Maître de ballet à l'Opéra
4. La duchesse de la Vallière était fille du maréchal de NoailleSy elle avait conservé, à cinquante ans, une beauté mei^ veilleuse. Madame d*Houdetot, en la voyant, improvisa ce quatrain :
La nature prudente et sage Force le temps à respecter Les charmes de ce beau visage Qu*elle ne saurait répéter.
La sœur de madame de la Vallière éUit la comtesse de Tou« louse.
66 L'ÂfiBAY£-Al]X-B01S.
La place faile aux arts d'agrément était, comme on le voit, fort large, puisqu'on mettait au même rang le prix de danse et celui d'histoire. Toute enfant qu'elle était, Hélène dansait réellement fort bien.
c Dans ce temps-là, dit-elle, je dansais la farlane et les montf érines à mervei lie. Mademoiselle *■ venait à nos bals, elle fut si contente de ma danse, qu'elle et madame la duchesse de fiourbon' demandaient toujours que je danse des pas de deux et elles me donnaient des bonbons. >
Madame de Rochechouart, qui connaissait les goûts de sa petite favorite, lui permit souvent de sortir pendant ce carnaval. < Il n'y avait pas de semaines, dit-elle, que je n'allasse à quatre ou cinq bals d'enfants, chez madame de la Yaupa-
1. MademoiseUe (Louise-Adélaïde de Bourbon Condé), née le 5 octobre 1757, fille de Louis-Joseph de Bourbon, prince de Gondé et de Charlotte-Godefriede-Ëlisabeth de Rohan-Soubise. Elle devint abbesse de Remiremont en 1786.
2. Louise-Marie-Thérèse-Bathilde d'Orléans, belle-sœur de Mademoiselle, fille du duc Louis-Philippe d'Orléans et de Louise- Henriette de Bourbon-Conti. Elle avait épousé, le 14 avril 1770, Louis-Henri- Joseph de Bourbon-Condé, né le 14 avril 1756, frère de Mademoiselle citée plus haut. La duchesse de Bourbon fut la mère de Tiafortuné duc d*£nghien, fusillé sous le premier Empire. Son mari, passionnément amoureux d'elle à l'âge de quinze ans, obtint de l'épouser ; mais on les sépara aussitôt après la cérémonie. Le jeune prince furieux enleva sa femme.
L'ABBÀYE-ÀUX-BOIS. 57
lières à Thôtel du Ghâtelet^. On devait en ce tempslà jouer Athalie à Thôtel de Mortemart' ; une fois, madame de Rochechouart me fit lire haut le rôle de JoaSy et elle fut si contente de la manière dont je le lus qu'elle en parla à sa nièce la jeune duchesse de Mortemarl, qui lui demanda en grâce que Ton me permît de jouer ce rôle-là chez elle, où on allait donner Athalie; elles n'avaient personne pour jouer Joas, car mademoiselle de Mor-
1. M. et madame de la Vaupaliëre étaient fort aimables, madame avait beaucoup de naturel et de grâce dans l'esprit, son caractère affable et égal la faisait chérir de tous ceux qui rapprochaient. M. de la Veaupaliëre, malheureusement, était joueur, et rien ne pouvait vaincre cette passion ; on inventa à cette époque, un étui d'une forme nouvelle et très commode pour classer les fiches et les jetons. Madame de la Vanpalière en fit faire un du travail le plus riche et le plus précieux, qu'elle envoya à son mari. Elle avait fait mettre d'un côté son portrait et de l'autre celui de ses enfants avec ces mots : Songe* à nousl
2. L'hôtel du Ch&tclet, qui venait d'être achevé, était situé rue de GreneUe, faubourg Saint-Germain, près de la barrière. L'extérieur était grandiose, et la distribution intérieure des appartements et leur richesse répondait à la beauté de la façade.
La marquise du Gbâtelet, depuis duchesse, était la belle-fille de la célèbre Emilie de Voltaire.
3. La duchesse de Nortemart habitait, avec ses fils, leur bel hôtel de la rue Saint-Guillaume ; sa fille était élevée à l'Abbayeaux-Bois.
Leur hôtel existe encore, il porte le n* il de la rue Saint- Guillaume.
58 L'ABBÀYE-âUX-BOIS.
temart n'avait pas de talent pour la tragé* die. »
La duchesse douairière de Mortemart et la duchesse d'Harcourt en parlèrent à l'abbesse, qui consentit à laisser la petite princesse sortir trois fois par semaine pendant un mois pour les répétitions. Mole fut appelé pour diriger la troupe. « J'étais bienconlente, dit Hélène, car je rapportais toujours des bonbons, et mademoiselle de Mortemart sortait avec moi. Je sortis trois jours dans le temps de la représentation et Ton trouva que je jouais mieux que l'enfant de la Comédie- Française. M. Mole me recommanda bien de ne pas déclamer du tout, mais de dire naturellement comme dans une conversation, sans faire aucun geste, et cela me réussit fort bien, y
Il existait à l'Âbbaye-aux-Bois un usage assez bizarre; on permettait aux élèves, pour mieux fêter Sainte-Catherine, de prendre pour ce jour-là les costumes et les emplois ou dignités de toutes les dames du couvent, depuis l'abbesse jusqu'à la plus simple religieuse. Les nominations avaient lieu à la pluralité des voix, et le corps électoral, composé de toutes les pensionnaires, se réunissait gravement la veille dans la salle du chapitre pour voter. Cette année-là, Hélène fut élue abbesse et
L*ABBAYE-AUK-BOIS. 59
va nous raconter la cérémonie dans les plus menus détails.
a On nous prêta le chapitre pour faire les élec* lions ; je fus donc élue abbesse, je choisis pour régente mademoiselle de Choiseul ; mademoiselle de Çonflans fut porte-crosse, mademoiselle du Vaudreuil chapelaine, mesdemoiselles de Damas, de Montsauge, de Ghauvigny, de Mortemart et de Poyanne furent de service près de moi. Le reste des places fut distribué à la pluralité des voix. Quand cela fut fini, nous fûmes chez madame Tabbesse, qui, suivant l'usage, m'embrassa, ôta sa croix, me rattacha, et me mit l'anneau abbatial au doigt. Dès. le lendemain, je commençai mes fonctions, je fus pendant la grand'messe, que nous chantâmes, assise dans le trône abbatial.
> On l'avait orné du tapis de velours violet à franges d'or, qui ne se met que pour les fêtes. Je reçus l'encens et fus baiser la patène, précédée de la crosse. Toutes les religieuses entendirent la messe et l'ofQce dans les tribunes, et les pensionnaires remplissaient leurs stalles. Je donnai l'eau bénite et reçus la coulpe^ de toutes les pen-
1 . Coulpt 8c dit encore dans plusieurs monastères, en parlant de Taveu de ses fautes fuit en présence de tous les frères assemUés.
60 L'ABBAYE-âUX-BOIS.
sionnaires. C'était fort drôle de voir des religieuses de cinq ou six ans. Il entra beaucoup de femmes pour nous voir au chœur et au réfectoire, où je donnai un grand dîner avec des glaces. Toutes les religieuses et les étrangères étaient au milieu du réfectoire pour nous voir à table. Chacune avait l'air grave conformément à l'habit qu'elle portait. Après diner, nous fûmes nous emparer de toutes les obédiences et, par plaisanterie, ces dames furent s'établir dans les classes. Cependant nous n'osâmes aucune aller voir madame de Rochechouart, qui ne pouvait pas souffrir ces mascarades, et qui avait dit, la veille, qu'elle ne voulait voir personne. Quant à madame Sainte-Delphine, tout cela l'amusait comme une reine, tout le monde alla la voir, chacun à son t our, la jeune duchesse de Mortemart, madame de Fitz-James, madame de Bouillon, madame d'Hénin, la vicomtesse de Laval passèrent l'après-midi chez elle. Nous allâmes par troupes la voir, d'abord j'y vins avec toute ma cour ; on nous fit parler, causer, enfin, nous fîmes le bonheur de ces dames. Mais ce qui les amusa le plus, c'est que tout d'un coup la porte s'ouvrit et madame de Rocliechouart entra. Alors, comme nous savions qu'elle n'aimait pas à nous voir comme cela, madame l'abbesse
L'ABBÀYE-AUX-BOIS. 61
et toute sa suite prirent leurs jambes à leur cou et s'enfuirent. Le soir, nous fûmes en grande cérémonie reporter à madame Tabbesse sa croix et sa bague, et nous quittâmes nos habits monastiques. La même fête fut répétée le jour des Innocents et mademoiselle d'Aumont fut abbesse. A propos de cette crainte que nous avions de déplaire à madame de Rochechouart, madame Sainte-Delphine avait coutume de dire quMl n'y avait point de monarque d'Asie dont le gouvernement fut plus despotique que celui de sa sœur, et il est vrai que c'était un culte que nous lui rendions, et je dois dire à sa gloire que c'était moins aux personnes qu'elle commandait qu'aux esprits, car elle grondait peu et punissait avec justice. Mais on était intimement convaincu qu'il était impossible qu'elle eût tort en rien, et la confiance qu'elle inspirait était sans bornes. On n'a pas idée à quel point allait l'enthousiasme de la classe pour madame de Rochechouart, on s'était exalté la tête sur l'honneur qu'il y avait à avoir une aussi grande dame pour présider à notre éducation.
» Les autres maîtresses qui dépendaient d'elle avaient toujours son nom à la bouche, comme celui d'une divinité qui punit ou qui récompense.
6i X'ABBAYE-AUX-BOIS.
L'abbesse la considérait extrêmement, car elle se familiarisait peu. Les personnes qui la voyaient souvent lui faisaient une sorte de cour. »
c Dans ce temps, ma bonne ayant laissé sur la pheminée une bouteille d'huile, mademoiselle de Choiseul et moi avions découvert qu'en frottant la porte avec de l'huile, on pouvait l'ouvrir sans le moindre bruit. Ma bonne couchait dans la chambre à côté de la mienne. Elle avait coutume, le soir, de fermer la porte à clef en dedans et de la laisser à la porte. La chambre de mademoiselle de Choiseul donnait dans la mienne. Elle se levait donc la nuit, venait à mon lit, nous passions nos robes de chambre, nous ouvrions doucement la porte, et nous courions la maison toute la nuil, nous amusant à jouer toute sorte de tours, comme de souffler les lampes, de cogner aux portes, d'aller causer chez les novices, d'y manger des confitures, des pâtés et des bonbons, que nous achetions en cachette.
X» Une fois, nous primes une bouteille d'encre et nous la versâmes dans le bénitier, qui est à la porte du chœur; comme ces dames disent matines à deux heures après minuit et qu'elles les savent par cœur, il n*y a point d'autre lumière que celle de la lampe^ qui éclaire bien faiblement le béni-
lier; elles prirent de Teau bénite et ne s'aperçurent point comme elles s'accommodaient. Mais le jour vint, vers la fin des matines; ainsi, se voyant toutes balafrées d'une manière si étrange, elles se mirent si fort à rire les unes et les autres, que l'office en fut interrompu. On se douta que ce trait parlait de la classe, on fit le lendemain des perquisitions, mais on ne put jamais savoir qui c'était. > Quelques jours après, nous fîmes un autre tour. Les cordes des cloches, qu'on appelle les Gondi, parce qu'elles ont été bénites par l'archevêque de Paris de ce nom, servent à sonner l'office les jours ouvriers et sont placées derrière le chœur, car les bourdons et les cloches solennelles sont dans un autre clocher qui doniie au-dessus du chœur. Ces cordes donc passent par une tribune, qui est placée derrière le siège abbatial. Nous montâmes là et nous attachâmes fortement nos mouchoirs aux cordes des cloches. Quand la novice, qui, devait sonner matines, vint, elle eut beau faire. Elle croyait sonner, mais, quand cela venait au nœud, cela arrêtait, et les cloches ne remuaient pas; ainsi ces dames qui attendaient le premier coup de matines pour descendre n'arrivaient pas, la religieuse était rendue de sonner» Enfin quelques-unes, voyant que l'heure des ma«
tines passait, descendirent afin de voir pourquoi on ne sonnait pas. Elles trouvèrent la religieuse se tuant de tirer les cordes. Alors on vit qu'il y avait quelque chose de dérangé aux cloches. On monta à la tribune et Ton trouva les mouchoirs. Malheureusement nos marques y étaient, H M, J C. On fut donc les porter à madame de Rochechouart, qui, le lendemain, quand elle vint à la classe, demanda à qui étaient les mouchoirs marqués d'une II et d'une M et d'un J et d'un G. Alors nous baissâmes le nez. Madame de Rochechouart nous ordonna d'un ton sévère de sortir de nos stalles ; nous vînmes à elle, toutes tremblantes, et nous mimes à ses genoux. Elle nous demanda si nous imaginions que ces dames étaient faites pour être le plastron de nos mauvaises plaisanteries, qu'elle nous priait fort de ne pas exercer notre imagination à les tourmenter, que, pour que nous nous en souvenions, nous serions à genoux en bonnet de nuit au milieu du chœur pendant la grand'messe le dimanche suivant, pour faire amende honorable à ces dames de ce que nous nous étions égayées à leurs dépens; mais, comme nous devions compte à Dieu des prières qui n'ont pas été dites ce jour-là, puisqu'on avait abrégé les matines, nous dirions à haute voix pendant
L'ÂBBAYE-ÂUX-BOIS. 65
la récréation les sept psaumes de la pénitence. Quelques religieuses de mauvaise humeur ayant échauffé les oreilles de madame Tabbesse sur ces espiègleries^ elle fit chercher madame de Rochechouart et lui reprocha que la classe commettait des désordres, faisait toute sorte de méchancetés et de noirceurs. Madame de Rochechouart dit que cela était faux, qu'il y avait, à la vérité, quelques pensionnaires qui avaient joué des tours, mais que, pour des méchancetés, il ne lui en était pas parvenu; que, d'ailleurs, elle avait tout de suite puni les coupables. Alors madame l'abbesse lui cita le trait du bénitier comme une impiété. Madame de Rochechouart, qui était vive et haïssait les momeries, lui répondit que le trait était noir parce qu'il était question d'encre, mais qu'il lui était impossible d'y voir autre chose qu^une espièglerie, un peu forte à la vérité. Làdessus, elle quitta madame l'abbesse d'assez mauvaise humeur.
» Tous les tours que mademoiselle de Choiseui et moi avions joué m'avaient fort retardée pour ma première communion, mademoiselle de Choiseui était déjà blanche depuis quelque temps. Quant à l'instruction, j'aurais dû être dans cette classe depuis plus d'un an, car je savais sur le
06 L*ABBAYE-ÂL'}L-BOIS.
bout de mon doigt tout ce que Ton apprenait dans la classe bleue.
> Je savais mon histoire ancienne, Thistoire de France et la mythologie très bien; je savais par cœur tout le poèmede la Religion, les FablesàeLsi Fontaine, deux chants de la Henriade et toute la tragédie d'AthaliSy dans laquelle j'avais joué Joas ; je dansais très bien, je savais solfier, je jouais un peu de clavecin et un peu de harpe ; quant au dessin, c'est ce qui allait le moins bien; mais mes espiègleries perpétuelles, à quoi j'étais un peu entraînée par mon faible pour mademoiselle de Choiseul, me faisaient grand tort : tout ce qui se faisait était toujours sur notre compte. J'aimais tant mademoiselle de Choiseul, que j'aimais mieux être en pénitence avec elle que de la voir seule punie, son amitié pour moi était réciproque, et, quand j'étais punie pour quelque faute, elle allait si bien grogner les maîtresses qu'on finissait par la punir avec moi. La journée n'était pas assez longue pour nous dire ce que nous avions à nous communiquer, et, le soir, comme sa chambre donnait dans la mienne, elle venait, 0 u j'allais la trouver dans la sienne. Nous aimions toutes deux beaucoup la lecture, mesdemoiselles de Conflans aussi, nous lisions ensemble
L'ABBAYE-ÂUK-BOIS. 67
dans tous les moments que nous avions de libres, chacune lisait haut à son tour.
> Comme, pendant quelque temps, nous suspen* dimes nos tours, madame de Rochechouart en profita pour me Taire monter à la classe blanche, car elle m'aimait à la folie et riait plus des tours que je faisais qu'elle ne s'en fâchait. Madame de
Sainte-Delphine, sa sœur, m'aimait aussi beaucoup; elle disait toujours que ce serait une perte pour le couvent si Choiseul et moi devenions raisonnables. Elle prétendait que mes fredaines avaient toujours un cachet de gaieté et d'esprit ; effectivement mes tours ne faisaient jamais mal à personne et fournissaient à rire.
> Quand il fut question de quitter la classe bleue, je fus demander pardon à la mère Quatretemps des peines que je lui avais données et la remercier de ses bontés. Elle me dit qu'elle était très fâchée de n'avoir plus de relations aussi intimes avec moi, que, quoique je Taie fait bien enrager, j'avais eu des moments qui l'avaient payée de tout cela; je l'embrassai.
» Plusieurs de mes compagnes eurent les larmes aux yeux quand la mère Quatre-temps vint me détacher mon ruban bleu, entre autres mademoiselle de Chauvigny.
es l'abbayë-âux-bois.
» Je fus accueillie avec applaudissements par la classe blanche, dont je reçus le ruban de la main de madame de Saint-Pierre, première maîtresse de cette classe. Ces demoiselles vinrent toutes m'embrasser. Celle des trois maîtresses qui me plaisait le plus était madame de Sainte-Scholastique, et je me promis de mettre tout en usage pour mériter ses bontés. Elle préférait déjà mon amie, mademoiselle deChoiseul, à toutes les autres.
1 Je désirais bien vivement faire ma première communion et ne pas rester longtemps dans la classe blanche dont les maltresses avaient la réputation d'être fort sévères. >
L'esprit et le caractère d'Hélène commençaient à se développer d'une façon remarquable, ses Mémoires en donnent la preuve, son style s'affermit, se dégage de la forme enfantine de l'histoire de la grise ou des punitions de la mère Quatre-temps. Elle va avoir, du reste, des événements plus sérieux à raconter.
c On eut, dans ce tenfps-là, de grands chagrins causés par la mort de deux pensionnaires. La première qui mourut fut mademoiselle de ChaponayS âgée de neuf ans, et d'une ûgure charmante.
1. Fille de H. de Ghaponay, impliqué dans le procès de Lally, dont U était aide de camp, M. de Chaponay subit la peiae du
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Mademoiselle de La Roche-Aymon * en eut bien du chagrin parce qu'elle était sa petite maman. Mademoiselle de Chaponay fut portée à la tombe par quatre pensionnaires, son cercueil était couvert de roses blanches et Téglîse toute tendue de blanc.
) La mort de mademoiselle de Montmorency fut bien plus terrible .
» La princesse de Montmorency faisait élever sa fille avec une sévérité extrême. A Tâge de douze ans, on remarqua que sa taille tournait. Si Ton en avait cru madame de Saint-Côme, première apothicairesse, elle vivrait peut-être encore.
» Madame de Saint-Côme dit que mademoiselle de Montmorency avait [un vice dans le sang, que
blâme. Lorsque la cour du parlement appela M. de Chaponay par son nom, en le déclarant infâme, il eut le courage de refuser de se mettre â genoux et répondit : c Je ne vois rien ici d*infàme que votre jugement l » On délibéra si on ne le ferait point emprisonner pour le punir de sa vigoureuse réponse, maïs on n'osa pas.
1. Petite nièce du cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier du roi.
2. Nous avons trouvé dans les registres du Conseil, aux Archives de Genève, le récit de l'arrivée de la princesse de Montmorency et de sa fille, raulurisalion accordée de t faire atteler de nuit les chevaux â leur carrosse pour faire chercher le médecin ou Tapothicaire », et de nombreux détails qui confirment le récit d*Hélène. Cette vérification nous a paru offrir un grand intérêt, en prouvant l'exactitude parfaite des Mémoires de la jeune princesse (Voir â l'Appendice n» 2).
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c'était cela qui faisait qu'elle ne prenait pas bien sa croissance et qu'elle était sûre qu'en lui faisant prendre des jus d'herbes antiscorbutiques, on purifierait son sang et qu'alors sa taille se remettrait d'elle-même ; la princesse de Montmorency ne voulut point croire cela. Cependant sa sœur épousa M. le duc de Montmorency-Fosseuse, son cousin; on la fit sortir du couvent à cette occasion, elle ne rentra que six mois après et nous ne la reconnûmes point. On peut dire que, sans être belle, elle avait été fort agréable, de grands et beaux yeux noirs, la peau blanche, un air, noble et fier; mais, à son retour, elle était d'une maigreur affreuse, la peau livide, une toux sèche. Elle nous fit part de son mariage avec le prince de Lambesc*, qui devait se faire dans le courant de l'hiver. On avait eu beaucoup de peine à décider M. de Lambesc à ce mariage, car il ne voulait point
1. Le prince de Lambesc, grand écuyer de France, Ûls aine du comte de Brionne, de la maison de Lorraine, et de la comtesse de Brionne, née Rohan-Rochefort. H était colonel du régiment de Lorraine. Pendant la terrible journée du 12 juillet 1789, le peuple promenait sur la place Vendôme les bustes de Necker et du duc d*Orléans, en poussant des cris séditieux ; la foule, dispersée par les dragons du prince, se précipita en vociférant dans le jardin des Tuileries. Le prince les poursuivit à la tête de ses cavaliersje sabre nu en main, et parvint à faire évacuer le jardin. Il mourut à Vienne en 1825.
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se marier et ce ne fui que sur les représenlations qu'on lui fit que c'était la première héritière de France pour le nom et pour la fortune, qu'enfin on le décida à donner sa parole.
> Cependant la taille de mademoiselle de Mon tmorency était décidément de travers; alors, sa mère la mit entre les mains du Val-d' Ajonc S qui la martyrisa pendant six semaines. Elle portait des bandages jour et nuit, ce qui acheva de lui allumer le sang; enfin elle devint malade et perdit ses cheveux et ses dents. Elle tomba un jour sur le bras, et il lui vint une tumeur à l'aisselle; toute la faculté de Paris fut appelée en vain, personne ne pouvait guérir cette tumeur.
» Cependant l'hiver vint et, dans l'état où elle était, il n'était paspossible de la marier; d'ailleurs, H. de Lambesc répétait à tout le monde qu'il ne l'aimait pas et ne se cachait point du dégoût qu'elle lui inspirait ; cela fut cause qu'on retarda d'un an. On résolut de mener la jeune fille à Ge-
1. Le Val-d*Ajonc était uae vallée de Lorraine, dans lequel vivait à cette époque une famille qui av ait une réputation singulière pour remettre les membres cassés ou démis. Ils avaient pris le nom de la vallée qu'ils habitaient. On prétend que la haine des chirurgiens contre eux était si violente, que, pour 8*en préserver, ils étaient toujours accompagnés d'un homme de la maréchaussée.
nève pour la mettre entre les mains du médecin de la montagne ^ Elle vint nous dire adieu, il ne lui restait plus que ses beaux yeux. Je pleurai beaucoup en la quittant y elle était ma petite maman, elle me donna un souvenir en vieux laque et médit de prier Dieu pour elle et d'être bien sage. Elle fut beaucoup regrettée, car elle avait la plus belle âme du monde et tout le monde Taimait.
» Trois mois après son départ, je me réveillai une nuit fort agitée et j'appelai ma bonne ; elle vint et je lui dis : c Ah ! je viens de rêver que je voyais
> mademoiselle de Montmorency avec une robe » blanche et une couronne de roses blanches; elle » m'a dit qu'elle allait se marier, depuis ce mo-
> ment, il me semble que je vois toujours ses deux
> grands yeux noirs qui me regardent et cela me » fait peur. > Quelques jours après, nous eûmes la nouvelle de la mort de mademoiselle de Montmorency, elle était morte la même nuit que j'avais rêvé d'elle.
> Nous apprîmes que l'os de son bras s'était carié et était tombé tout à fait en pourriture. On
1. Nos recherches ont été inrniclueuses pour trouver le nom de ce médecin. Il est probable qu'il s'agissait d'un simple redottieur venant de la montagne du Vuache, comme il en existe encore maintenant en Savoie, que l'on consultée Genève.
voulut éloigner sa mère de sa chambre, mais elle se jeta sur le seuil de la porte en poussant des sanglots affreux.
» Quand mademoiselle de Montmorency vit que son bras était tout gangrené, elle dit à madame de la Salle, amie de sa mère, qui était auprès d'elle : c Voilà que je commence à mourir I » Alors madame de la Salle lui insinua de recevoir les sacrements, elle y consentit.
< Dès ce moment, elle ne vit plus sa mère, dont la raison était tout à fait aliénée; elle chargea madame de la Salle de demander pardon à 43a mère des peines qu'elle avait pu lui causer; ensuite, elle la pria de dire à madame de Rochechouart que, si elle mourait, sa grande peine était dene pas l'avoir auprès d'elle dans ses derniers moments; puis elle demanda pardon à ses gens, qu'elle fit assembler, et reçut les sacrements.
» Alors, elle fit venir son médecin et le pria de lui dire sincèrement s'il croyait qu'elle en reviendrait. Sur cela, il resta interdil, et, comme elle vit que madame de la Salle pleurait, elle dit : € Ah ! je ne croyais pas que cela fût aussi sûr. 9 Ah ! Dieu I prenez toute ma fortune et rappelez- > moi à la vie. » Sur cela, il lui dit qu'il ne fallait pas perdre courage, c Oui, dit-elle, car je sens
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qu'il en faut, pour mourir à quinze ansl >
> Cependant la jeune duchesse de Monlmorency et son mari arrivèrent le soir avec le duc de Laval ; le médecin leur déclara qu'elle ne passerait pas la nuit parce que la gangrène gagnait.
> Quelques moments plus tard, mademoiselle de Montmorency demanda sa mère, mais elle ne pouvait pas venir, car elle était comme égarée. On lui dit qu'elle était malade. Elle demanda donc sa sœur la duchesse de Montmorency, qui vint aussitôt. Elle lui dit : c Dites à toutes mes corn-
> pagnes de TÂbbaye-aux-Bois que je leur donne » un grand exemple du néant des choses hu-
> maines ; il ne me manquait rien pour être heu-
> reuse selon le monde et pourtant la mort vient
> m'arrachera toulce qui m'était destiné. ) Ensuite elle la chargea de dire à mesdames d'Ëguilly et de la.Faluère particulièrement beaucoup de choses et à moi de prier Dieu pour ma petite maman.
> Elle demanda son confesseur et lui dit : € Eh
> bien, si je dois mourir, c'est à vous à me faire
> faire le sacrifice de ma vie, il m'en coûte assez » pour m'en faire un mérite I > Alors le confesseur lui apporta un crucifix et se mit à lui réciter des psaumes, mais il évita ceux des agonisants. Alors elle dit : < Ah I je ne souifreplus. » Depuis deux
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jours effectivement, elle ne souffrait presque plus, mais auparavant elle rongeait ses draps de rage et elle jetait des cris qu'on entendait au loin. Elle demanda une pastille de menthe, on lui en mit une dans la bouche, elle fit un effort comme pour tousser et expira *.
> Quand on annonça sa mort à la classe, ce fut une douleur générale; moi, particulièrement, je la pleurai beaucoup. On lui fit un service magni-
1. La princesse de Montmorency, à moitié folle de douleur, partit précipitamment, et, de retour dans son château de Sénosan, elle écrivit au Magnifique Conseil de GenèTe pour le remercier des honneurs funèbres rendus à mademoiselle de Montmorency :
c Messieurs,
» M. des Chênes arrive qui m'apprend les honnêtetés sans nombre que le Magnifique Conseil lui a témoignées pour moy et les honneurs qu'il a bien voulu rendre à ma fille. Si quelque chose pouvait adoucir mon malheur, ce serait la part qu'il a prise à ma douleur. Vos attentions pendant sa maladie, messieurs, m'avaient déjà bien touchée, mais tout ce que vous avez fait dans cette circonstance a gravé dans mon cœur les sentiments de la plus vive et de la plus sincère reconnaissance.
> Receves-en, je vous prie, messieurs, les témoignages et soyez bien persuadés du parfait et inviolable attachement avec lequel j'ay l'honneur d'être. Messieurs,
* Votre très humble et très obéissante servante,
p Montmorency. »
(Genève, Registres du Magnifique Conseil, Février 1775.)
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fique qu'on fonda à perpétuité pour elle en donnant la somme de 40 000 francs.
> Il y a un trait de mademoiselle de Montmorency, que j'ai entendu conter, qui prouve qu'elle était née avec de Ténergie dans le caractère.
ai s le temps qu'elle avait huit ou neuf ans, c'était madame de Richelieu qui régnait, elle eut un entêtement très fort vis-à-vis de madame Tabbesse, qui lui dit en colère : c Quand je vous » vois comme cela, je vous tuerais I > Mademoiselle de Montmorency répondit : c Ce ne serait pas » la première fois que les Richelieu auraient été » les bourreaux des Montmorencv I >
Cette fière réponse a droit de surprendre, sortant de la bouche d'une enfant; mais elle prouve le développement extraordinaire de l'enfance a cette époque, et le récit lui-même que vient de faire Hélène de la mort de sa compagne est une marque frappante de ce que nous avançons. Il est impossible de mieux raconter, pas un trait ne manque au tableau et la simplicité du style ajoute encore à l'effet du récit.
Taupes et négrillons. — - Une révolution au couvent. — Le ma< riage de mademoiselle de Bourbonne. — La première communion.
c Dans ce temps, dom Rigoley de Juvigny étant venu pour confesser une religieuse, se trouva dans le cloître au moment où la classe sortait de la messe ; ainsi, il passa en revue toutes les pensionnaires et fut en butte à tous les brocards.
» Si c'avait étédomThémines, notre confesseur, nous ne nous serions pas permis toutes ces plaisanteries, mais sur celui des religieuses nous ne trouvâmes aucun inconvénient à nous égayer. L'une disait donc un mot, l'autre un autre.
» II y avait alors à la classe rouge une maîtresse qu'on ne pouvait souffrir, nommée madame de
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Saint-Jérôme; comme elle avail la peau fort noire et dom Bigoley aussi, quelques-unes s'avisèrent de dire que, si on les mariait ensemble, il en viendrait des taupes et des négrillons. Quoique ce fût une grande bêtise, cette plaisanterie devint si fort à la mode, que Ton ne parlait que de taupes et de négrillons dans toute la classe et, quand on se disputait, on se disait : c Me prends-tu pour une > taupe ou pour un négrillon? »
> Cependant comme c'était principalement dans notre classe (la blanche) que cette plaisanterie s'était faite et que quelques-unes de nous étaient forVen dévotion parce que le temps de la première communion approchait, nous nous reprochâmes fort cette plaisanterie; nous résolûmes donc de la dire à confesse; mais, comme nous étions une trentaine de coupables, nous fimes une lettre dans laquelle nous disions que nous avions péché contre la modestie et contre la charité en disant que, si dom Rigoley épousait madame de Saint- Jérôme, il en viendrait des taupes et des négrillons, et nous l'envoyâmes àdomThémines. Cela fut su dansla maison, on rit beaucoup décela, mais madame de Saint-Jérome prit la classe blanche en horreur; au reste, il n'y avait pas une pensionnaire qu'elle aimât et dont elle fût aimée.
> Cela inquiétait et tourmentait madame de Rochechouart, qui avait déjà dit, depuis longtemps, qu'elle demandait en grâce que l'on procédât à de nouvelles élections et que l'on ôtât à madame de Saint-Jérôme son emploi, puisqu'elle n'y était point propre. Car, depuis six mois qu'elle avait cette place, elle était parvenue à se faire détester des pensionnaires et à ne pas s'en faire craindre, puisque jusqu'à la classe bleue s'amusait à la chamarrer de ridicules, et qu'elle était le sujet de tous les libelles, chansons et pasquinades qui s'affichaient dans le cloître des âmes, qu'elle n'avait pas le sang-froid nécessaire pour être auprès des enfants, et que, quand elle imposait une pénitence, elle était toujours hors d'elle-même. Madame l'abbesse dit à madame de Rochechouart qu'il lui était impossible de s'occuper de cela, et qu'elle n'avait qu'à en parler à la mère prieure. Celle-ci dit qu'il faudrait tenir un chapitre général et qu'il ne valait pas la peine de l'assembler pour cela ; mais, comme il devait l'être sous peu, qu'alors on poun*ait faire un changement dans le pensionnat. Madame de Rochechouart se fâcha extrêmement et dit qu'elle ne répondait pas du désordre qu'une tête chaude pouvait causer parmi cent soixante pensionnaires. Le malheur fut qu'il
«0 L'ABBâYë-AUI-BOIS.
parvint ànos oreilles quelque chose de cette di^* pute et que l'on sut que madame de Saint-Jérôme était à la classe contre le gré de madame la maitresse générale.
) Peu de temps après, on assembla le chapitre; mais madame de Rochechouart ne put y assister parce qu'elle était enrhumée, les autres mattresses n'eurent pas le courage de proposer le déplacement de madame de Saint -Jérôme au chapitre, ainsi .elle resta à la classe. Madame de Rochechouart en eut beaucoup de dépit; alors les pensionnaires, ayant à leur tète mesdemoiselles de Mortemart, deChoiseul, deChauvigny, de Gonilans et moi se promirent de saisir la première occasion pour faire quelque chose d'éclatant qui la ferait sortir de la classe. >
En attendant de mettre à exécution leur projet, les chefs de la conspiration, agissant avec prudence, voulurent savoir sur quel nombre d'adhérentes elles pouvaient compter. Hélène raconte cela avec le sérieux d'une homme politique.
c Nous fîmes une petite assemblée de cinq ou six de chaque classe, et il y fut convenu que toutes celles qui n'aimaient pas madame de Saint-Jérôme et qui étaient déterminées & tout entreprendre pour la déplacer porteraient sur elles du vert^
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c'est-à-dire une feuille d'arbre, ou une herbe, ou un ruban, enfin quelque chose qui serait vert; que chacune de celles qui assistaient à ce conseil ferait prendre le vert dans sa classe à ses amies, et que, pour se reconnaître et éviter les explications qui pouvaient êtr^entendues, quand on se rencontrerait on dirait : < Je vous prends » sans vert » ; qu'alors on le montrerait, et, si l'on n'en avait pas, on serait censé n'être pas du parti mutin; qu'il serait possible que plusieurs, par timidité ou par d'autres raisons, changeassent d'avis, qu'alors elles seraient obligées de quitter le vert; qu'ainsi on ne pourrait pas se méprendre sur les personnes qui seraient de la ligue. j> L'occasion de mettre ces beaux projets à exécu-
tion ne tarda pas à se présenter.
t Un jour de récréation, à cause de la veille de la Sainte-Madeleine, fête de l'abbesse, toutes les pensionnaires avaient quitté les obédiences pour aller se divertir à la classe. Gomme on avait déjà récréation depuis deux jours, toutes les maltresses étaient rendues; ainsi elles étaient convenues, pour avoir du: repos, qu'il n'y en aurait qu'une d'heure, à la classe. Vers les quatre heures, l'heure de madame Saint-Jérôme vint, et l'on se mit en tête de ne pas faire un mot
82 L'ABBAYE-ACX-BOIS.
de ce qu'elle dirait. Tout d'un coup la petite de Lastic^ et là petite de Saint-Simon se mirent à se disputer et finirent par se battre comme des plâtres; madame Saint-Jérôme fut à elles pour les séparer, et, sans savoir qui avait tort ou raison, elle prit mademoiselle de Laslic par le bras et voulut la faire mettre à genoux. Mademoiselle de Laslic lui dit : « Madame, je vous assure que ce ^ n'est pas moi qui ai commencé. » Là-dessus madame Sain t-J érôme se mit dans une colère affreuse , prit mademoiselle de Lastic par le cou et la jeta si violemment à terre, qu'elle tomba sur le nez, qui saigna. Quand nous vîmes le sang, nous nous rassemblâmes autour d'elle et jurâmes que non seulement nous ne la laisserions pas mettre en pénitence, mais que nous allions jeter madame Saint-Jérôme par la fenêtre parce qu'elle avait assassiné une de nous. Madame Saint-Jérôme fut si effrayée d'entendre les cris et la rumeur qui régnaient dans la classe, qu'elle perdit la tête. Elle craignit que, les esprits étant aussi animés, on ne se portât à quelque violence contre elle. Elle prit donc le parti de la retraite, en disant qu'elle allait se plaindre à madame de Rochechouart. Elle
1 • Sa mère, la comtesse de Laslic, était dame pour accompagner Mesdames de France.
commit une grande faute de laisser la classe sans maîtresse dans ce moment-là. Mortemart^ monta sur la table et dit : € Que toutes celles qui ont du > vert aient & le montrer ! n Alors chacune le montra et celles qui n'en avaient pas prièrent les autres de leur en donner. Voyant notre parti aussi nombreux^ Mortemart dit qu'il fallait nous retirer de la classe, et n'y revenir qu'à des conditions aussi avantageuses qu'honorables. On décida donc qu'on traverserait le jardin, qu'on s'emparerait des cuisines et garde-manger et qu'on réduirait ces dames par la famine.
» Nous traversâmes donc le jardin et fûmes au bâtiment des cuisines. Ce bâtiment n'a qu'un étage, dans cet étage est la cellérerie, la boucherie et la boulangerie. Les cuisines sont souterraines. Nous entrâmes d'abord dans la cellérerie, où nous ne trouvâmes que madame Saint-Isidore et sœur Marthe. Nous les priâmes fort poliment de sortir; elles furent si effrayées de nous voir, qu'elles s'en allèrent tout de suite. La boucherie et la boulangerie étaient fermées. Nous nous proposâmes de les forcer, ensuite nous descendîmes
1. Mademoiselle de Mortemart était la nièce de madame de Rochechouart. Elle épousa en 1777 le marquis de Rougé. (Bi» bliothéqtie nationale. Cabinet deê titres.)
fi
dans les cuisines, après avoir laissé une de nous dans la cellérerie. Nous fûmes un peu étonnées de voir beaucoup de monde à la cuisine et entre autres une maîtresse des pensionnaires, madame de Saint-Antoine, que la classe respectait beaucoup. Elle nous demanda ce que nous voulions : mademoiselle de Mortemart lui répondit que nous fuyions la classe parce que madame Saint- Jérôme avait cassé la tête à une pensionnaire. Effrayée de cette nouvelle, elle ne sut que dire ; elle essaya pourtant de nous engager à revenir, mais nous répondîmes que c*était une chose inutile. Alors elle nous quitta et courut k la classe pour vérifier tout cela. Madame de Saint- Amélie, première desservante delà cuisine, voulut nous chasser de la cuisine, mais nous la mimes à la porle. Pour madame de Saint-Sulpice, âgée de seize ans, elle voulut sortir, mais nous ne le voulûmes pas, et nous lui dîmes que nous la gardions comme témoin que nous ne ferions aucun dégât dans les provisions de la maison. Nous voulûmes chasser les sœurs converses ; mais, madame Saint- Sulpice nous ayant représenté que nous nous passerions de souper, nous gardâmes seulement sœur Clotilde. Ensuite nous fermâmes aux verrous les portes qui donnent du côté du réfectoire et
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laissâmes ouvertes celles du côté du jardin, mais une trentaine de pensionnaires étaient devant. Alors on résolut de faire une capitulation, voilà quels en furent les termes :
Les pensionnaires réunies des trois classes de VAbbaye royale aux Bois à madame de Rochechouarty maîtresse générale.
« Nous vous demandons pardon, Madame, de
> la démarche que nous venons de faire, mais les 9 cruautés et Tincapacité de madame Saint - ^ Jérôme nous v ont forcées. Nous demandons
> une amnistie générale du passé, que madame » Saint-Jérôme ne mette plus les pieds à la classe
> et huit jours de récréation, pour nous reposer
> de la fatigue de corps et d'esprit que tout ceci V nous aura donné. Aussitôt qu'on nous en aura » rendu justice, nous viendrons nous soumettre » à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner de nous.
> Nous avons l'honneur d'être, avec le plus » profond respect et le plus tendre attachement, » Madame, etc.
> P. -S. Nous envoyons deux de nous porter » cette requête, si on ne nous les renvoie pas
> nous regarderons cela comme une marque que
> l'on ne veut pas traiter avec nous. Pour lors,
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» nous irons à force ouverte chercher madame » Saint-Jérôme et la fouetter aux quatre coins du » couvent. »
( Mademoiselle de Choiseul s'offrit à aller porter celte lettre et je consentis à l'accompagner. Quand nous fûmes au bout du jardin, nous vîmes quantité de monde, tant religieuses que sœurs, que la curiosité amenait là pour voir ce que feraient les pensionnaires. Mais personne n'osait avancer jusqu'au bâtiment. Quand on nous vit, on vint à nous en nous disant : € Eh bien , que font » les révoltées? » Nous dîmes que nous allions porter leurs propositions à madame de Rochechouart.
i^Nous entrâmes dans sa cellule, mais elle nous regarda avec un air si sévère que j'en pâlis et que Choiseul, toute hardie qu'elle était, trembla. Cependant elle lui présenta la requête; madame de Rochechouart demanda si ces demoiselles étaient à la classe, nous dîmes que non: « Alors, dit- > elle, je n'ai rien à entendre de leur part. Vous » pouvez aller porter vos plaintes à madame » l'abbesse ou à qui vous voudrez, je ne m'en î mêle en aucune manière, et vous avez pris le }) bon moyen pour me dégoûter à jamais de con- » duire des têtes pareilles, plus propres à être
» enrégimentées à la suite de quelque armée, » qu'à acquérir la décence et la douceur qui sont » le charme d*une femme. > Nous étions fort confuses; mademoiselle de Choiseul, qui avait plus de courage que moi, se jeta <\ ses pieds et lui dit qu'un mot de sa part serait toujours pour elle un mot de souveraine loi et qu'elle ne doutait pas que chaque individu ne pensât de même; mais que, dans une affaire d'honneur, on aimerait mieux mourir que d'avoir l'air de trahir et d'abandonner ses compagnes. € Eh bien, ditma- » dame de Rochechouarl, parlez donc à qui vous » voudrez, car, pour moi, je ne suis plus votre » maîtresse. » Nous nous en allâmes de chez elle et nous fûmes & l'abbatiale. Madame Tabbesse lut la requête, mais point en notre présence; nous entendîmes seulement qu'on allait chercher madame de Rochechouart, nous ne sûmes point ce qui se passa. Seulement madame l'abbesse nous fit entrer et nous dit que c'était inouï! qu'une semblable aventure n'était jamais arrivée même au collège I et elle demanda qui était à la tète de celte rébellion. Nous dîmes que cela avait été l'inspiration du moment, qu'il semblait que la classe n'avait eu qu'une âme.
> Madame de Rochechouart était là et ne disait
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mot. € Enfin, nous dit- madame Tabbesse, si ces » demoiselles reviennent, je leur accorde une » amnistie générale, mais c'est tout ce que Ton » peut faire. Quant à madame Saint-Jérôme, c'est
> une personne de mérite et cette belle haine est » une fantaisie. » Cependant nous reprîmes le chemin des cuisines. Tbutes les personnes que nous rencontrions nous questionnaient. Quand nous revînmes, on nous entoura: c Eh bien, quelles nou-
> velles ? — Aucune ! > dîmes-nous tristement. Alors nous racontâmes ce que Ton nous avait dit; ces demoiselles en prirent leur parti. Elles prièrent madame Saint-Sulpice de donner des provisions. Madame Saint-Sulpi<^ dit qu'elle n'était que desservante de la cuisine, qu'elle n'avait point les clefs. Alors nous enfonçâmes les portes de la boulangerie et de la boucherie, et sœur Clotilde, après s'en être défendue, fut obligée de céder au grand nombre et apprêta le souper, qui fut très gai. L'on fil cent folies, l'on but à la santé de madame de Rochechouart et, ce qui prouva la tendresse que les pensionnaires avaient pour elle, c'est que l'on ne craignait pas autre chose, sinon qu'elle ne quittât la classe ; mais on se disait que, dans le fond de son cœur, elle pardonnait tout cela, puisqu'un des grands motifs qui
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avaient fait prendre madame Saint-Jérôme en guignon était que madame de Rochechouart n'approuvait pas qu'elle fût à la classe. Ce qu'il y avait de bon, c'est que madame Saint-Sulpice, qui était gaie et aimable, fut de la meilleure humeur du monde et s'accommoda fort bien de la violence qu'on lui fît de rester. Après souper, on joua à toute sorte de jeux et elle joua avec nous. Elle disait toujours qu'il lui semblait qu'elle était là comme un otage, et que, si ces demoiselles n'étaient pas satisfaites, elle en porterait la peine. Quand il fut question de se coucher, nous arrangeâmes une espèce de lit avec de la paille, qu'on prit dans la basse-cour. Il fut décidé que ce lit serait pour madame Saint- Sulpice, mais elle le refusa et dit qu'il fallait y coucher les petites qui étaient les plus délicates. On y établit donc les petites Fitz-James, Yillei]uier. Montmorency et plusieurs autres qui étaient des enfants de cinq ou six ans. Nous leur entortillâmes la tête avec des serviettes et des torchons blancs, pour qu'elles n'eussent pas froid. Une trentaine des grandes se mirent dans le jardin devant la porte, de crainte de surprise. Les autres restèrent dans les cuisines. Enfin cette nuit se passa partie à causer, partie à dormir, comme
Ton put. Le lendemain, on se prépara à passer la journée de même, et il nous semblait que cela devait durer toute la vie. Cependant on était très embarrassé dans le couvent, comme nous l'apprîmes depuis. Il yen eut qui donnèrent le conseil de faire venir le guet pour nous effrayer ; mais madame de Rochechouart dit que le vrai mal serait dans l'esclandre que cela ferait, qu'il valait mieux faire venir les mères des pensionnaires qu'on jugerait être les chefs de la rébellion. Effectivement, madame la duchesse de Châtillon, madame de Mortemart, madame de Blot, madame du Châtelet arrivèrent. Elles vinrent & notre camp et appelèrent leurs filles et leurs nièces. Celles-ci n'osèrent pas résister, elles les emmenèrent. Alors on envoya une sœur converse aux pensionnaires dire que les classes étaient ouvertes, qu'il était dix heures, que celles qui seraient revenues à midi à la classe auraient une amnistie générale du passé. On se consulta beaucoup, les plus mutines étaient parties, nous revînmes toutes et fûmeà nous ranger dans les stalles. Nous trouvâmes toutes les maîtresses et même madame Saint-Jérôme, qui avait l'air un peu embarrassé. Madame Saint-Antoine dit que nous mériterions d'être punies, mais qu'enfin c'était le retour de
l'enfant prodigue* Cette maîtresse était la première de la classe rouge, elle était de la maison de Talleyrand, on Taimait et on la respectait beaucoup. Madame Saint-Jean fut enchantée de nous revoir, elle nous dit qu'elle s'était ennuyée de notre absence, enfin chaque maîtresse fut très indulgente.
> On redoutait extrêmement l'heure de paraître devant madame de Rochechouart. Ce ne fut que le soir à Tappel, mais nous fûmes fort étonnées qu'elle ne nous dit mot de ce qui s'était passé et il y en eut qui se persuadèrent bonnement qu'elle l'avait ignoré. Pour moi, quand madame la duchesse de Mortemart était venue demander sa fille, elle me dit : c Ma belle-sœur s'est a fait un plaisir de vous tenir lieu de mère, c'est à
> vous à voir si vous voulez lui confirmer ce titre- » là en obéissant à ses ordres. Elle vous réclame,
> venez donc la trouver. > Je suivis dans l'inslant madame la duchesse de Mortemart avec sa fille, on nous mena à la classe où le reste des pensionnaires ne tardèrent pas à revenir. Je ne vis madame de Rochechouart que le soir, à l'appel. Quand mon tour vint, elle me regarda avec un air souriant, et me prit le menton, je lui baisai la main. Le lendemain tout rentra dans l'ordre ordinaire.
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• ) On laissa madame Sainl-Jérôme encore un mois à la classe, après quoi on Tôta, et on la mit dans une autre obédience. Il y avait une trentaine de pensionnaires qui n'avaient pas suivi la révolte^ entre autre LéviS; celles-là furent malheureuses comme les pierres. Elles furent bourrées et vilipendées par toute la classe, elles s'imaginèrent que cela leur acquérerait un grand crédit. Mais madame de Rochechouart ne leur en sut pas un grand gré. II y en eut une qui dit une fois à madame de Rochechouart : c Moi, je n'étais pas de » la révolte. > Et madame de Rochechouart lui dit avec un air disirait : € Je vous en fais bien > mon compliment I >
Peu après cette mémorable affaire, les jeunes filles furent fort occupées du mariage de l'une d'entre elles, mademoisUe de Bourbonne, qu Hélène ne manque pas de raconter.
< Mademoiselle de Bourbonne revint un jour fort triste du monde, elle fut chez madame de Rochechouart fort longtemps; le lendemain tous ses parents demandèrent madame de Rochechouart; enfin, deux jours après, elle vint, conduile par mesdemoiselles de Ghâtillon, dont l'aînée était fort son amie, faire part de son mariage avec M. le comte d'Avaux, ûls de M. le
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marquis de Mesme. Nous rentourâmes toutes pour lui faire cent questions. Elle avait à peine douze ans, elle devait faire sa première communion dans huit jours, se marier huit jours après et rentrer au couvent*. Elle était si excessî* vement mélancolique, que nous lui demandâmes si son futur ne lui plaisait pas; elle nous dit franchement qu'il était bien laid et bien vieux; elle nous dit aussi qu'il devait venir la voir le lendemain. Nous priâmes madame Tabbesse de permettre qu'on nous ouvrit l'appartement d'Orléans, qui avait vue sur la cour abbatiale, pour que nous voyions le futur mari de notre compagne, on nous l'accorda.
9 Le lendemain, à son réveil, mademoiselle de Bourbonne reçut un gros bouquet et, l'après-midi, M. d'Avaux vint. Nous le trouvâmes comme il était, abominable I Quand mademoiselle de Bourbonne sortit du parloir, tout le monde lui disait : c Âhl » mon Dieu, que ton mari est laid! si j'étais de toi, » je ne l'épouserais pas. Âh I la malheureuse ! > Et elle disait: c Ah! je l'épouserai, car papa le veut : > mais je ne l'aimerai pas, c'est une chose sure. >
1. L'usage de ces mariages était fréquent à cette époque. Voir celui de madame de Maupeou {Jeunesse de madame d'Épinay).
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Il fut décidé qu'elle ne le verrait plus jusqu'au jour où elle ferait sa première communion^ afin qu'elle ne fût point distraite ; elle fit sa première communion au bout de huit jours et, quatre ou cinq jours après, fut mariée dans la chapelle de l'hôtel d'Havre.
) Elle rentra au couvent le même jour, on lui donna des bijoux, des diamants et une superbe corbeille faite par Bolard; ce qui l'amusait le plus, c'est que nous l'appelions toutes madame d'Âvaux. Elle nous raconta qu'après le mariage, il y avait eu un déjeuner chez sa belle-mère, qu'on avait voulu qu'elle embrassât son mari, maisqu'elle s'était mise à pleurer et n'avait jamais voulu; qu'alors sa belle-mère avait dit que c'était une enfant. Cette belle haine n'a fait que croître et embellir, et, une fois, son mari la demandant au parloir, elle fit semblant de s'être démis le pied pour n'être pas obligée d'y aller. »
En voyant de tels mariages, on ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine indulgence pour la théorie du choix librement consenti, si éloquemment plaidée alors, par les femmes et les philosophes. On ne s'étonnera pas, si, quelques années plus tard, madame d'Avaux, rencontrant dans le monde le vicomte de Ségur, frère cadet de
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Tambassadeur, séduite par la grâce de son esprit et les agréments de sa personne, se laissa entraîner dans une liaison qui dura autant que sa vie.
Le récit naïf et malicieux de la petite princesse nous fait également toucher du doigt le point faible de cette éducation de couvent, si remarquable à beaucoup d*égards. Ces jeunes filles élevées en dehors d'un monde qu'elles brûlaient de connaître étaient destinées d'avance à en subir tous les entraînements; comment des religieuses auraient-elles pu les prémunir contre des dangers qu'elles ignoraient elles-mêmes? Une mère seule doit jouer ce rôle-là, et, si le couvent peut former le caractère, les manières, orner l'esprit, perfectionner les talents, c'est à la famille qu'est réservé de produire la femme j dans la haute et saine acception du mot.
Mais revenons à Hélène, qui se préparait à sa première communion ainsi que ses amies, mesdemoiselles de Mortemart, de Châtillon, de Damas, de Monsauge, de ConQans, de Yaudreuil ^ et de
1. MesdemoiseUes de Conflans et de Vaudreuil étaient sœurs. Mademoiselle de Conflaas élait jolie, ayec beaucoup d*esprit et de trait. Elle épousa le marquis de Coigny. Sa sœur avait moins d'esprit et de beauté, mais cherchait à l'imiter en tout (Note d'Hélène).
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Chauvigny. Le grand jour arriva, et les jeunes amies furent admises ensemble à la communion.
< Ce jour-là, dit Hélène, les pensionnaires ne sont point en habit d'uniforme, mais en robe blanche, lamée ou brodée d'argent. La mienne était en moire rayée d'argent. Neuf jours après, on faisait offrande de sa robe à la sacristie. Nous pliâmes nos robes, nous primes à la sacristie de grands plats d'argent et à l'offrande, après l'évangile, nous fûmes à la suite l'une de l'autre poser notre don sur l'autel qui est à côté du chœur. Après la messe, nous fûmes à la classe, où l'on nous ôta nos rubans blancs pour nous en donner de rouges, et toute cette classe nous embrassa et nous félicita. >
Les obédiences. — L'abbatiale. — Les bals à TAbbaye-aux-Bois. La société de madame de Rochechoaart.
La retraite qui suivait la première communion étant terminée, on assembla le chapitre pour savoir à quelle obédience chacune des pensionnaires nouvellement admises à la communion serait envoyée.
L'usage établi dans FÂbbaye-aux-Bois était de faire remplir par les pensionnaires le service des obédiences ^ qui étaient au nombre de neuf :
L'abbatiale ;
La sacristie ;
Le parloir ;
. 1. Obédience, emploi particulier qu*ane religieuse a dans son couvent.
L'apothicairerie ;
La lingerie ;
La bibliothèque;
Le réfectoire;
La cuisine;
La communauté.
On leur adjoignait toujours un certain nombre de sœurs converses, et elles n'employaient à ce service qu'un nombre d'heures limité. Il ne nuisait point aux arts d^agrément, mais il formait avec eux un parfait contraste, ainsi qu'avec les noms aristocratiques des jeunes filles. On voyait mesdemoiselles de la Roche-Âymon et de Montbarrey accommoder avec soin les piles de serviettes et de draps dans les armoires. Tandis que mesdemoiselles de Chauvigny et de Nantouillet mettaient le couvert, mesdemoiselles de Beaumont et d'Armaillé additionnaient les livres de compte, mademoiselle d'Aiguillon raccommodait une chasuble, mademoiselle de Barbantanne était de service à la porte. Mademoiselle de Latour-Maubourg sortait le sucre et le café, mesdemoiselles de Talleyrand et de Duras étaient aux ordres de la communauté. Mademoiselle de Vogué avait un talent particulier pour la cuisine et mesdemoiselles d'Uzès et de Boulainvilliers surveillaient le balayage des
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dortoirs sous la direction de madame de Bussy, irrévérencieusement surnommée par les élèves la nière Graillon. Enfin c'est à mesdemoiselles de Saint-Simon et de Talmont qu'on s'adressait pour avoir des ouvriers, et mesdemoiselles d'Harcourt, de Roban-Guéménée, de Brassac et de Galaar, allumaient les lampes par les ordres de madame de Royaume qu'elles appelaient : la inère des Lumières.
Hélène^ après avoir \o\xèEsiherQn habit brodé de diamants et de perles valant cent mille écus, rentrait revêtir sa petite robe noire et se rendait à l'apothicairerie préparer des tisanes ou des cataplasmes.
Cette éducation peut nous sembler bizarre ; mais, à coup sûr, elle préparait d'excellentes maîtresses de maison et des femmes du monde accomplies.
« Je désirais beaucoup, dit Hélène, qu'on ne nous séparât point et que l'on nous mit ensemble àrapothicairerie.Poinl du tout, on me mit à l'abbatiale, mademoiselle de Choiseul fut au dépôt. Mesdemoiselles de Conflans, qui ne savaient faire oeuvre de leurs dix doigts, furent mises à la sacristie. Cela nous donna beaucoup d'humeur.
) Cependant, si j'avais eu mademoiselle de Choi-
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seul, je me serais trouvée fort heureuse à Tabbatiale, ob madame Tabbesse^ régnait avec toute la douceur et la justice imaginables. Elle m'avait prise fort en gré, elle trouvait que je remplissais avec intelligence les commissions qu'elle me donnait. J'étais leste, quand elle sonnait j'arrivais toujours la première ; je connaissais ses livres, ses papiers, son ouvrage ; c'était toujours moi qu'elle envoyait chercher ce dont elle avait besoin dans son bureau, dans sa bibliothèque ou dans sa chiffonnière. »
Les compagnes d'Hélène à l'abbatiale étaient agréables, d'après le portrait qu'elle en a laissé.
c Mademoiselle de Châtillon, surnommée Tatillon, quatorze ans, grave, pédante, fort jolie mais un peu forte ;
9 Madame d'Avaux, née de Bourbonne, douze ans, elle venait de se marier, fort petite, un joli visage, bête mais bonne enfant;
» Mademoiselle de Mura, dite la précieuse y dixhuit ans, jolie, belle même, de l'esprit, aimable, mais un peu prétentieuse ;
1. Maric-Magdeleine de Ghabrillan. Elle avait été d'abord religieuse à Tabbaye de Ghelles^puisabbesse da Paro-aux-Dames, enfin abbesse de Tabbaye royale de Notre-Dame-aux-Bois, où elle avait succédé à madame de Richeliea, sœur du célèbre maréchal.
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» Mademoiselle de Lauraguais, très jolie, tranquille, douce, peu d'esprit, se maria dans Tannée; elle épousa le duc d'Aremberg;
) Mademoiselle de Manicamp, sa soeur, laide, bonne, avec beaucoup d'esprit, violente, emportée. »
€ Je m'étais fort liée avec madame de Sainte- Gertrude et madame Saint-Cyprien ; ces deux dames étaient très folles, aimaient à rire et à s'amuser. Mademoiselle de Manicamp contribuait aussi beaucoup aux plaisirs de la société. Madame d'Avaux nous disait de si bonne foi qu'elle haïssait cordialement son mari, que nous en plaisantions sans cesse, et nous nous en moquions franchement toutes les fois qu'il venait la voir; car, par malheur pour lui, les fenêtres de l'abbatiale donnaient sur la cour, ainsi il ne pouvait éviter nos regards malins.
) Mademoiselle de Mortemart était aussi de service à l'abbatiale et rien que sa présence aurait fait fuir l'ennui et la tristesse. Nous nous moquions des grands airs de madame de Torcy, nous prétendions qu'elle ne s'était faite religieuse que parce qu'elle n'avait trouvé qu'en Jésus-Christ un époux digne d'elle, et encore n'était-elle pas bien sûre de ne pas avoir fait une mésalliance !
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) Madame de Romelin, toule hérissée de grec et de latin, nous amusait aussi; nous l'appelions la fille aînée d'Âristote; elle ne s*en fâchait point, car elle était bonne.
» Hais notre grand plaisir était d'établir la précieuse Mura au clavecin, alors elle chantait et madame de Sainte-Gertrude, qui était extrêmement gaie et imitait à ravir, se mettait derrière et contrefaisait toutes ses mines*
) Il venait aussi beaucoup de monde pour demander des permissions ou pour parler à madame de Royer ou â madame Tabbesse.
) Cette dissipation pouvait être du goût de beaucoup de gens; mais, pour moi, je m'ennuyais un peu de Tobédience de l'abbatiale ; je ne sais pourquoi, mais il me semblait que cette manière de faire antichambre avait quelque chose d'humiliant. »
La coutume était, à l'Abbaye-aux-Bois, de donner des bals pendant le carnaval une fois la semaine.
< Ce jour-là, dit la jeune princesse, nous quittions nos uniformes et chaque mère parait sa fille de son mieux, nous avions des habits de bal fort élégants. Il venait ces jours-là beaucoup de femmes du monde et surtout de jeunes
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femmes qui, n'allant pas seules, préféraient ces bals à ceux du monde, parce qu'elles n'étaient pas toujours obligées d'être assises à côlé de leurs belles-mères. >
On voit que les jeunes femmes redoutaient déjà à cette époque la tyrannie d'une belle-mère. Elles avaient, en effet, sur elles un pouvoir plus absolu que leur mère elle-même. Les belles-mères avaient seules le privilège de conduire leurs jeunes belles-filles dans le monde. Peut-être avec raison, comptait-on moins sur leur indulgence que sur celle d'une mère, et le mari préférait-il cette sauvegarde, empêché qu'il était lui-même, par l'usage, de surveiller sa femme ou même de s'en occuper sous peine de ridicule. Nous allons voir que la surveillance des belles-mères n'eût pas été de trop, dans certains cas, pour de jeunes étourdies.
c Un jour, madame de Luynes^ et madame de la Roche-Aymon' étant au bal renvoyèrent leur
1. Guyonne de Montmorency-Laval. Elle avait épousé le duc de Chevreuse en 1765 et devint duchesse de Luynes après la mort de son beau-père en J774. Leur hôtel était rue Saint-Dominique. Elle fut nommée dame du palais de la reine Maris- Antoinette en 1775.
2. La marquise de la Roche-Aymonfut nommée en 1776 dame pour accompagner la reine. Son mari était maréchal de camp
voilure et se cachèrent dans Tappartemeiit de mademoiselle d'Âumont^ Quand le silence fut sonné, elles se mirent à faire un tapage infernal toute la nuit dans le couvent. Elles cassèrent toutes les cruches que ces dames ont à la porte de leur cellule, elles arrêtèrent toutes les religieuses qu'elles rencontrèrent allant à matines, enfin elles firent un carillon infernal.
) Madame l'abbesse ordonna qu*on ne fit aucune insulte à ces dames, mais qu'on ne leur donnât point à manger et qu'on ne les laissât point sortir. Quand il fut onze heures du matin, elles voulurent avoir à manger, mais on refusa de leur rien donner ; alors elles prièrent qu'on leur ouvrit la porte, mais madame de Saint-Jacques qui était première portière leur dit que les clefs étaient chez madame Tabbesse. Alors elles envoyèrent mademoiselle d'Aumont prier madame l'abbesse de leur faire ouvrir la porte. Madame Tabbesse leur fit dire qu'elles étaient restées sans sa permission et qu'elles ne sortiraient que quand leurs
et neYeu du cardinal de la Roche-Aymon, premier aumdnier du roi Louis XV et archevêque de Reims.
1. Mademoiselle d*Âumont était fille du duc d*Aumont, premier écuycr du roi. L*hôlel d'Aumont était rue de Jouy. On admirait les plafonds peints par Lebrun, l'escalier et Tordonnance des bâtiments du côté des jardins.
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familles les demanderaient ; elles furent au désespoir. Madame de Rochechouart leur fit dire de son côté qu'elles prissent garde de se trouver sur le passage des pensionnaires quand eUes iraient ou reviendraient de la messe et du réfectoire, parce qu'elle ne pouvait pas répondre qu'elles ne fussent insultées. La vérité est que nous désirions beaucoup les huer et nous bien moquer d'elles, nous voulions même leur jeter de l'eau.
9 Cependant on attendait madame de la Roche- Aymon pour diner chez son oncle, le cardinal de la Roche-Âvmon: madame la duchesse de Chevreuse attendait d'un autre côté madame la duchesse de Luynes sa belle-fille : leurs gens dirent qu'elles étaient restées à l'Abbaye-aux-Bois. On leur envoya donc dire qu'on les attendait, mais madame l'abbesse écrivit à madame de Chevreuse et au cardinal que mesdames de Luynes et de la Roche-Aymon n'avaient pas la tète bien saine, qu'ainsi elle ne voulait les remettre qu'entre les mains de leurs parents. Madame de Chevreuse inquiète vint de suite à l'Abbaye, où elle lava la tète d'importance à sa belle-fille; on lui rendit les deux prisonnières qui furent fort fâchées de cette aventure.
» Mademoiselle d'Aumont s'excusa en disant
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qu'elle avait ignoré que ces dames fussent cachées dans sa chambre, mais il y a apparence qu'elle était du complot.
yt II arriva une grande histoire à un autre bal. Mademoiselle de Chevreuse trouva un billet où il y avait un rendez-vous adressé à madame la vicomtesse de Laval qui était venue au bal et qui Tavait laissé tomber. Il y avait sur ce billet : « Vous » êtes adorable, ma chère vicomtesse, comptez » sur ma discrétion et ma fidélité. Demain à la T^ même heure et dans la même maison. » Dès que mademoiselle de Chevreuse eût trouvé ce billet, elle le lut et le mit dans sa poche ; après le bal, elle le montra à toute la classe rouge. Nous nous sommes bien ima<^inées que c'était un monsieur qui lui écrivait comme cela. Les maîtresses, l'ayant su, voulurent l'avoir et nous croyons qu'il a été rendu à madame de Laval, puisqu'elle n'est pas revenue au couvent à nos bals du carnaval. >
On fit grand bruit à Paris d'un refus qu'essuya madame de Laval deux ans après. On lit dans Bachaumont que madame de Laval s'est présentée pour être reçue dame pour accompagner Madame. Cette place lui avait été comme promise, elle ne put l'obtenir parce qu'elle était fille de M. de Boulogne, ancien trésorier de l'extraordinaire des
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guerres et par conséquent n'était pas de qualité. M. de Laval, son beau-père, premier gentilhomme de Monsieur, donna sa démission. Toute la fa«mille de Montmorency jeta les hauts cris. Madame de Laval était fille de M. de Boulogne, fermier général. D'après Tanecdote racontée par la jeune princesse, et d'après certain récit des Mémoires de Lauzun, le motif allégué pouvait bien n'être qu'un prétexte pour ne pas placer une personne aussi inconsidérée auprès de Madame.