‹ Histoire d'une forteresseChapitre 32 sur 70 · I SS · texte numérisé non relu

I SS

et tous les bois qu’on aurait sous la main, et d’y mettre le feu, afin d’enfumer ces rebelles. Bientôt, en effet, des tourbillons de flammes léchèrent la tour Y, communiquèrent le feu aux débris des hourds et au comble. Pas un homme ne cria « merci J » car tous, voyant l’incendie les gagner, aveuglés par la fumée, s’étaient retirés par un souterrain qui, de cette tour, communiquait à la porte du château — c’était un ouvrage romain, conservé sous l’antique courtine h — En se retirant, ils avaient bouché l’issue de ce couloir qui, d’ailleurs, fut bientôt encombrée par les débris fumants des planchers de la tour. Le duc fut convaincu qu’ils avaient péri dans les flammes plutôt que de se rendre et cela lui donna fort à penser.

Aux dernières lueurs du jour succéda, pour les combattants, la lumière de ces trois incendies.

Le ciel sembla vouloir ajouter à l’horreur de cette scène. La jourpée avait été brûlante-, un orage éclata bientôt, accompagné de bourrasques de vent du Sud-Ouest qui poussaient la fumée et semaient des tisons enflammés sur les combattants.

Tantôt Anseric reprenait l’offensive avec ses meilleurs soldats par la barricade de la chapelle; tantôt se transportant à la palissade opposée, il débouchait le long du rempart de l’Ouest sur les assaillants, qui de ce côté, essayaient de tourner le bâtiment des écuries. La direction du vent était des plus défavorables aux Bourguignons; ils recevaient en plein visage et la fumée et les flammèches du bâtiment de l’Ouest. L’attaque mollissait, malgré les efforts du duc pour obtenir un avantage décisif et pousser son monde sur un point, avec ensemble. Une pluie torrentielle et la fatigue arrêtèrent les combattants vers neuf heures du soir.

ïo Voyez la figure 36.

Ils se touchaient presque, n’étant séparés que par le retranchement. La pluie tombait si dru, que de part et d’autre , assaillants et défenseurs cherchèrent des abris et qu’il ne resta plus que les guettes en dedans et en dehors de la palissade.

A la nuit tombée, Élienor et son escorte, revêtus d’habits de soldats bourguignons , sortirent à cheval de la maison du vavasseur Jean Landry et conduits par lui. Ils remontaient silencieusement la vallée et voyaient devant eux la silhouette du château se détacher en noir sur le ciel éclairé par les incendies. Tous, le cœur serré, n’osaient se communiquer leurs craintes.... Qu 'est -ce qui brûlait? L’ennemi était- il déjà dans la baille? Était-il parvenu à mettre le feu aux défenses Nord du château? Arrivés à deux portées de traits de la tour de bois élevée par le duc, à la jonction de la rivière avec le ruisseau, ils longèrent celui-ci, le traversèrent à gué au-dessous du moulin, laissèrent là leurs montures sous la garde des gens du vavasseur et gravirent à pied la rampe du plateau, se dirigeant vers la carrière. Mais à quelque distance de l’ouverture, à travers la pluie, Jean Landry, qui marchait en avant, aperçut des hommes, occupant la pointe du plateau, sous la chemise du donjon. Le duc avait envoyé en effet des compagnies pour surveiller les alentours du château pendant le combat, et surtout la base du donjon, supposant avec raison que cette défense possédait une poterne, suivant l’usage, et craignant que si l’assaut tournait à son avantage, la garnison, désespérant de se défendre plus longtemps, après la prise de la baille, ne tentât de s’échapper par des issues cachées.

Jean Landry revint vers l’escorte d’ Élienor et lui fit part de cette fâcheuse découverte. Il n’y avait pas à songer à entrer par la carrière. Que faire?...

Le vavasseur fit cacher du mieux qu’il put Élienor, ses

deux femmes, les trois moines et les douze hommes d’armes, y compris leur capitaine, et se dirigea le long de l’escarpement en rampant dans les broussailles. Quelques éclairs lointains lui permettaient de découvrir parfois le pied des murs de l’Est du château. Aucune troupe ne paraissait de ce côté-, il s’avança donc peu à peu jusqu’au pied du rempart.

Après le combat, Anseric, plein d’inquiétude et sans perdre le temps d’ôter son habillement de guerre, couvert de boue et de sang, avait couru vers la poterne du donjon. Là, il avait appris par ses guettes que les alentours de la chemise étaient occupés par les Bourguignons, à petite portée de trait, qu’ils étaient nombreux, bien pavaisés et correspondaient avec un autre poste établi au-dessous du rempart de l’Ouest, et un troisième sur le flanc oriental.

Anseric sentit une sueur glacée lui couvrir le visage-, mais il se dit que le vavasseur était prudent et ne viendrait certes pas se jeter tête baissée dans le piège. Il pensa un instant sortir avec ses plus braves par la poterne pour tomber sur cette troupe, mais à quoi bon? Celle-ci serait bientôt soutenue, le poste de la tour de bois prendrait les armes, toute chance de faire rentrer Élienor et son monde serait compromise. Le mieux serait de faire éloigner sa femme et d’attendre les événements.... Mais comment l’avertir? Impossible de fa ire passer un messager. Il remontait donc, songeux, les degrés de la poterne ; le baron venait de ce côté, Anseric le mit au courant de tout. « Rien n’est perdu, beau neveu, nous ferons rentrer Élienor, car il est nécessaire que nous sachions d’elle-même le résultat de sa mission-, cela doit influer dans un sens ou dans l’autre

sur la suite de notre défense Laissez-moi faire.... Frère

Jérôme est un grand clerc, nous allons nous concerter...

En attendant, allez guetter les dehors du haut des remparts de l’Est*, car, si Jean Landry vient seul ou avec

notre monde, ce ne peut être que par ce côté, puisqu’il ne peut passer la rivière dont les ponté sont gardés. Il a dû traverser le ruisseau pour se rendre au débouché de la poterne. Allez : regardez et écoutez bien!... » Anseric, monté sur les défenses de l’Est, recommanda à ses gens le plus grand silence et se mit aux écoutes, dans une tour, puis dans la suivante; mais il n’entendait que le grésillement de la pluie sur les combles et les plaintes du vent. Bientôt le baron et frère Jérôme, munis d’une longue corde, vinrent le trouver. « Tranquillisez-vous, beau neveu, frère Jérôme

va d’abord faire une reconnaissance Mais appelons à

nous quatre hommes pour nous aider. »

Une planchette était fixée transversalement à un bout de la corde. Ce bout fut jeté en dehors par un créneau, tandis que la corde était maintenue par les quatre hommes. Frère Jérôme, son vêtement gris retroussé, un large couteau à la ceinture, mit les pieds sur la planchette, empoigna le filin des deux mains et on laissa aller doucement. Quand la corde fut lâche, le frère était au pied du rempart; on attendit.

Au bout d’une demi-heure qui parut un siècle à Anseric, un léger mouvement, imprimé à la corde, fit connaître que frère Jérôme revenait. La corde se tendit et les quatre hommes eurent bientôt hissé le frère jusqu’aux nierions. « Eh bien? dit Anseric. — Le vavasseur est là, j’ai failli le tuer, le prenant pour un Bourguignon, car il en a l’habit; c’est lui qui m’a reconnu et m’a appelé par mon nom. — Eh bien! Eh bien! Elienor? — Tous sont là, cachés, car les Bourguignons ne sont guère loin ; par ce temps du diable, ils sont terrés comme des lapins. Il ne faut pas perdre de temps. Descendons une barquette au bout de la corde, nous remonterons dame Elienor et les autres après, si les Bourguignons nous laissent faire. »

La barquette fut bientôt apportée et solidement fixée à

la corde, puis descendue. Une secousse imprimée au câble fît connaître que Jean Landry était en bas. Peu après, une seconde secousse avertit que la barquette était chargée. On hissa, et dame Élienor montra bientôt son visage au créneau. Toutes les mains l’enlevèrent dans les bras de son époux. Les deux femmes, le capitaine, les onze hommes d’armes et les trois moines furent ainsi hissés, sans encombre, mais mouillés jusqu’aux os.

Malgré la perte de la baille et la mort d’un bon nombre des leurs, les gens d’Anseric étaient dans la joie au château lorsque, au petit jour, on fit savoir aux défenseurs qu’ils allaient être secourus par une armée du roi de France; qu’il ne s’agissait que de se bien défendre encore quelques jours.

La mission d’ Élienor avait pleinement réussi. Le roi Philippe-Auguste, qui semblait hésitant d’abord, s’était promptement décidé, lorsque le messager Jean Otte était venu apprendre à Élienor le brûlement de l’abbaye. Le roi avait voulu voir ce messager et celui-ci, qui savait son monde, avait raconté comment les gens du duc, sans sommation, sans provocation aucune, s’étaient emparés du moustier, y avaient mis le feu, avaient massacré quelques moines et chassé ceux qui restaient. Peu après, une lettre de l’abbé de Gluny vint confirmer le fait en implorant la justice du roi.

Élienor, en femme avisée, n’avait pas manqué de faire savoir au suzerain que le plus cher désir de son époux et d’elle-même, depuis longtemps, était de mettre le fief de la Roche-Pont entre les mains du roi, qu’ils n’auraient pas cependant décliné l’hommage rendu au duc pour ce fief, si ce seigneur n’avait, par ses violences et les pilleries de ses gens, provoqué cette décision de leur part. Que, loin d’être le protecteur de ses vassaux, ledit duc ne pensait qu’à les ruiner, et que si lui, roi de France, se présentait

sur les terres de la Roche-Pont, il y serait accueilli comme le souverain et puissant justicier, seul digne de gouverner.

L’occasion était trop belle pour que Philippe-Auguste ne s’empressât de la saisir. Amoindrir sous un prétexte aussi plausible, en mettant de son côté le bon droit, la puissance d’un grand vassal , cela entrait trop bien dans ses projets pour qu’il ne mît pas en cette affaire l’activité et la fermeté qu’il savait si bien déployer. Élienor quitta la cour avec l’assurance que peu de jours après son retour à la Roche-Pont, l’armée du roi se présenterait devant les troupes du duc de Bourgogne.

Il s’agissait donc de soutenir énergiquement les attaques de l’armée ennemie. Les défenseurs n’étaient plus qu’un millier d’hommes en état de résister efficacement, mais le périmètre de la défense était sensiblement réduit, car il n’était plus possible de reprendre l’enceinte de la baille. Il fallait s’en tenir aux murailles du château, en arrêtant les progrès des Bourguignons. Le baron Guy faisait bon marché du retranchement élevé entre le bâtiment des écuries et la chapelle ; mais il tenait essentiellement à conserver le plus longtemps possible la partie occidentale de la baille, car le flanc nord de la porte du château présentait évidemment un point faible, bien qu'il fût défendu par trois tours. Le baron, convaincu que le duc ne ménageait pas la vie de ses hommes, ne doutait pas qu’en sacrifiant un millier de soldats, on pût, en quarante-huit heures, éventrer ce front ; il fallait donc, à tout prix, entraver les travaux d’approche sur ce point. Le bâtiment D1 des écuries était brûlé. Mais heureusement le mur latéral du bâtiment, donnant vers l’Ouest, était un reste de la courtine romaine, épaisse et solide construction. Entre ce bâtiment et le fossé du château, l’ennemi ne pouvait passer. Il ne pouvait at-

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