‹ Histoire d'une forteresseChapitre 64 sur 70 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Malgré son enceinte Dastionnée et son grand ouvrage avancé qui existait encore en 1870, tel que Vauban l’avait tracé, la ville de la Roche-Pont n’eût pas tenu quarantehuit heures devant l’artillerie allemande. Quelques batteries établies au Nord sur le plateau, à l’Ouest et à l’Est sur les coteaux, à une distamce de trois mille mètres, eussent couvert cette place de projectiles sans qu’il fût possible de répondre, car le petit arsenal de la Roche-Pont, en septembre 1870, renfermait six canons de fonte et quatre pièces de bronze à âme lisse, un millier de kilogrammes de poudre et deux à trois cents boulets pleins.

Elle ne fut pas attaquée, bien que des corps ennemis se soient montrés non loin de ses murs.

Sa garnison consistait alors en un garde du génie et une brigade de gendarmerie.

Les gens de la Roche-Pont sont cependant patriotes et citent avec fierté les sièges nombreux qu’ils ont subis. Ils avaient, dès le mois d’août, organisé leur garde nationale, dont une compagnie d’artillerie. Il est vrai qu’on n’avait

pu distribuer à ces gardes nationaux que cent fusils à pierre qui gisaient dans la citadelle, et une trentaine cie fusils à piston. Ces bonnes gens ne comptaient pas moins se défendre, fondaient des balles et faisaient des cartouches. Ils n’eurent pas la douleur de voir les Allemands chez eux.

En 1871, un capitaine du génie français, ayant fait partie de l’armée du général Bourbaki, était entré en Suisse avec les débris de ce corps.

Le capitaine Jean avait reçu une balle dans la poitrine, non loin de la frontière, avait été recueilli chez des paysans des environs de Pontarlier et sauvé par des douaniers suisses qui l’avaient fait transporter à Lausanne, où les soins les plus attentifs lui furent prodigués. Il y aurait une histoire touchante à raconter de cette triste période de nos désastres, et ce serait à nous à l’écrire, car les Suisses ne sont pas gens à faire parade du dévouement qu’ils ont montré en cette circonstance pour sauver nos soldats harassés, affamés et gelés. Habitants des campagnes et citadins ont été au milieu des neiges du Jura, guider, recueillir nos régiments débandés, égarés. Quelques-uns ont payé de leur vie ce devoir d’humanité; tous ont offert à l’envi asile et soins à nos soldats épuisés. Tous se louent de la conduite de ces braves gens.

Le capitaine Jean demeurait à Lausanne lorsque s’y trouva M. N..., officier supérieur à la retraite. Les médecins pensaient que le climat contribuerait à la guérison du blessé, qui avait obtenu un congé dans l'espoir de retrouver la santé sous le ciel clément de cette partie du lac de Genève. Sa sœur était venue le rejoindre et le soignait avec la tendresse la plus attentive. Cependant les forces ne revenaient pas, les symptômes alarmants persistaient.

Le capitaine Jean était de la Roche-Pont, il se lia d’amitié avec M. N.... et souvent, entre ces deux officiers, il était question de la dernière guerre, des ressources qu’on

n’avait su ou pu employer, et particulièrement de cette belle province de Bourgogne, placée sur le flanc de l’invasion, si bien faite pour masquer et protéger un mouvement offensif, si on eût eu une armée de réserve ayant sa droite appuyée sur Besançon et sa gauche sur Dijon, largement approvisionnée par les bassins du Rhône et de la Saône.

Le capitaine employait ses loisirs à étudier la défense de sa chère petite ville dont il connaissait bien l'histoire et qu’il considérait comme un point stratégique d’une certaine importance.

M. N.... passa près d’un mois dans la société de cet homme aimable, instruit, profondément pénétré de nos désastres -, mais dont l’esprit actif cherchait, dans ces malheurs mêmes un enseignement, l’occasion de développer les ressources et les qualités propres à la France. Sur ce sujet, les deux amis ne tarissaient pas, et les entretiens ne cessaient que quand *a sœur interposait son autorité de garde-malade pour exiger le repos et le silence....

En décembre 1871, M. N.... reçut à Paris la lettre suivante, accompagnée d’un paquet de papiers.

« Lausanne, io décembre 1871.

« Monsieur,

« Mon frère bien-aimé est .mort avant-hier dans mes bras *, mort des suites de sa blessure et aussi peut-être de la douleur que lui ont causée nos derniers désastres, trop pénétré du souvenir ineffaçable des souffrances dont il a été le témoin.

« Il s’est éteint conservant sa connaissance jusqu’au dernier moment. Je remplis fidèlement un de ses désirs en vous adressant ces papiers. C’est le seul souvenir qu’il puisse vous laisser, me disait-il encore la veille de sa mort,

des heures que vous avez bien voulu consacrer à un pauvre malade.

« Mon frère me parlait souvent de vous; vous avez pu apprécier ses belles qualités, son noble caractère, et vous accueillerez ce legs du mourant, je n’en saurais douter, comme une marque de l’estime profonde qu'il vous avait vouée.

« Quant à moi, je ne puis me détacher de ce pays où j’ai vécu près de mon frère et où nous avons été entourés de tant de sympathies.... »

Extraits des papiers du capitaine Jean.

attaque est un choc, la défense une résistance au choc. Qu’il s’agisse d’une pièce de canon envoyant un boulet sur une plaque de fer, sur un revêtement de maçonnerie ou sur un épaulement de terre ; qu’il s’agisse d’une colonne d’assaut gravissant une brèche, la question est la même ; dans l’un et l’autre cas il faut opposer à la force d’impulsion une résistance qui en neutralise l'effet.

Lorsque les armes de jet n’existaient pas ou n’avaient qu’une portée très-peu étendue, il ne fallait opposer au choc qu’une résistance normale, opposer un homme à un homme, ou si on voulait être assuré du succès, deux hommes à un homme. Mais lorsque les armes de jet acquirent une portée plus longue, la position de l’attaque et de la défense prit une certaine valeur. De là, pour les combattants en plaine, les premiers éléments de tactique et pour la fortification, des dispositifs de plus en plus compliqués.

Il est évident, par exemple, que lorsqu’il fallait en venir aux mains, combattre corps à corps pour vaincre un adversaire ; si celui-ci se trouvait placé derrière une enceinte circulaire, l’obstacle qui le protégeait lui donnait un avantage considérable, avantage qui ne pouvait être compensé que par un renouvellement de l’attaque.

Pour faire saisir d’un coup d’œil ce principe si simple, soit (fi g. 7 6) une enceinte circulaire contenant quarante défenseurs espacés l’un de l’autre d’un mètre, l’attaque corps à corps ne pourra agir qu’avec un nombre égal ou

très-peu s’en faut, au nombre des défenseurs qui, eux, sont abrités. Les assaillants auront beau se grouper en A, ils ne pourront toujours présenter qu’un front égal à celui de

^ w£ rijff

la défense, et si celle-ci est énergique, le triangle a, b , c viendra s’user en c.

Mais supposons que l’attaque possède des armes de jet (fig. 77), et qu’au lieu de se heurter contre l’enceinte cir-

HISTOIRE d’üNE FORTERESSE.

culaire. les assaillants établissent leurs engins de A en B à bonne portée. Ils couvriront de projectiles le segment du cercle d , c, e , et les défenseurs ne pourront opposer à ce tir convergent qu’un nombre inférieur d’engins.

Pour compenser en partie cette infériorité, la défense ajoute à l’enceinte des appendices (fig. 78, voir en A), qui permettent d’opposer un front de défense presque égal au

front d’attaque comme quantité d’armes de jet et trcs-supérieur par le relief et la protection. Mais naturellement alors l’attaque dispose ses engins ainsi qu’on le voit en B. De telle sorte que les projectiles envoyés de a b c d e convergent sur le saillant G. La défense ajoute les nouveaux appendices D D, et si ses engins sont bien protégés, elle peut faire converger les projectiles g , /z, i sur l’engin K et

Técraser, puis les projectiles /, g-, h sur l’engin m et le détruire, et ainsi de suite.

De plus, ces appendices ont encore cet avantage de donner des vues de flanc sur l’enceinte elle-même et de découvrir son pied.

Ce principe régit et régira toujours l'attaque et la défense ; seules, les distances en modifient les applications.

Plus la défense est excentrique, plus elle oblige l’attaque à s’éloigner, à occuper un périmètre plus étendu; mais aussi plus la défense s’étend et plus elle prête ses flancs à l’attaque, il faut donc que ces flancs puissent aussi se défendre et soient eux-mêmes défendus, car tout obstacle qui n’oppose à l’attaque que sa propre force, sans être protégé par l’action d’un obstacle voisin, est bientôt détruit.

Qu’il s’agisse de fortifications ou de plans de bataille, c’est toujours l’application de ce même principe. « Toute partie doit défendre la partie voisine et être défendue par elle. » Il est clair que la solution du problème devient de plus en plus difficile en raison de la plus grande portée des armes de jet et de l’étendue des fronts de fortifications ou de combat.

Vauban, en raison de la portée de l’artillerie de son temps, avait résolu le problème, ainsi que la plupart des ingénieurs, ses émules et ses successeurs.

Soit un hexagone (fig. 79), fortifié d’après la première manière de Vauban, il est évident que tous les points de la circonférence à une distance de 1 000 mètres et jusqu’à 1800 mètres même sont battus par les courtines, par les faces des bastions et des demi-lunes. Si la place s’élève en rase campagne, l’ennemi ne peut se placer sur un point quelconque de cette circonférence sans être touché.

Pour établir sa première parallèle et ses premières batteries, il lui fallait commencer ses travaux à la limite de la portée des pièces de rempart et, comme on l’a vu dans

la figure 70, il devait élever ces batteries assez près de la place pour que le tir eût une action efficace sur les défenses, c’est-à-dire à 7 ou 800 mètres. A cette distance, on battait les courtines, on enfilait les faces et les flancs, on

bouleversait les parapets. Les projectiles arrivant ou de plein fouèt ou sous un angle de 109 environ lorsque le boulet ricochait, l’assiégé parvenait à s’en garantir pendant fort longtemps et à maintenir intacte sa propre artillerie.

HISTOIRE D’üNE FORTERESSE.

Mais la portée des pièces de siège aujourd’hui s’étendant à 7 ou 8000 mètres, les conditions pour l’assiégé et l’assiégeant sont bien différentes. Alors (fig. 80) l’ennemi établit ses batteries sur deux ou trois points de la circonfé-

^ A J— uf ( 7e,t v

rence en profitant d’un pli de terrain, d’un mur, d’un bois pour masquer ses travaux, puis, lorsque tout est prêt, il démasque ces batteries et couvre un segment de la forteresse d’une quantité de projectiles explosibles qui, arrivant

suivant un angle de 2 5° à 3o#, éclatent, n’importe où, dans le tas , pour employer une expression vulgaire, ne tenant compte, à cette distance, ni des flancs, ni des faces que l’assiégeant ne distingue même pas. En admettant que l’assiégé, sous cette pluie de fer qui arrive de face et sur ses flancs, puisse maintenir son artillerie et riposter ; il tire sur des points excentriques qui peuvent varier, qu’il ne reconnaît qu’à la fumée des pièces, et sur un ennemi qui, profitant d’un espace indéfini pour disposer ses approvisionnements et couvrir ses hommes, conserve toute sa liberté. Mais pour maintenir son artillerie, préserver ses hommes, ses munitions, l’assiégé ne se meut que dans un espace relativement restreint ; il est bientôt encombré de débris de toutes sortes; tout mouvement lui est difficile, la place lui manque même pour réparer les dégâts. Il se fatigue sans grands résultats. Si l’attaque a maintenu son tir à longue portée pendant plusieurs jours, il a mis une telle confusion sur une bonne partie des défenses qu’il peut en deux ou trois nuits commencer sa première parallèle à iooo mètres environ, la bien armer, la protéger par des batteries en retraite et des tranchées-abri, de manière à décourager les sorties et cheminer pour couronner les chemins couverts. En quel état sont alors les ouvrages de l'assiégé ? Les flancs des bastions sont aussi bien endommagés que leurs faces, les demi-lunes sont intenables, les fossés en partie comblés ; de tous côtés le désordre et la confusion. Aucune brèche n’est pratiquable certainement ; mais tous les ouvrages sont compromis sur trois ou quatre fronts, et à iooo mètres; la brèche peut être faite et largement ouverte. La garnison peut jusqu’au dernier moment soutenir l’assaut, vendre chèrement les débris de ses ouvrages ; mais quand on en est là, le résultat final n’est pas douteux.

Il faut donc qu’en raison de la longueur de la trajec-

toire, la défense éloigne ses dispositifs défensifs du centre de la place.

Si chaque front de la défense de Vauban était environ de trois cent quatre-vingt mètres, il doit être de douze à treize mille mètres aujourd’hui (fig. 81). C’est-à-dire que

l’hexagone qui avait trois cent quatre-vingts mètres de côté d un saillant de bastion à l’autre devrait avoir treize mille mètres. Soit A, le corps de place, supposé en plaine ; des forts seront établis en B et en C, la zone d’action de chacun de ces ouvrages étant de huit mille mètres, ils se pro-

tégeront réciproquement et croiseront leurs feux sans que leurs projectiles puissent tomber dans la place le jour où l’un d’eux serait au pouvoir de l’ennemi.

La figure 82 présente l’ensemble de chacun de ces forts B et C sur la disposition intérieure desquels on reviendra. Mais en allongeant ainsi démesurément les capitales, les forts B (fig. 81) peuvent être battus sur toute l’étendue de l’arc de cercle a b (plus du tiers de la circonférence), ils

sont en flèche et l’un d’eux, étant pris, permettrait à l’ennemi de battre deux des forts G. Il est donc nécessaire sur un rayon étendu de multiplier les défenses et de faire qu’elles se protègent d’une manière plus efficace. C’est ce qu’indique la figure 83.

Ici c’est un dodécagone. Chaque fort de la zone extrême est distant l’un de l’autre de sept mille mètres, les ouvrages A se flanquent réciproquement-, une seconde zone de

HISTOIRE d’une FORTERESSE.

forts B bat au besoin ceux-ci .et la zone d’action de ces seconds ouvrages s’étend au delà de la ligne des forts extrêmes. Des chemins de fer doivent nécessairement relier les

forts de chaque zone et les mettre en communication avec le corps de place.

Cette extension des champs de défense peut être, en rai-

HISTOIRE n’üNE FORTERESSE.

son de la nature du terrain, divisée en deux zones avec un noyau central.

La zone intérieure se composerait d’ouvrages permanents, formant une enceinte de préservation, ligne de forts à intervalles suffisamment garnis en cas de guerre par des ouvrages de campagne.

La zone extérieure consisterait en l’occupation de points stratégiques bien choisis et étudiés à l’avance, formant des petits camps protégés par des ouvrages passagers et permettant à une armée nombreuse de se couvrir, sans que l’ennemi puisse épier ses manœuvres.

La dépense occasionnée par un pareil système défensif est énorme sans aucun doute. Mais il semble qu’à cet égard on ne veuille pas se faire une idée exacte de la situation nouvelle créée par l’artillerie à longue portée.

La dépense occasionnée par tous les systèmes défensifs qui se sont succédés depuis l’antiquité a toujours été en croissant. L’enceinte bâtie par Philippe-Auguste autour de Paris ne coûterait pas, le mètre courant, ce que coûterait l’enceinte de Charles V -, celle-ci ne coûterait pas ce que coûteraient les fronts bastionnés de Louis XIII, cette enceinte enfin, serait loin d’exiger la dépense (toujours au mètre courant et en tenant compte des forts détachés) occasionnée par la fortification de Paris, élevée sous Louis-Philippe. De même l’établissement des quatre ou cinq trébuchets et les beffrois qu exigeaient l’attaque d’une place jusqu’au moment de l’emploi de l’artillerie à feu, n’atteindrait pas la somme qu’exigerait la fabrication de l’artillerie employée au siège de Turin en i 535. Celle-ci serait bien loin de coûter ce qu’a coûté l’artillerie frança.se et anglaise au siège de Sébastopol. Si à l’époque des canons à âme lisse on pouvait battre une place avec une soixantaine de pièces, il en faut cinq fois plus aujourd’hui puisqu’il faut opérer sur un périmètre beaucoup plus étendu.

La guerre est donc un jeu qui tend à devenir de plus en plus cher et surtout la guerre de sièges. Est-ce à dire que les nations se dégoûteront de la faire à cause des effroyables dépenses qu’elle entraîne? Ce n’est pas à croire.

Aujourd’hui, comme jadis, ce qui coûte le plus, c’est d’être battu. Avec un milliard bien employé en France, avant la guerre de 1870, et un ou deux milliards pour la faire, nous n’eussions probablement pas payé les dix milliards que nous coûte cette guerre et nous n’eussions pas perdu deux provinces qui valent certes plus encore que cette somme.

Les économies militaires, en des temps de modifications profondes comme le nôtre, sont donc ruineuses.

Toute la question doit se résumer en ceci : Ne faire aucune dépense superflue -, mais faire toutes celles qui sont nécessaires. Puis, est-il bien certain qu’un bon sj^stème défensif du territoire soit aussi dispendieux que plusieurs le prétendent ?

S’agit-il de quelque chose comme d’une muraille de la Chine sur nos frontières de l’Est ? Croit-on que si quelques bonnes positions rendues imprenables sans trop de travaux permettaient de tenir une armée d’observation de deux cent mille hommes à l’abri de toute surprise, dans les hautes vallées bornées par les chaînes qui, du Jura, se dirigent sur Belfort, Remiremont, Epinal, Langres, Dijon, et côtoj^ent la rive droite de la Saône jusqu’à Lyon, les Allemands s'empresseraient de faire une seconde trouée sur Paris. Pour peu que sur ce chemin ils subissent le moindre échec, qu’ils fussent arrêtés même, que deviendraient-ils ?

Ce qu’il importe, c’est donc de bien choisir les positions à mettre à l’abri de toute insulte sur les flancs d’une invasion et de ne pas gaspiller des sommes fabuleuses à prétendre tout défendre. Supposons que Metz eût été rendue imprenable ou du moins défendue de telle sorte qu’elle put

tenir six mois. — Et certes la chose était possible — D’abord nous n’aurions pas perdu cette ville; puis, la guerre, malgré notre infériorité en soldats et en artillerie, eût pu prendre un tout autre tour. Elle exigeait de la part de l’ennemi plus de sacrifices, plus de prudence, plus de monde encore pour nous contraindre à une paix acceptée devant la bouche d’un canon....

On fait ajourd’hui la guerre avec des armées d’un million d’hommes, cela est merveilleux lorsque l’invasion ne trouve devant elle et sur ses flancs aucun obstacle trèssérieux, lorsque les combinaisons que nécessite un si grand déploiement de forces ne sont dérangées sur aucun point, et que les opérations stratégiques, sur le terrain, se suivent avec une parfaite précision comme on pourrait le faire sur une carte dans le cabinet. Mais ces énormes agglomérations d’hommes deviendraient du jour au lendemain un danger terrible, après un échec grave sur un des flancs. On ne peut faire avancer, vivre et combattre de telles masses, qu’à l’aide d’un mécanisme très-compliqué, par conséquent délicat et facile à déranger. Les Allemands prétendaient que nous avions une pointe sur l’Allemagne par la possession de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Aujourd’hui, ils ont presque une enclave engageante chez nous. L’avenir montrera si c’est là pour eux un grand avantage....

On a vu, en 1870-1871, ce qu’a pu faire la petite place de Belfort qui, seule peut-être, entre nos places fortes, possédait quelques pièces à longue portée et une garnison bien commandée et décidée à se défendre.

Elle a continuellement gardé l’offensive sur un périmètre de vingt à vingt-cinq kilomètres, grâce à quelques canons rayés qui garnissaient les remparts et protégeaient les sorties dans un rayon de quatre à cinq mille mètres. Pendant un mois, elle a empêché l’établissement des batteries de siège

et, malgré un bombardement de soixante-treize jours, dans les derniers temps, la ville n’a eu que quatre maisons brûlées. Cette défense est un enseignement et montre que l’ancien système défensif a fait son temps.

Pendant ce siège, les batteries des assiégés ont à peine souffert et ont eu recours au tir indirect, c’est-à-dire, ont tiré par-dessus les casernes de la gorge du château sans voir le but, mais en se réglant à l’aide d’un observateur. Ce tir indirect, qui ne tenait nul compte du tracé des crêtes de la défense et qui permettait ainsi d’accumuler sur un point quelconque un feu puissant, indépendamment des faces, produisait un grand effet sur les batteries de l’ennemi qui, de son côté, ne pouvait voir ces pièces et ne savait comment régler son tir.

La question reste donc indécise, et si la longue portée donne à l’attaque des feux plus enveloppants contre chaque ouvrage, chaque batterie de l’assiégeant peut être soumise au feu d’un plus grand nombre de pièces de la défense. A Paris, les forts, nullement tracés en vue du tir actuel à longue portée, ont permis à une garnison faible, peu aguerrie et dont le moral n’était pas solide, d’opérer des sorties avec succès à une distance de quatre mille mètres 1 .

Avec de bonnes troupes, on pouvait alors en une nuit -élever des ouvrages qui eussent permis de reprendre l’offensive et de pousser plus loin, de couper la ligne de contrevallation et de mettre l’assiégeant dans un grand embarras. Il n’est donc pas prouvé que les longues portées donnent plus d’avantages à l’attaque qu’à la défense, et on peut admettre au contraire que la longue portée des canons rayés est favorable à la défense ? mais c’est à la condition de tracer les ouvrages en vue de l’action nouvelle de l’ar-

i. La bataille de Champigny avait porté nos lignes à quatre mille deux cents mètres du fort de la Faisanderie.

LA DÉFENSE

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