‹ Histoire d'une forteresseChapitre 22 sur 70 · QUAT RI È ME SIEGE · texte numérisé non relu

QUAT RI È ME SIEGE

Le duc de Bourgogne avait hâte de réduire son vassal. Dans l’espace d’une quinzaine de jours, il avait réuni de six à sept mille hommes et se mettait en marche. Pendant ce délai, Anseric et le baron Guy n’avaient pas perdu de temps. On amoncelait dans le château des provisions de bouche pour trois mois au moins. On fabriquait quatre grands trébuchets et une demi-douzaine d’arbalètes à tour. Des bois de charpente, en quantité suffisante, avaient été débités dans la forêt pour établir des hourds, des palissades, des bretèches. Une trentaine de tailleurs de pierre travaillaient sans relâche à faire des projectiles de soixante et cent livres pour les trébuchets. Chaque ouvrier pouvait en façonner dix dans sa journée; au bout de quinze jours, l’approvisionnement était de quatre mille cinq cents. Dans la ville, on travaillait aux arbalètes de main, aux quarreaux, car les citadins, qui devaient le service, étaient tenus d’arriver armés, équipés et munis de projectiles en quantité suffisante. Il y avait aussi des archers pour lesquels on fa-

connaît des flèches de bois de frêne, des arcs de bois d’if, des cordes de chanvre long.

Bien que le sire de la Roche-Pont ne pût réunir, ainsi qu’il a été dit précédemment, plus de dix-huit cents hommes, et qu’il ne pût, par conséquent, songer à défendre tout le plateau, c’est-à-dire le château et l’abbaye, le baron Guy, qui avait ses projets, insista pour qu’on ne laissât pas l’ennemi occuper le monastère sans le défendre, fût-ce faiblement. v Tu dois défendre le monastère, disait-il à son neveu, toutefois que les intérêts du suzerain sont engagés; or, puisque d’aujourd’hui tu rends hommage-lige de ton fief au roi de France, il est ton suzerain; dont?, ses intérêts sont engagés, et il est de ton devoir de défendre l’abbaye. »

A ce raisonnement spécieux, Anseric ne trouvait rien à objecter. On mit donc le mur nord de l’abbaye en état de défense, on relia son angle Nord-Est aux débris de la muraille romaine encore existants sur la crête du plateau par une bonne palissade avec fossé, et on barricada la crête occidentale au-dessus de la ville, entre l’abbaye et la baille du château.

L’abbé avait bien lait mine de s’opposer à ces travaux, prétendant avec raison que l’abbave n’était pas en guerre avec le duc de Bourgogne et ne déclinait pas l’hommage qu’elle lui avait rendu. Mais le baron Guy était, en sa qualité de vieux chevalier d’outre-mer, un casuiste de première force, et, s’appuyant sur le texte des chartes, prétendai* que le sire de la Roche-Pont combattait pour la cause du suzerain, que par conséquent il fallait exécuter les clauses des conventions relatives à l’abbaye. Ces discussions n’arrêtaient pas les travailleurs, et, quoique l’abbé eût mandé ses vassaux afin de protéger, le monastère, ceux-ci ne se pressaient pas de se rendre à son appel, ne se crojTint pas en état de résister aux vassaux d’Anseric, et préférant attendre le résultat de tout ceci avant de prendre un parti.

Le baron fit, en outre, creuser une tranchée de l’angle Sud-Est de l’enceinte de l’abbaye à la crête orientale du plateau; puis, il fit recouvrir cette tranchée de bois de charpente avec fascines, et rétablir le gazon par-dessus, afin que cette tranchée ne laissât aucune trace extérieure. En dehors de la barbacane du château et du fossé, fut élevée une bonne palissade qui protégeait sa circonférence en laissant entre le mur et elle un espace de vingt pas, et qui donnait des lices de trente pas de largeur en avant de la contrescarpe du fossé.

Le vingt-deuxième jour après la réponse d’Anseric, le 5 mai, les troupes du duc se présentèrent en face de l’abbaye, sur le plateau. Les premiers arrivés se répandirent dans la ville qu’ils commençaient à piller, quand le duc intervint et donna, contrairement à ses habitudes, l’ordre de respecter les habitants et leurs biens. Écoutant cette fois de sages conseils, il entendait séparer les intérêts des vassaux d’Anseric de ceux de leur seigneur, isoler celui-ci et en avoir ainsi plus facilement raison. Aussi, dès le soir même, fit-il publier à son de trompe par toute la ville que ses armes n’en voulaient qu’au seigneur de la Roche-Pont, déclaré félon, comme ayant rompu les liens qui l’unissaient, en qualité de vassal, au duc de Bourgogne; que les habitants de la ville et de la vallée seraient respectés en tant qu’ils ne prendraient point parti pour le sire de la Roche-Pont ; que, de ce jour, ils étaient déchargés de toute redevance et de tout service envers ledit sire ; mais que ceux qui seraient convaincus de prendre parti pour lui seraient pendus comme traîtres envers leur légitime seigneur, le duc de Bourgogne. Un héraut se présenta devant les murs de l’abbaye et prononça, à haute voix, la même déclaration1. Mais le baron Guy avait prévu le cas, et tous les gens de la ville

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