‹ Histoire d'une forteresseChapitre 18 sur 70 · LE CHATEAU FÉODAL · texte numérisé non relu

LE CHATEAU FÉODAL

En l’an 1 180, la vallée était redevenue une contrée fertile et prospère. Plusieurs villages s’élevaient sur le cours de la rivière, une ville assez importante couvrait, comme autrefois, les rampes occidentales de la vieille cité Juliana et s’étendait sur la rive opposée. Cette ville était alors désignée sous le nom de Saint-Julien. Comment la cité fondée par l’empereur Julien l’Apostat avait-elle changé son nom de Juliana contre celui de Saint-Julien? On n’essayera pas d’expliquer le fait. Il suffira de dire que vers le vme siècle surgit une légende relative à un certain Julien, compagnon de Lucien, évêque de Beauvais, lequel Julien, natif du Val d’Abonia disait-on, aurait été martyrisé avec Maximien peu avant son saint évêque. Son corps, rapporté au lieu natal, y avait fait de nombreux miracles et se trouvait alors dans la crypte de l’église placée sous son vocable et qui dépendait d’une riche abbaye située à l’extrémité Nord du plateau. Il y avait donc la ville et l’abbaye de Saint-Julien, et le château de la Roche-Pont occupé parles seigneurs de la Roche-Pont. Quant à la vallée, elle avait conservé

à peu près son nom antique; c’était le Val d’ Abonne. Les seigneurs de la Roche-Pont étaient, depuis le ixe siècle, possesseurs du Val, de la ville, des terres y attenant et des forêts qui s’étendaient au Nord sur les plateaux; ils prétendaient descendre des anciens Rois de Bourgogne par les femmes, étaient riches et puissants. Un de leurs ancêtres avait fait la guerre contre le roi Robert en l’an 1 00 5 et avait beaucoup contribué à l’insuccès de l’expédition de ce prince en Bourgogne. Lorsque cette province se soumit plus tard au roi, le seigneur de la Roche-Pont avait fait des conditions qui avaient singulièrement amélioré son domaine. Ce seigneur était le fondateur de l’abbaye clunisienne qui s’élevait au Nord sur le plateau; il lui avait donné les terres incultes du val du ruisseau. Les moines tirent bientôt de ce val un excellent domaine, en tirant parti de ce petit cours d’eau qui ne tarissait jamais. Des barrages leur permirent d’avoir des étangs très-productifs, des chutes d’eau faisant marcher des moulins , des forges , d’arroser de belles prairies pour les troupeaux, et, sur le versant exposé au midi, des vignes renommées pour leur qualité.

Depuis lors, les abbés de Saint-Julien n’avaient pas toujours été en parfaite intelligence avec les seigneurs de la Roche-Pont. D’après leur charte de fondation, ils prétendaient être complètement indépendants de la seigneurie de la Roche-Pont, ne relever que de Rome, et avoir sur les terres qu'ils possédaient tous droits féodaux ; ils se refusaient à rendre les devoirs de fief au château, et, à plusieurs reprises, des contestations on en vint aux actes de violence. Alors les abbés recouraient au duc de Bourgogne ; les gens de guerre se mêlaient de la partie, et, naturellement, les vassaux payaient pour tous.

Un des abbés, homme remuant et ambitieux, avait prétendu fortifier l’abbaye, ce à quoi le seigneur de la Roche- Pont s’était opposé ; l’abbé n’avait tenu compte de l’oppo-

sition. Le seigneur avait alors dévasté le domaine de l’abbaye. Appel des religieux au duc de Bourgogne, qui donna raison au seigneur de la Roche-Pont. Nouve appel des religieux au roi de France, qui était intervenu. Après maintes discussions, dommages de part et d’autre, il avait été entendu que l’abbaye pourrait être entourée d’une enceinte sans tours, et, qu’en cas de guerre dans laquelle les intérêts du suzerain seraient engagés, le seigneur de la Roche-Pont aurait à fournir la garnison de l’abbaye aux dépens de celle-ci.

Les gens de l'abbaye et les gens du seigneur n’en restaient pas moins dans un état permanent d’antagonisme, et il ne se passait pas une année qu’il n’y eût des différends à vider à ce propos près la cour du duc.

Le château des seigneurs de la Roche-Pont était établi sur les restes du castellum de la cité Juliana, et, vers l’année 1182, il était fort vieux et délabré. Anseric de la Roche-Pont en était alors possesseur.

C’était un homme jeune, ardent, ambitieux, qui avait épousé une nièce du comte de Nevers, mort en 1 176, et dont les biens s’étaient accrus par cette alliance; il souffrait impatiemment la suzeraineté du duc de Bourgogne qui ne traitait pas toujours ses vassaux avec sagesse et cherchait le moyen de s’en affranchir ; il résolut d’abord de rebâtir son vieux château et de le mettre en état de défier toute attaque. Anseric de la Roche-Pont était entretenu dans ces idées d’indépendance par un sien oncle, vieux seigneur qui avait passé quinze années en Syrie à guerroyer, et qui., usé par les combats, ruiné, était rentré en Bourgogne. Anseric lui avait donné asile dans son domaine, et le vieux baron n’avait pas tardé à exercer une influence sur l’esprit de son neveu, et même de sa nièce. Pendant les longues soirées d’hiver, le récit des aventures d’outre-mer, que le baron Guy savait rendre vivants, enflammait le cœur

du jeune seigneur. Souvent alors, l’œil brillant, les poings fermés, il se levait, marchait à grands pas dans la salle, honteux de son inactivité et dévoré du désir de faire mieux ■que tuer des sangliers et discuter avec des moines, à propos des droits de mouture ou de pêche. C’était dans ces moments que le vieux baron, loin de calmer l’ardeur de son neveu, cherchait à la diriger vers un but plus certain que n’était la conquête des villes de Syrie. Le baron Guy composait un singulier personnage ; au physique, c’était un grand vieillard osseux, un peu voûté par le poids des armes. Sa tête, garnie encore d’une rude chevelure grise, carrée du haut, montrait deux pommettes saillantes et, sous des sourcils épais, des yeux vert sombre, profondément enfoncés dans leurs orbites. Sa bouche large, aux lèvres fines, laissait paraître, s’il riait, ce qui lui arrivait rarement, des rangées de dents blanches et aiguës. Quand il contait de longues histoires, assis, les mains sur les genoux, la tête baissée, la lumière des cierges de cire n’éclairait que cette chevelure touffue et les saillies des pommettes et du nez. Parfois, à certains passages émouvants du récit, ■cette tête se relevait lentement et, dans l’ombre alors, ses deux prunelles reflétaient des lueurs qui faisaient songer aux éclairs lointains.

Au moral il serait plus difficile de peindre le baron

Guy Il abhorrait les moines, ce qui ne prouve rien, et

adorait les enfants, ce qui prouve une nature heureusement douée Mais le baron avait tant vu de choses et

d’hommes, qu’il pouvait bien y avoir dans cette âme un fond de scepticisme, si toutefois on peut appliquer ce mot au désenchantement d’un noble de la fin du douzième siècle Le baron avait donc pris sur l’esprit de son neveu un ascendant marqué ; mais les deux enfants d’Anseric obtenaient de leur grand-oncle tout ce qu’ils voulaient. Envers sa nièce, il montrait une condescendance non moins gran-

de ; elle seule parvenait à appeler sur ce dur visage un rayon de gaieté.

Très-haute et noble dame Jeanne, Élienor de ia Roche- Pont était une femme de taille moyenne. Sa figure un peu longue reflétait, quand elle était animée, une vive intelligence; ses prunelles bleu pâle prenaient alors la nuance du lapis et son teint, habituellement terne, se couvrait d’un éclat purpurin. Elle avait un sourire charmant quoique sa bouche fût un peu tombante ; son col long, sa taille admirablement dessinée, donnaient à tous ses mouvements une grâce parfaite, relevée encore par une vivacité adroite qui faisait la joie du vieux baron.

Aussi celui-ci passait-il des heures, les yeux fixés sur sa nièce, comme s’il eût voulu étudier les moindres gestes de la dame de la Roche-Pont et se rendre compte du merveilleux mécanisme qui faisait mouvoir cette gracieuse personne. Ame virile à l’occasion, Elienor était capable de tous les dévouements, de tous les sacrifices pour les siens. Ses vassaux l’aimaient et l’appelaient la Gentil-Daine.

Il a paru nécessaire de peindre en quelques mots ces personnages qui vont, dans la suite de ce récit, jouer un rôle principal. C’est qu’en effet, pendant l’époque féodale, l’homme gouvernait les événements mieux qu'en tout autre temps. Le caractère personnel d’un noble exerçait une influence prépondérante autour de lui, en bien ou en mal.

Le baron Guy, fatigué, ruiné, sans enfants, était au fond une de ces âmes délicates, froissées au contact des hommes et des événements, ayant perdu tout ressort lorsqu'il s’agit de leurs intérêts, mais qui font tendre leur énergie et leur besoin de s’attacher à quelque chose, vers un but en apparence. éloigné ou fragile. Le baron Guy avait certes de l'affection pour son neveu ; cependant, s’il n’eût été question que de lui, il se fût contenté de le laisser chasser tranquillement sur ses domaines, et de l’aider au be-

soin -, mais il avait pour sa nièce et ses deux enfants — deux beaux garçons de cinq et huit ans — une adoration qui faisait la principale préoccupation de sa vie. Il lui paraissait que pour des êtres si chers à ses yeux, le château de la Roche-Pont et son domaine étaient un bien maigre lot, et c’est tout au plus si le duché de Bourgogne lui semblait digne de leur être offert.

Ces ambitions indirectes , pourrait-on dire, sont les plus âpres et les plus tenaces; ce sont celles qui poussent aux entreprises les plus audacieuses, parce qu’elles sont désintéressées et irresponsables.

Lorsque le baron Guy parlait des forteresses bâties par les Francs en Palestine et en Syrie, il ne manquait jamais d’en compter les tours, de décrire leurs hautes murailles, leurs belles et bonnes défenses, et, établissant toujours une comparaison entre ces merveilleuses forteresses de Margat, de Krak, d’Antarseus, de Laodicée, d’Antioche, d’Ascalon, de Giblet et de tant d’autres, avec le château de la Roche-Pont, il semblait que ce dernier ne fût qu’une bicoque, bonne pour abriter des vilains.

Quand le discours du baron prenait ce tour, et il le prenait souvent, la figure d’Anseric s’assombrissait, Elienor baissait les yeux, rougissait et allait chercher les enfants.

Un soir que le baron s’était complaisamment étendu sur l’emplacement et la solidité du château de Krak, qu’il avait vu commencer peu avant son départ de Syrie, et qui devait dépasser en étendue et en force les autres forteresses des chrétiens, Anseric interrompit tout à coup le récit : « Oncle, dit-il, l’assiette du château de la Roche-Pont me semble aussi bonne que celle de la forteresse des chevaliers d’outre-mer, et, s’il ne s’agit que de faire des tours plus épaisses et des murailles plus hautes que ne sont les nôtres, la chose est facile, qu’en dites-vous? » Le baron ne leva pas la tête. « Oui, dit-il, mais il faudrait le vouloir. — Et

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