‹ Histoire d'une grande dame au XVIIIe siècleChapitre 11 sur 69 · Ces dernières étaient très nombreuses · texte numérisé non relu

Ces dernières étaient très nombreuses

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€ Madame de Montluc, dite la mère Quatre- TempS) bonne, douce, soigneuse, trop minutieuse et tatillon;

» Madame de Monlbourcher,dile Sain te-Macaire, bonne, bête, fort laide, croyant aux revenants;

» Madame de Fresnes, dileSainte-Bathilde,laide, bonne, racontant beaucoup d'histoires, »

Quinze sœurs converses étaient attachées au service de la classe Bleue.

Quoique Hélène fit partie de la classe des petites, elle fut placée provisoirement dans un dortoir de grandes, ce qui leur déplut fort, comme on va le voir.

€ Je commençais dans ce temps-là à être malade à cause de Teau de Paris. M. Portai^ m'avait ordonné des poudres, et, quand j'étais dans mon lit, madame de Sainte-Bathilde, la troisième mai-

1. Le baron Antoine rortal, médecin consultant de Louis XV, et de tous les souverains qui lui ont succédé jusqu*à Charles X, professeur d*anatomie au Muséum, président de rAcadémie de médecine, ami de BufTon et de Franklin. Sa longue carrière fut remplie par de remarquables travaux. 11 fit un rapport en 1774, par ordre de TAcadémie des sciences, sur Teffet des vapeurs méphitiques, entre autres celle du charbon, sur le corps de rbomme. Cet opuscule fut réimprimé un grand nombre de fois et publié dans quaire langues aux frais de TAcadémie, et quoique infiniment moins important que ses autres ouvrages, il est le plus connu du public. Portai mourut en 1832, âgé do quatre-Tlogt-sept ans.

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tresse de la classe Bleue, venait, avec une sœur converse, me les faire prendre. Une fois, elle oublia de me les donner; ce jour-là, les grandes demoiselles devaient manger un pâté, et, quand la porte de la chambre fut fermée, elles se relevèrent et se mirent à manger à la lueur d'un réverbère. Moi, voyant que Ton mangeait, je dis que j'en voulais et que je le dirais si l'on ne me donnait pas du pâté. Alors mademoiselle d'Équilly se détacha et vint m'apporter un gros morceau de pâté et de croûte que je dévorai. Cependant madame de Sainte-Bathilde se souvint qu'elle ne m'avait pas donné ma poudre, elle se releva donc et vint me l'apporter. Dès que ces demoiselles entendirent la clef dans la serrure, elles coururent toutes à leur lit, et il y en eut une qui mit. dans le sien tout les débris du pâté. Alors la maîtresse et la sœur Éloi vinrent à mon lit pour mQ faire prendre ma poudre. Comme je n'osais rien dire de peur de trahir ces demoiselles, je fus obligée d'avaler la poudre, venant de manger un gros morceau de croûte de pâté.

> Dès que madame de Sainte-Bathilde fut partie, ces demoiselles se relevèrent, en grognant contre moi ; elles disaient que c'était bien insupportable d'avoir une sotte'marmaille comme moi dans leur

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chambre; puis elle se mirent à boire du cidre. Je criai encore pour qu'on m'en donnât, elles ne le voulaient pas parce que je venais de prendre une poudre, et même mademoiselle de la Roche-Aymon vint me donner des tapes; mais je me mis si fort à pleurer, qu'à la fin elles furent obligées de me donner un verre de cidre que j'avalai tout d'un trait. Le lendemain matin, j'eus une fièvre de cheval et l'on me porta à l'infirmerie ; j'eus le délire dans la nuit, enfin j'eus une fièvre putride, je fus à la mort, et je restai deux mois à l'infirmerie. >

A la suite de cette belle équipée, la santé de la petite princesse fut jugée trop délicate pour soutenir l'éducation générale, et son oncle ayant écrit qu'il autorisait d'avance toutes les dépenses nécessaires, il fut convenu qu'elle aurait un appartement particulier, une bonne, une femme de chambre et une mie.

€ Ma bonne s'appelait mademoiselle Bathilde Toutevoixet m'aima bientôt à la folie ; onme donna un très bel appartement et on m'assigna quatre louis par mois pour mes menus plaisirs, et l'on ne me refusait rien pour mon entretien et mes maîtres. Mon banquier, M. Tourton, reçut l'ordre de mon oncle de ]me fournir jusqu'à trente

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mille livres par an % si c'était nécessaire. ) Ma bonne fut, en ce temps-là, bien en colère contre moi. Nous avions un chat qui aimait extrêmement ma bonne, et même moi, car, quelle que cliose que je lui aie faite, il ne m'a jamais grifTée, quoi que je Taie souvent assez mis en colère pour qu'il jurât comme un possédé. Ce chat s'appelait la Grise. Une fois, mademoiselle de Choiseul et moi mangions des noix au bout du petit corridor qui aboutit aux commodités du vieux bâtiment; nous nous étions assises sur des marches qui sont là; par malheur, la Grise vint à passer : je l'appelle, elle vient à nous, et, tout en la caressant, l'idée nous prend de lui attacher des coquilles de noix aux pattes. Mademoiselle de Choiseul avait de la faveur dans son carton de filet, nous exécutons ce projet, et la Grise était si drôle I car elle ne pouvait pas se tenir debout. Nous fîmes de si grands éclats de rire, que ma bonne et madame de Sainte-Monique nous entendirent de ma chambre ; elles descendirent et

1. n nefaiU pas oublier qu*on élevait à TAbbaye-aux-Bois de futures grandes dames; toute leur éducation était donc dirigée vers ce but-là, et ne devait ressembler en rien à celle d*une petite bourgeoise. Les castes étaient trop marquées, dans ce temps, pour qu'elles fussent confondues, même cbez les enfants.

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trouvèrent la Grise dans cet état. Ma bonne était prête à pleurer^ elle me gronda beaucoup et me renvoya à la classe. Mais ce n'est pas tout. La Grise couchait toujours sur le pied de mon lit, parce que ma bonne disait que cela me tenait chaud; ce soir-là, quand ma bonne fut couchée, comme j'étais fâchée contre la Grise qui était cause que j'avais été grondée, je me mis à lui donner des coups de pied, tant, qu'elle descendit de mon lit. Alors elle fut se coucher dans la cheminée. Au bout d'un moment, je mis la tête hors de mes rideaux pour voir ce qu'elle faisait, comme je vis ses deux yeux briller dans la cheminée cela me fit peur, et je pensai que, si je me réveillais dans la nuit et que je visse ses yeux, je ne saurais ce que c'est. Je me levai donc, je fus la prendre et, ne sachant où la fourrer, j'ouvris tout doucement l'armoire et je la mis dedans.

È Alors la pauvre Grise se mit à miauler et à gémir si fort, que ma bonne se leva ne sachant ce que c'était ; elle regarda partout et enfin trouva la Grise dans l'armoire. Je fus si bête, que je soutins que ce n'était pas moi qui l'avais mise là , et qu'apparemment elle y avait été toute seule .

» Ma bonne dit que, puisque c'était comme ça

que je haïssais la Grise, elle allait la donner dès le lendemain ; alors je me mis si fort à pleurer et à crier que mademoiselle de Choiseul, mesdemoiselles de ConflanSy ma femme de chambre et les leurs accoururent dans ma chambre, ne sachant ce qui arrivait; je leur dis que j'étais la plusmalheureuse du monde^ que ma bonne voulait donner la Grise et que je ne pouvais pas vivre sans elle, que je voulais la Grise et qu'on me la donne et que j'allais lui demander pardon.

> Je n'eus plus de repos qu'on n'eût mis la Grise sur mon lit, je la pris dans mes bras, je l'embrassai, je lui baisai les pattes, je lui promis que je ne le ferais plus. Alors ma bonne dit qu'elle consentait à garder la Grise, mais que je n'aurais le lendemain que du pain sec à déjeuner.

]» Je me trouvai trop heureuse d'en être quitte à si bon marché, chacun s'en retourna chez soi et je dormis tranquillement le reste de la nuit. »

Quelque temps après, on fit faire à Hélène une première confession. Malgré ses huit ans, elle suivit l'instruction pendant plusieurs jours et dom Phémines, le directeur des pensionnaires, lui fit faire une retraite et lui donna pour point de méditation l'obéissance, sujet fort bon à méditer

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pour une espiègle déterminée.' Après sa retraite, elle se confessa et malheureusement elle ne nous raconte point ses aveux; elle rentra assez fatiguée maia fort satisfaite de sa Journée et se croyant tout à fait grande personne; la suite de son récit est d'une naïveté charmante.

c Le soir, sœur Bichon était venue voir ma bonne et, pendant que mademoiselle Gioul, ma femme de chambre, me déshabillait, sœur Bichon me dit qu'elle se recommandait à mes prières (car bien que je les fisse en commun à la classe, cependant, avant de me mettre au lit, on me les faisait encore dire). Je dis à sœur Bichon : € Que > voulez-vous que je demande au bon Dieu pour ) vous? » Elle me dit : « Priez le bonDieu qu'il rende 9 mon âme aussi pure que la vôtre est dans ce ) moment. > Je dis donc tout haut à la fin de ma prière :'« Mon Dieu, accordez à sœur Bichon que ) son âme soit aussi blanche que la mienne devrait » être à mon âge si j'avais proûté des bonnes leçons » qu'on' m'a données. » Ma bonne fut enchantée comme j'avais arrangé cette prière et m'embrassa ainsi que sœur Bichon, mademoiselle Gioul et mie Claudine. Quand je fus dans mon lit, je demandai si c'était unpéché de prier pour la Grise. Ma bonne et sœur Bichon dirent que oui et

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qu'il ne fallait pas parler de la Gri^e au bon Dieu.

]» Ensuite comme je n'avais pas sommeil^ sœur Bichon vint auprès de mon lit et elle disait que, si je mourais cette nuit, j'irais tout de suite en paradis; alors je lui demandai ce que Ton voyait en paradis. Elle me dit : c Figurez-vous, ma petite ]D poule, que le paradis est une grande chambre ) toute en diamants, rubis, émeraudes et autres ) pierres précieuses. Le bon Dieu est assis sur un » trône. Jésus-Christ est à sa droite et labienheu- » reuse Vierge à sa gauche, le Saint-Esprit est » perché sur son épaule et tous les saints passent > et repassent, i» Pendant qu'elle me racontait cela, je m'endormis. »

11 y a toujours un naturel et une vérité dans les récits de la petite princesse qui leur donnent beaucoup de charme; elle s'accuse ou se loue avec une grande bonne foi et son caractère se dessine au bout de quelques pages. L'éducation en commun et la sage direction de madame de Rochechouart eurent une influence excellente sur cette enfant gâtée et habituée à tout voir céder devant elle; mais elle eut à souffrir au début et elle raconte ses premières épreuves de la façon la plus comique.

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(L J'avais alors, dit-elle, une aversion pour bien écrire qui était terrible. M. Charme était bien mécontent de moi et m'avait remis à ne faire que des 0, ce qui m'ennuyait beaucoup et aussi toute la classe se moquait de moi, ou disait que je ne saurais jamais signer mon nom. Ce n*est pas que je haïsse l'écriture, au contraire, j'écrivais toute la journée mes mémoiresy comme c'était la mode parmi les grandes demoiselles dans ce temps et nous en avions voulu faire de même. Je barbouillais donc du papier toute la journée, mais c'était un griffonnage où il n'y avait que moi qui pût comprendre quelque chose, et, bien loin de me profiler, cela me gâtait la main. Mademoiselle de Choiseul écrivait souvent pour moi ; mais, comme on s'aperçut que ce n'était pas mon écriture, M. Charme se plaignit à la mère Quatre-Temps. Elle me demanda : c Mademoiselle, est-ce vous qui avez écrit cela? > Je dis : c Oui, Madame, en vérité, c'est moi. » Elle dit : € Si c'est vous, faites devant moi sur-le-champ une page pareille. > Alors je fus bien embarrassée, j'aurais voulu me fourrer dans un trou de souris; ce que je savais le moins faire, c'était des M et des N, et mon exemple était € Massinissa, roi de Numidie » . Or, comme chacun sait, dans ce nom-là, il y a beaucoup de jam-

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bages: voilà donc qu'ils allaient tous de travers, Tun d'un côté, Tautre de Tautre, enûn Ton vit bien que je n'étais pas capable d'un pareil ouvrage ; alors la mère Quatre-Temps m'altacha des cornes d'âne, et, parce que j'avais menti, la langue rouge avec mon papier derrière le dos ; je me mis à dire que j'avais mal écrit parce qu'on m'avait remué la table, mais on dit que je calomniais et l'on m'ajouta encore la langue noire ; le pis qu'il y avait, c'est que madame de Rochechouart, à qui je plaisais assez et qui commençait à avoir des bontés pour moi, m'avait dit, en venant aux classes le matin, d'aller à six heures du soir chez elle dans sa cellule.

> Or donc l'heure approchait, comment paraître dans l'état où j'étais? J'aurais mieux aimé mourir. Étais-je présentable avec des cornes, deux langues et un chiffon de barbouillage derrière le dos. Aussi, quand la mère Qualre-Temps me dit d'aller chez madame la maîtresse générale, je ne voulus jamais remuer de ma place, je pleurais à me faire sortir les yeux hors de la tête. Mademoiselle de Choiseul pleurait aussi, toute ma classe me plaignait, et la classe blanche se moquait de moi ; quand la mère Qualre-Tenips vit que je ne voulais pas obéir, elle m'ajoula encore par-dessus

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le marché le cordon d'ignominie, elle fit chercher deux sœurs converses, sœur Éloi et sœur Bichon, qui me prirent par le bras, me tirèrent hors de ma stalle et me conduisirent jusqu'à la porte de la cellule de madame de Rochechouart. Quand j'y arrivai, j'étais si désolée que^j'aurais donné ma vie pour une épingle ; dès que j'y entrai, madame de Rochechouart fit un cri et me dit : < Ehl mon Dieu, qu'est-ce qui vous arrive, vous

> avez l'air d'un carême-prenant^ ! et qu'avez- » vous donc fait pour mériter qu'on vous ôtât la » figure humaine? » Alors je me jetai à ses pieds et je lui contai mes fautes; je voyais qu'elle avait toutes les peines du monde à s'empêcher de rire ; cependant elle me dit avec un air sévère : c Vos 9 fautes sont très grandes, et votre punition ne » l'est point assez. > Alors elle fit entrer les deux sœurs qui étaient à la porte et elle dit : c J'or-

> donne que mademoiselle soit ramenée à la » classe et qu'elle soit huit jours sans dessert ; » que l'on dise à madame la première maltresse » de la classe bleue de venir me parler. » Madame de Rochechouart demanda encore si je n'avais rencontré personne en venant chez elle, je lui

1. Personne masquée pendant les jours gras et, flgurément, personne ridiculement vêtue.

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dis que j'avais renconiré M. Bordeu, le médecin, et madame la duchesse de Chatillon qui venait voir une de ses filles qui était malade. On me ramena à la classe, mais j*ai entendu dire, quelque temps après, à des demoiselles rouges, que madame de Rochechouart avait dit que c'était une bêtise de me fagoter comme cela et qu'elle avait lavé la tête à la mère Quatre-Temps en la priant de punir ses pensionnaires sans les défigurer; qu'elle était entrée il y avait quelques jours à la classe et qu'elle avait cru voir des idoles égyptiennes, en voyant cinq ou six de nous avec des cornes et des triples langues; que, comme la maison était toujours remplie de personnes étrangères, cela pouvait jeter du ridicule sur l'éducation des pensionnaires. Aussi, depuis ce temps, ces pénitences furent supprimées; on nous faisait mettre à genoux au milieu du chœur, on nous privait du dessert, ou on faisait manger du pain sec à déjeuner et à goûter, ou on faisait copier le Privilège du roi pendant la récréation, ce qui était bien ennuyeux. >

Hélène n'était pas au bout de ses tribulations, et son caractère emporté devait lui en attirer encore un certain nombre.

« J'éprouvai dans ce Icmps-là de la part de toute

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la classe une punition de corps dont je me promis bien de me souvenir longtemps. J'avais pris l'habitude de redire à madame de Sainte-Euphrasie tout ce qui se passait dans la classe, et, comme je voyais que cela avait du succès auprès d'elle, j'écoutais tout ce que disaient les pensionnaires pour aller le lui rendre ; si bien que toutes les classes m'avaient généralement prise en guignon.

> J'avais pour lors neuf ans, j'eus une dispute avec mademoiselle de Nagu ; elle avait pris des petites vies des saints avec des images, qui étaient dans mon tiroir, et elle les lisait. Comme je ne permettais qu'à mes amies intimes de fouiller dans mon tiroir, je fus à elle et je lui dis de me rendre mon livre. Elle me dit : ^ Moi, ce livre m'amuse, vous n'avez pas envie de le lire à présent, je vous le rendrai quand je l'aurai uni. > Je ne fus point satisfaite de cela, je voulus lui arracher le livre, mais, comme elle était plus forte que moi, elle me donna un bon soufflet; alors, au lieu de le lui rendre, je me mis à pleurer et fus me plaindre à madame de Saint-Pierre, première maîtresse de la classe blanche, car Nagu était de celte classe. La maîtresse, voyant que j'étais tout en larmes et que ma joue était rouge, appelle mademoiselle

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deNagUy lui ordonne de me rendre mon livre, de me faire des excuses et la condamne à n'avoir pas de dessert à souper.

» Tout le monde plaignit Nagu, d'autant plus que je n'étais point aimée, tout le monde m'appelait une rapportoUj et Ton chaulait à mes oreilles : c Rapporti, rapporta, va-t'en dire à I notre chat qu'il te garde une place pour le jour > de ton trépas. >

» Mais ce n'était pas tout: mademoiselle deChoiseul et mesdemoiselles de Conflans, mes trois amies, étaient absentes; on inoculait la première, et les autres étaient à la campagne, je n'avais donc aucun soutien. En sortant du réfectoire, c'est la coutume de courir au plus fort pour arriver à la classe, les maîtresses restent pour lors en arrière ; j'eus la bêtise au lieu de rester près d'elles (car alors on n'aurait pu me rien faire) de courir une des premières; je me trouvai malheureusement près de Nagu, qui me dit: «Ah! je te tiens ! » et, en même temps, me donne un croc-en-jambes et me fait tomber sur le nez. Âlbrs toutes ces demoiselles se mirent à sauter par-dessus mon corps, ce qui fait que j'attrappai tant de coups de pied que j'en étais moulue. Les maîtresses vinrent à moi; on me ramassa. Et ces demoiselles disaient :

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c Mademoiselle, je vous demande bien des par- » dons, je ne vous ai pas vue ! > D'autres disaient aux maîtresses qui les grondaient : c Moi! je ne » Tai pas fait exprès, elle était parterre, je ne

> l'ai pas vue. » On m'envoya coucher et, le lendemain, madame de Rochechouart vint me voir. Je lui racontai mon histoire ; elle me dit : ^ Si » vos compagnes vous aimaient, pareille chose ne

> vous serait pas arrivée; il faut que vous ayez 9 de grands défauts dans le caractère, pour que

> toutes les classes soient contre vous. > Depuis ce jour-là, je n'ai jamais redit la moindre chose à mes maîtresses, et je devins si bonne, que tout le monde m'aimait, et Nagu même, avec qui je fus depuis si bonne amie, que nous aurions été au feu Tune pour l'autre.

> Mais c'est le moment de parler des jeux les plus àla mode àl'Abbaye-aux-Bois. C'était la chasse; mais il fallait un jour entier pour mettre ce jeu à Qn et on ne pouvait y jouer que dans le jardin. C'était ordinairement la classe rouge qui mettait ce jeu en train. Elles élisaient des piqueurs, des valets de chien, ensuite on choisissait celles qui devaient être les cerfs et on marquait un cerf de meute; la petite classe était les chiens et elles allaient demander avec beaucoup de politesse à

la classe bleue de vouloir bien être chiens. Quand on était mécontent de la classe rouge, on refusait, et même il est arrivé qu*au milieu du jeu, les bleues quittaient et se retiraient, ainsi on ne pouvait pas forcer le cerf.

> J'eus alors une aventure dont je me vengeai bien. Il y avait dans les grandes demoiselles de la classe rouge une demoiselle de Sivrac qui était d'une figure fort noble, mais sujette à des spasmes et un peu folle.

> Nous avions fait la récréation au jardin, et, en revenant à la classe, elle me dit : c J'ai oublié '» mes gants au bout du jardin, je te prie, viens » les chercher. » Moi, bonnement, j'y vais avec elle ; quand nous sommes derrière les bosquets de lilas, elle se jette sur moi, me renverse, prend une branche de lilas et me fouette cruellement. Quand elle m'eut bien battue, elle s'enfuit encourant. Je me ramasse comme je peux et je reviens en pleurant à la classe.

» Je me dis : « Si je me plains aux maîtresses, » mademoiselle de Sivrac niera le fait, elle dira » qu'elle m'a donné seulement quelques tapes, et » je passerai encore pour une rapporteuse. » Que fis-je? J'assemblai les plus résolues de la classe bleue et je leur racontai mon histoire, leur disant

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que, si Ton ne me vengeait pas, bientôt la classe bleue serait assommée par les grandes demoiselles; enfin, j*émus les esprits comme je pus, de manière que nous déclarâmes que nous ne voulions avoir aucun commerce avec la classe rouge, si mademoiselle de Sivrac ne me faisait pas des excuses.

> Le premier jour de récréation qui arriva, la classe rouge voulut jouer à la chasse, elles envoyèrent prierla classe bleue de donner quelquesunes d'elles pour faire les chiens ; mais personne ne voulut y aller et, pour tous les autres jeux, ce fut la même chose. Alors elles demandèrent ce que cela signifiait que des marmottes comme nous fissent les bégueules.

> Hais dans le fondelles étaient désolées, car la classe rouge est la moins nombreuse, la classe blanche est tout occupée des exercices de la première communion, ainsi nous leur étions absolument nécessaires pour les jeux où il faut beaucoup de monde.

> Ce ne fut pas tout, nous forçâmes le tiroir et la stalle de mademoiselle de Sivrac; nous déchirâmes en petits morceaux tous les papiers qui y étaient, puis nous jetâmes dans le puits sa bourse, un portefeuille et une bonbonnière que

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nous y trouvâmes aussi. Alors des demoiselles rouges dirent à mesdemoiselles de Ghoiseul et de Montsauge, qui étaient les plus acharnées parce qu'elles étaient mes amies, que, si elles les trouvaient seules, elles leur donneraient sur les oreilles.

> Dès ce moment, il y eut un désordre affreux dans la classe ; tout ce que l'on trouvait appartenant à des demoiselles rouges était jeté dans le puits ou déchiré par là classe bleue, et, quand les rouges rencontraient des bleues dans des coins, elles les tapaient comme des plâtres. Enfin cela parvint à la connaissance des maltresses, car à tout moment on voyait les petites avec des pinçons ou des égratignures, et, quand on demandait : « Qui vous a arrangé comme cela? » elles disaient : c C'est les demoiselles rouges. > D'un autre côté, les grandes demoiselles perdaient leurs livres, trouvaient leurs cahiers déchirés, leurs bijoux cassés.

> Les parents des unes et des autres en parlèrent à madame de Rochechouart, disant, les uns, que leurs filles n'étaient que plaies et bosses, les autres, que leurs filles perdaient et déchiraient tout. Alors, madame de Rochechouart vint à la classe et demanda aux bleues et aux rouges

d'où venait celte haine. Mademoiselle de Choiseul s'avslnça et conla mon histoire avec mademoiselle de Sivrac.

> Madame de Rochechouart lui demanda pour* quoi elle m'avait fouetté, elle ne put jamais en dire la raison ; mais, sans que madame de Roche* chouart lui en dit rien, elle vint à moi, me demanda excuse et m'embrassa.

> Madame de Rochechouart dit que, si cela continuait, on séparerait totalement les deux classes et elle nous ordonna de nous embrasser mutuellement. Depuis ce jour-là, la paix fut rétablie, et l'on ne se fil plus tant de mal volontairement.

> Une fois, en courant dans le jardin, nous entendîmes une voix souterraine, nous regardâmes d'où cela pouvait venir, enfin nous découvrîmes que c'était par le trou d'un égout qui répondait dans la cuisine du comte de Beaumanoir, dont l'hôtel était contigu. Là-dessus, quelques-unes se mirent en haie pour cacher aux maîtresses ce que l'on faisait, et les autres se mirent à parler. Nous entendîmes la voix d'un petit garçon, nous lui demandâmes son nom, il nous dit qu'il s'appelait Jacquot et qu'il avait l'honneur de servir dans les cuisines de M. le comte de Beaumanoir. Nous lui dîmes que la récréation allait finir, mais

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que nous reviendrions le lendemain à la même heure.

> Le lendemain, il se mit à jouer de la flûte et nous chantions; ensuite, à mesure qu'une parlait, il demandait son nom, on le disait, et, au bout de trois ou quatre jours, il en connaissait plusieurs au son de la voix et il appelait : c Hé ! d'Âumont, » Damas, Mortemart. » Il demandait si on était brune ou si on était blonde, ensuite il demandait ce que nous faisions dans le jardin. Nous lui dîmes que c'était l'heure de notre goûter, et il nous dit que, sans une grille de fer qui était au milieu de Tégout, il nous donnerait de bonnes choses; alors, nous lui dîmes qu'il fallait qu'il tâchât de l'ôter ; il nous promit qu'il allait y travailler. Nous étions si occupées à la conversation que madame de Saiot-Pierre, une des maitresses, eut tout le temps de s'avancer, sans que nous nous en aperçussions; dès que nous la vîmes si près, nous nous sommes toutes enfuies et Jacquot criait : c Choiseul ! Damas ! écoutez donc, j> la grille sera ôtée demain. »

> Madame de Saint-Pierre fut de suite chez madame de Rochechouart lui conter cela. Madame de Rochechouart écrivit aussitôt à M. de Beaumanoir que l'on allait murer l'égout qui donnait

dans sa cuisine, parce que ses gens causaient avec les pensionnaires. Il répondit sur-le-champ qu'il était au désespoir de ce qui était arrivé et qu'il allait renvoyer tous les gens de sa cuisine. Madame de Rochechouart le pria de n'en rien faire; on fil chercher les maçons et Ton mura l'égout dès le jour même. Madame de Rochechouart ne crut pas qu'une pareille aventure valût la peine qu'elle descendit à la classe et que, bien au contraire, ce serait une platitude d'y mettre de l'importance; seulement, le soir, à l'appel, elle fit quelques plaisanteries sur la charmante conquête que nous avions faite et qu'il fallait que nous ayons le goût bien délicat et des sentiments bien élevés pour avoir mis autant de prix à la conversation d'un marmiton; que, quant à celles qui lui avaient dit leurs noms, elle se flattait que, quelque jour, il viendrait réclamer leurs anciennes bontés et que cela ne laisserait pas de charmer leurs familles. Ainsi elle nous humilia d'importance sans gronder le moins du monde. >

Madame de Rochechouart, femme d'un grand sens et d'un esprit élevé, n'avait pas tardé à s'attacher tendrement à la petite Polonaise . Cette enfant abandonnée pour ainsi dire, si loin de son

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paySy lui inspirait un véritable intérêt. Elle la faisait venir chaque jour dans sa cellule et la surveillait de près sans que l'enfant s'en doutât. Hélène, qui était un petit cheval échappé, éprouvait un respect et une sorte de crainte mêlée à la plus vive admiration pour la grande maîtresse générale. Elle en parle à chaque instant dans ses Mémoires.

Madame de Rochechouart, sœur du feu duc de Mortemar t, était âgée de vingt-sept ans, c grande , bien faite, un joli pied, la maio délicate et blanche, des dents superbes, de grands yeux noirs, un air fier et sérieux, un sourire enchanteur », voilà le portrait que la petite princesse nous en a laissé. Elle était sans contredit la personne la plus importante de TAbbaye, après madame Tabbesse, et dirigeait à son gré les études et l'éducation des pensionnaires. Elle remplissait ainsi les heures parfois bien longues d'une existence et d'une vocation qu'elle n'avait point choisie. Madame de Rochechouart avait deux sœurs belles et spirituelles comme tous les Morlemart. Toutes les trois montèrent au noviciat avant quinze ans ; car, selon la cruelle coutume du temps, la fortune devait revenir en entier à l'héritier du nom. Elles prononcèrent leurs vœux trois ans après.

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c Je craignais extrêmeineni madame de Rochechouart d<ins ce iemps-Ià, dit Hélène; quand elle venait, aux classes le matin et qu'elle faisait sa tournée, si par hasard elle me parlait, je me décontenançais et à peine avais-je la force de lui répondre. L'on peut dire que toute la classe tremblait devant elle, de manière que, quand elle entrait le matin et que tout le monde était pêlemêle venant de déjeuner, elle frappait des mains, chacune courait à sa stalle et l'on aurait entendu une mouche souffler.

» Quand nous lui faisions la révérence, en entrant au chœur, je cherchais à lire dans ses yeux, et quand je croyais les voir sévères, j'étais aux champs ! J'avais l'habitude de ne traverser jamais la maison qu'à bride abattue ; quand je rencontrais madame de Rochechouart, je m'arrêtais tout court ; alors, quand elle me regardait, comme son regard naturel est assez sévère, je me figurais que je lui avais déplu et je revenais tout éplorée à la classe disant: «Âh! madame de Roche- » chouart m'a fait les grands yeux ! » Les autres me disaient : c Tu es folle, veux-tu qu'elle di- » minue ses yeux quand elle doit te rencontrer? »

» On raconta cela à madame de Rochechouart. La fois d'après, quand elle me vit, elle m'appela et

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me demanda, en riant, si elle me regardait à ma fantaisie et si ses yeux me faisaient encore peur. Je lui répondis qu'ils étaient si beaux, qu'ils faisaient plus de plaisir que de peur, et elle m'embrassa. Elle possède l'amour et le respect des pensionnaires, elle est un peu sévère, mais juste; nous l'adorons toutes et la craignons; elle n'est pas caressante, mais aussi un mot de sa part fait un effet incroyable. On lui reproche d'être fière et caustique pour ses égales, mais elle est humaine et bonne pour ses inférieureSi très instruite, remplie de talents. >

L'histoire du curé de Saint-Eustache. — Hélène à la classe blanche. — La mort de mademoiselle de Montmorency.

Hélène avait pris en grippe la mère Qualre- Temps et ses pénitences, d'autant plus que, grâce à elle, on Tavait retardée deux fois pour monter à la classe blanche, ne la trouvant pas digne d'être préparée à sa première communion.

c Je n'avais de consolation, dit-elle, que quand la mère Sainte-Bathilde était d'heure, car elle savait tant de beaux contes et de belles histoires, que cela m'amusait extrêmement.

> Elle m'aimait beaucoup, car j'étais toujours la plus attentive à Técouter quand elle se metlait à raconter, je retenais chaque mot de ce qu'elle disait, et, quand elle était partie, je répétais toutes

ses histoires sans en omettre une seule syllabe* Toute la classe bleue se mettait à genoux autour de moi, pour mieux entendre, et l'on a vu même des demoiselles blanches qui écoutaient aussi.

» Quand j'avais fini les histoires de madame Sainte-Bathilde, je racontais celles de ma grand'mère qui ne finissaient jamais, car je composais à mesure tous les événements, qui étaient bien curieux.

» Pour madame Sainte-Bathilde, il n'y avait personne pour remplacer l'attention que je donnais aux innombrables histoires dont elle inondait la classe, quoique madame de Rochechouart l'ait priée plusieurs fois de cesser les contes bleus qu'elle faisait aux pensionnaires, qui les rendaient crédules et peureuses. C'était plus fort qu'elle, tous les jours elle recommençait; tantôt elle avait vu, tantôt c'était quelqu'un de ses amis; enfin elle nous raconta une histoire qui pensa la faire retirer de la classe. C'était peu de temps après la mort du curé de Saint-Eustache, que l'on avait trouvé mort le matin dans son église. Le vicaire de Saint-Eustache, nommé M. Giron, venait souvent voir madame Sainle-Bathilde. Les pensionnaires l'avaient vu traverser la cour plusieurs

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fois, et avaient remarqué qu'il avait le cou de travers. Une fois, à la classe, que l'on entourait madame Sainte-Bathilde, qui, ce jour-là, était plus en verve qu*à l'ordinaire, une pensionnaire lui dit que, d'une des fenêtres du dépôt, elle avait vu passer un abbé qui allait au tour et qui avait le cou tordu d'une singulière manière. Alors madame Sainte^-Bathilde dit que c'était elle qu'il venait voir, que c'était le vicaire de Saint-Eustache et qu'il avait eu le cou démis dans une aventure fort extraordinaire. Nous nous empressâmes à la prier de nous la raconter. Après nous avoir assuré que ce qu'elle allait dire était la vérité même, elle commença ainsi : t Feu M. le curé de Saint- » Eustache a fait, comme chacun sait, rebâtir » le portail de son église et il lui fallait 15,000 ) livres pour l'achever. Il ne savait où les jt prendre : un de ses amis lui conseilla de s'a- » dresser à un nommé M. Elteilla, qui avait la

> réputation de faire des choses fort extraordi-

> naires. Le curé fut donc le trouver, lui dit

> qu'il avait absolument besoin de 45,000 livres

> et qu'il le priait de les lui procurer. M. Elteilla, ^ après bien des sollicitations, lui dit de venir

> le trouver un peu avant minuit dans l'église * de Saint-Eusiache, accompagné d'un seul

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» homme, et qu'il verrait ce qu'il aurait à faire

> pour son service. Le curé fut exact au rendez- » vous et prit avec lui M. Giron, son vicaire, qui, » pour lors, avait le cou aussi droit que vous et * moi. Quand ils furent tous les trois dans Té-

> glise, M. Etteilla fit un cercle autour d'eux et » leur dit de prendre bien garde d'en sortir, i> quelque chose qu'ils vissent, mais qu'ils ne

> tarderaient pas à voir près d'eux une figure s effroyable qui leur demanderait ce qu'ils vou- ) laient, et qu'ils répondissent sans balancer la s somme qu'ils désiraient; que le fantôme leur È présenterait une bourse et qu'ils devaient se È hâter de la prendre. M. Etteilla commença » donc ses conjurations, renferma le curé et le » vicaire dans le cercle. Ils ne tardèrent pas à » voir sortir de terre une espèce de monstre avec » des cornes qui leur demanda d'une voix ton- » nante ce qu'ils lui voulaient. Le curé effrayé

» sortit du cercle, mais le monstre l'assomma.

» Il revint au cercle où était le vicaire et refit la » même question. Le vicaire demanda la somme » de 15000 livres. Le monstre la lui présenta; » mais, comme il la prenait, ayant un peu trop » avancé la tète, il reçut un coup dont il resta la » tète de travers. Les conjurations étant finies,

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> ils furent au curé pour le ramasser, mais ils » le trouvèrent mort. Ils prirent donc le parti de n laisser là le cadavre et sortirent de Féglise. » Les pensionnaires ayant raconté cette histoire à différentes personnes, elle revint à madame de Rochechouart qui fit venir madame Sainte- Bathilde et la traita du haut en bas, lui disant qu'au premier chapitre qui serait tenu, elle la ferait ôter de la classe.

Il ne faut pas se figurer que la croyance aux sorciers était seulement l'apanage d'une vieille religieuse crédule. A cette époque, au contraire, elle était fort répandue et les gens les plus intelligents ne dédaignaient pas de les consulter. Le duc d'Orléans et le prince de Ligne lui-même voulurent connaître le fameux Etteilla. Le prince dît dans ses Fragments de Mémoires inédits :

c Je suis bien fâché d'avoir fait si peu d'attention aux prédictions du grand Etteilla. Ce sorcier arrivait à Paris. Je menai chez lui M, le duc d'Orléans, rue Fromenteau, à un quatrième. Il ne pouvait nous connaître ni l'un ni l'autre. Je sais bien qu'il li|i parla trône, révolution, famille royale, Versailles, le diable, et je ne me souviens que confusément de tout cela. Il est vrai que cet Etteilla fit la peinture à madame de Mérode de ce

qu'elle verrait, quinze jours après, son mari (alors bien portant), étendu sur un lit de parade, avec l'arrangement de la chambre et des personnes qu'il ne connaissait pas, et qu'elle trouva comme il l'avait annoncé. Il lui prédit aussi quand elle se remarierait, i

Etteilla n'était que l'anagramme du nom véritable de ce prétendu sorcier, qui se nommait Âllielte et était marchand d'estampes et soi-disant professeur d'algèbre à Paris*, où il ne s'occupait en réalité que de cartomancie.

c II est d'usage que tous les ans, la veille de la Sainte-Catherine, on distribue des prix aux pensionnaires. C'est toujours quelque femme mariée de considération qui les donne. Les pensionnaires fournissent aux frais des prix, chacune donne un louis. Nous étions pour lors cent soixante-deux, ce qui faisait une assez grosse somme qui fut employée toute en livres. On fait trois prix pour chaque classe, les prix sont ainsi déterminés: Trois prix pour l'histoire et la géographie, trois pour la danse, trois pour la musique, trois pour

i . U publia, en 1770, un petit volume in-12 intitulé JfanièTô de se récréer avec un jeu de cartes; puis, en 1784, une njuYclle édition inUtulée Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommé tarots.

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le dessin. Cette année ce fut madame la duchesse de la Yallière qui les distribua. J'eus le premier prix de Thistoire et le second de la danse. Mademoiselle de Ghoiseul eut le premier prix de la danse et le second de l'histoire, mais la vérité est que nous étions d'égale force, tant pour l'histoire que pour la danse, et M. Huart*et M. Dauberval*, non plus que M. Philippe % n'ont jamais pu décider entre nous deux. Ainsi, quand nous fûmes recevoir leprixdes mains de madame la duchesse \ madame de Rochechouart nous dit que, comme il n'y avait qu'un premier prix, l'une aurait celui de l'histoire, et l'autre celui de la danse, mais que nous les méritions également toutes les deux.

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