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A dix heures un quart, les deux corps sortaient par la porte de F Est et par la poterne de l’abbaye. Alors, le gouverneur monta sur les débris des défenses de la tour du coin G et examina attentivement l’attitude de l’ennemi. Les feux qu’il avait allumés étaient éloignés; cependant, en prêtant l’oreille, il entendit comme un sourd murmure le long des ouvrages de l’assiégeant. Le ciel était couvert et il tombait quelques gouttes de pluie. Le sire de Montcler descendit dans la batterie basse, toutes les embrasures faisant face au dehors étaient ruinées et les pièces encombrées de débris. L’embrasure du flanc était intacte et la petite pièce qui la garnissait en bon état. Il la fit charger devant lui de clous et de ferrailles, et donna l’ordre aux servants de ne tirer que quand ils verraient l’ennemi à quelques pas; derrière cette pièce, il en fit placer une deuxième également chargée, afin d’envoyer coup sur coup deux volées. Puis il remonta sur le chemin de ronde de la courtine, plaça lui-même ses hommes armés de kmgs faucharts, de bonnes dagues et de haches. Il visita ia porte ruinée. Elle présentait un tel amas de décombres que l’ennemi ne pouvait la franchir la nuit, toutefois, il posta dans tous les coins des hommes, avec ordre de ne faire usage de leurs armes que lorsqu’ils se trouveraient face à face avec l’ennemi, d’observer le plus grand silence et de ne pas crier pendant le combat. Cela fait, il plaça une réserve de deux cents hommes derrière le retranchement intérieur, et cinquante hommes munis de bottes de paille goudronnées sur la crête de ce retranchement, avec ordre de les ab lumer dès qu'ils entendraient le cri « Bourgogne ! »
Vers dix heures trois quarts, le sire de Montclerc remonta sur la plate-forme de la tour du Coin et reconnut la présence de l’ennemi à quelques toises du fossé. Malgré l’obscurité, il voyait une masse noire se développer en silence, puis il entendit les fascines rouler dans le fossé,
les bois craquer sous les pas des hommes. En quelques minutes, une cinquantaine d’échelles furent dressées contre la courtine, et chacune d’elles se couvrait d’ennemis. Ces échelles étaient armées de crochets à la tête et d’étais le long de leurs montants, de telle sorte que les défenseurs ne pouvaient les renverser. Deux tombèrent cependant, entraînant avec elles les assaillants.
A ce moment les petites pièces de flanc de la tour tirèrent et les cris des blessés retentirent dans le fossé, trois autres échelles brisées tombèrent encore. Le flot des assaillants débordait sur le chemin de ronde, et au cri de : Bourgogne ! les feux ayant été allumés, le combat à l’arme blanche présentait, sur cet étroit espace, le plus étrange spectacle.
L’artillerie de l’assiégé tirait alors sur le flanc de la courtine et sur les dehors des couronnements de la tour du Coin ; mais de cette batterie, des cris s’élevèrent, les cinq cents Bourguignons composant la sortie de l’Ouest attaquaient, et les troupes qui se disposaient à renforcer l’assaut tournèrent le dos à la ville pour se jeter sur cette attaque.
Le sire de Montcler entendait au loin du côté du Nord- Est des clameurs, puis il vit une grande lueur à travers la brume. Il descendit alors pour porter ses réserves sur la courtine. Cependant, les Français parvenaient à couronner le rempart et gagnaient la tour du Coin. Les quelques hommes qui couronnaient la plate-forme bouleversée luttèrent bravement jusqu’au moment où la réserve, envoyée par le gouverneur, montant la rampe de l’artillerie, vint fondre sur les Français et les refouler sur le chemin de ronde de la courtine. Les assaillants, se formant alors en colonne sur ce chemin de ronde, poussèrent une vigoureuse attaque contre la tour. Du retranchement intérieur, on leur envoyait de flanc force traits d’arbalètes.
flèches et traits à poudre, et bien qu’ils fussent pavaisés, les Français perdaient beaucoup des leurs. La tête de la colonne, à cause du peu de largeur du chemin de ronde, ne pouvait présenter que trois hommes de front et se heurtait contre une masse compacte de défenseurs; elle n’avançait pas, les soldats en arrière recevant des traits de flanc, poussaient ceux qui étaient devant eux pour forcer la plate-forme et combattre. Plusieurs, dans cette presse, tombaient en dedans de la ville, mutilés. Un des couleuvriniers de la tour, pendant la lutte, était parvenu, aidé d’une douzaine d’hommes, à débarrasser une couleuvrine du milieu des décombres et à la porter sans affût, toute chargée, au milieu du groupe des Bourguignons qui défendaient le passage. Poussant la gueule de la pièce entre leurs jambes, il mit le feu à la lumière; le boulet et les pierres, dont l’âme de la couleuvrine avait été remplie, firent une effroyable trouée dans la colonne compacte des Français; les uns sautèrent dans la ville, d’autres coururent vers les tours de la porte, plusieurs emjambèrent le parapet pour reprendre les échelles. Les Bourguignons s'élancèrent de nouveau sur le chemin de ronde tuant tout ce qui résistait.
Mais alors débouchait par la porte de la batterie de la tour une grosse troupe de Français. Ceux-là, à coups de pics, de leviers, étaient parvenus, après avoir comblé le fossé avec des fascines , à agrandir les ouvertures de deux des embrasures, déjà ruinées par le canon, puis, jetant par ces ouvertures des boules de paille et de goudron enflammées, mêlées avec de la poudre de manière à éloigner les défenseurs, ils s’étaient coulés à l’intérieur au risque d’être suffoqués eux-mêmes par la fumée, et se précipitant vers îa porte, tuant les quelques hommes demeurés dans la batterie, ils avaient brisé les vantaux et fait passer leurs camarades par le même chemin. Ils dé-
bouchaient donc dans la ville et montaient la rampe au pas de course1. Aux cris de victoire des Bourguignons, répondirent les cris de : « France ! d’Amboise ! » A ces clameurs, les Français, demeurés sur le chemin de ronde, reprirent courage et attaquèrent de nouveau. Le sire de Montcler jeta ses dernières réserves sur ces nouveaux venus, mais ils débouchaient toujours de plain-pied et se comportaient vaillamment. Leur nombre croissait à chaque seconde et ils purent refouler les réserves sur le retranchement. Les Bourguignons, acculés sur la plate-forme de la tour, après avoir perdu la moitié des leurs, se rendirent. Messire Charles d’Amboise voulut qu’ils fussent honorablement traités. La tour du saillant Nord-Ouest était au pouvoir de l’ennemi, ainsi que toute la courtine de cette tour à la porte du Nord.
Le jour se faisait au moment où cessa le combat; de part et d’autre quelques heures de repos étaient nécessaires. La tour du Coin était perdue pour l’assiégé -, le gouverneur fit barricader fortement la tour à la suite, donnant sur la courtine, et fit placer dans l’étage supérieur de cette tour des traits à poudre en quantité. Ainsi avait-il fait au sommet ruiné de la tour occidentale de la porte. Il voulait empêcher l’ennemi de gagner du terrain sur les courtines et de déborder, sur sa droite surtout, le retranchement qui s’appuyait à l’ancien mur de clôture de l’abbaye et allait rejoindre la tour du Coin Nord-Est2.
Peu avant la fin de la lutte, les deux corps chargés d’opérer des sorties rentraient, les piétons par la poterne de l’Abbaye et les gens d’armes, non par la porte de l’Est, mais par celle voisine du château à l’Ouest. La troupe des gens de pied ramenait une centaine de prisonniers; pour
i. Voir la figure 50.
a. Voir la figure 48.
les cavaliers, ils avaient perdu un tiers des leurs. Voici ce qui était arrivé à ces deux troupes : celle des gens de pied opérantsur la gauche, était arrivée sans être aperçue, filant dans les broussailles de la rampe occidentale du plateau, jusqu’à la gorge de la batterie ennemie C *, s'était précipitée sur le poste, avait encloué les pièces, puis, profitant du désordre, avait pris la colonne d’attaque en flanc, était entrée dans la batterie A dont elle avait de même encloué les pièces, et, se voyant trop aventurée, avait battu en retraite en descendant les rampes droit vers l’Ouest. N’étant pas sérieusement poursuivis, ces gens étaient entrés dans la ville basse, avaient surpris deux postes qu’ils avaient enlevés, mis le feu à des baraques construites par les assiégeants et étaient rentrés en ville. Charles d’Amboise, d’abord surpris par l’audace de cette attaque, mais reconnaissant bien vite qu’elle ne pouvait l’entamer sérieusement, avait donné les ordres les plus sévères pour empêcher son monde de se détourner de l’assaut, et s’était contenté d’envoyer contre la troupe des assiégés deux ou trois cents hommes, afin de la maintenir et de la rejeter sur les rampes, sans s’amuser à la poursuite. Les gens d’armes avaient suivi les instructions données par le gouverneur, s’étaieni jetés sur le petit campement établi audessous des moulins, puis laissant là les coutilliers pour achever ia besogne ( ceux-ci étaient rentrés vers deux heures du matin par la porte de l’Est), ils avaient suivi la route tracée au bas du plateau, étaient arrivés sans encombre jusqu’à la limite du campement français, se précipitant, bride abattue sur les postes, droit devant eux.
Cette attaque avait mis la confusion dans cette partie du camp occupée par les bagages, les chariots et valets. Le feu àvait pris pendant le désordre à des meules de four-
i. Voyez la figure 56.
rages. Mais bientôt les assaillants s’étaient vus sur les bras trois à quatre cents cavaliers, ils avaient piqué alors droit vers le Nord et s’étaient enfoncés dans les bois, serrés sur leur droite; ils avaient appuyé à gauche, étaient arrivés sur les bords du cours d’eau dont ils avaient suivi la rive gauche sans être inquiétés, mais ayant perdu un tiers de leurs camarades égarés, prisonniers eu tués. Ils croyaient avoir affaire à des Français dans la ville basse, et se préparaient à la franchir au galop, quand ils s’étaient rencontrés avec les gens de pied bourguignons.
Charles d’Amboise, à la première nouvelle de cette attaque vers la queue du camp, s’était fort inquiété, croyant à l’arrivée d’un corps de secours; mais bientôt renseigné, il avait envoyé des gens d’armes pour culbuter ce parti d’enfants perdus, et s’était d’autant plus acharné à l’assaut.
Messire Charles d’Amboise avait pour habitude (qualité assez rare chez les hommes de guerre de ce temps) de s’entourer de jeunes capitaines instruits et vigilants qui, à chaque instant, le renseignaient sur tout ce qui se passait dans le camp pendant la marche et le combat. Lorsque les renseignements fournis se trouvaient être exacts, donnés de sang-froid et sans exagération, Charles d’Amboise louait ces jeunes officiers devant tous ses capitaines et les récompensait largement. Si, au contraire, les renseignements donnés étaient faux, ou entachés d’exagération, ou incomplets, il infligeait un blâme sévère et public à ces jeunes gens, et leur imposait quelque emploi subalterne et humiliant, comme de garder les bagages ou de surveiller les valets.
Quand le matin, messire Charles d’Amboise apprit les dommages causés à la limite du camp par quelques gens d’armes bourguignons, la perte de ses hommes campés au moulin et dans la ville basse, l'enclouage de six de ses pièces, il ressentit un vif déplaisir, mais ne put se tenir de
dire à ses capitaines : « Nous avons affaire à de braves gens et qui se défendent bien. Je vous prie, Messieurs, de tenir la main à ce que leurs blessés et prisonniers soient traités avec tous les égards que l’on doit à des soldats qui font leur devoir. •> Puis, vers la deuxième heure du jour, il envoya un héraut devant le retranchement de l’assiégé, qui demanda à parler au gouverneur. Le sire de Montcler étant monté sur le terrassement, ce héraut parla ainsi : « Sire gouverneur ! monseigneur Charles d’Amboise, commandant l’armée de notre sire le roi de France, m’envoie vers vous, à cette fin de vous demander de rendre la ville et le château de la Roche-Pont que vous détenez contrairement aux traités, et défendez contre leur légitime seigneur. Désormais ladite ville est au pouvoir de l’armée de notre sire le roi de France, et une plus longue résistance ne fera que causer la perte inutile d’un grand nombre de braves gens. En considération de votre bonne et noble défense, monseigneur Charles d’Amboise vous laissera sortir, vous et vos gens, vies et bagues sauves. Que Dieu vous ait en garde, et vous inspire une sage résolution !» — « Sire messager, répondit le gouverneur, messire Charles d’Amboise est un capitaine trop expert en matière de combats, pour se croire maître de la ville et du château de la Roche- Pont, parce qu’il s’est emparé d’une tour et d’une courtine. Il sait ce qui lui en coûte pour s’être avancé jusqu’ici. Or, il y a encore loin de ce retranchement au château, et le château est bon et défendable. Je ne reconnais d’autres seigneurs légitimes de la Bourgogne et de cette cité en particulier, que la duchesse de Bourgogne, fille du noble et puissant duc Charles, et son illustre époux Maximilien. Je suis ici pour défendre envers et contre tous, leur bien, et le défendrai tant qu’il me restera une épée dans la main. Toutefois, dites à messire Charles d’Amboise que s’il veut échanger les prisonniers, tête pour tête, je suis prêt à le
puise d’une tour d’artillerie
faire. S’il préfère laisser les choses en l’état, je lui donne ma parole que ses gens sont bien traités. »
« Allons, » dit Charles d’Amboise, quand le héraut lui eut transmis cette réponse, « ce sera une cité gâtée pour longtemps! »
Pendant la journée du 24 septembre, la pluie ne cessa de tomber à torren ts. Assiégeants et assiégés étaient à cent pas de distance les uns des autres. On s’occupait à enterrer les morts, qui étaient surtout nombreux du côté des Français, et de part et d’autre on se préparait à une nouvelle action, quoique le mauvais temps gênât fort les travailleurs. La figure 58 montre quelle était la position des assiégés et des assiégeants *.
Après les pertes subies depuis le commencement du siège, la garnison ne comptait plus guère que deux mille hommes valides, car le typhus exerçait déjà des ravages dans la ville ; les trois quarts des blessés accumulés dans l’abbaye en étaient atteints. Les bons moines mettaient leur zèle à les soigner, mais eux-mêmes payaient un large tribut à la contagion, et sur cent cinquante religieux, il n’en restait plus guère qu’une soixantaine. Cependant, il semblait que les progrès de l’assiégeant ne fissent qu’exciter l’ardeur des habitants, et les femmes s’employaient aux travaux avec ardeur. Elles étaient les premières à faire honte à ceux des défenseurs qui manifestaient du découragement.
Pendant la nuit du 24 au 2 5, le sire de Montcler fit renforcer le retranchement. Il s’appuyait de A en B 1 2 à l’ancien mur de clôture du verger de l’abbé, alors occupé par des habitations. En B, une terrasse reçut une couleuvrine. De C en D, le retranchement, élevé avec de la terre et les
1. Les tracés noirs donnent les parties de la défense occupées encore par les assiégés, les tracés rouges les parties gagnées par les assiégeants.