans la première de ces trois villes. Godomar avait été nommé roi des Bourguignons après que son frère aîné Sigismond eut été déposé et enfermé à Orléans sous l’habit monastique par les fils de Clovis. Godomar mit ses places en état de défense, rassembla une armée et, après un combat qu’il soutint contre les Français en Dauphiné et dans lequel périt Clodomir, il rentra paisiblement en possession de son royaume. Dix ans plus tard Clotaire et Childebert songèrent de nouveau à détruire la puissance menaçante de Godomar. Ils voulurent s’adjoindre Théoderic, qui, occupé d’une guerre en Auvergne, refusa de les suivre. Les deux fils de Clovis dirigèrent donc leurs troupes en 532 vers la Bourgogne et mirent le siège devant Autun, dans laquelle s’était enferme le roi des Bourguignons.
La ville était sur le point d’être orise ; Godomar parvint à s’échapper avec quelques-uns des siens et se réfugia dans la cité Juliana, comme étant une des places les mieux pourvues de son royaume et la clef de toute la Bourgogne montagneuse et boisée.
Il espérait là retenir les troupes des Francs jusqu'à
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l’hiver et profiter alors de la saison rigoureuse en ces contrées, pour prendre l’offensive à l’aide de secours qui devaient lui venir de l’Est.
En effet, Clotaire et Childebert ayant pris Autun vers le milieu de l’été, conduisirent leur armée devant la cité Juliana, car ils ne pouvaient penser à poursuivre leur conquête en laissant cette place sur leurs flancs ou derrière eux.
Gondomar y était entré quinze jours environ avant l’arrivée des Francs, avait fait réparer et garnir les défenses de tout ce qui était nécessaire pour soutenir un long siège.
La ville basse, la cité et le val renfermaient alors environ 40000 âmes, parmi lesquelles on pouvait compter 1 o 000 hommes au moins en état de porter les armes. Beaucoup même avaient acquis l’expérience de la guerre. Car, depuis l’empereur Julien, la Gaule avait été le théâtre de luttes incessantes, et si le pays environnant Juliana était demeuré relativement tranquille, ses habitants, Gaulois et Bourguignons, avaient assisté à plus d’un combat, surtout depuis l’invasion définitive des hommes du Nord. Ces barbares, longtemps auxiliaires de l’Empire, avaient eux-mêmes appris le métier de la guerre à l’école romaine, et se servaient des engins adoptés par les armées impériales.
Cependant, chez les Francs comme chez les Bourguignons, la discipline romaine faisait défaut, et ces troupes n’avaient pas la solidité, la ténacité qui distinguaient encore les derniers soldats commandés par les généraux de l’Empire. Par contre, elles étaient souvent braves jusqu’à la témérité.
La cité Juliana était donc bien approvisionnée de vivres et de munitions de toute sorte, lorsque se montra l’armée des Francs. Gondomar n’avait pas cru possible de défendre la partie de la ville située sur la rive droite de la
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rivière d’Abonia; car elle était ouverte, les retranchements romains ayant été débordés par les habitations et étant dominés sur le front Ouest. Il s’était contenté de garder les deux têtes de ponts-, l’une, la plus petite en amont, couvrant un pont de bois; l’autre, la plus grande, un pont de pierre. Dès que l’ennemi fut signalé, Gondomar fit mettre le feu aux passerelles traversant la rivière sur le travers de l’îlot de sable1.
Les troupes de Childebert et de Clotaire débouchèrent par la voie du Nord et sur le plateau de l’Ouest, au-dessus de la partie de la ville abandonnée. Ces troupes formaient donc deux corps, séparés par la rivière. Gondomar était un esprit rusé plutôt qu’un soldat ; mais il avait près de lui un certain Clodoald, vieux routier, habitué de longue main au métier des armes, et sachant inspirer la confiance aux soldats, autant par sa bravoure que par ses façons rudes et simples. Dur pour lui-même comme pour les autres, doué d’une force herculéenne, il punissait tout acte de désobéissance de sa propre main, et n’appliquait qu’une seule peine : la mort. Malgré et peut-être à cause de cette inflexibilité, Clodoald fut bientôt l’idole de la cité; lui présent, on ne doutait pas du succès. Il confondait les Francs dans la haine implacable qu’il avait vouée aux Germains.
Gondomar mit toutes les forces dont il disposait sous sa main.
Les défenses de la cité Juliana étaient telles que les avait laissées Philostrate; intactes, solides, elles défiaient toute attaque de vive force. Il fallait, pour s’en emparer, faire un siège en règle. L’armée que conduisaient les rois Francs était de 40 000 hommes environ, lorsqu’ils avaient mis le siège devant Autun, et, déduction faite des pertes et désertions, elle n'était guère que de 35 000 hommes, en arri-
x. Voir la figure 16.
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HISTOIRE D’üNE FORTERESSE.
vant devant la cité. D’ailleurs, cette armée attendait des secours. Le corps qui se présenta sur le plateau du Nord était de 20000 hommes, et celui qui apparut au-dessus de la ville basse, sur la rive droite, de i5ooo. Cette ville basse était à peu près déserte -, tous les hommes valides s’étaient réfugiés dans la cité et avaient envoyé les femmes, les enfants et les vieillards dans les montagnes de l’Est.
Le corps d’armée des Francs put donc entrer sans coup férir dans cette ville basse, et, comme de raison, se mit à piller. Clodoald, du haut des remparts, vit le désordre et prit ses dispositions. La nuit venue, il fit descendre un millier d’hommes dans la place d’armes au sud du plateau, fit renforcer le poste qui défendait la tête de pont sur la rive droite. Les Francs, occupés à piller, avaient à peine pris garde à la grande tête de pont, placée à leur extrême droite, et s’étaient plus particulièrementpréoccupés de la petite, en face du pont de bois. Vers la troisième heure de nuit, Clodoald fit ouvrir les portes et filer ses hommes en silence. A peine si les Francs s’étaient gardés sur ce point. Surpris par l’attaque de Clodoald, ils remontèrent dans l’intérieur de la ville basse en poussant des cris d’alarme.
Beaucoup étaient campés entre Y emporium 1 et la tête de pont-, les Bourguignons les tournèrent et les attaquant à l’improviste, précipitèrent dans la rivière ceux qui ne furent pas massacrés. En même temps, Clodoald faisait mettre le feu partout. Le vent soufflait du sud, et bientôt les habitations situées au bord de la rivière ne furent qu’un brasier. Lorsque les Francs ralliés voulurent prendre l’offensive, les Bourguignons étaient déjà rentrés dans la tête de pont et remontaient le plateau. Les Francs avaient perdu de quatre à cinq cents hommes dans cette échauffourée, et les assié-