La Saône
tains personnages influents, contraires aux Romains et craignant qu’une fois un pied dans les Gaules, ils ne voulussent dominer le pays, apportaient mille obstacles à l’accomplissement des promesses faites par les magistrats de la principale cité des Éduens.
Catognat était du nombre des chefs les plus actifs opposés aux Romains et avait, parmi les auxiliaires que s’était adjoint César, des amis qui l’informaient de tout. De son côté, il faisait transmettre aux Helvètes les rapports qui lui parvenaient, soit sur les mouvements de l’armée romaine soit sur sa situation.
César ayant eu connaissance de ces manœuvres par Liscus , prit des mesures en conséquence , et après avoir anéanti en grande partie l’émigration des Helvètes, lorsque ses débris essayèrent de se réfugier chez les Lingons, il envoya d’abord des courriers pour défendre à ceux-ci de fournir des vivres et un asile aux fuyards ; puis, après trois jours laissés à ses troupes pour se refaire, il se remit de nouveau à la poursuite des Helvètes. Ceux-ci se soumirent pomptement, mais César n’avait pas oublié la part que Catognat avait prise dans l’affaire des vivres, auprès des Éduens, et, pendant qu’il traitait avec ces derniers afin de soustraire une partie de la Gaule à la tyrannie d’Arioviste, il détacha une légion et quelques troupes auxi= liaires pour s’assurer des dispositions des Lingons, s’emparer de Catognat, des Helvètes auxquels il avait donné asile et châtier au besoin les habitants du Val d’Avon s’ils prétendaient soutenir leur chef.
Catognat, qui avait toujours des intelligences dans l’armée de César, fut bientôt averti du danger qui le menaçait.
Il avait, en effet, donné asile à quelques fuyards Helvètes ce qui portait le nombre de ses hommes à près de six mille, en admettant que les guerriers du Val d’Avon voulussent se défendre contre les troupes romaines. Réunis-
HISTOIRE ü’UNE FORTERESSE.
sant donc ses Ambactes et les principaux parmi leurs clients, il leur représenta que l’armée romaine était peu nombreuse, déjà éloignée des frontières de la Province, affaiblie par les combats précédents -, que si elle avait eu raison des Helvètes en rase campagne, les choses eussent tourné autrement s’il eût fallu attaquer ceux-ci derrière des retranchements ; qu’ils ne devaient pas souffrir que les Romains s’occupassent de leurs affaires ou de leurs démêlés, puisqu’eux-mêmes, Gaulois, ne se mêlaient pas de ce qui se passait dans la Province ; que les Romains étaient dans leur droit en interdisant le passage aux Helvètes sur le territoire romain, mais qu’ils portaient atteinte à l’indépendance de leurs voisins et de leurs alliés en prétendant faire la police chez eux sans y être provoqués par une demande formelle; qu’il savait, d’ailleurs, que les Éduens, tout dévoués qu’ils parussent aux Romains, n’attendaient qu’une occasion de châtier leur présomption; que César allait diviser ses forces et que si les gens du Val d’Avon résistaient aux troupes envoyées contre eux, ils donneraient ainsi le signal d’une levée de boucliers fatale aux armées romaines. Il leur dit encore qu’ils devaient se souvenir que leurs aïeux avaient fait trembler les Romains jusque dans Rome, et qu’il était honteux aujourd’hui de subir la loi de ces vaincus d’autrefois.
Catognat eut en outre la précaution d’envoyer de prétendus voyageurs dans les maisons. Ceux-ci rapportaient qu’ils avaient vu les troupes de César, qu’elles étaient exténuées, manquaient de tout ; que les meilleures parmi ces troupes avaient dû sans cesse donner contre les Helvètes ; qu’elles étaient réduites des trois quarts, et que le reste se composait de recrues sans valeur et d’auxiliaires n’attendant qu’une occasion de retourner chez eux.
Ces nouvelles, répandues dans la vallée, produisirent plus d’effet encore que les discours de Catognat, car les
Gaulois ont, de tout temps, été enclins à ajouter foi aux propos qui flattent leurs désirs, sans s’enquérir s’ils sont vrais ou faux. Si quelques vieillards, branlant la tête, disaient qu’il serait bon de savoir ce qu’on demandait d’eux, avant de prendre une attitude hostile, on leur tournait le dos. Catognat, voyant ainsi toute la population portée à la résistance, fit amonceler des troncs d’arbres mêlés de terre et cailloux devant les points faibles de l’oppidum.
On recreusa le fossé devant les murs de la rive gauche et on entoura de palissades la partie de la ville restée ouverte sur la rive droite. De plus, Catognat fit faire une coupure à cent pas de l’oppidum, entre son saillant Nord et le plateau. Ces travaux, entrepris à la hâte, n’étaient pas encore achevés quand les troupes romaines furent signalées. Les piétons s’avancaient en bon ordre dans la vallée, sur la rive gauche, pendant que la cavalerie suivait les collines du même côté. Nul soldat ne quittait son rang pour entrer dans les maisons et marauder, on n’entendait ni chants, ni cris. Les casques de bronze poli des légionnaires brillaient au soleil, et de loin donnaient à cette troupe l’apparence d’un long serpent de feu se déroulant dans les prairies.
Du réduit élevé, occupé par Catognat, on pouvait suivre les moindres mouvements des Romains.
Bientôt ils se déployèrent le long du ruisseau, leur gauche appuyée à la rivière et leur droite protégée par la cavalerie sur les coteaux. Le légat Titurius envoya alors un messager dans la ville. Il était chargé de faire savoir aux magistrats que les Romains se présentaient en amis , mais que Catognat ayant donné asile à un parti d’Helvètes et ayant notoirement usé de son pouvoir pour empêcher les Eduens de remettre les vivres promis à l’armée commandée par César et venue dans la Gaule uniquement pour empêher les Helvètes de la saccager, c’est-à-dire en alliés scru-
puleux, on eût à remettre, sans délai, ledit Catognat et les réfugiés Helvètes au légat Titurius, que cela fait, les Romains ne demanderaient que des vivres pour dix jours; ainsi qu’il est juste de le pratiquer entre alliés, après quoi ils retourneraient chez les Éduens.
Catognat, entouré des principaux parmi ses Ambactes, était au milieu de l’assemblée des magistrats quand l’envoyé leur tint ce discours. Voyant ceux-ci hésitants. « Me voici, répondit-il au messager, je suis Catognat, j’ai donné asile à des Helvètes qui sont mes amis, mes hôtes; je suis allié aux Helvètes, comme je suis allié aux Romains. Si le Romains eussent été battus par les Helvètes, et que quelques-uns d’entre eux, échappés au massacre, se fussent réfugiés ici, trouveraient-ils honnête que je les livrasse à leurs ennemis, venant me les demander ici, en armes ? Si de tels procédés étaient habituels aux Romains, je rougirais d’être leur allié. Quant à l’accusation vague, touchant l’influence que j’aurais exercée sur les déterminations des Éduens, je ne saurais répondre. Les Éduens font ce que bon leur semble, et je n’ai pas à intervenir dans leurs affaires. Que les Romains s’en prennent aux Éduens si ceux-ci n’ont pas rempli leurs engagements. Pour moi, les Romains ne m’ont rien demandé, je ne leur ai rien promis; que viennent-ils faire ici? S’ils avaient un messager à m’adresser, était-il nécessaire de le faire escorter par une légion? Est-ce ainsi que l’on procède entre alliés? Va dire à ton légat que nous sommes ici chez nous, que s’il vient en ami, nous le traiterons en ami; mais que s’il prétend diriger notre conduite et nous mener comme des enfants, nous lui répondrons en hommes qui savent ce qu’ils ont à faire. » — Il a raison, il a raison, crièrent à la fois les Ambactes. — Et accablant le messager d’injures, ils le poussèrent dehors; il fallut que Catognat intervînt pour que la foule ne le mît pas en pièces.
Titurius avait pour instructions de ménager autant que possible les habitants, afin de ne pas exciter les populations voisines et de s'en tenir scrupuleusement aux termes des réclamations transmises par le messager, c’est-à-dire d’exiger la remise des Helvètes et de Catognat.
D’autre part, il avait ordre de pousser cette expédition avec promptitude, César n’ayant entre les mains qu’un petit nombre de légions. Le légat renonça donc à investir la ville et l’oppidum, et pensa (n’ayant pas à craindre l’intervention immédiate d’un corps de secours) que le mieux serait de porter tous ses efforts vers le plateau , espérant, par un coup de vigueur, emporter la forteresse. Cependant il était à craindre que si on prenait d’assaut l’oppidum, Catognat et une partie des Helvètes ne parvinssent à s’échapper.
Le légat, là nuit venue, cherchait donc comment, avec les huit mille hommes environ, qu’il avait sous la main, il pourrait en même temps intercepter toutes communications du dedans au dehors et attaquer vivement l’oppidum, quand un centurion vint lui dire que des habitants demandaient à l’entretenir en particulier.
Ceux-ci étaient des magistrats de la ville basse.... Embrassant les genoux de Titurius et versant des larmes, ils lui dirent qu’ils subissaient bien malgré eux la domination de Catognat et de ses guerriers ; que le messager envoyé dans la journée n’avait adressé à l’assemblée que des demandes raisonnables, puisque les Helvètes n’étaient entrés dans la Gaule que pour piller, et que Catognat avait usé de son influence pour entraver la marche des Romains leurs alliés, venus pour détruire les Helvètes-, qu’eux, magistrats, n’avaient nulle autorité sur les guerriers, et bien peu sur le populaire asservi et trompé par les agents de Catognat -, que ce chef et ses hommes s’étaient réfugiés dans l’oppidum et dans la partie de la ville sise à la pointe
du promontoire, abandonnant la partie bâtie sur la rive droite, et qu’enfin, ils suppliaient le légat de faire occuper cette partie de la ville par ses troupes qui seraient bien reçues et qui, l’espéraient-ils, ne se livreraient à aucun excès, puisqu’on les traitait en amis.
Titurius releva ces hommes et leur parlant avec bienveillance, il leur promit de faire ce qu’ils demandaient-, mais craignant un piège, il leur déclara qu’il devait les garder comme otages. Ces magistrats se mirent à sa disposition en lui déclarant que ses troupes trouveraient les portes ouvertes, les postes inoccupés et les habitants en grand émoi, mais nullement hostiles, si on les traitait bien.
Dès leur arrivée, les Romains avaient installé un bac sur la rivière en aval de la ville. Une reconnaissance faite aussitôt, rapporta qu’en effet les issues étaient libres et que personne ne paraissait derrière les murs.
Titurius fit donc à la fois investir toutes ces issues, et vers la mi-nuit un millier d’hommes, pris parmi les auxiliaires, occupait la ville basse, sans qu’on eût entendu un cri, sans apparence de désordre. Le matin, les guerriers Gaulois postés à la tête du pont, virent devant eux les Romains-, ils adressèrent alors aux habitants mille injures, les menaçant de brûler la ville dès qu’ils auraient chassé les troupes romaines. Cependant les Romains abattirent bon nombre de maisons qui avoisinaient la tête du pont et se servirent de leurs débris pour former un retranchement de contrevallation en demi-cercle qui s’appuyait des deux bouts à la rivière. Titurius établit quelques postes le long du ruisseau et sur le grand cours d’eau *, en amont de la ville il fit faire un pont de bateaux gardé par deux postes à chaque bout. Après quoi, il se transporta avec le gros de ses troupes sur le plateau du Nord.
Dès le lendemain, il fit tâter la place après avoir comblé
une partie de la coupure, mais Catognat avait fait supprimer les issues du front Nord, et fait compléter le rempart sur ce point. L’assaut fut vivement repoussé. Le succès enhardit les assiégés qui accablaient le légat de sarcasmes. Celui-ci, voyant qu’il ne pouvait, en présence d’hommes déterminés et nombreux, occuper l’oppidum par un coup de main, se décida à entreprendre un siège en règle.
Bien que la coupure faite par les défenseurs entre l’oppidum et le plateau, ne fût qu’à portée de trait du rempart, en peu d’heures elle fut presque entièrement comblée , consolidée et nivelée. Alors, Titurius fit abattre beaucoup d’arbres dans les bois qui s’étendaient sur le plateau du nord et les fit amener en avant du camp.
Ces bois débités convenablement, un agger fut commencé à quinze pas des remparts, malgré les traits et les pierres envoyés par les assiégés.
Cet agger se composait d’une terrasse de cent pas de longueur environ, sur dix pieds de hauteur et vingt d’épaisseur, interrompue au milieu par un intervalle de douze pas. Des deux côtés de cette coupure, perpendiculairement, s'allongeaient deux galeries ( vineæ ) solidement construites au moyen de troncs d’arbres et couvertes; ces galeries avaient environ cent pas de longueur. L ''agger était fait de troncs d’arbres empilés, mêlés de terre, avec des rampes pour monter au sommet. Ce travail employa quelques jours, et comme pendant ce temps, les Romains n’attaquaient pas et ne songeaient qu’à garantir les travailleurs contre les projectiles lancés des remparts, les assiégés ne cessaient de les railler (car on était à portée de la voix) en leur demandant s’ils comptaient bâtir une ville et passer là l’hiver. Mais un matin les guerriers de l’oppidum d’Avon virent s’élever une tour de bois à l’extrémité des deux galeries. Cette tour, dont la charpenterie avait été
préparée d’avance, fut dressée dans la journée-, son sommet dépassait de plus de dix pieds la crête des tours du rempart de l’oppidum (fig. io).
Les Gaulois considéraient cet ouvrage avec inquiétude, bien qu ils n’en comprissent pas la valeur, aussi Catognat résolut-il d’incendier ces travaux pendant la nuit. A cet
effet, il fit placer sur les remparts, derrière les clayonnages, des tonneaux remplis de poix, de graisse et de menu bois sec, puis il disposa deux troupes prêtes à sortir par les deux portes de l’Est et de l’Ouest, munies de vases pleins, de résine, d’étoupe et de graisse. Ces troupes devaient se jeter ensemble en longeant les défenses extérieurement, sur les flancs de l’attaque, pendant que les hommes postés sur les remparts, enlevant quelques clayonnages, feraient rouler les tonneaux enflammés contre Vagger dont la face s’élevait sur la contrescarpe du fossé.
Du haut de la tour, les Romains avaient pu voir ces préparatifs, et d’ailleurs ils se gardaient solidement sur les flancs du plateau chaque soir. Le légat, la nuit tombée, fit garnir ces postes de pieux et enfoncer en dehors dans le sol, un grand nombre de stimuli (fig. 1 1). Vers la troisième heure de la nuit, les assiégés sortirent par les deux portes et vinrent sans bruit, jusqu’à demi portée de trait des postes romains. A un signal, donné de l’intérieur, les deux troupes se précipitèrent à la fois sur les deux flancs de l’attaque. Mais avant même d’arriver aux palissades, beaucoup, blessés par les stimuli , tombèrent en poussant
des cris de douleur. Ceux qui atteignirent les postes, décimés par les traits que leur lançaient les Romains, hésitants en voyant tomber bon nombre des leurs, étaient plus disposés à fuir qu’à continuer l’attaque, quand ils se virent à leur tour pris en flanc et à revers par les assiégeants. Des remparts, les défenseurs qui voyaient difficilement ce qui se passait, à cause de l’obscurité de la nuit, ne sachant si le désordre provenait de la fuite des Romains ou des leurs, n’osaient lancer des pierres et des flèches.
Cependant, les tonneaux enflammés roulaient devant la face des galeries, qui déjà prenaient feu. A la lueur de la flamme, on voyait les soldats romains monter sur la terrasse portant des paniers pleins de terre humide qu’ils jetaient sur les tonneaux, et les défenseurs en tuaient et blessaient beaucoup. A ce moment, quelques-uns des fuyards faisant partie des deux sorties, rentrèrent au camp en criant qu’ils étaient suivis par les Romains.
Catognat n’eut que le temps d’envoyer du monde pour défendre ces deux issues et protéger la retraite des siens. Lui-même se porta au milieu de l’oppidum, avec une troupe d’élite, pour être à même de porter secours au côté qui serait le plus menacé. A la faveur de cette diversion , les Romains, moins inquiétés par les traits lancés du rempart, purent éteindre le feu. Ils profitèrent des dernières heures de la nuit pour faire avancer la tour, au moyen de rouleaux, sur les deux galeries jusqu’au ras de Vagger, et le matin, les guerriers d’Avon ne furent pas peu surpris de voir cette lourde charpente, dominant tout le rempart et les tours de la défense.
Dès l’aube, des nuées de pierres et de flèches lancées du haut de la tour des assiégeants, empêchaient d’approcher des défenses, et deux catapultes , montées aux extrémités de Vagger , sillonnaient la partie de l’oppidum qui lui était opposée d’énormes traits, lesquels en sifflant tuaient et
HISTOIRE D’üNE FORTERESSE.
brisaient tout sur leur passage. Deux onagres couvraient de pierres les échafauds que les défenseurs avaient établis sur leur frontpour battre Vagger et les mettaient en pièces.
Bientôt, un pont s’abattit des parois de la tour sur le rempart et les Romains, en bon ordre, s’emparèrent de la défense (fig. 12).
Catognat et ses fidèles, au nombre de cinq à six cents, n’avaient pas attendu ce dénoûment et s’étaient réfugiés dans le réduit bâti au delà du Némède, à la pointe Sud de l'oppidum.
Quand les assiégeants, auxquels personne ne songeait plus à résister, furent rangés en nombre sur le chemin de
ronde et qu’ils eurent occupé les tours en tuant ceux qui s’y étaient réfugiés plutôt qu’ils ne les défendaient, ils se divisèrent en trois grosses troupes : les deux des ailes suivirent le rempart en dedans, prenant successivement les tours qui l’interrompaient. La troupe du milieu, disposée en coin, marchait droit devant elle et balayait le plateau. Ses ailes entraient dans les clôtures et les maisons tuant ceux qui essayaient de résister. Les malheureux défenseurs fuyaient et s’accumulaient le long du Némède. Plusieurs cherchaient à gagner le réduit; mais les issues étaient fermées, le pont détruit. Catognat abandonnait ainsi la plus grande partie des siens en les livrant à l’ennemi. Les guerriers d’Avon jetaient leurs armes et tendaient des mains suppliantes vers les Romains. Titurius fit alors arrêter ses troupes et dire aux défenseurs que s’ils livraient Catognat et les Helvètes réfugiés parmi eux, on leur ferait grâce de la vie. En montrant le réduit élevé au delà du Némède, les assiégés répondaient qu’il n’était pas en leur pouvoir de livrer Catognat, réfugié avec un petit nombre des siens dans cette défense, mais qu’ils remettraient immédiatement les Helvètes encore au milieu d’eux. Le légat voulant, d’après les instructions données par César agir avec douceur, se contenta de cette assurance : Les Helvètes lui furent immédiatement remis et les gens d’Avon, désarmés, dépouillés de leurs vêtements de guerre, furent renvoyés dans la vallée, sauf une centaine d’otages. Toutefois, les quelques chefs restés parmi eux, après avoir été enchaînés, durent être gardés pour être mis à la disposition de César. Quant aux Helvètes, au nombre de cinq à six cents, Titurius en garda quelques-uns comme otages, et pour le reste, désarmés, ils eurent ordre de retourner par le plus court chemin dans leur pays ; des vivres leur furent distribués pour la route.
Les constructions du Némède et son bois empêchaient
Catognat de voir ce qui se passait sous ses murs; mais n’entendant plus les cris de guerre, ni le bruit des armes, il pensa que ses hommes s’étaient rendus. Pour lui et ses fidèles , sachant qu’ils n’avaient à espérer nulle merci , ils se préparèrent à la défense et à vendre chèrement leur vie.
Un fossé profond séparait le réduit du Némède. Il était en partie taillé dans le roc. Quant aux défenses, elles consistaient en une enceinte faite, suivant l’habitude des Gaulois, de troncs d’arbres alternés avec des rangs de moellons, surmontés d'un clayonnage. Une grosse tour quadrangulaire, élevée suivant la même méthode, renfermant quatre étages et terminée par un comble en roseaux recouvrant un crénelage, servait de réduit. Dans l’enceinte étaient disposées des huttes de bois pour la garnison, car la tour qui n’avait environ que vingt pas de largeur sur douze d’épaisseur et dont les murs étaient épais (environ trois pas) ne pouvait guère contenir qu’une centaine d’hommes.
Titurius fit reconnaître les abords. Le fossé interrompait toute communication avec l’oppidum et venait aboutir à ses remparts. Vers le Sud, le réduit plongeait directement sur l’escarpement assez abrupt de ce côté pour qu’il n’eût pas été nécessaire d’y creuser un fossé. Cependant, une palissade extérieure, fichée sur un épaulement, empêchait d’approcher de la base du réduit. Comme nous l’avons dit, les murs de la ville haute occupant les rampes du Sud, venaient joindre le rempart de l’oppidum. Mais ces murs avaient été abandonnés par les guerriers de Catognat qui s’étaient réfugiés dans le réduit. En quittant la ville haute, ils avaient mis le feu au pont, ce que voyant, les Romains postés en face la tête du pont, avaient franchi celleci, sans rencontrer de résistance et étaient parvenus à éteindre l’incendie. Ce pont fut promptement réparé.
Le légat se mit donc en communication avec ses troupes
So
du Sud qui dès lcrs occupaient la ville haute et investit totalement le réduit. Le temps le pressait et ayant perdu déjà quinze jours devant l’oppidum, il lui fallait brusquer les choses.
Il envoya tout d’abord un des Gaulois prisonniers, afin de parlementer avec les défenseurs du réduit. Il leur promettait la vie sauve s’ils livraient leur chef et les Helvètes qui pouvaient être au milieu d’eux. S’ils laissaient engager l’attaque, ils devaient s’attendre à être tous passés par les armes.
Le messager fut reçu à coup de pierres et revint tout sanglant vers le légat. Il n’y avait plus à hésiter. L’ordre fut donné de combler le fossé, et pour activer ce travail, les centurions, employant la menace et les coups au besoin, contraignirent bon nombre des vaincus à porter des fascines et de la terre. Se couvrant de mantelets, les Romains ne faisaient que des pertes insignifiantes, car les assiégés n’avaient que peu d’armes de trait. D’ailleurs, Titurius avait fait approcher les engins, démolir les portions du mur du Némède qui pouvaient gêner les travailleurs, et poster les meilleurs frondeurs et archers sur les flancs, si bien que le rempart du réduit, criblé de projectiles , n’était guère tenable. La nuit, le remblai du fossé fut consolidé à l’aide de pièces de charpente sur lesquelles on répandit du menu bois et du gazon.
Puis à la première heure du jour une cohorte s’avança au pas, sur ce terrain, formant la tortue (fig. 1 3).
Quelques défenseurs essayèrent de résister; mais ils étaient en petit nombre et exposés aux projectiles que ne cessaient de leur envoyer en écharpe les frondeurs et les archers auxiliaires. Le rempart fut bientôt conquis ; mais de la tour, tombèrent alors sur les assaillants, une grêle de traits et de pierres, des boules de poix et d’étoupes enflammées, et, s’ils tentaient d’approcher de cette tour, des
madriers, des pots remplis de cailloux. Il fallait donc établir des mantelets sur le rempart même. Abandonner celui-ci, c’était redonner courage aux défenseurs. Là, les Romains perdirent quelques hommes et beaucoup furent blessés. Mettre le feu à la tour n’était guère possible, car ces ouvrages de bois entremêlés de pierres, ne prennent pas feu iacilement. Cependant Titurius fit disposer une de ses ca-
tapultes de telle sorte que les traits qu’elle lançait pussent atteindre le toit de la tour. Quand il fut assuré que ce résultat était obtenu (c’était vers le coucher du soleil), il fit garnir des traits d’étoupe imbibée d’huile et de poix, et les fit lancer allumés, sans relâche, sur le toit. Celui-ci prit feu. Le légat pensait bien que les planchers de cette tour, étant faits de charpente, le toit, en s’effondrant, propagerait le feu jusqu’au ras du sol. En effet, ce toit ne tarda
guère à s’abîmer et une épaisse colonne de fumée, accompagnée d’étincelles qui semblaient sortir d’une vaste cheminée, jaillit du sommet de la tour.
Catognat et ceux parmi ses fidèles qui s’étaient entassés dans le réduit, se voyant perdus, ouvrirent alors une issue cachée qui donnait du côté de la ville haute, et sans boucliers, l’épée d’une main, un tison enflammé de l’autre, ils se ruèrent sur les Romains qui gardaient le dehors de la palissade de ce côté. Ceux-ci, surpris par cette colonne de guerriers qui poussaient des cris terribles, n’opposèrent qu’une faible résistance et essayèrent de se rallier pour se jeter sur les flancs des fugitifs. La nuit était venue, les pentes étaient raides, parsemées de maisons et de palissades entourant des jardins. Les Romains connaissaient mal le terrain et ils s’engageaient souvent dans des impasses.
Catognat et les siens, réduits à deux cents hommes environ, descendaient rapidement les voies qui leur étaient familières, et en passant, jetaient leurs tisons sur les toits de chaume ou dans les greniers remplis de fourrages. Les habitants sortaient affolés, ne sachant d’où vénait cette attaque.
Voyant passer des troupes de Romains qui cherchaient des issues, entraient dans les jardins et les maisons, forçaient les portes et barrières afin de joindre Catognat et ses hommes, ils criaient à la trahison, leur jetaient des pierres, pensant que l’incendie et le massacre étaient prémédités par eux. Les femmes oe précipitaient échevelées devant leurs pas, les accablant d’injures: d’autres, par les fenêtres, lançaient sur leurs têtes des meubles, des ustensiles de ménage. Rendus furieux par ces obstacles, l’insuccès de leur poursuite et les attaques des habitants, les Romains, renonçant à faire entendre raison à ces gens fous de terreur, tuaient tout ce qui se présentait devant eux.
Le légat, à ces clameurs, voyant le ciel s’éclairer des lueurs de l’incendie, se douta de ce qui était arrivé et faisant passer deux cohortes par-dessus les remparts du côté de la ville, il leur donna l’ordre de descendre les voies au pas, en ralliant les troupes romaines et en chassant devant eux tous les habitants. En même temps, il envoya un centurion, par le pont de bateaux qu’il avait fait établir en amont sur la rivière, prévenir les détachements romains qu’on pourrait réunir dans la ville basse et à la tête de pont, de ne laisser sortir personne de la ville haute.
En effet, Catognat était arrivé avec la plupart de ses guerriers jusqu’au pont-, mais il le trouva gardé par un poste de Romains. II essaya de passer sur le corps de ces hommes, mais le pont étant assez long, l’entreprise était chanceuse. Le chef de ce poste, vieux soldat, avait fait ranger ses hommes à la première alerte, comprenant qu’il fallait à tout prix garder ce passage. Ceux-ci s’étaient barricadés avec des débris amassés et, derrière leurs boucliers, attendaient. Quand Catognat se présenta, et, en poussant le cri de guerre, voulut franchir le passage, il fut reçu par les traits lancés à quelques pas. Tout le premier rang des fugitifs tomba pêle-mêle, les autres, excités par le désespoir, passèrent sur leurs corps et vinrent se heurter contre le front des Romains qui avaient mis l’épée à la main. Le combat devint alors terrible, éclairé seulement par les lueurs de l’incendie. Les Romains, ayant la flamme devant les yeux, adressaient mal leurs coups, tandis que les guerriers gaulois voyaient où frapper.
La colonne des fugitifs se fondait devant ce front qui réparait à chaque instant ses vides. Arriva alors le centurion avec une cinquantaine d’hommes qu’il avait ralliés. Se voyant soutenu, le poste des Romains prit l’offensive et s’avança sur le tablier du pont en taillant dans ces restes
des défenseurs de l’oppidum, comme dans un fourré. Pas un de ces guerriers ne recula, tous se firent tuer sur ce passage qu’ils avaient pensé franchir.
A. grand’peine l’ordre fut rétabli dans la ville haute, et ce ne fut que quand on vit les Romains éteindre les incendies que les habitants commencèrent à comprendre ce qui était arrivé.
Le matin, le corps de Gatognat fut trouvé gisant sur le pont, sa tête fut envoyée à César.
L’expédition terminée, Titurius ramena chez les Éduens la légion et les auxiliaires.