LA CITÉ FORTIFIÉE
Trois siècles de paix avaient fait disparaître les derniers vestiges des anciens remparts qui entouraient le camp permanent des Romains, occupé alors par la cité d’Abonia. Mais depuis plusieurs années les incursions des Germains avaient mis en émoi quelques contrées voisines. On les avait vus chez les Rêmes à plusieurs reprises, et bien qu’ils se présentassent habituellement comme défenseurs de l’empire ou qu’ils fussent appelés même, pendant les discordes civiles qui alors déchiraient la Gaule, par l’un ou l’autre parti, ils agissaient en ennemis, non en alliés. Trouvant le pays bon, ils s’étendaient peu à peu dans les provinces orientales, volant, pillant, brûlant chez les amis qui les appelaient, comme chez les ennemis qu’ils allaient combattre. Les campagnes, à leur approche, étaient abandonnées, et les villes ouvertes se fortifiaient à la hâte.
Reims, Langres, Autun avaient réparé leurs murailles, Sens s’était fait une enceinte avec les matériaux de ses principaux monuments.
Le val d’Abonia, qui alors contenait environ vingt
mille habitants, suivit cet exemple, et jetant bas ses édifices et les temples abandonnés de la cité, la population urbaine établit des remparts autour du plateau et une enceinte autour de la ville basse.
Toutefois les ouvrages, entrepris à la hâte, n’avaient pas grande valeur, et heureusement les Germains ne songèrent pas à les attaquer; mais en l’an 35g, Julien revêtu de la pourpre se rendit dans la Gaule pour en chasser les barbares. Le siège d’Autun levé, il passa par Abonia, trouva l’assiette excellente et fit étudier un projet de forteresse qui, après la bataille de Strasbourg et la défaite de Chnodomar, fut mis à exécution. Abonia fortifiée faisait partie ainsi de la seconde ligne de places fortes que Julien établissait de Reims à Lyon, en prévision de nouvelles invasions des Germains.
La Gaule, bien que ses enfants fournissent les meilleurs soldats aux Romains depuis trois siècles, s’était déshabituée de la guerre chez elle. Les légions romaines n’étaient plus ces excellentes troupes que commandaient les Vespasien, les Titus, les Trajan. Composées en grande partie de barbares, elles manquaient de cohésion, n’étaient pas soutenues par le patriotisme et déposaient leurs chefs sous le moindre prétexte.
Ceux-ci d’ailleurs, trop souvent choisis par une cour livrée aux intrigues de palais, étaient la plupart incapables, ou plus soucieux de s’enrichir que de vaincre. Il fallait, à ces troupes composées d’éléments hétérogènes, n’ayant pas foi en la valeur des chefs qu’on leur envoyait, à ces populations habituées à la paix et aux biens qu’elle procure, des remparts derrière lesquels on pût organiser la défense du territoire ; car, en rase campagne, la terreur inspirée par les Germains était telle, qu’on ne pouvait compter sur une résistance prolongée. Julien cependant avait montré que, bien commandées, les troupes à la solde de l’empire étaient
encore en état de battre ces barbares ; mais Julien était un philosophe, il connaissait son temps et se faisait peu d’illusions sur l’état de décomposition du Gouvernement impérial, ou du moins croyait-il le mal si profond, qu’il tenta d’en arrêter l’étendue par le retour au paganisme, espérant peut-être ainsi rendre la jeunesse à ce corps usé.
Il y avait alors auprès de Julien des ingénieurs byzantins qui étaient fort habiles dans l’art de fortifier les places. Ces connaissances sont d’autant plus développées souvent chez les nations, que l'organisation militaire en campagne faiblit. Le vainqueur des Germains avait fait réparer et compléter les fortifications d’Autun.
Celles d’Abonia, moins étendues, furent conduites avec ensemble, d’après un plan conçu d’un seul jet puisqu’il n’y avait plus traces des fortifications anciennes; l’ingénieur Philostrate, envoyé par Julien, eut donc carte blanche.
Il commença par faire déblayer, le long de l’arête du plateau, les rampes de l’ancien oppidum; ainsi disparurent quelques-unes des villes qui n’avaient pas été détruites au moment où l’on attendait l’arrivée des Germains ;yoy. fig. 16). Après avoir étudié avec soin la configuration du sol, il reconnut que le front de la cité, vers le Nord, était faible, d’autant que ce front était là plus facilement attaquable à cause du plateau voisin dont le niveau était peu inférieur à celui de l’assiette. Il résolut donc de se mettre en retraite pour trouver un front plus étendu. Ce front eut trois cent cinquante pas de longueur1. En dehors de ce front, il fit creuser un fossé de vingt pieds de largeur au fond 2, de manière à couper entièrement la langue de terre qui réunissait le promontoire au plateau du Nord. Ce fossé