SEPTIÈME SIÈGE
Le 3i décembre 1 8 1 3, la grande armée de Bohême, forte de cent quatre-vingt mille hommes sous le commandement du prince de Schwartzemberg, franchit le Rhin à Bâle, entre en Suisse et pénètre en France. La droite se dirige sur Belfort, Colmar et Strasbourg, le centre marche sur Langres, la gauche sur Dijon. Le même jour, les Prussiens passaient le Rhin à Mayence. Soixante mille hommes au plus, échelonnés d’Épinal à Langres, devaient s’opposer à l’invasion de l’Est, et ces corps n’étaient composés que de soldats découragés et de recrues sachant à peine se servir de leurs armes. L’armée du prince de Schwartzemberg, qui du côté de la Savoie pouvait craindre une attaque des corps commandés par le prince Eugène, et qui savait que les débris de l’armée d’Espagne avaient ordre de se diriger en toute hâte vers Lyon, voulant assurer sa base d’opération, laissa des corps devant Besançon, Dole, le long de la Saône et entre Dijon et Langres, avec ordre d’occuper les points stratégiques les plus favorables. La place de la Roche-Pont dut être prise; le généralissime de
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l’armée de Bohême ne pensait pas qu’elle fût en état de résister quarante-huit heures, car il savait qu’elle ne renfermait aucune garnison et que les citadins n’étaient guère disposés à se défendre.
Parmi les habitants de la Roche-Pont, se trouvaient quelques familles royalistes, dont les émissaires avaient assuré le commandant en chef de l’armée de Bohême que la population tout entière attendait impatiemment l’arrivée des alliés pour se déclarer en faveur des Bourbons. Le prince de Schwartzemberg avait trop de clairvoyance et savait assez à quelles illusions se laissaient entraîner les royalistes, pour croire sans restriction à ces propos-, il tenait beaucoup à ne pas rencontrer d’obstacles sérieux pendant ses premières étapes, afin de se mettre le plus rapidement possible en communication avec ses alliés venant du Nord-Est. Il fit donc savoir aux royalistes de la Roche- Pont, qu’il n’était pas opportun de provoquer une manifestation politique sur son chemin, et que le moyen d’assurer le succès des alliés était de se tenir tranquilles-, que ses troupes, conformément à la proclamation lancée par les coalisés en entrant sur le sol français, respecteraient les propriétés, qu’elles n’étaient point animées par un esprit de vengeance, et que leur gloire consisterait à conclure la paix le plus promptement possible afin de rendre à l’Europe le repos dont elle avait tant besoin.
Cependant Napoléon, en apprenant l’entrée des troupes allemandes du sud par Bâle, avait envoyé des ordres pressants dans le Bourbonnais, l’Auvergne et la Bourgogne, pour lever au plus tôt les conscrits et les diriger sur Paris, En même temps les dépôts du Dauphiné, de la Provence ainsi que les conscrits de l’Est, durent être réunis à Lyon pour fermer à l’ennemi les débouchés de la Suisse et de la Savoie et au besoin opérer sur ses derrières.
Les préfets de la Bourgogne, de la Picardie, ce la N or-
mandie, de la Touraine et de la Bretagne durent s’adresser aux communes pour former des compagnies de gardes nationales d’élite qui seraient dirigées sur Paris, Meaux, Montereau et Troyes.
Il était bien tard pour que ces dispositions pussent présenter un obstacle sérieux aux envahisseurs. Devant les armées de la coalition, les autorités civiles et les troupes régulières se retiraient précipitamment et laissaient les populations livrées à elles-mêmes sans armes et sans direction. Il arrivait ainsi que des corps, venant du Midi, se trouvaient isolés, ne sachant plus s’ils devaient continuer leur chemin ou rétrograder. Ce fait se présenta sur la Saône : trois bataillons d’infanterie, des artilleurs appelés à Vincennes pour être réunis au grand dépôt central que l’empereur organisait dans cette place, et quelques détachements de diverses armes se dirigeant sur Dijon pour de là pousser vers Troyes, se trouvèrent sur le flanc de la colonne de gauche de l’armée de Bohême. Ils rebroussèrent chemin, firent un assez long détour espérant déborder la droite des ennemis et rejoindre la route de Troyes par Beaune, Semur, Montbard et Châtillon-sur-Seine ; mais pris par le mauvais temps et la neige pendant une marche de nuit dans les montagnes de la Côte-d’Or, ils s’égarèrent et tombèrent le matin à Saint-Seine déjà occupé par un corps d’éclaireurs autrichiens. Les Français n’avaient que très-peu de munitions, pas d’artillerie. Ils ne purent forcer le passage, furent obligés de se rejeter dans le val Suzon espérant encore trouver libre la route de Dijon à Langres. Mais à Thil-le-Chàtel ils se heurtèrent de nouveau contre un corps ennemi et durent rabattre vers la petite place de la Roche-Pont, car ils étaient évidemment coupés. Le colonel qui commandait cette petite colonne avait pour instruction, dans le cas où il serait dans l’impossibilité de gagner Langres, de prendre position à Auxonne ou à la
Roche-Pont, de s’y tenir et de former un noyau jusqu’à .'arrivée du corps d’Augereau qui devait marcher de Lyon par Mâcon, Châlon et Gray pour tomber sur les derrières du prince de Schwartzemberg.
Voici quels étaient les événements survenus dans la ville de la Roche-Pont pendant ce temps-là. Conformément aux derniers ordres transmis par le préfet, des compagnies de gardes nationales avaient été organisées promptement. Les habitants de la Roche-Pont, ainsi que leurs voisins d’Auxonne, de Dole, de Saint-Jean-de-Losne conservent des habitudes militaires et possèdent, non sans motif, ainsi qu’on l’a vu, la tradition des sièges. Il y a toujours eu à la Roche-Pont, pendant le moyen âge, des compagnies d’archers et d’arbalétriers, puis plus tard de bombardiers et d’artilleurs. Sous le Consulat, la place de la Roche-Pont avait servi de dépôt à l’armée concentrée entre Dijon et la frontière Suisse pour passer le Saint-Bernard, et des munitions y avaient été accumulées ; quelques pièces de siège y furent déposées et y demeurèrent. A l’approche de l'armée du prince de Schwartzemberg, la population de la Roche- Pont s’émut, et même avant l’arrivée des instructions préfectorales, trois compagnies de gardes nationales dont une d’artillerie s’étaient spontanément formées. Tous ces gens-là possédaient leurs vieux fusils du temps de la Révolution ou de bonnes armes de chasse. La ville basse, occupée en grande partie par de riches familles, parmi lesquelles plusieurs étaient dévouées à la royauté, ne partageait point ces dispositions guerrières. Quelques indiscrétions firent découvrir à la population de la ville haute les intrigues pratiquées par les royalistes. Le maire était un homme qui s’était fait remarquer par son dévouement pour l’Empereur tant que l’Empire avait été le plus fort; mais qui, voyant les choses tourner mal, se rapprochait chaque jour des royalistes.
Il avait apporté, sinon du mauvais vouloir, au moins beaucoup de difficultés dans la formation des compagnies de gardes nationales d’élite, cherchant à gagner du temps. La petite citadelle de la Roche- Pont était occupée par une compagnie de soixante vétérans, la plupart infirmes, sous les ordres d’un vieux capitaine du génie, manchot, qui avait fait à peu près toutes les campagnes de l’Empire. A la nouvelle de l’entrée des ennemis sur le territoire français, le capitaine Allaud — c’était son nom — avait demandé à Dijon des ordres qu’il ne reçut pas. Cependant il employa ses hommes à mettre le petit arsenal en état. Il jouissait dans la ville haute d’une certaine autorité. La population mâle de la cité, composée en grande partie d’anciens soldats — toute la jeunesse était partie dès les premiers mois de i S 1 3 — n’appelait le capitaine Allaud que « le gouverneur » et s’était adressée à lui pour former les compagnies, ne demandant que des munitions. Or, l’arsenal de la Roche-Pont renfermait une bonne provision de poudre, de boulets, une vingtaine de vieilles pièces de bronze de petit calibre, six pièces de vingt-quatre, deux obusiers, quatre petits mortiers et une centaine de fusils hors de service. Dès les premiers jours de janvier, les six gendarmes qui demeuraient encore à la Roche-Pont avaient été appelés à Dijon.
Le capitaine Allaud demanda des hommes de bonne volonté pour mettre les armes en état, faire des gargousses et des cartouches, réparer les parapets, les traverses et les épaulements, fabriquer des gabions et fascines-, les femmes firent des sacs à terre, comme s’il eût été possible de soutenir un siège avec les soixante vétérans et les trois compagnies de gardes nationales formant un total de deux cent soixante hommes. Le préfet de Dijon avait transmis l’ordre de faire replier ces compagnies d’élite de gardes nationales sur Langres, mais cet ordre n’était pas parvenu. Les royalistes levaient les épaules en voyant ces deux cent
soixante gardes nationaux s’exercer sur le terre-plein de l’ouvrage avancé, et allèrent jusqu’à plaisanter dans les lieux publics sur la garnison du capitaine Allaud. Celuici n’entendait pas raillerie et disait hautement à ses hommes qu’il fallait passer le sabre au travers du corps des plaisants. Il y eut des disputes, des rixes même dans les cafés. Le maire prétendit interposer son autorité; il fut insulté, traité de traître, et le capitaine fut informé des intrigues ourdies par les royalistes. A la nuit, le capitaine faisait fermer les portes de la cité, et à chaque heure l’antagonisme entre la ville haute et la ville basse s’accentuait davantage. « Si les Autrichiens arrivent, disait le capitaine, les premiers boulets seront pour les maisons de ces traîtres royalistes ! » Les esprits s’échauffaient de part et d’autre, et le maire eut l’imprudence de demander au capitaine en vertu de quels ordres il agissait. « Je suis commandant de place, lui répondit le vieux soldat, puisqu'il n’y a ici d’autre officier que moi, et que la Roche- Pont est une place forte.... »
« Pour vous le prouver, je vous arrête! » et il fit conduire le maire dans la citadelle. Grande fut l’émotion dans la ville, mais les royalistes étaient en faible minorité et n’osèrent remuer. On cria : « Vive le gouverneur ! » dans les cabarets. La populace voulut piller la maison du maire, située dans la cité, et c’est à grand’peine si le capitaine put arrêter le désordre. — « Tas de gredins ! » criait-il à ces drôles qui déjà brisaient les portes de la maison. « Je vais vous faire fusiller comme des chiens. Sacrebleu ! vous avez des bras pour enfoncer des portes ; nous verrons si vous taperez d’aussi bon cœur sur les Allemands! Allons! ajouta-t-il en se tournant vers une douzaine de vétérans qui le suivaient : Balayez -moi cette canaille! » et donnant l’exemple il distribua force coups de plat d'épée sur le dos des pillards.
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Ce fut dans la matinée qui suivit cette petite émeute que le corps français, dont nous avons parlé, se présenta devant la Roche-Pont.
11 fut accueilli dans la ville haute par de grandes démonstrations de joie. Une armée de secours bien équipée, bien munie n’eût pas été mieux reçue. Et cependant cette troupe exténuée de fatigue, n’ayant rien mangé depuis vingtquatre heures, sans artillerie, sans munitions, avait toute l’apparence de fuyards. Couverts de boue, à peine vêtus, ces pauvres soldats ne semblaient guère propres à se défendre. Mais telle est, en ces tristes temps, le besoin d’espoir, que la vue d’un uniforme ami relève tous les cœurs. Se voyant si bien reçus, ces braves gens firent leur entrée dans la cité en bon ordre, et présentaient, en défilant dans les rues, malgré leur épuisement, un aspect martial qui redoublait l’enthousiasme des habitants. Un colonel, trois chefs de bataillon, quelques capitaines, dont un d’artillerie, formaient l’état-major.
Deux heures après leur arrivée, ces soldats, la plupart ayant fait plusieurs campagnes, bien reposés, brossés, avaient une tout autre apparence.
Les nouvelles qu’apportait ce petit corps indiquaient assez qu’il n’y avait pas de temps à perdre, si on voulait mettre la ville de la Roche-Pont en état de sé défendre avec honneur, sinon avec espoir de succès. Le colonel prenait naturellement le commandement, on l’appelait Dubois. Il avait fait la guerre de Portugal, puis avait été en Russie d’où il était revenu capitaine ; nommé chef de bataillon dans la campagne de Saxe, il s’était distingué à Dresde et était colonel depuis Leipzig. C’était un homme d’une trentaine d’années, mais qui paraissait avoir beaucoup plus. De la gloire française, il n’avait guère vu que le côté désastreux. Aussi ne portait-il pas sur sa physionomie cette empreinte de foi confiante qui persistait chez
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beaucoup de ses frères d’armes moins éprouvés que lui par les malheurs du temps. Pendant la guerre d’Espagne, il avait éprouvé toutes les misères, les privations, constaté le défaut d’ordre, le décousu. Faisant partie du corps de Ney, au retour de Moscou, il avait appris là ce qu’est l’accomplissement du devoir sans le prestige de la gloire. A Dresde, le régiment auquel il était attaché avait perdu la moitié de son effectif; puis était venu le désastre de Leipzig. A chacun de ses grades était attaché le souvenir d'une date néfaste.
Le colonel Dubois avait des dehors froids qui lui servaient à masquer une timidité naturelle et une profonde défiance de ses semblables. — Il faut dire qu’il était payé pour se défier de tous et de tout. — Entré à l’âge de vingt ans au service comme simple soldat, bien qu’il appartînt à une honorable famille du Poitou et qu’il eût passé ses premières années entouré de la tendresse des siens, il n’avait vu de la guerre que les côtés funestes; ses premiers compagnons d’armes ne répondaient pas à l’idée qu’il s’était faite du soldat. Ce fut bien pis quand il fut envoyé en Espagne. Cette nature délicate s’était repliée sur elle-même, et ne laissait voir au dehors aucun sentiment de pitié ou même de sympathie pour qui que ce fût. Et cependant telle est profonde l’empreinte que donne à toutes les actions ce qu’on appelle le cœur, même lorsqu’on essaye d’en cacher les moindres manifestations, que cet homme, d’apparence glaciale, auquel on ne connaissait pas un ami, exerçait sur ses soldats une autorité morale, très-rare à cette dernière époque de l’Empire.
Juge infaillible, le soldat sait trouver les côtés faibles de l’officier , mais il ne le tient en estime et ne lui donne toute sa confiance que s’il reconnaît en lui, avec les talents militaires, une âme bien trempée, un cœur qui bat à l’unisson du sien. Le regard du soldat perce sans peine ccs
dehors froids, souvent durs même, et a bien vite démêlé si cette apparence cache l’insuffisance, la fatuité, l’orgueil, ou si elle n’est qu’une contenance de commande, l’enveloppe d’une âme accessible à tous les sentiments humains.
Dans une action, le colonel Dubois voyait tomber ses hommes sans sourciller et ne permettait pas qu’un seul soldat quittât ses rangs pour les secourir-, mais après le combat il était le premier et le plus attentif à faire relever les blessés, et ne prenait de repos que quand ils étaient transportés aux ambulances.
Des trois bataillons (incomplets) qu’il commandait, deux appartenaient à son régiment ; le troisième était composé de débris ramassés de tous côtés. Cependant, après deux ou trois jours de marche, tous ces hommes, aussi bien que les pelotons de diverses armes qu’il devait amener à Troyes, connaissaient le colonel Dubois mieux peut-être qu’il ne se connaissait lui-même. Ces braves gens, après quelques heures de repos , étaient heureux de rester par la force des circonstances sous les ordres de leur colonel de Bois, comme ils l’appelaient, et se faisaient une fête de se défendre dans ce nid de la Roche-Pont, isolés de tout secours.
Tout en prenant, de concert avec le capitaine Allaud, les dispositions les plus essentielles à la défense, ne fût-ce au moins que pour sauver l’honneur des armes, le colonel Dubois voulut s’assurer s’il était possible de gagner Langres et Troyes sans compromettre sa troupe. Il fît donc monter à cheval, le soir, un jeune officier d’ordonnance, actif et intelligent, qu’il avait avec lui, lui donna deux cavaliers, deux guides montés pris dans la ville et connus du capitaine, avec ordre de reconnaître la route et de revenir le plus promptement possible.
Nous avons vu que les défenseurs, avant l’arrivée du colonel, étaient au nombre de trois cent vingt hommes
dont soixante vétérans. Parmi ces hommes, une cinquantaine étaient en état de servir les pièces, ayant été canonniers. La troupe qu'amenait le colonel se composait de trois bataillons donnant ensemble mille quatre cent cinquante hommes, de vingt-cinq artilleurs et d’une trentaine de cavaliers démontés; total : mille huit cent vingt-cinq hommes, compris les officiers.
On dut s’enquérir des vivres. Le colonel ayant appris l’arrestation du maire, le fit venir devant lui et eut bientôt confessé le magistrat municipal. Il ne lui laissa pas ignorer que les preuves de ses intrigues royalistes étaient suffisantes pour le faire fusiller sur l’heure, mais qu’il était un moyen pour lui d’éviter ce désagrément, c’était de s’employer, sans perdre une minute, à l’approvisionnement des vivres de la cité. Il ajouta qu’il ne commandait que l’avantgarde d’un corps d’armée, dirigé de Lyon sur les derrières des ennemis, pendant que l’Empereur les prendrait en tète ; qu'il était donc important que la ville de la Roche- Pont pût résister quelques jours, et que si elle devait se rendre, faute de vivres, c’était à lui, maire, que le gouvernement de l’Empereur s’en prendrait, comme s'étant entendu avec l’ennemi ; qu’alors son affaire était réglée.
Le pauvre maire, plus mort que vif, promit tout, jura par tous les saints qu’il était dévoué à l’Empereur, et que dans les vingt-quatre heures la forteresse serait garnie de tous les vivres qu’on trouverait dans les environs. « Je ne sais ce qu’il y a dans les environs, répondit le colonel ; vous le savez probablement; mais je dois vous déclarer qu’il faut ici, demain à quatre heures du soir, — il est six heures un quart : — i° des rations en farine, viande et vin pour deux mille hommes de garnison et pour vingt-cinq jours au moins ; 2° que les habitants de la ville doivent être approvisionnés de leur côté pour trente jours; et que si les choses ne sont pas ainsi faites, j'aurai le regret de
vous mettre de nouveau sous les verrous, où vous attendrez la décision du gouvernement de l’Empereur Je
vais vous donner vingt hommes pour vous accompagner et vous aider..,. Planton ! mandez-moi le major! — Mais, mon colonel, dit le maire, vous sentez bien qu'en cette saison j'aurai bien de la peine.... — Aimez-vous mieux retourner de ce pas en prison ? interrompit le colonel....» Major! dit-il, lorsque cet officier fut introduit, M. le maire de la Roche-Pont se charge d’approvisionner la ville en vivres avant vingt-quatre heures. Voilà la note de ce qu’il faut. Vous l’accompagnerez et vous aurez vingt hommes de corvée avec vous, prenez-en trente s’il est besoin. Il faut commencer cela de suite. Bonne chance, monsieur le maire -, au revoir. « Et au major, pendant que le maire se retirait pâle et couvert de sueur, malgré la rigueur de la saison : « Ne perdez pas cet homme de vue, c’est un royaliste -, tenez-le en haleine et ramenez-le-moi avec des vivres. — Entendu, mon colonel! » Il y avait bien des années que la ville haute et la ville basse de la Roche-Pont n’avaient été aussi animées. En haut, c’était de tous côtés des bruits d’armes, des terrassiers qui allaient à l’ouvrage, des pièces qu’on sortait de l’arsenal et qu’on mettait en batterie, des affûts qu’on réparait. Là, les charpentiers faisaient des plates-formes. Comme jadis, les femmes se mêlaient aux travailleurs, elles rapportaient des fagots d’osier coupés le long de l’étang pour faire des gabions. Derrière toutes les fenêtres on en voyait qui cousaient des sacs à terre. Les charrons réparaient des roues-, et tout ce monde chantait, riait, comme si on se fût préparé à une fête. Les charrettes de farine et de fourrage arrivaient; des porcs, des vaches et des moutons qui encombraient les rues.
La ville basse présentait un aspect différent : les cafés étaient pleins, tout le monde parlait à la fois et très-haut.
Le maire, suivi du major qui ne le quittait pas d’une semelle, et de sa corvée, entrait dans les boutiques, dans les habitations.
Tout le monde alors se mettait aux fenêtres ou sur le pas des portes. On attelait des charrettes que les vingt hommes de corvée remplissaient en un clin d’œil; faute de chevaux de renfort, les ouvriers poussaient à la roue. Seules, quelques belles maisons restaient hermétiquement fermées.
Il fallut parcourir la vallée, se présenter chez les fermiers des alentours, chez les meuniers. Beaucoup d’habitants de la ville haute descendaient pour aller en quête de jambons, de farine, de graines. Les boutiques d’épicerie, de charcuterie se vidaient à chaque heure; les denrées augmentaient de prix de minute en minute; si bien que le dernier jambon fut vendu, à trois heures du soir, soixante francs.
A quatre heures, le maire, toujours suivi du major comme de son ombre, se présenta devant le colonel et lui remit le bordereau de tout ce qu’il avait pu faire entrer en vivres dans la ville haute. Le colonel le fit asseoir et examina longuement la note, n’épargnant pas les questions et s’assurant près du major de l’exactitude des déclarations. Les vingt-cinq jours de rations pour deux mille hommes se trouvèrent complétés, grâce à un bon approvisionnement de graines sèches qui suppléait à ce qui manquait de farine.
Le colonel voulut bien en passer par là, d’autant qu’on avait trouvé dans le château quelques centaines de livres de biscuit en bon état. « Je vous remercie, monsieur le maire, dit-il; vous devez être fatigué, vous pouvez rentrer chez vous ; mais comme je n’ignore pas les fâcheuses dispositions de quelques mauvais sujets à votre égard, vous aurez un factionnaire à votre porte, et je dois vous engager à ne quitter votre maison que pour aller à la mairie, qui,
heureusement, est située dans la ville haute, ce qui vous permettra, lorsque nous serons investis, de remplir vos fonctions avec le zèle que vous venez de montrer.... Je vous prierai aussi de faire organiser sans délai, cette nuit par exemple, une ambulance avec cinquante lits garnis, et de m’adresser les chirurgiens de la ville, s’il s’en trouve à la Roche-Pont, dès ce soir.... Major! accompagnez M. le maire pendant qu’il prendra ces derniers soins, et afin qu’il ne lui arrive rien de fâcheux.... »
Ce même jour, à huit heures du soir, la reconnaissance rentra et rendit compte de ce qu’elle avait vu.
L’ennemi était à Gray, à Champlitte, occupait les chemins qui de Gray vont à Thil-le-Châtel. On l’avait rencontré à Bèze, située à six lieues de la Roche-Pont. Toute communication entre Dijon et Langres était coupée; et, bien que l’ennemi n’eût pas occupé cette ville, il formait un rideau entre elle et le Nord pour masquer ses mouvements ultérieurs.
Les détails circonstanciés donnés par son officier d’ordonnance confirmèrent le colonel dans la pensée que l’armée de Bohême ne se préoccupait que médiocrement de ce qui se passait sur ses derrières, mais qu’elle poussait une pointe vers la capitale, par le bassin de la Seine. « Ah ! dit le colonel, quand il eut longuement fait causer le jeune officier, si nous avions seulement ici vingt mille hommes de ces troupes qui ont été s’engloutir en Russie, nous pourrions faire payer cher à MM. les Allemands et Russes leur marche aventureuse, et peu d’entre eux repasseraient le Rhin.
Le colonel Dubois se décida donc à se conformer à la seconde partie de ses instructions. Il envoya un homme sûr, que lui procura le capitaine Allaud, à Auxonne pour faire savoir au commandant de place, si la ville n’était déjcà occupée par l’ennemi, qu’il tenait la Roche-Pont, qu’il pou-
vait s’y défendre quelque temps, et qu’on dirigeât sur cette place les détachements isolés, vivres et munitions sans destination.
Le 1 5 janvier la ville de la Roche-Pont n’avait pas encore vu un seul ennemi. La colonne du centre de l’armée du prince de Schwartzemberg filait par Gray sur les hauteurs des bassins de la Seine et de la Marne, et négligeait la basse Saône. Ces délais avaient permis de réunir dans la ville des munitions nouvelles et quelques recrues qu', ne pouvant rejoindre, erraient sans ordres. Quatre pièces d’artillerie de campagne dont les affûts étaient en mauvais état, avaient aussi pu être rentrées dans la ville. Le colonel s’était mis en communication avec Lyon, et le maréchal Augereau, espérant toujours commencer son mouvement offensif, avait confirmé les ordres précédents donnés, c’està-dire de tenir à la Roche-Pont et de s’éclairer avec soin du côté du N ord principalement.
La grande armée de Bohême eut vers la fin de janvier quelques craintes sur ses derrières, et le prince de Schwartzemberg sut que de Mâcon, en remontant la Saône, et jusque dans les contrées coupées de collines qui composent une partie de la haute Bourgogne, il se formait un noyau de résistance qui pouvait à un moment donné prendre l’offensive et devenir un grand embarras. Après le combat de Brienne (29 janvier), à la suite duquel les Prussiens furent rejetés par Napoléon sur la Rothière, les souverains, réunis autour du prince de Schwartzemberg, délibérèrent s’ils ne s’arrêteraient pas à Langres ou s’ils risqueraient de s’exposer seuls aux troupes commandées par l’Empereur.
Cette indécision relativement aux opérations ultérieures décida une concentration plus effective et l’occupation d’un rayon plus étendu autour de Langres.
Ordre fut donc donné à un corps de quatre mille coali-
sés Bavarois et Autrichiens, d’investir la place de la Roche-Pont et de surveiller les communications de Lyon sur Langres.
Ce ne fut que le 2 février que ce corps montra ses têtes de colonnes devant la Roche-Pont.
Le colonel Dubois n’avait pas perdu son temps : les approvisionnements en vivres étaient assurés pour plus de six semaines; les munitions ne manquaient pas. Cet officier supérieur avait mis de l’ordre dans la place, et ses troupes bigarrées, mais bien reposées et pleines de confiance, s’élevaient alors à plus de dix-neuf cents hommes dont douze cents, vieux soldats, sur lesquels on pouvait compter. Les ouvrages du Nord étaient bien armés et les défenses en bon état, garnies de leurs palissades, de leurs traverses et d’un nombre d’abris suffisant.
Le soir du 2 février, quelques cavaliers ennemis vinrent caracoler à une centaine de toises des ouvrages; cette bravade leur causa la perte d’une douzaine d’hommes.
L’ennemi, toutefois, ne paraissait pas vouloir entreprendre un siège en règle, et s’établit à neuf cents toises du saillant Nord; il envoya des détachements pour occuper le faubourg de la rive droite, et dressa un campement sur les coteaux de l’Est.
Le colonel avait fait sauter [le pont de pierre et détruit les passerelles.
Dans la matinée du 4 février, un parlementaire se présenta sur les glacis, et fit remettre au commandant de place une sommation du général Werther, demandant la reddition de la Roche-Pont aux troupes des princes alliés. La garnison pouvait se retirer vers le Midi, avec ses armes, bagages et artillerie de campagne.
Le colonel répondit que la place étant bonne, bien munie, elle ne capitulerait que du moment où les brèches ne
i, 'attaque théorique de i, 'ouvrage de yadbak
seraient plus tenables, et s’il jugeait que la défense ne pût être utilement prolongée.
La nuit suivante, le colonel Dubois fit sortir une centaine d’hommes pour tâter les avant-postes ennemis et reconnaître leurs positions. Le lendemain 5 et le surlendemain 6, l’investissement fut à peu près complet, et les communications avec la campagne interrompues. Le 9 au soir, nouvelle sommation du général ennemi, annonçant que si la place n’était pas rendue dans les vingt-quatre heures, le bombardement commencerait. Même réponse du colonel.
En effet, le 1 o février, une batterie de mortiers ouvrit le feu, d’abord sur le saillant du Nord, vers huit heures du soir. Ces bombes ne produisirent aucun effet, et après dix heures de bombardement, huit hommes seulement avaient été touchés, le toit d’une des casernes s’était effrondré et deux affûts durent être réparés.
Les pièces de gros calibre mises en batterie sur les cavaliers des bastions de l’ouvrage ne tirèrent sur la batterie de mortiers que lorsque le jour fut fait, et la firent taire vers midi. L’ennemi alors parut se borner à l’investissement sans plus rien entreprendre, et ce ne fut que le 1 7 février — probablement à la suite de nouvelles reçues du Nord — qu’il parut se décider à faire un siège en règle.
Peut-être n’avait-il pas jusqu’à ce moment le matériel nécessaire.
Dans la nuit du 17 au 18, la première parallèle fut commencée à cinq cent soixante mètres des saillants des places d’armes rentrantes (fig. 70), ainsi que les communications de cette parallèle avec les dépôts. Le commandant de place fit sortir, vers deux heures du matin, cent cinquante hommes, qui se portèrent au pas de course sur les postes avancés, protégeant les travailleurs du côté occidental du plateau, leur passèrent sur le corps, arrivèrent jusqu’à la tran-
chée, mirent en déroute les sapeurs, leur enlevèrent quelques outils et, se voyant pris de flanc, se jetèrent sur les rampes du plateau et rentrèrent par la poterne de la ville basse, protégés par les feux du demi-bastion.
Dans la journée du 18 février, les travailleurs de jour achevèrent ce qu’avaient commencé les travailleurs de nuit, et les ingénieurs déterminèrent dans la parallèle les prolongements des ouvrages de la place, que l’on prétendait ricocher, afin d’établir les premières batteries. A la façon de procéder de l’assiégeant, le colonel Dubois et le capitaine Allaud n’eurent pas de peine à reconnaître qu’ils avaient affaire à un ennemi méthodique, qui conduirait son attaque suivant les règles de l’art et emploierait contre le principal ouvrage de la Roche-Pont les moyens classiques de cheminement. En effet, le commandant du génie du corps bavarois avait tracé son siège conformément à la figure 70.
Dans la nuit du 18 au 19 février, il fit commencer les batteries à ricochet de la première parallèle et les boyaux de communication qui devaient conduire à la seconde parallèle-, les travaux furent continués de jour. Il entendait diriger le siège ainsi qu’on va le voir : La troisième nuit, les batteries de la première parallèle furent achevées, afin de tirer ensemble au jour.
La quatrième nuit, en supposant que l’artillerie de l’assiégé serait réduite au silence, on commencerait la seconde parallèle, et la cinquième nuit, les contre-batteries parallèlement et perpendiculairement aux faces à canonner.
La sixième nuit verrait continuer les contre-batteries et commencer, à la sape, les zig-zags jusqu’à environ cent cinquante mètres da la crête des angles saillants du chemin couvert.
La septième nuit, la construction des contre-batteries serait achevée, et on creuserait les demi-parallèles.