‹ Histoire d'une forteresseChapitre 21 sur 70 · IÔ · texte numérisé non relu

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voya pas les six chevaux. Hugues les réclama; Anseric répondit que les gens du duc avaient eux-mêmes pris les chevaux qui lui étaient destinés comme des pillards et routiers; que c’était à eux à les remettre à leur maître; que quant à lui et à l’abbé de Saint-Julien, ils réclamaient des dommages et demandaient que lesdits pillards fussent pendus aux lieux des méfaits.

Que d’ailleurs, lui, Anseric, savait comment le duc de Bourgogne accueillait les mauvais propos des ennemis de la Roche-Pont, et qu’il choisirait son heure pour les démentir. A cette hère réponse, Hugues s’emporta et jura qu’il ne prendrait pas de repos que le château de la Roche- Pont ne fût rasé, dût-il lui en coûter le quart de sa seigneurie.

Le baron Guy n’avait pas vu grossir l’orage sans une secrète joie; mais s’il aimait la bataille et s’il nourrissait une ambition démesurée, c’était un homme .prudent, et qui, comme tous ceux qui avaient longtemps séjourné en Orient, savait nouer une intrigue et mettre les bonnes chances de son côté. La plupart de ces vieux chevaliers de Syrie doublaient le soldat d’un diplomate par suite de leurs rapports avec la cour de Constantinople et avec les Sarrasins.

Après la réponse d’ An série, il n’y avait plus qu’à se préparera la guerre, et à une guerre à outrance. Mais si bonne que fût la place, le baron Guy n’ignorait pas que toute forteresse investie, si elle n’est secourue, finit par tomber aux mains de l’assiégeant. Anseric n’avait pas une armée à opposer en rase campagne à celle du duc ; il pouvait réunir deux cent cinquante hommes d’armes, ce qui faisait un total de douze cents combattants environ, chaque homme d’armes étant accompagné de trois ou quatre combattants. En ajoutant à cela les hommes de la ville qui devaient le service au seigneur, on pouvait compter sur une garnison de quinze à dix-huit cents hommes.

Le baron Guy eut donc avec Élienor et Anseric une Ion-

gue conférence, le soir même de l’envoi de la réponse au duc, après laquelle il fut résolu que la dame de la Roche- Pont, bien accompagnée, se rendrait à la cour du roi de France, lui promettant hommage-lige de la seigneurie de la Roche-Pont, et lui demandant secours contre le duc de Bourgogne, qui sans raison, dévastait les terres de son vassal et pillait les biens de l’abbaye de Saint-Julien. Le baron Guy avait quelques motifs de croire que cette démarche serait favorablement accueillie-, mais il se garda de dire tout ce qu’il savait à ce sujet. Il conseilla à sa nièce de se faire accompagner par l’abbé, s’il était possible, ou tout au moins par quelques religieux autorisés par celui-ci.

Dame Élienor accueillit ces ouvertures, sans faire la moindre objection, avec un calme apparent, bien que son cœur battît dans son mince corsage, à le rompre.

Elle employa la nuit, avec ses femmes, à faire les préparatifs de son voyage, et de grand matin manda l'abbé.

L’abbé, qui en tout ceci voyait en perspective, quoi qu’il advînt, la dévastation des biens de l’abbaye, poussait force soupirs, s’exclamait, accusait la dureté du temps, mais ne résolvait rien. « Sire abbé, lui dit enfin Élienor, avec ou sans vous ou vos religieux, je pars ce matin; vous plaît-il mieux défendre votre cause vous-même ou la faire défendre par une femme? — Eh! très-gracieuse dame, reprit l’abbé, puis-je quitter mon troupeau, lorsque le loup s’apprête à le dévorer? — Eh bien, donnez-moi trois de vos religieux. — Oui, c’est bien parlé.... il le faut.... il le faut. — Qu’ils soient ici à cheval dans une heure. — Oui, noble dame, ils y seront, à la garde de Dieu et de la sainte Vierge ! — Mais surtout, sire abbé, pas un mot de ce voyage, et que les religieux ne sachent où je les conduis. — Oui, certes, ils seront, pour les frères, envoyés dans une obédience ou dans quelque abbaye voisine. — C’est bien, et hatez-vous ! » Dame Élienor embrassa ses enfants, son époux et son oncle

en pleurant ; mais, séchant ses larmes au moment de monter sur sa haquenée, elle apparut à sa petite troupe avec un visage calme. « Belle nièce, lui dit le baron Guy, au moment où elle attendait sur le montoir, le duc fera tout, certainement, pour venir ici hâtivement. Il serait possible qu’il arrivât avant votre retour. S’il en était ainsi, marchez prudemment, cachez-vous et vos gens chez le vavasseur Pierre Landry, à deux lieues d’ici, dans la vallée -, il sera prévenu, guettera votre retour et me fera tenir de vos nouvelles. Nous aviserons alors. »

La troupe de la dame de la Roche-Pont se composait d’une douzaine d’hommes sûrs et fidèles, attachés au château, commandés par un vieux chevalier prudent et avisé, de deux femmes et des trois moines. La chevauchée était destinée, pour les gens du château, à rendre visite à la dame de Courtenai, tante d’Élienor.

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