‹ Histoire d'une forteresseChapitre 23 sur 70 · Voyez la ligure · texte numérisé non relu

Voyez la ligure

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qui étaient venus en armes à l’appel d’Anseric, étaient enfermés dans le château. Il n’avait posté, pour défendre l’abbaye, que des hommes sur lesquels il pouvait compter, dépendant directement d’Anseric et attachés à sa fortune; puis quelques-uns de ces aventuriers qu’on recrutait pour ces cas de guerre, et qui, n’ayant ni foyer ni patrie, se battaient pour celui qui les payait le mieux.

Ces défenseurs de l’abbaye n'étaient guère qu’une centaine de gens déterminés. Ils accueillirent le discours du héraut avec des huées et des rires, en répondant qu’ils ne connaissaient d’autre seigneur que le roi de France; que s’il s’agissait de pendre, ils savaient tout aussi bien le faire que les gens du duc. Pendant la nuit, deux mangonnaux furent braqués en face du mur nord du monastère et eurent bientôt écrêté les défenses ; mais les hommes d’Anseric s’étaient retranchés dans le bâtiment en retraite de ce mur, et quand les Bourguignons s’avancèrent avec des échelles pour franchir l’enceinte, ils les accueillirent par une grêle de traits qui tuèrent un certain nombre d’assaillants.

Toutefois, ceux-ci couronnèrent la muraille et descendirent dans la longue et étroite cour fermée par ce bâtiment. Là, ils furent exposés aux pierres et à tous les débris de charpente que leur jetaient les défenseurs par les fenêtres. La cour de l’Est était barricadée, et Anseric, avec une vingtaine d’hommes, gardait cette barricade. Il la défendit bravement pendant une bonne heure, et les Bourguignons, engagés dans un étroit espace, perdaient du monde. Geuxci parvinrent toutefois à briser une porte du bâtiment et à se précipiter dans le cloître. Là, ils furent encore exposés aux traits et aux pierres lancés par quelques défenseurs postés sur le côté nord de l’église.

Une troupe de Bourguignons attaquait la barricade du Sud-Est en dehors du mur de clôture pour prendre l’abbaye à revers. C’est là que se tenait le baron Guy, avec

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une cinquantaine d’hommes. Le combat fut dur et sanglant, et avant de se retirer, voyant que les défenseurs abandonnaient peu à peu l’abbaye, le baron fit mettre le feu aux fascines de la tranchée en arrière.

Déjà, Anseric et ses hommes prenaient le chemin du château et étaient abrités par les défenses de la barbacane. Guy les rejoignit, poursuivi par une grosse troupe de Bourguignons. Mais la tranchée laissa bientôt échapper une épaisse fumée, et les assaillants qui survenaient, voyant le terrain miné, n’osaient avancer. C’est alors que Guy et Anseric se précipitèrent sur ceux qui s’étaient aventurés jusqu’à portée du trait de la barbacane, et en tuèrent un bon nombre. Echauffés par le combat, exaspérés par la résistance, les gens du duc se répandirent dans les bâtiments de l’abbaye, achevant les blessés et pillant. Le feu, mis par les défenseurs ou par les Bourguignons, ne tarda pas à envahir le cloître et la toiture de l’église.

Les pauvres moines, assemblés dans le chœur pendant le combat, durent bientôt quitter ce refuge, car les tisons enflammés tombaient sur le pavé par les œils des voûtes. La nuit était alors venue, plusieurs furent massacrés par des soldats ivres. La plupart s’étaient blottis tremblants dans un rez-de-chaussée voûté. C’est là où les trouva le duc lorsqu’il entra dans l’abbaye en flammes. L’abbé se jeta à ses jenoux; mais le duc irrité le repoussa durement, en lui disant : « Sire abbé, il convient mal à des gens d’église de combattre contre leur seigneur ; si je ne vous fais pas pendre vous et vos moines, c’est grâce à votre habit. Sortez d’ici et allez raconter à vos frères vos forfaitures ! » L’abbé eut beau protester de son innocence, assurer que si l'abbaye avait été défendue, c’était contre sa volonté, le duc, dont la colère semblait s’allumer à chaque mot du père, finit par donner l’ordre à ses gens de chasser dehors toute cette moinaillerie.

Ces malheureux, mourant de faim, s’en allèrent dans la ville où quelques bonnes âmes les recueillirent-, mais le duc ne l’entendait pas ainsi, et, dès le lendemain, il fit annoncer que tout habitant qui garderait un religieux chez lui, ■serait pendu.

Rassemblant quelques provisions , les religieux prirent donc à pied le chemin de Cluny.

Le duc avait donné l’ordre d’éteindre l’incendie, car il prétendait habiter l’abbaye pendant le siège du château; mais il ne restait de logeable que le palais abbatial, situé au Sud de l’église l.

Retirés dans le château après avoir perdu le quart de leurs hommes engagés dans la lutte, Anseric et le baron Guy prenaient leurs dernières dispositions. Les gens rentrés avec eux étaient fort animés ; car ils avaient fait subir à l’ennemi des pertes assez sensibles, et ils ne songeaient qu’à se bien défendre. Guy était ravi et son visage sombre s’illuminait d’un éclair de gaieté.

« Cela va bien, dit-il à son neveu, quand ils furent seuls, •cela va bien ; maintenant que l’abbaye brûle, nous sommes assurés d’être secourus par le roi de France; c’est une bonne journée pour commencer. — Et ces pauvres moines, ■que leur est-il advenu?... Ah! sire oncle, il eût mieux valu les laisser en repos ; nous aurions une trentaine de braves gens de plus ici, et nous n’aurions pas à nous reprocher d’avoir fait brûler le couvent et massacrer les moines, peut-être. — Laissez, laissez, beau neveu ; les moines se tirent toujours d’affaire, et ils sauront bien réparer leur abbaye. Ce sont les gens du duc qui l'ont brûlée d’ailleurs! Eh, ne devions-nous pas la défendre? Laissez! Jean Otte -sort cette nuit par la poterne du donjon. C’est un rude homme et un fin matois ; dans cinq jours il sera près de

x. Voyez la ligure 35.

notre gentille Élienor et racontera comme quoi le beau duc a saccagé l’abbaye et brûlé toute la moinerie. Cela va bien ! cela va bien. »

t De part et d’autre, on avait fait une douzaine de prisonniers. Le lendemain matin, 7 mai, les gens du château virent trois de ces malheureux pendus par ordre du duc aux

Fig. 38.

arbres du verger. Aussitôt trois prisonniers bourguignons furent pendus aux créneaux de la barbacane.

Aucun des ponts n’avait été détruit par les assiégés. Ils furent occupés par les gens du duc et défendus chacun par une bonne bretèche (fig. 38), afin d’empêcher toute communication d’une rive à l’autre. Le mur Sud de l'abbaye

fut renforcé par des palissades qui réunissaient les deux crêtes Ouest et Est du plateau. Un poste fut établi dans les deux moulins du monastère s et une tour de bois s’éleva le long du ruisseau au-dessous du front Sud-Est du château.

Ces premières mesures prises, le duc fit creuser un fossé avec épaulement traversant le verger du château à portée de trait et unissant les deux crêtes. Ce retranchement de contrevallation fut renforcé de deux tours de bois, une à cha ]ue extrémité avec issues près de chacune d’elles et au

milieu (fi g. 39). Le château était ainsi complètement investi (1 5 mai).

Pendant que ces travaux s’exécutaient, il y avait chaque jour des escarmouches sans importance entre les défenseurs et les assiégeants. On se tâtait, mais on n’entreprenait rien de sérieux. Le duc tenait essentiellement à ce que le sire de la Roche-Pont et ses hommes ne pussent s’échapper; il prenait son temps. Le baron Guy s’enfermait souvent avec un

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