Voir fig
gés n’avaient pas eu plus de vingt hommes mis hors de combat. Ce début mit la joie dans la cité, et ceux qui, du haut des remparts, voyaient leurs maisons en flammes, prenaient leur mal en patience, en songeant à la vengeance qui leur semblait promise.
En homme de guerre consommé, Clodoald ne voulut pas laisser refroidir cette ardeur. Dès le matin qui suivit cette nuit funeste aux Francs, il forma deux corps de deux mille hommes chacun, bien armés d 'angons, de francisques et de scamasaxes (car alors dans toute la Gaule ces armes étaient communes aux Francs, aux Gaulois et aux Bourguignons, à quelques variantes près). Il prescrivit à cinq cents hommes environ de sortir par la porte Est de la place d’armes E du sud1, dépasser le ruisseau et de faire mine de vouloir traverser la rivière en aval du pont de pierre de la vallée, au moyen de barques légères et que quatre hommes pouvaient porter sur leurs épaules. Ces barques avaient été mises en réserve dans la place d’armes. En même temps, une des deux troupes se masserait dans l’avancée du Nord qui n’avait pas encore été attaquée, et ferait une vigoureuse sortie. Lui, Clodoald, avec un millier d’hommes, franchirait la porte de l’Est de la cité, longerait les remparts, l’avancée, viendrait soutenir l’attaque et prendre l’ennemi en flanc. Les cinq cents hommes munis de barques devaient se contenter de simuler un passage sans l’effectuer, de manière cependant à attirer les Francs sur ce point-, alors la seconde troupe franchirait la grande tête de pont et agirait suivant l’occurrence, soit en attaquant l'ennemi en marche s’il se dirigeait en aval, soit en contenant les Francs venant de la ville basse. Un millier d’hommes devait couper la troupe qui se serait rendue sur les bords de la rivière, la tailler en pièces et la noyer.
i. Voir le plan, fig. i (î„
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HISTOIRE d’une FORTERESSE.
Ce plan bien expliqué à ses lieutenants, le mouvement commença vers la quatrième heure du jour. Les deux rois francs avaient pris le commandement; Childebert, des troupes campées au Nord; Clotaire, du corps campé à l’Ouest dans la ville basse. Un pont de radeaux avait été établi dès le matin à cinq cents pas en amont de l’île de Sable, pour mettre les deux corps en communication.
Il faut dire que ces deux chefs, après la prise d’Autun, ne croyaient pas rencontrer une résistance sérieuse dans le reste de la Bourgogne. Ils avaient la conviction, sur des rapports qui leur avaient été faits, que Gondomar avait été tué, que ses meilleurs soldats composaient la garnison d’Autun, et que les autres villes fortes ne seraient défendues, si elles l’étaient, que par des gens inexpérimentés.
L’événement de la nuit précédente leur donnait à penser cependant, et au moment où la sortie du Nord s’effectuait, les deux chefs délibéraient de prendre la tête de pont par un vigoureux effort, et en même temps d’attaquer l'avancée du Nord.
Les Francs, plus encore que les Gaulois, ont l’esprit porté à prendre pour vrai ce qu’ils désirent ; or, les deux rois se persuadaient que la garnison enfermée dans la cité était peu nombreuse et que ces deux attaques simultanées la déconcerteraient. Les choses en étaient là, lorsqu’on vint prévenir les chefs francs que la ligne d’investissement du Nord était attaquée.
Quand nous disons ligne d’investissement, il ne faudrait pas croire que ce fût là une disposition ayant une complète analogie avec ce qui se pratique de nos jours. Cette ligne se composait d’une troupe d’un millier d’hommes assez confusément groupés derrière un abatis d’arbres et de broussailles, à quatre cents pas du saillant du Nord. Puis, un second corps, composé en grande partie de cavalerie, était répandu dans les bois, à une centaine de pas de cette
première ligne et masquait le campement de Childebert, entouré du gros de ses troupes.
A la première alerte, les deux rois montèrent à cheval, et entraînant tout d’abord les hommes prêts à combattre, ils se hâtèrent d’arriver sur le lieu de l’action. La cavalerie de la seconde ligne se précipitait en même temps au secours de la première ligne, se divisant en deux troupes pour attaquer l’ennemi sur ses flancs.
Remis de la première surprise, les Francs, quelque peu protégés par les abatis, soutenaient l’attaque et ne reculaient pas. On en était venu à combattre corps à corps mais les Bourguignons, plus nombreux, commençaient à déborder la ligne ennemie, quand arrivèrent les cavaliers francs, qui à leur tour se jetèrent sur les deux ailes de l’attaque. Force fut aux Bourguignons de reculer et de profiter des barricades de branchages et de broussailles pour ne pas se laisser déborder. Ils n’auraient pu toutefois tenir là longtemps, quand arriva Clodoald sur le flanc gauche de l’ennemi. Celui-ci fut alors pris de panique, caria troupe d’élite conduite par Clodoald marchait en bon ordre, à l’instar des Romains, par pelotons en échelons, de manière à ne pas permettre à la cavalerie de déborder son aile droite. La gauche des Francs lâcha pied et successivement toute la ligne. Alors les Bourguignons s’élancèrent à leur poursuite -, mais Clodoald, prenant la tête, fit arrêter sur place tout son monde, non sans peine.
Les fuyards en effet vinrent se heurter contre le gros de l’armée de Childebert. Celui-ci, plein de colère, leur reprochant leur lâcheté, les força de rebrousser chemin, et une dizaine de mille hommes se présentèrent bientôt à la vue des Bourguignons à travers les bois. La retraite était commandée et se fit en bon ordre, non point en rentrant par l’avancée, mais en longeant le front Est, sous la protection des remparts. L’irritation de Childebert était telle qu’il
envoya aussitôt un millier d’hommes pour s’emparer de l’avancée, pensant qu’elle serait faiblement gardée, puisque les défenseurs étaient dehors -, mais l’attaque était prévue, et les Francs perdirent inutilement dans cette tentative une centaine d’hommes.
Du côté du Sud, la sortie des Bourguignons avait obtenu un succès plus décisif. Les choses s’étaient présentées comme Clodoald l’avait prévu. Les Francs, croyant à un passage de la rivière pour les déborder sur leur droite, avaient envoyé en face des Bourguignons un millier d’hommes. Alors était sorti de la grande tête du pont le lieutenant de Clodoeld avec ses deux mille combattants. Faisant placer la moitié de sa troupe en équerre, sur le cours de la rivière, la face tournée vers la ville basse et sa droite appuyée à la tête du pont, il avait envoyé au pas de course l’autre moitié contre les troupes des Francs parties pour s’opposer au passage.
Cette troupe, prise à revers et criblée par les traits que lui envoyaient en face les Bourguignons montés dans leurs bateaux, se débanda, fuyant comme elle put. Les Francs restés dans la ville basse, apprenant à ce moment que l’armée de Childebert était attaquée au Nord, ne savaient s’ils devaient se diriger vers le Sud pour soutenir la troupe détachée en aval sur la rive droite, ou se porter au pont de radeaux pour prêter la main à l’armée de Childebert. Cette indécision fut cause que l’attaque contre les Bourguignons placés en équerre près de la grande tête du pont fut molle et permit aux deux mille hommes composant cette sortie de rentrer sans avoir fait de pertes sérieuses. La sortie du Nord fut plus éprouvée: elle avait laissé dans les bois plus de deux cents morts et elle ramenait autant de blessés.
Les Francs, dans ces deux combats, avaient perdu plus de six cents hommes sans compter les blessés. Loin de se livrer au découragement cependant, chefs et soldats étaient
pleins de rage, croyant prendre la cité en quelques jours et n’avoir devant eux qu’une garnison toute disposée à capituler, tant ils supposaient que la prise d’Autun avait attéré les Bourguignons ; en vingt-quatre heures, ils avaient perdu plus d’un millier d’hommes sans s’être même approchés des remparts.
Les blessés bourguignons restés entre leurs mains furent décapités, et leurs têtes, piquées sur de longues perches, furent rangées à une centaine de pas de l’avancée. Mais cela ne constituait pas une contrevallation suffisante pour se garder contre les sorties de l’assiégé. Aussi fut-il décidé que l’armée du N ord creuserait un fossé à deux cents pas de l’avancée qui s’étendrait du val de la rivière au val du ruisseau, lequel fossé aurait environ deux mille pas, et que derrière ce fossé, avec la terre extraite et des abatis, on ferait un retranchement. Ainsi pouvait-on d’abord rendre vaine toute attaque de l’assiégé, sur ce point. En second lieu, on résolut de s’emparer de la grande tête de pont. Il ne resterait plus alors à l’assiégé que le val du ruisseau pour communiquer avec les dehors ; mais ce val était peu praticable, couvert de marais et de fondrières, les gens de la cité ne pourraient rien tenter de ce côté. Des secours du dehors? on ne croyait pas qu’ils en pussent attendre -, en tout cas, pour empêcher l’assiégé de sortir par la porte de l’Est, on établirait devant elle un ouvrage bien gardé-, puis, pour qu’il ne pût se pourvoir de vivres, on dévasterait le pays sur la rive gauche de la rivière. Quant à l’aqueduc, il fut découvert et coupé.
Cela décidé, les assiégeants se mirent à l’œuvre, sans perdre de temps. Mais Clodoald, qui avait assisté à plus d’un siège, savait par expérience qu’une garnison n’ayant point à compter sur une armée de secours du dehors, ne dispose que d’un moyen de salut, savoir : de ne laisser à l’assiégeant nul répit, surtout au commencement d’un in-
vestissement, quand l’ennemi n’a pas pu encore compléter ses ouvrages et serrer la place de près. Sans savoir exactement ce qu’allait tenter l’armée des Francs, il connaissait sa force numérique et ne doutait pas qu’elle n’eût à sa disposition des ingénieurs latins, puisqu’elle en avait au siège d’Autun. Clodoald divisa donc ses troupes en huit corps. L’enceinte * étant défendue par quarante-quatre tours, il fallait donc pour les garder onze cent quatre-vingts hommes, en comptant vingt-cinq hommes pour chacune des trente-six tours de cette enceinte, et trente-cinq hommes pour chacune des huit tours des portes ou soixante-dix hommes pour chaque porte et ses ouvrages. Bien entendu, conformément aux habitudes militaires d’alors, chaque poste d’une tour était chargé de la garde de la courtine voisine. Il fallait pour garder l’avancée du Nord, deux cents hommes; pour garder la place d’armes du Sud et les têtes de pont, cinq cents hommes; pour tenir garnison dans ie réduit (castellum) cent hommes ; pour surveiller le rempart du Nord descendant de l’angle de la cité à la rivière et les bords de celle-ci, six cents hommes. Total pour la garde ordinaire des défenses, deux mille cinq cent quatrevingts hommes. Il distribua ce premier corps de manière que les meilleurs soldats fussent placés dans la place d’armes, les têtes de pont, et dans l’avancée du Nord, ainsique sur le front de ce côté. Clodoald composa un second corps de mille hommes, tenus en réserve au centre de la cité, pour être porté au besoin sur un ou plusieurs des points attaqués. Il lui restait environ six mille hommes dont il fit six corps de mille hommes chacun, distribués ainsi : deux dans la partie de la ville située entre la cité et la rivière, deux dans le voisinage de la porte du Nord, et deux dans le voisinage de la porte de l’Est, Ces six corps devaient être
j. Voir la figure 16.
prêts à faire des sorties toutes les fois qu’ils en recevraient l’ordre.
Clodoald maintint sous son commandement direct les mille hommes de réserve logés au centre de la cité. Puis il pourvut aux besoins de la garnison et des habitants demeurés dans l’enceinte. Une grande quantité de vivres avaient été apportés dans la ville au moyen de réquisitions et suivant l’usage des Romains. Ces vivres furent emmagasinés dans le réduit. Quant aux bestiaux vivants, on les faisait paître sur les rampes du plateau au Sud et à l’Est. Des bois en assez grande quantité avaient aussi été approvisionnés ; ils furent rangés le long des courtines, à l’intérieur. Outre ses puits, la ville possédait de vastes citernes, alimentées par l’aqueduc. Celui-ci étant coupé, Clodoald fit recueillir les eaux pluviales des toits dans des rigoles qui aboutissaient à ces citernes. D’ailleurs, dans la partie de la ville située entre les remparts et la rivière, surgissait une belle source qui pouvait alimenter toute la partie haute de ce quartier.
Clodoald veilla scrupuleusement au logement de ses troupes. Bon nombre de ses soldats avaient leur famille dans la ville ; il ne voulut pas permettre que les défenseurs logeassent dans leurs maisons. Il fit disposer les monuments publics pour recevoir les sept mille hommes qui n’occupaient pas habituellement les remparts. Ceux qui étaient chargés de la garde étaient bien logés dans les tours, dans les monuments publics du quartier ou hors des remparts. Clodoald, comme il a été dit, inspirait toute confiance à ses troupes avant l’arrivée des Francs; mais depuis les heureuses affaires de la première journée, ses hommes le considéraient comme une sorte de providence et lui obéissaient aveuglément. Aussi cette organisation fut-elle rapidement acceptée et appliquée. Pour le détail, il avait adopté la composition de la cohorte romaine, et chaque chef de
HISTOiRE D’UNE FORTERESSE.
corps était responsable de l’exécution des ordres qu’il recevait, sous peine de la vie.
Quant aux habitants, ils devaient prêter leur concours toutes fois qu’ils en seraient requis-, un refus était puni de mort.
Gondomar, dont il n’a guère été question jusqu’à présent, habitait le Castellum , et Clodoald lui marquait le plus grand respect, disant n’agir que d’après ses instructions-, mais pour la garnison, le véritable chef était Clodoald.
Ayant pourvu au plus pressé, qui était l’organisation de son monde, il fit placer deux onagres dans l’avancée dès le lendemain des combats, et ces onagres commencèrent à jeter des pierres de soixante livres sur les travailleurs francs qui traçaient la contrevallation à deux cents pas du saillant, si bien que l’assiégeant dut reculer son fossé de cinquante pas hors de portée. La nuit suivante, Clodoald fit sortir mille hommes par la porte de l’Est, lesquels, filant par le chemin longeant le rempart, allèrent bouleverser les premiers travaux des Francs et rentrèrent aussitôt-, en même temps une autre sortie, effectuée par la porte Sud de la grande tête de pont, enleva quelques hommes des avant-postes des Francs. Ceux-ci décapités, leurs têtes, fichées sur des piquets, furent placées à l’extrémité de l’avancée du Nord pour répondre aux procédés des Francs. Cette même nuit, l’ennemi essaya de traverser la rivière en profitant de l’îlot de sable, afin de prendre à revers la courtine rampante du Nord-, mais il ne put aborder, les quais étant bien garnis de monde. Plusieurs hommes furent noyés.
Les choses allaient donc assez mal pour l’armée des rois francs-, cependant elle possédait un ingénieur latin habile et qui avait fait ses preuves, notamment au siège d’Autun. Childebert, exaspéré par les succès des assiégés, se répan-
dait en menaces aussi bien contre les siens que contre les ennemis. Il n’avait pas daigné tenir compte de l’avis de son ingénieur qui, dès le jour de l’arrivée de l’armée devant la cité Juliana, conseillait de camper au Nord et de n’investir la ville qu’après avoir reconnu ses approches. Consulté après ces premiers échecs, Secondin — c’était le nom de l’ingénieur latin — admit qu’il était difficile de reculer, puisque l’armée était engagée autour de la place ; que le plus pressé était d’empêcher toute sortie des assiégés, et que pour obtenir ce résultat, ceux-ci ne pouvant guère sortir sans péril que par la porte de l’Est et par les têtes de pont, il fallait faire des ouvrages devant ces issues afin de les clore complètement; qu’il était chanceux et peu profitable d’essayer de s’emparer de la grande tête de pont par une attaque directe; mais qu’il fallait occuper le quartier de l’Ouest, sous les remparts, et par conséquent passer la rivière; qu’alors, du même coup, les têtes de pont, la muraille rampante du Nord seraient perdues pour l’assiégé et la place d’armes du Sud compromise.
Des bois furent aussitôt coupés dans la forêt du plateau, et les charpentes des maisons de la ville basse enlevées. Un fossé, rempli par les eaux de la rivière, entourait les ouvrages de la grande tête de pont ; mais ceux de la petite n’en avaient plus ; ce fossé avait été comblé depuis longtemps, et l’assiégé avait négligé de le creuser de nouveau. Le mur Sud de Y emporium, qui joignait l’épaule Nord de cette petite tête de pont, était crénelé et au pouvoir des défenseurs, y compris le retour d’équerre sur la voie venant de l’Ouest. Ainsi, la moitié de la surface de l’emporium était battue dans sa longueur par ce mur1. Achevai sur cette voie de l’Ouest, Secondin fit élever un agger qui s’appuyait à la rivière, à cinquante pas du retour d’équerre,
i. Voyez la figure 1 6.
et sur cet agger il fit dresser un ouvrage de charpente qui dominait le rempart de l’assiégé (fig. 21). Il se contenta,
autour de la grande tête de pont, d’élever une contrevallation qui coupait les deux voies. Devant la porte de l’Est
de la cité, l’opération présentait de grandes difficultés à cause de la forte inclinaison de la pente du plateau. Chaque nuit les travaux des assiégeants étaient bouleversés par les défenseurs, qui avaient l’avantage de la position dominante. Secondin, après plusieurs tentatives infructueuses, dut se
Ti 9 il.
borner à établir au bas du rampant du plateau un ouvrage en terre et bois formant une portion de cercle, conformément au tracé ci-contre (fig. 22).
L’assiégeant arrivait à cet ouvrage, qui était hors de portée du trait du plateau, par une voie qui descendait doucement vers le bras occidental du ruisseau.
Ces travaux ne s’étaient pas faits sans que l’assiégeant cherchât à les détruire et sans pertes assez sensibles chez les Francs. Cependant quinze jours après l’arrivée de l’ennemi. iis étaient achevés et bien gardés.
Voici quelle était la disposition des troupes de l’ennemi autour de la cité. Le grand campement sur le plateau du Nord renfermait 12000 hommes-, les défenseurs de la grande contrevallation du même côté étaient au nombre de 2000. Le corps logé dans la ville basse était de 6000 hommes. La garde de l’ouvrage en face de la petite tête de pont, de 5qo hommes-, celle de la contrevallation autour delà grande tête de pont, de 1200 hommes. L’ouvrage élevé au bas du plateau, en regard de la porte de l’Est, contenait 1200 hommes. Total : 22 900 hommes. Il restait, déduction faite des pertes depuis le commencement du siège, environ 10000 soldats qui battaient l’estrade, dévastaient le pays, ramassaient des vivres et fourrages, et formaient un corps de réserve pour donner un coup de collier au moment opportun.
Ces préparatifs faisaient assez voir à Clodoald que l’ennemi agissait depuis ses premiers échecs avec méthode, et préparait une action décisive. Il avait reconnu facilement que cette action se porterait sur les points faibles de la place, c’est-à-dire sur le saillant du Nord et sur les bords de la rivière, en face de la convexité occidentale de la cité; aussi avait-il fait barricader fortement toutes les voies de la ville donnant sur le quai et renforcer celui-ci par un valium.
En outre, à deux cents pas en arrière de la tour carrée sur la rivière, au Nord, il fit, à travers les maisons et jardins, élever un autre valium a, Æ, suivant obliquement les pentes du plateau et venant joindre la porte Sud-Ouest (fig. 2 3). Les habitations avaient été laissées comme masque devant ce retranchement -, on s’était contenté de i'isoler
au dehors, en démolissant des clôtures et quelques maisons.
Clodoald ne pouvait rien tenter en avant du saillant du
Nord, l’ennemi étant là en forces, devant lui ; mais dans l’intérieur du saillant meme, il fit creuser des fossés avec retranchements de terre et de pieux, ainsi que le montre la figure 24. Du dehors, l’ennemi ne pouvait reconnaître
l’existence de ces ouvrages bas et masqués. Chaque nuit, il faisait sortir de la cité par la poterne qui donnait au fond
du large fossé du front Nord, des espions qui lui rendaient compte des opérations de l’ennemi.
Histoire d’une forteresse.
Or, à la fin de la troisième semaine depuis le commencement du siège, ses espions lui rapportèrent qu’il y avait dans le grand camp beaucoup de mouvement ; qu’on apprêtait des fascines, que les soldats préparaient leurs armes, qu’on montait des engins. Un de ces espions, qui passait la rivière en aval et observait l’attitude de l’ennemi campé à l’Ouest, lui fît un rapport semblable. Clodoald jugea donc que le moment était proche où l’assiégeant tenterait un grand effort à l’Ouest et au Nord.
Le vingt-deuxième jour du siège, en effet, dès le matin, quatre onagres, placés sur l’ouvrage en face de la petite tète de pont, couvrirent celle-ci de pierres ; si bien que les défenseurs étaient à peine abrités derrière les parapets et ne pouvaient manœuvrer les deux engins placés sur ce point. En même temps, des bateaux chargés de matières inflammables furent lancés dans la rivière en amont du pont de bois. Ces bateaux, bien dirigés, s’arrêtèrent en travers des piles de ce pont et ne tardèrent pas à y mettre le feu (fig. 2 5). Les défenseurs de la petite tête de pont voyant que la retraite allait leur être coupée, abandonnèrent l’ouvrage qui fut bientôt occupé par les Francs. Retirés dans la place d’armes en arrière du pont, les assiégés ne pouvaient que le regarder brûler.
A la même heure, couverte par des mantelets d’osier, une grosse troupe d’ennemis s’avancait hardiment contre les flancs Nord-Est et Nord-Ouest du saillant du Nord. Comblant le fossé avec des fascines, les assaillants se précipitèrent en colonne compacte contre le rempart. La lutte fut acharnée. Grâce aux maçonneries de l'aqueduc, l’ennemi ne put forcer le flanc Nord-Est ; mais il parvint à s’établir 1 sur celui opposé. L’assiégé fut obligé d’abandonner le saillant en se retirant de retranchement en retranchement
i. Voir la figure 24.
et perdant peu de monde, tandis que l’assaillant avait plus de deux cents hommes tués sur le rempart et dans les fossés.
La nuit venue, Clodoald avec les mille hommes de réserve sortit brusquement par la porte centrale, dont le pont fortement barricadé, était resté en sa possession, et se jeta
sur l’ennemi ; il en tua encore une centaine, mais ne put reprendre l’ouvrage. Il craignait d’ailleurs une autre attaque et ne se trompait pas. Vers le milieu de la nuit, les Francs se jetèrent dans l’îlot de sable à l’aide de radeaux, et là ils se retranchèrent en face du quai. On était à portée d’arc, et de part et d’autre on commença à tirer, sans grand résultat.
La perte de l’avancée ne fit qu’animer les assiégés qui voulaient la reprendre aussitôt. Clodoald dut calmer leur ardeur en leur promettant de faire mieux que de reprendre cet ouvrage; il ajouta qu’il y avait pour l’instant autre chose à tenter ; que l’ennemi allait leur donner une belle occasion de le battre.
Clodoald renforça les défenses du front Nord qui ne pouvaient être prises d’emblée, fit mettre une bonne troupe à l’avancée de la porte de l’Est avec ordre de la défendre jusqu’au dernier homme, et fit descendre autant de troupes qu’il en pouvait tenir dans les deux places d’armes du Sud et du Sud-Ouest. Il garnit puissamment le retranchement oblique, et descendant aux défenses du bord de l’eau, il mit là un chef en qui il pouvait se fier, avec des instructions particulières.
La journée suivante se passa sans combat. Les Francs se retranchaient dans l’avancée contre le front du Nord, et détruisaient le vallum. Ils apportaient dans Pilot des bois, des fascines, de la terre, des pierres, et commençaient à combler le petit bras à l’aide de ces matériaux. Se couvrant de mantelets d’osier, ils jetaient des pierres dans l’eau, puis des fascines dans lesquelles étaient intercalés de gros cailloux afin de les couler entre les pierres; puis, quand ces matériaux commençaient à émerger, ils posaient dessus des troncs d’arbres en travers du courant, et entre eux des fascines et des mottes de gazon. Les assiégés ne pouvaient guère s’opposer à ces travaux. Deux onagres lançaient toutefois des pierres sur les travailleurs; mais ceux-ci, bien couverts et toujours en mouvement, étaient rarement atteints. Vers le soir, le terrassement n’était guère qu’à vingt pieds du mur du quai, et l’eau, assez basse d’ailleurs à cette époque de l'année, passait à travers les fascines noyées, sans risque d’emporter le barrage. Toute la nuit, les Francs ne cessèrent de consolider ce barrage et de l'é-
largir ; puis ils apportèrent des bois, des échelles, et montèrent à son extrémité, à quinze pieds environ du mur du quai, une estacade de charpente préparée à l’avance. Au jour, les assiégés virent se dessiner sur l’estacade, le bout d’une sorte de pont, garni d’un mantelet d’osier, et qui s’avançait doucement vers la crête du quai, (fig. 26). Secondin avait fait charpenter un tablier de pont de dix pieds de largeur-, ce tablier, posé sur des rouleaux qui portaient sur des poutres inclinées, était poussé par des soldats à l’aide de leviers, et tiré par deux câbles s’enroulant sur des treuils, à distance. Les hommes, munis de leviers, étaient masqués par de grosses toiles tendues devant eux qui arrêtaient les traits. Pendant ce temps, deux catapultes et deux onagres couvraient de longs dards et de pierres le vallum du quai ; des frondeurs et des archers ne permettaient pas aux défenseurs de se montrer.
Le chef qui commandait ces derniers, suivant les instructions de Clodoald, fit filer peu à peu ses hommes vers les maisons; et quand le pont roulant atteignit la crête du vallum du quai, il n’y avait plus derrière cette défense un seul Bourguignon. Les Francs, avec de grands cris, se précipitèrent sur le tablier, firent tomber le parapet d’osier et se répandirent en grand nombre sur le quai désert et silencieux. Redoutant quelque piège, ils ne se hâtèrent pas de gravir les pentes assez douces du plateau sur ce point, et de s’engager dans les voies dont les barricades ne paraissaient pas gardées. Ils se rangèrent le long de ce quai en assez bon ordre, jusqu’à ce qu’ils fussent au nombre de quatre mille hommes environ. Ce qui ne fut pas très-long, parce que sitôt les premiers passés de l’estacade au vallum , l’assiégeant avait posé des poutres garnies de rondins, de branchages et de gazon, et que le pont avait alors atteint une largeur de près de trente pieds.
Dans l’îlot se réunissait un second corps nombreux,