DE LA PORTE DU NORD
action décisive rendrait les Bourguignons maîtres de la baille, pour peu qu'ils agissent avec vigueur, mais il fallait leur faire payer cher ce succès.
Anseric, bien déterminé à résister jusqu’à la dernière extrémité et à périr sous les ruines de son donjon, se félicitait de l’absence d’Élienor et regrettait que ses enfants ne fussent pas avec elle.
La noble dame n’était pas loin cependant.
Le soir de cette journée tout employée en préparatifs pour l’attaque et la défense de la baille, elle était arrivée avec son escorte chez le vavasseur Pierre Landry. Aussitôt celui-ci avait dépêché un messager sûr vers le château.
A la base du donjon était percé un trou oblique d’un pied six pouces de côté qui, donnant dans la salle basse, aboutissait sur le chemin de ronde laissé entre la grosse tour et sa chemise extérieure. De ce chemin de ronde, un souterrain, établi le long des fondations du mur romain, descendait la rampe du plateau sur une longueur de dix toises et débouchait dans une vieille carrière tout encombrée de broussailles. Deux bonnes grilles de 1er fermaient le souterrain. Des guetteurs étaient nuit et jour postés dans ce souterrain ; on les faisait couler et on les remontait par la trémie du donjon au moyen d’un charriot mû par un treuil.
Anseric avait, à plusieurs reprises, fait sortir et rentrer des espions par cette voie, lesquels, la nuit, se glissaient entre les postes d’investissement des Bourguignons. Or, à la nuit close, le messager de Pierre Landry se présenta au débouché du souterrain, fit l’appel convenu et remit au guetteur une petite boîte, disant qu’il attendait la réponse, caché dans la carrière. La boîte fut aussitôt transmise à Anseric. Élienor le prévenait de son retour, et qu’elle ferait en sorte la nuit suivante de rentrer au château par la
poterne du donjon avec son monde. Anseric ne savait trop s’il devait se réjouir ou se désoler de ce retour. Mais le baron lui fit observer qu’Elienor avait joint au bout du velin une fleur qui était un signe de bonne nouvelle.
Le matin, 6 juin, les Bourguignons ne se pressaient pas d’attaquer, ils se contentaient d’envoyer des traits en dedans du retranchement, avec leur arbalète à tour et force carreaux et sajettes du haut des tours abandonnées. On leur répondait du haut de l’église, du bâtiment des écuries et des grosses tours de la porte château. Vers trois heures après midi, les mineurs attachés à la courtine Nord-Ouest, ainsi qu’il a été dit, firent tomber un pan de cette courtine. Le duc avait ainsi trois débouchés pour entrer dans la baille; cette dernière brèche, celle ouverte l’avant- veille, et la porte. Le baron Guy conseilla de ne pas perdre son temps et du monde pour défendre cette seconde brèche puisqu’on était retranché en arrière, mais grâce à la tour du coin, il put s’opposer à la prise immédiate du chemin de ronde des courtines de ce côté. Les défenseurs occupant la tour Y1 étaient ainsi coupés. Anseric, au moyen d'une flèche, leur fit envoyer un billet, recommandant de tenir ferme, aussi longtemps que possible. Heureusement, cette tour n’avait pas de portes sur la baille et n’était en communication apparente qu’avec les chemins de ronde. Or, ceux-ci, attenant à cette tour, restaient encore au pouvoir des gens du château, les Bourguignons ne possédant que les défenses de la partie centrale du front. Vers cinq heures, le signal de l’assaut fut donné. Trois colonnes débouchèrent en bon ordre par les deux brèches et la porte, et se précipitèrent, garanties par les écus et pavois, contre la palissade, se jetant résolument dans le petit fossé, malgré les traits que leur envoyaient par derrière les dé-
i. Voyez la figure 36.
fenseurs, possesseurs encore de la tour Y et de ses courtines.
Une issue avait été laissée à la forte barricade qui réunissait l’angle du chevet de la chapelle avec la tour voisine. Anseric, avec une troupe de ses meilleurs hommes, sortit par cette issue et se jeta sur le flanc de l’attaque, qui recula en désordre.
Alors d’autres issues bien masquées s’ouvrirent sur le front du retranchement et les défenseurs reprirent l’offensive. Peu s’en fallut qu’ils ne s’emparassent des brèches et de la porte. Mais le duc, à la vue de ses gens en désordre, amena des réserves et les trois flots des assaillants, quatre fois plus nombreux que les défenseurs, obligèrent ceux-ci à se retirer de nouveau derrière leurs retranchements. Alors vers sept heures du soir — car ce combat se prolongeait sans grand succès ni d’une part ni de l’autre et les jours sont longs à cette époque de l’année, — les deux arbalètes à tour lancèrent force traits garnis d’ét Dupes enflammées sur les combles du bâtiment des écuries et de la chapelle. Les gens du château, tout occupés de la défense du retranchement, ne pouvaient songer à éteindre l’incendie, d’autant que les arbalétriers, postés sur les défenses de la baille au pouvoir des Bourguignons, touchaient tous les défenseurs qui se démasquaient sur ces bâtiments. Le feu gagna donc bientôt la charpente. Pendant l’attaque du retranchement, le duc voulut en finir avec les défenseurs restés sur ses derrières dans la tour Y, et qui inquiétaient les assaillants. Il leur fit crier, par un héraut, qu’ils ne pouvaient plus espérer de secours, que s’ils ne se rendaient pas à l’instant, ils seraient tous passés au fil de l’épée. Ces braves gens envoyèrent pour toute réponse au héraut un carreau d’arbalère qui le blessa. Alors le duc irrité, commanda d’accumuler en dedans de la baille et dans le fossé extérieur des fascines, de la paille,