Voyez figure 35 en G
HISTOIRE ü’UNE FORTERESSE.
certain personnage qu’il appelait son chapelain et qu’il avait amené de Palestine. Dans le château, ce chapelain n’était désigné autrement que sous le nom du Sarrasin. C’était un grand gaillard maigre, à la peau bistrée, aux yeux et à la chevelure noires, qui était toujours vêtu d’une sorte de souquenille grise. Il parlait peu, ne buvait que de l’eau, mais ne manquait jamais de se rendre à la chapelle du château pendant les offices, et restait de longues heures en prières. Le baron Guy prétendait que c’était un religieux du couvent de Bethléem. Le fait est qu’il soignait les malades et possédait des remèdes pour toutes les blessures. Il était doux, ne regardait jamais une femme en face, était clerc, et lisait à haute voix, de façon à charmer les oreilles les plus délicates. Son nom officiel était frère Jérôme. Or, pendant les loisirs que laissait l’ennemi aux assiégés, qui n’étaient pas en nombre suffisant pour s’opposer aux travaux d’investissement des Bourguignons, et qui ne pouvaient faire autre chose que se garder soigneusement, on remarquait au château que le baron et frère Jérôme passaient des heures ensemble dans la salle basse d’une des tours, dont eux seuls gardaient la clef. De là, ils sortaient les vêtements souvent noircis.
C’était le huitième jour de l’investissement, qui paraissait alors complet (22 mai). Le baron Guy s’entretint secrètement avec son neveu et frère Jérôme., dans la soirée, et, vers six heures, l’ordre fut donné de dresser un des plus grands trébuchets, dont les charpentes avaient été transportées pendant la nuit précédente, à l’extrémité occidentale des lices, en dehors du fossé.
Vers deux heures du matin, l’engin était monté. En cette saison, il faisait encore nuit close. Aussitôt on essaya le tir contre la tour de droite de la contrevallation des assiégeants, avec des pierres-, quand ce tir fut réglé, ce que l’on reconnut au bruit des projectiles tombant sur les charpen-
tes, frère Jérôme plaça dans la poche de la pierrière bandée un barillet muni d’une mèche et, en donnant l’ordre de décliquer la verge de l’engin, il mit le feu à la mèche avec un charbon tiré d’un réchaud allumé exprès.
En sifflant, l’extrémité de la verge traça un arc de feu et le barillet s’échappa en laissant derrière lui une longue traînée lumineuse -, il frappa la tour de bois et, se brisant, répandit une gerbe de flammes blanches qui semblaient s’accrocher aux charpentes. L’engin, bandé de nouveau, envoya un second barillet et un troisième. La tour de bois ressemblait alors à une fournaise (fig. 40).
Grand fut l’émoi dans le poste des assiégeants et, des remparts, les défenseurs pouvaient entendre leurs cris. Profitant de ce trouble, Anseric se fit ouvrir la barrière des lices, et, suivi de deux cents hommes, se dirigea au pas de course sur la contrevallation, franchit la porte du milieu qui était à peine gardée, et tourna sur sa gauche, longeant l’intérieur du terrassement ennemi.
Les Bourguignons s’étaient portés vers la tour pour essayer d’éteindre l’incendie. Les assiégeants se ruèrent sur ces gens en désordre, la plupart sans armes.
Le baron Guy était sorti aussi avec une deuxième troupe pour protéger la retraite de son neveu. De l’abbaye, le duc entendit les clameurs, vit le feu, et donna aussitôt l’ordre de marcher en avant.
Mais pendant ces dernières heures de la nuit, les hommes sont peu dispos. Avant que le secours n’arrivât, Anseric avait eu le temps de tuer ou de mettre en fuite tout le poste de guet de la contrevallation. Il put donc rentrer dans les lices au petit pas et sans avoir perdu un seul de ses combattants-, quelques-uns seulement étaient blessés.
Le jour parut pour montrer au duc les restes fumants d’une de ses tours.