ATTAQUE DES OUVRAGES DE CONTRE-APPROCHE
Les colonnes d’assaut franchirent le premier épaulement} mais dès qu’elles se trouvèrent dans le dernier redan D, elles furent reçues par une décharge de mousqueterie, presque à bout portant, envoyée de derrière la traverse C (fig. 7 5), suivie d’une charge à la baïonnette. Deux cents Allemands restèrent cette fois sur le terrain, et les débris des colonnes d’assaut reculèrent en désordre jusqu’aux batteries qui recommencèrent leur tir jusqu’à la nuit close.
Les assiégés restaient maîtres de la place, mais sous le feu convergent de l’ennemi ils ne pouvaient conserver cette position en flèche et mal flanquée. Il n'y avait pas à s’y maintenir un intérêt qui compensât les pertes que l’on ferait pour soutenir de nouvelles attaques. Toutefois le colonel ne voulut pas abandonner les redans sans les faire payer cher à l’ennemi. La soirée fut employée à charger trois fourneaux de mine sous les saillants A et B, et à relever les terrassements pour se couvrir tant bien que mal. Toute cette nuit du 28 février au rr mars, les bombes tombèrent assez dru sur l’avancée-, les hommes se garantissaient encore passablement sur les débris des blindages. Le matin du Ier mars, l’artillerie allemande recommença plus vivement que la veille, des trois batteries en retraite et de la batterie n° 6, son feu contre les redans.
Le colonel fit rentrer ses hommes et ne laissa qu’un peloton bien cabané, avec ordre de ne mettre ie feu aux fourneaux que quand l’ennemi se croirait couvert par l’épaulement du redan A et chercherait à s’y loger.
La journée du Ier mars se passa sans que l’assiégeant tentât un nouvel assaut. « Ce sera pour cette nuit, » pensa le colonel Dubois. Il retourna vers sept heures du soir dans le saillant pour s’assurer par lui-même si les mèches étaient bien disposées, et pour encourager ses hommes-, il les fit renforcer d’une vingtaine de fusiliers en leur commandant, lorsqu’ils verraient l’ennemi, de faire mine de
se défendre assez pour i engager; mais de se replier promptement après avoir mis le feu aux mèches.
Les bombes recommencèrent à tomber vers huit heures, puis à dix heures il y eut un temps d’arrêt, et le colonel qui était monté sur le cavalier du bastion II, pensa que l’ennemi allait faire une nouvelle tentative. En effet, malgré l’obscurité de la nuit, il vit des masses noires se répandre successivement dans les ouvrages D, G et B1. Arrivées à la traverse F, elles furent accueillies par des coups de fusil auxquels répondit une décharge bien nourrie. On pouvait voir une masse d’ennemis qui longeaient la traverse F, et se tenaient en dehors des redans A. A ce moment, trois détonations successives firent trembler le sol; puis des cris. L’ordre était donné ; de la demi-lune n° i , et des bastions I et II, toutes les pièces tirèrent à la fois sur l’avancée, pendant une demi-heure, après quoi, deux cents hommes de la garnison sortirent et coururent sus aux ennemis. L’avancée ne renfermait plus que des morts et des blessés. Le capitaine Allaud sortit alors à son tour avec deux cents travailleurs de bonne volonté pour combler les tranchées et détruire autant que possible les obstacles. Vers minuit, les bombes tombèrent de nouveau sur ce coin de la défense et l’ordre fut donné de rentrer pour ne pas perdre inutilement du monde.
Le siège était commencé depuis douze jours et la deuxième parallèle, qui devait être terminée le sixième jour, n’était point achevée. La garnison avait environ deux cent cinquante hommes tués et blessés; mais elle avait fait subir à l’assiégeant des pertes plus sérieuses.
Le général Werther trouvait que les choses traînaient en longueur et était fort dépité. Quelques royalistes qui possédaient de jolies maisons dans le faubourg de l’autre
i. Voyez la fig ire 74.
côté de la rivière d’ Abonne, s’étaient mis en relation avec les troupes de la coalition et manifestaient leur impatience et leur colère même contre cette poignée de brigands qui tenaient la ville haute et prolongeaient une lutte inutile. Le général allemand ne demandait pas mieux que de voir les choses s’accommoder; il avait déjà plus de quatre cents hommes hors de combat et trouvait que c’était beaucoup pour prendre ce nid qu’on croyait dépourvu de garnison et de munitions. Les nouvelles qu’il recevait du Nord depuis quelques jours étaient meilleures; mais on le pressait d’en finir.
Un des plus fougueux parmi les royalistes qui ne quittaient pas le camp des Allemands, proposa donc d’aller trouver le commandant de place, afin de lui apprendre la retraite sur tous les points des armées de Napoléon, la prise imminente de Paris, l’entrée très -prochaine des Bourbons aux acclamations de la France entière, et l’inutilité, par conséquent, d’une défense plus longue.
Le général Werther se prêta volontiers à cet:e démarche, et le 2 mars, le baron de X*** se présenta aux avan- L cées avec un parlementaire allemand. Le colonel reçut l’officier allemand et le baron dans une chambre d’une des casernes effondrées de la place. Le parlementaire allemand demanda d’abord un échange des prisonniers. — Ce qui fut accordé sans difficulté par le colonel. — Puis à son tour, le baron de X*** voulut exposer l’objet de sa démarche....
Dès les premiers mots le colonel l’arrêta : « Je ne sais et ne désire pas savoir, monsieur, lui dit-il, si vous venez ici en votre nom seul ou au nom d’un certain nombre de vos compatriotes. Mais je vous répondrai brièvement et clairement. Je suis ici en vertu d’ordres supérieurs pour défendre la place contre les ennemis du pays. Tous les motifs politiques que vous me faites entrevoir me sont in-
différents. Je ne veux même pas les supposer. Je ne rendrai la place que contraint par la force ou sur un ordre du gouvernement de l’Empereur.... Permettez-moi d’ajouter, monsieur, que vous remplissez aujourd’hui un rôle qui ne vous fait point honneur. Qu’en pense monsieur le capitaine? » ajouta-t-il en se tournant vers l’officier allemand. Celui-ci se contenta d'incliner la tête. « Les prisonniers seront échangés dès aujourd’hui, si vous le désirez, tête pour tête, dit le colonel en se levant-, quant à vous, monsieur, si vous n’étiez pas entré ici , protégé par le drapeau parlementaire, je vous ferais juger et probablement fusiller devant la garnison , avant le coucher du soleil. » Et en congédiant ses deux interlocuteurs, le commandant de place recommanda à l’officier chargé de les reconduire aux avancées de ne les laisser communiquer avec personne.
L’assiégeant, à dater de ce jour, ne poussa ses travaux d’approche qu’avec lenteur-, il se contenta de terminer la deuxième parallèle et d’établir trois batteries de six pièces chacune, lesquelles le 8 mars ouvrirent le feu contre les faces droite et gauche des bastions II, III, et contre la face gauche de la demi-lune n° 2, avec l’intention évidente de faire brèche à quatre cents mètres. Trois batteries de mortiers couvrirent ces ouvrages de bombes. Il paraissait que les Allemands cherchaient à occuper la garnison, à la décourager en attendant les événements politiques qui mettraient la place entre leurs mains. Sur les quatre mille hommes qui étaient sous les ordres du général Werther, et qui étaient réduits à trois mille cinq cents par suite des pertes subies, mille hommes avaient dû être dirigés sur Troyes- il ne restait donc plus devant la Roche-Pont que deux mille cinq cents hommes. De plus, le général avait reçu l’ordre de ne rien compromettre, de se contenter de surveiller les passages de la Saône à la Marne et de tenir
bloquée la garnison de la Roche-Pont, en l’occupant assez pour qu’elle ne pût prendre l’offensive, mais sans perdre du monde pour posséder cette bicoque. D’autre part, les royalistes de la ville basse ne cessaient d’annoncer la fin des hostilités et l’entrée des Bourbons.
Le 12 mars, on recevait au quartier général la nouvelle de l’échec subi par Napoléon devant Laon, la déroute du corps de Marmont et la marche prononcée des troupes alliées sur Paris. Les royalistes crurent que le moment était venu de faire une nouvelle tentative auprès du général Werther pour l’engager à en finir. Ils tenaient à être les premiers en Bourgogne à se déclarer pour les Bourbons, et la prudente lenteur du général des troupes alliées les exaspérait. Celui-ci eût de son côté désiré tenir la place avant la cessation prévue des hostilités. Il envoya donc un nouveau parlementaire au colonel Dubois, pour lui faire connaître les dernières nouvelles des armées de la coalition, l’entrée prochaine des alliés dans Paris, désormais découvert, et pour le sommer de rendre la place, afin d’eviter une effusion inutile de sang; mais que s’il se refusait à capituler, il devait s’attendre à des rigueurs regrettables et dont seul il porterait la responsabilité. La réponse du colonel Dubois fut identiquement la même que la précédente. Il ne pouvait capituler, puisqu’aucun ouvrage de la place n’était entamé.
Pendant la nuit du 12 au i3 mars, deux batteries de mortiers furent établies sur les rampes des coteaux de la rive droite et ouvrirent leur feu dans la soirée, sur le faubourg de la rive gauche. La flèche qui servait de tête de pont fut bouleversée par les obus. Le général allemand comptait ainsi déterminer les gens de la Roche-Pont à exiger du commandant de place une capitulation prompte. Le feu prit à un certain nombre de maisons dans ce faubourg, et les habitants se réfugièrent dans la ville haute.
Au tir des batteries de mortiers, la garnison ne pouvait répondre, n’ayant plus de pièces de gros calibre. Les six pièces de vingt -quatre étaient employées à contre -battre les batteries du Nord, et on ne pouvait désarmer les bastions de ce côté. Pour comble de misère, le typhus se déclara parmi les blessés de la cité.
Les vivres commençaient à devenir rares et la garnison était à la demi-ration.
Sur le plateau, la canonnade de part et d’autre continuait, et les escarpes des deux bastions II et III étaient fort endommagées. L’ennemi n’ayant plus rien à détruire et à brûler dans la ville basse de la rive gauche, commença ses cheminements le 1 5 mars, et établit une demi-parallèle avec deux nouvelles batteries pendant la nuit et la journée du 16 mars, de quatre pièces chacune1. Ce ne fut pas toutefois sans difficultés, car 'ces batteries n’étaient qu’à trois cents mètres des faces du bastion II et III, dont les cavaliers conservaient encore leurs pièces de gros calibre. Les 18 et 19 mars, vingt-six bouches à feu tirèrent cependant contre les ouvrages et parvinrent à bouleverser les para pets et à démonter les pièces de l’assiégé.
Pendant la nuit du 19 au 20 mars, le colonel essaya de remettre en batterie les canons qui lui restaient, mais ces pièces de faible calibre ne pouvaient rien contre les ouvrages ennemis. Toutefois les brèches faites aux saillants de la demi-lune n° 2 et du bastion II n’étaient pas praticables, et le colonel, voulant réserver le peu qui lui restait de son artillerie pour le moment de l’assaut, fit remparer la gorge du bastion II, rentrer son canon et attendit. Pour ne pas laisser démoraliser son monde, il l’occupait la nuit dans de petites sorties qui fatiguaient l’assiégeant. Il faisait maintenir en état les chemins couverts autant que le