Voir en R, fig
Les bruits qu’ils entendaient étaient diffus et semblaient se produire sur plusieurs points, et, en effet, les Francs travaillaient suivant des directions différentes et sur l’ordre de Secondin, immédiatement sous la fondation; tantôt ils creusaient dans le sable et tout bruit cessait, tantôt ils rencontraient de la roche et les coups des pionniers étaient perçus.
La galerie de contre-mine s’ouvrait donc en ondoyant et ne faisait qu’affaiblir l’assiette sur laquelle reposait la tour. Celle-ci, quatre jours après le commencement du travail, ne reposait plus que sur des étais bien secs, graissés et enduits de poix. Le feu étant mis dans la mine, cette tour s’écroula, en entraînant avec elle un large pan du mur Nord. En prévision de ce dénouement, le roi Gondomar, qui, depuis la mort de Clodoald, commandait dans la cité, avait fait faire un retranchement intérieur avec une bonne tour de bois au milieu de la courbe ; des machines de jet étaient placées en arrière. Il eut tout le temps de faire compléter ces ouvrages après la chute de la tour; car la brèche n’était guère praticable et fut vigoureusement défendue. Il fallut deux j-ournées aux Francs pour s’en emparer et se loger dans l’angle de la cité, devant le retranchement, non sans avoir perdu de deux à trois cents hommes.
Secondin arrêta les troupes qui voulaient se jeter sur ce retranchement et l’emporter de vive force, et cette fois il fut écouté. Il fit apporter du bois, des mantelets, et sur les ruines mêmes de l’angle, il donna l’ordre d’élever une tour de bois vert qu’il eut le soin de faire garnir de couvertures de laine et de peaux fraîches. Les machines des assiégés ne cessaient d’envoyer sur les ouvriers de grosses pierres qui les gênaient fort et tuaient du monde; mais les Francs avaient pris confiance et ne cessaient de travailler avec ardeur la nuit et le jour.
A deux reprises, les gens de la cité tentèrent de sortir de
HISTOIRE D’üNE FORTERESSE.
leur retranchement pour culbuter les assaillants et détruire leurs ouvrages; ils furent durement reçus, d’autant que les Francs se servaient des ruines comme d’un rempart.
De leur côté, des machines de jet lançaient des pierres et des traits sur les chemins de ronde des extrémités des courtines restées debout et les défenseurs ne pouvaient s’y tenir. Dès qu’il en paraissait un, des nuées de flèches étaient dirigées sur lui. Ces chemins de ronde furent garnis à plusieurs reprises de mantelets, bientôt renversés par les pierres des machines. La tour de charpente des assiégeants s’élevait rapidement et, à la fin du deuxième jour, elle dépassait le niveau de celle du retranchement. A son sommet, un engin fut installé, qui lança sans discontinuer de lourdes pierres sur les ouvrages des Bourguignons. Ceux-ci faisaient garder l’ancienne galerie de contre-mine du front Nord, mais n’avaient pu aller plus avant, parce que des blocs de pierre avaient été jetés par les assiégeants dans le trou de communication et étaient remplacés par d’autres lorsque les assiégés prétendaient les enlever. On n’entendait plus les mineurs ennemis de ce côté. C’est qu’en effet, Secondin, ayant mieux reconnu la nature du sol, s’était aperçu qu’en s’enfonçant plus profondément, il trouvait un sable facile à creuser et à extraire. De l’ancienne galerie éventée, mais dans laquelle les assiégés ne pouvaient entrer de sitôt, il avait fait partir deux galeries obliques, en sens inverse, profondes, plongeant dans le sable sous les fondations de la courtine ; l’une d’elles A, se relevait peu à peu obliquement jusqu’en dedans des remparts (fig. 34.). Il comptait s’ouvrir ainsi une issue dans la cité à tous risques.
Mais un banc calcaire, épais, s’opposait au percement rapide du plafond. Cette galerie était assez éloignée de celle B, destinée à faire tomber la courtine, pour ne pas
être détruite par les ruines du mur, et il comptait s’en servir en temps utile.
Cinq jours avaient été employés à ces travaux, et le cinquième jour, c’est-à-dire le lendemain de la chute de la tour carrée du coin, la courtine voisine de la porte du Nord était minée sur une longueur de trente pas. Le feu fut mis aux étais et étançons pendant la nuit, et le matin cette courtine s’affaissa dans le fossé, se divisant en deux blocs. Aussitôt les Francs jetèrent force fascines dans ce fossé,
apportèrent des échelles et se précipitèrent en grand nombre sur les ruines qui formaient encore un relief de six pieds environ au-dessus du sol intérieur de la cité. Les Bourguignons, surpris, ne pouvaient guère s’opposer à cette escalade, et tous leurs efforts durent se borner à empêcher l’assaillant de franchir la brèche. La position des défenseurs était des plus défavorables, d’autant que sur ce point ils n’avaient pas établi un retranchement. Ils se barricadaient cependant, se servaient des maisons, lançaient quan-
tité de projectiles du haut de la tour voisine sur les assaillants et la lutte se prolongeait. C’est alors que Secondin envoya des ouvriers pour détruire le plafond de la galerie de mine A qui débouchait en dedans du mur. Au bout de quatre heures, ce plafond n’existait plus et un large trou apparut aux yeux des assiégés sur leur gauche. En quelques instants, cette ouverture béante vomit un flot d’ennemis, qui se répandaient le long de la muraille, débordaient les défenseurs et se précipitaient vers la porte pour la briser.
Le poste qui défendait cette porte fut massacré et les vantaux, enfoncés à coups de haches et de béliers, permirent à de nouvelles troupes de pénétrer dans la cité. La ville était prise et la lutte continuait dans les maisons, dans les rues. La nuit vint, les défenseurs du retranchement se voyant tournés, s’étaient retirés à la hâte vers l’intérieur de la cité.
Les Francs n’écoutaient plus les ordres de leurs chefs et se jetaient par petites troupes dans toutes les issues ouvertes devant eux, mettant le feu , tuant et pillant ; beaucoup se heurtaient contre des corps nombreux d'assiégés et trouvaient la mort.
Les femmes, folles de fureur, jetaient des tuiles, des meubles, des pièces de bois, des pierres sur les Francs dispersés dans les rues. La plupart des maisons étant faites de bois, le feu, activé par un vent de l’Ouest, gagnait de proche en proche. Assiégeants et assiégés se battaient jusqu’au milieu des flammes. C’était une série de combats isolés, sans que, de part et d’autre, la voix des chefs put se faire entendre.
Gondomar et un millier d’hommes s’étaient réfugiés dans le château, et du haut de ses tours le roi bourguignon pouvait voir brûler sa fidèle cité et entendre les cris des vainqueurs et des vaincus se rapprocher de plus en plus de
l’enceinte de ce dernier refuge. Il n’avait pas voulu qu’on en fermât les portes afin de recueillir les malheureux défenseurs. Ceux-ci, vers la fin de la nuit, acculés à l'extrémité Sud de la cité par l’ennemi et l’incendie, arrivaient alors en foule, beaucoup étaient blessés -, puis, parmi eux, des femmes et des enfants. Le château s’emplissait et l’ennemi approchait; alors le pont fut jeté dans le fossé et les portes furent fermées.
Tout occupés du pillage, les Francs laissèrent passer la journée qui suivit cette nuit fatale, sans rien tenter contre le château ; et ce fut le soir seulement que les rois francs purent rétablir quelque ordre au milieu de la ville embrasée.
Il n’y avait pas dans le château des vivres en quantité suffisante pour nourrir cette foule pendant quarante heures. C’est bien sur quoi Secondin comptait; aussi n’eut-il pas de peine à persuader aux rois francs de se contenter d’investir le réduit. Gondomar*, accablé de douleur, voyant son impuissance, se tua en se précipitant du sommet d’une des tours. Les réfugiés durent se rendre à discrétion, la plupart furent emmenés comme esclaves.
Les rois francs firent détruire les ouvrages les plus importants des défenses, de manière à mettre la cité Juliana hors d’état de soutenir un siège. Mais ces ouvrages des Romains étaient solides et les débris de ces tours et remparts formaient encore une ruine imposante deux siècles plus tard. Alors, le plateau était désert et ces ruines étaient envahies par une végétation plantureuse ; quelques cabanes de bergers seules apparaissaient au milieu de ce terrain bouleversé. Une bourgade assez pauvre s’étendait sur les rampes de Y Ouest, de la rivière aux anciens remparts; sa population ne s’élevait pas à plus de douze à quinze cents âmes.