‹ Histoire d'une forteresseChapitre 19 sur 70 · OR · texte numérisé non relu

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si je le voulais ? — Peut-être le pourrais-tu, beau neveu , mais qui fait un bon château doit s’attendre à le voir attaquer. — Eh bien? — Eh bien ! il le faudra défendre, beau neveu. — N’avons-nous pas des hommes et nous-mêmes? — Oui, il faut des hommes, des hommes aguerris, et des armes, et des mangonnaux ; puis il faut faire vite, si on ne veut pas être attaqué avant que les ouvrages ne soient achevés; et il n’y a pas loin d’ici à la cour du duc, qui peut-être sera curieux de voir de près ce que fait le sire de la Roche- Pont. — Le duc ! le duc ! il n’a pas à s’enquérir si je fais rebâtir mon château; c’est affaire à moi, non à lui! — Il y a aussi les moines de l’abbaye qui s’en iront se plaindre près de notre sire le duc; bien qu’il ne fasse pas grand compte de ces robes blanches, noires ou grises, et lui persuaderont que si tu élèves un château plus fort, c’est pour mettre plus facilement la main sur les biens de l’Eglise. Or, le duc préfère garder pour lui les trésors des couvents. — Pour les moines, dit Elienor, n’en ayez cure; si vous me laissez faire, ils se tiendront en paix. — Eh ! que ferez-vous, belle amie? reprit Anseric. — Voulez-vous me laisser agir comme je l’entendrai? — Soit; à votre volonté, belle amie. »

Il faut dire qu’Elienor, en sa qualité de femme et de dame de haute lignée, entrait, quoiqu’elle n’en laissât rien paraître, dans les vues du baron Guy, et n’avait de plus cher désir que de laisser à son aîné le plus beau domaine de la province.

Comme alliée à la maison de Nevers, elle n’aimait pas le duc, et les liens féodaux qui unissaient son domaine au duché de Bourgogne lui pesaient plus encore peut-être qu’à son époux.

Le lendemain , Elienor manda l’abbé , sous prétexte d’une affaire importante à lui communiquer. Celui-ci était un petit homme, pâle, aux yeux vifs et noirs, toujours vêtu

avec recherche, autant que le comportait l’ordre de Cluny, qui, en fait de costume, était alors fort tolérant. Il arriva au château, sur une belle mule richement harnachée, suivi de deux moines également montés. Le vin et les épices leur furent offerts dès leur entrée , et quand l’abbé fut près d’Élienor, elle lui parla ainsi : « Sire abbé, vous savez en quelle vénération je tiens votre sainte abbaj^e et combien je désire accroître sa splendeur; si notre sire et moi ne l’avons pas fait encore, c’est que nous attendions une occasion favorable. Notre sire et moi sommes heureux que cette occasion se présente au moment où vous gouvernez l’abbaye, parce que nous avons, pour votre personne en particulier, une estime profonde. Si donc ce que nous prétendons faire est pour nous attirer plus spécialement la protection des saints apôtres Pierre et Paul, c’est aussi en considération de vos vertus et de votre sage gouvernement.

« Notre château est fort vieux et ruiné; notre sire entend le faire réparer, et, pour attirer sur ses murs la bénédiction du ciel, il compte élever dans son enceinte une belle chapelle qui sera desservie par vos religieux, suivant votre bon plaisir, et dépendant par conséquent de l’abbaye. A l’entretien de la chapelle sera affectée une rente annuelle de cent livres à prendre sur notre terre de Try. De plus, votre obédience de Vieil-Bois est laide et délabrée; notre sire veut la faire rebâtir et donner pour son entretien, insuffisant aujourd’hui, vingt -cinq journées de vignes de notre domaine, voisines de cette obédience. » A chaque partie de ce discours, l’abbé s’inclinait en baissant les yeux. « Dame, répondit-il, l’abbaye de Saint-Julien, fondée par un des ancêtres de notre sire, se réjouira des dons nouveaux que vous voulez bien lui assurer. Si elle a vu avec tristesse les différends qui se sont élevés parfois entre les seigneurs de la Roche-Pont et ses abbés, elle n’a jamais cessé d’adresser des prières à Dieu, à la Vierge Marie

et aux saints apôtres Pierre et Paul pour l'illustre maison de ses fondateurs; et dans les paroles sorties aujourd’hui de votre gracieuse bouche, ce qu’elle appréciera au-dessus des dons que vous lui faites, c’est l’assurance que ses privilèges et son indépendance seront sauvegardés de nouveau, comme ils l’étaient au temps passé.

— Assurément, reprit Elienor, nous veillerons à ce qu’il ne soit fait aucun dommage à vous et à vos vassaux, et la charte que nous vous remettrons mentionnera expressément notre désir de respecter, et au besoin de faire respecter par tous, les immunités de l’abbaye. D’ailleurs, sire abbé, vous n’ignorez pas que, en ces temps malheureux, les biens de l’Église ne sont pas toujours respectés par ceux mêmes qui devraient les défendre. Vous savez les épreuves qu’a subies l’abbaye de Vézelay; nous prétendons que le moustier de Saint-Julien soit à l’abri de ces insultes, et il n’est de plus sûr moyen pour protéger votre abbaye, que de mettre le château en bon état de défense. »

En s’en retournant, l’abbé se demandait d’où venait ce changement. Il n’en rentra pas moins fort satisfait au moustier, et après vêpres, un Te Deum fut chanté. *

« Demain, beau sire, dit Élienor à son époux, lorsqu’on fut réuni pour le souper, si vous voulez, vous pourrez rebâtir votre château, l’abbé de Saint-Julien ne s’en plaindra pas — Voilà la bonne fée qui a parlé, dit le baron Guy, il faut agir. — Par les corps saints ! dit Anseric, lorsqu’il sut à quelles conditions le silence de l’abbé serait assuré, belle amie, vous bâtissez si bien pour l’Église, qu’il ne restera rien pour le château ! — A vrai dire, reprit le baron, il ne me plaît guère que ces moines aient un pied chez nous.... Bah ! nous mettrons la chapelle dans la baille, et s’il faut défendre le château, les moines resteront dehors. — Mais qu’avez-vous donc sans cesse à médire de ces bons

moines, sire oncle ? — Ah ! gentille fée, si vous les aviez vus comme je les ai vus sur les terres d’outre-mer, vous diriez comme moi que c’est la pire engeance.... — Allons, ne blasphémez pas, sire oncle , nous sommes ici en terre chrétienne, et non chez les Sarrasins. »

Peu de jours après, en effet, Anseric mit les ouvriers à l’œuvre; le bourg et les villages du domaine durent fournir leurs corvées en hommes, en bêtes de trait, en chariots; les matériaux ne manquaient pas dans le voisinage. Des fours furent élevés pour cuire la chaux; les forêts fournissaient les bois nécessaires, en quantité. Le baron Guy, en raison de ses connaissances militaires, se chargea de diriger l’entreprise. Il manda secrètement un maître des œuvres qu’il avait connu en Palestine et qui était natif de Troyes. Celui-ci fut bien reçu au château, bien nourri, vêtu de neuf, mais surveillé avec soin, dans la crainte qu’il ne lui prît fantaisie de s’en aller. Les plans du nouveau château furent arrêtés entre le baron et lui. On se servait d’une partie des fortifications romaines qui existaient encore. Mais il est nécessaire de connaître la situation des constructions qui existaient alors sur le plateau (fig. 35), pour l’intelligence de ce qui va suivre.

En A était le château de la Roche-Pont, construit sur les restes romains et composé de bâtiments irréguliers, en mauvais état ; en B, le cloître de l’abbaye, son église en C. En D, l’abbatial.

Ce monastère était limité du côté de l’ouest par les ruines de l’ancienne enceinte romaine, et sur les trois autres côtés, par des murs crénelés, avec quelques échauguettes.

En E était le verger de l’abbaye ; en F celui du château’. Deux beaux moulins, qui dépendaient de l’abbaye,

i. Le verger était alors un jardin, planté d’arbres fruitiers et de bosquets, dans lequel on allait prendre le frais et se livrer à divers passetemps.

le VIEUX CHATEAU DE LA ROCHE-PONT

étaient établis en G, et en H, l’étang, rempli par les retenues du ruisseau.

La ville haute, bâtie sur le versant occidental du plateau, possédait deux paroisses I et K.... Un pont de bois avec moulins dépendant du château en L, un autre pont de bois en M, le pont de pierre romain en N.

Sur la rive droite, s’élevaient quelques maisons avec jardins. En O la route du plateau bifurquait pour conduire à l’entrée de l’abbaye et à celle du château. En P, des terres cultivées, et en R la forêt qui s’étendait à plus de deux mille pas vers le nord. De l’ancien mur rampant romain S, il ne restait que des débris ainsi que de l’enceinte T. Ces ruines, envahies par la végétation, formaient cependant un relief qu’il était possible de défendre.

La topographie générale connue, nous allons décrire les dispositions qui furent adoptées dans la construction du nouveau château (fig. 361). En O existait un fossé qui fut recreusé. Une barbacane s’éleva en A avec entrée sur son flanc gauche.

L’entrée principale du château dut être établie en B avec pont-volant. Cette porte devait être protégée par deux tours. Sur une partie de l’ancien front Nord romain, on projeta cinq tours dont les courtines allaient joindre les deux tours antiques V, réparées et couronnées. Il devait rester ainsi derrière cette première défense un grand espace C. C’était la baille , avant-cour ou basse-cour dans laquelle furent plantées la chapelle E promise à l’abbé, des écuries D et dépendances F, sur une ruine romaine. En P, on creusa un deuxième fossé qui dut protéger le

i. Dans cette figure, la teinte noire indique les substructions romaines conservées et couronnées par de nouveaux ouvrages; la teinte jaune, les constructions romaines entièrement rasées, la teinte rouge, les défenses ajoutées par le châtelain de la lloche-Pont, et la teinte grise, les batiments d’habitation refaits ou réparés.

château proprement dit, dont la porte fut disposée en G. Une poterne s’ouvrit en H. L’ancien mur romain M reçut de nouveaux couronnements, et trois tours neuves durent le renforcer.

En I, on jeta les fondements du donjon en partie sur maçonneries antiques; donjon défendu par une chemise avec fossé. Les bâtiments d’habitation prenaient les emplacements K, avec une chapelle en L. Aux extrémités du fossé P, des coupures furent pratiquées dans les deux courtines romaines, pour intercepter, au besoin, toute communication entre les défenses de la baille et celles du château. Ce parti fut adop.é également pour les deux courtines aboutissant au donjon.

Le baron Guy passait toutes ses journées, depuis la décision prise par son neveu, avec le maître des œuvres Alain de Troyes, pendant que les premiers ouvriers appelés déblayaient le terrain, arrasaient les ruines romaines, que les corvées amenaient des approvisionnements de pierres, de sable, de cailloux, de bois, creusaient les fossés et les rigoles des fondations.

Le baron Guy tenait à élever en face du plateau (point d’attaque) un grand front, légèrement convexe pour dérober les saillants VV'. II voulait une large barbacane au milieu de ce front, pour réunir les troupes destinées aux sorties, pour les protéger en cas de retraite. Il avait observé que toutes les bonnes défenses élevées en Syrie par les chrétiens plantaient toujours les entrées de telle sorte que l’assaillant fût obligé de présenter son flanc droit à la défense, ce qui était bien raisonné, puisque le flanc gauche est protégé par l’écu ou le pavoi. La position de la porte G du château avait été l’objet d’une longue étude entre le baron et son maître des œuvres. Celui-ci voulait la placer parallèlement à la première ; mais le baron insista pour qu’elle formât avec l’entrée de la baille un angle prononcé.

LE CHATEAU DU XIIe SIÈCLE HE LA UOCHE-l'ONT

HISTOIRE D’UNE FORTERESSE. i 5i)

Le maître de l’oeuvre prétendait que la tour de gauche de cette porte G formerait alors un saillant mal défendu, attaquable -, mais le baron admit que si l’assiégeant voulait battre ou miner cette tour, il serait battu en écharpe par la tour R; qu’en donnant des sinuosités à ce front du château, on découvrait tous les points de la baille, que la porte principale était ainsi bien masquée , qu’on en serait quitte pour donner une forte épaisseur aux murs et un plus grand diamètre à ces deux tours de l’entrée, et qu'enfin, si l’ennemi parvenait à faire tomber la tour de gauche formant saillant, il y avait la ressource de seremparer de S en T et de prolonger ainsi la défense, d’autant que cette tour du saillant abattue, l’autre resterait intacte et commanderait la brèche.

La poterne H fut également l’objet d’une série d’observations de part et d’autre. Cette poterne était nécessaire pour assurer les approvisionnements du château sans encombrer l’entrée principale. Placée près de la tour d’angle U, que l’ennemi ne pouvait battre à cause de l’escarpement du plateau, cette poterne était bien protégée par cette tour-, puis elle devait être surmontée d’un ouvrage quadrangulaire avec doubles herses et doubles portes, et enfin une braie X défendait son approche. Il fut entendu en outre que le gros bâtiment d’habitation central, élevé sur les débris des tours carrées romaines, serait crénelé, commanderait la courtine et par conséquent les deux entrées -, des puits existaient ou furent creusés en p.

Toutes choses ainsi bien arrêtées, les ouvrages furent poussés activement. Le baron ne quittait pas les chantiers et voulait voir chaque chose par lui-même. On commença par le front Nord de la baille et par la grande chapelle E. Ce travail de l’extérieur ne changeait pas notablement l’état ancien; puis on se mit au donjon. Lorsque cette tour de quatre-vingt-dix pieds de diamètre fut élevée à trente

pieds de haut, son aspect était déjà formidable. Les gens de la ville regardaient de loin cette masse qui dominait la pointe du plateau, et se demandaient ce que leur seigneur prétendait faire de cette grosse tour. L’abbé était quelque peu soucieux ; mais on lui faisait si bien fête au château qu’il ne disait mot, d’autant que la grande chapelle de la baille promettait d’être fort belle.

Heureusement pour Anseric, le duc de Bourgogne avait alors d’assez grosses affaires sur les bras -, des difficultés avec le roi de France Philippe Auguste étaient pour lui un grave sujet d’inquiétudes, et il ne voulait pas en un pareil moment s’aliéner sa noblesse. Plus de deux années s’écoulèrent ainsi, sans qu’il survînt au châtelain d’embarras sérieux. Alors le château était bien près d’être achevé. Nous en donnons la vue cavalière (fig. 3 7), prise à l’angle Nord-Est.

On ne parlait dans la contrée que du beau et fort châtel neuf de la Roche-Pont, et il ne manquait pas dans le voisinage de gentilshommes envieux des biens et des alliances d’ Anseric, qui cherchaient à le peindre aux yeux du duc, comme un ambitieux prêt à briser les liens féodaux qui l’unissaient à son seigneur. On allait jusqu’à prétendre que le sire de la Roche-Pont, s’appuyant sur son origine, ne visait à rien moins qu’à supplanter le duc, et que déjà il avait à ce sujet noué des intrigues avec le roi de France et Pierre de Courtenai, qui avait épousé Agnès;, sœur du dernier comte de Ne vers et tante d’Élienor ; que ses hommes étaient accablés sous le poids des corvées, et que le duc ne pouvait admettre qu’un de ses vassaux foulât ainsi le pauvre peuple pour élever un château tel que la Bourgogne n’en possédait pas de plus fort.

Comme il n’arrive que trop souvent, la malveillance dictait ainsi à Anseric la conduite qu’il avait à tenir pour satisfaire ses projets ambitieux.

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