‹ Histoire d'une forteresseChapitre 4 sur 70 · CE QUE COUTENT LES DÉFENSEURS · texte numérisé non relu

CE QUE COUTENT LES DÉFENSEURS

Ditovix et ses guerriers avaient bravement fait leur devoir; les tribus du val d’Avon les considéraient comme des sauveurs, et lorsque les malheureux assiégés retournèrent dans leurs maisons dévastées, ils s’empressèrent de partager le peu qui leur restait avec les nouveaux venus. Dans le camp ennemi, on avait trouvé des provisions, fruits du pillage, et sur les cadavres des vaincus, un peu d’or, des armes ; tout cela fut également distribué. Mais l’hiver approchait, les fourrages étaient dispersés, les bestiaux perdus ou mangés, les réserves de grains détruites. Il fallut acheter aux marchands de quoi subsister ; il fallut nourrir les alliés. La disette régnait dans cette vallée si prospère le mois précédent. Ces sauveurs étaient exigeants et demandaient où étaient ces biens, cette abondance qu’on leur avait promis.

Retirés dans l’oppidum avec les guerriers de Sigild, les hommes de Ditovix prétendaient être les maîtres, faisant sans cesse valoir l’étendue du service qu’ils avaient rendu aux habitants du Val d’Avon. Des querelles surgissaient

chaque jour, et il ne fallait rien moins que l’ascendant que Sigild avait su prendre parmi les siens pour modérer leurs colères.

Ditovix n’intervenait point en tout ceci. On lui avait demandé secours, disait-il à Sigild, en promettant à ses hommes des biens, des richesses ; que pouvait-il leur répondre, si on les laissait périr de misère ?

Ditovix avait amené mille guerriers au secours des habitants du val d’Avon, et, malgré les pertes subies pendant l’action, il se trouvait, un mois après la destruction de l’armée ennemie, que le nombre de ces auxiliaires s’était singulièrement accru.

Les Druides intervinrent alors ; ils représentèrent à Ditovix que si lui et ses guerriers avaient sauvé les tribus de la vallée d’une destruction totale, elles étaient réduites à la misère -, que si les familles mouraient de faim, le même sort était réservé à ses hommes, puisqu’il n’y avait plus rien à leur donner ; que, dans l’intérêt commun, il fallait donc aviser.

Ce fut alors que Ditovix changea d’attitude. « Je voudrais ramener dans leur pays mes guerriers, que je ne le pourrais, dit-il. Ils refuseraient de me suivre et se livreraient à toutes sortes d’excès. C’est à peine si je puis obtenir que des murmures ils n’en viennent à de fâcheuses extrémités. Pour les entraîner, j’ai dû promettre beaucoup, il faut les satisfaire. Ce sont des hommes habitués aux combats et qui ont, la plupart, fait la guerre dans les pays outre-monts. Ils sont impropres à travailler à la terre ou à soigner les bestiaux; que proposez-vous?... » — Que demandez-vous? dirent les Druides. — J’assemblerai les principaux d’entr’eux, je leur exposerai la situation des choses et je vous ferai part de ce qu’ils désirent.... »

Ditovix et Sigild tinrent conseil, car l’un et l’autre sentaient qu’il était nécessaire d’obtenir les mêmes avantages

pour les guerriers de la vallée et pour les auxiliaires, si on voulait éviter une collision. Les deux chefs appelèrent quelques-uns des principaux marchands qui parcouraient la vallée afin d’obtenir d’eux qu’ils fournissent des denrées moyennant certaines garanties fort avantageuses pour eux.

Les choses réglées ainsi entre Sigild et Ditovix, ils réunirent leurs fidèles et n’eurent pas de peine à leur faire accepter les conditions arrêtées entr’eux.

Voici quelles étaient ces conditions : L’oppidum serait placé sous la garde exclusive des guerriers du Val et des hommes de Ditovix. Leur nombre s’élevait à près de trois mille. Les hommes du Val leur donneraient une journée sur quatre pour les aider dans l’exécution des travaux nécessaires, soit pour la défense , soit pour leur construire des habitations. Il serait alloué par chaque famille du Val, pour l’entretien et la nourriture de ces trois mille guerriers, le quart des récoltes et le quart des bestiaux. Comme Ditovix et Sigild se chargeaient de subvenir aux besoins de la population pendant la disette, toutes les marchandises devaient être accumulées au bas du promontoire, au lieu où était le pont -, et les habitants devaient les recevoir et les échanger là, sans qu’il leur fût permis de traiter directement avec les marchands, sous les peines les plus sévères.

Si dures que fussent ces dispositions fiscales, il fallait bien les accepter. Ditovix, muni de beaux présents, quitta l’oppidum et laissa ses guerriers qui reconnurent Sigild pour leur Brenn. Le pont fut promptement rétabli et il s’éleva sur les deux rives, à ses débouchés, des maisons et magasins pour les marchands et leurs marchandises. Les chefs des guerriers prélevaient un bénéfice sur toutes les ventes-, ils avaient le monopole du négoce, puisqu’ils accaparaient tous les produits échangés.

Malgré l’étendue de leurs charges, et en raison même

de cette étendue, les habitants du Val d’Avon firent produire à la terre plus qu’elle ne donnait auparavant. Ils élevèrent un plus grand nombre de bestiaux. Leur industrie s’étendit, la population augmenta. Beaucoup de marchands vinrent habiter dans le bourg bâti aux deux bouts du pont.

Trente années après le siège que nous venons de décrire, la vallée était donc en pleine prospérité, bien que les habitants souffrissent impatiemment la domination de la caste guerrière et trouvassent exorbitant de donner le quart de leur bien et de leur temps à ces hommes qui vivaient dans l’oisiveté, et dont les chefs étalaient un luxe insolent. Souvent, il est vrai, ces guerriers entreprenaient quelque expédition et ne revenaient pas tous dans la vallée-, mais ceux qui rentraient sains et saufs avaient le soin de se faire livrer l’arriéré des redevances et alors passaient-ils des journées à boire et à manger et étaient-ils plus exigeants que jamais.

lisse l'ecrutaient dans la jeunesse de la vallée et même parmi des étrangers, car il était important pour eux que leur nombre ne diminuât point.

Peu à peu le souvenir des événements qui avaient conduit à cet état de choses s’effaça au sein de la population. Les petits-fils des guerriers de Sigild et de Ditovix regardèrent les concessions faites à leurs aïeux comme un droit de naissance, et les cultivateurs, bergers et artisans du Val, habitués à la soumission , finirent par admettre qu’ils étaient venus au monde pour servir et nourrir les hommes établis dans l’oppidum.

LA VILLE ET LA CITÉ d’aYON (GUERRE DES GAULES)

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