LA SACRISTIE
€ Au bout de trois mois de service à l'abbatiale, je fus mise à la sacristie, où la société était fort amusante. Quant à l'emploi, il ne me convenait pas du tout, car j'ai toujours eu une aversion incroyable pour l'ouvrage. Il y avait alors à cette obédience despersonnes fortaimables,entreautre& mademoiselle de Broyé et mademoiselle de Paroi, avec qui j'étais fort liée et mademoiselle de Durfort qui était gaie et fort bonne camarade. Mademoiselle de Paroi était jolie, bien faite et jouait de la harpe comme un ange, elle avait douze ans. Mademoiselle de Broyé, un peu plus âgée, était assez jolie et pétrie d'esprit.
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) On peut bien dire que la sacristie était le répertoire de toutes les histoires et de toutes les nouvelles, tout le monde v abondait toute la sainte journée : avait-on à se chagriner^ à se réjouir, à se raconter quelques événements, c'était toujours là.
» Les deux sacristines étaient madame de Granville et madame de Tinel ; madame de Granville voulait m'apprendre à broder, car elle brodait dans une perfection incroyable, jamais elle ne put y réussir. Je ne travaillais donc pas, et mon emploi était de plier les ornements, de les nettoyer et d'aider madame de Saint-Philippe à arranger Téglise.
> Tous les soirs, il y avait au moins vingt personnes qui venaient pour raconter ce qui s'était passé dans les coins de la maison, mais je ne restais pas là, car j'allais pour lors chez madame de Rochechouart, où je trouvais toujours madame de Choiseul, mesdemoiselles de Gonflans, madame de Sainte-Delphine, madame de Saint- Sulpice, madame de Saint-Edouard et tout ce qu'il y avait de mieux. Madame de Sainte-Delphine, sœur de madame de Rochechouart, était ordinairement allongée avec une chaise sous ses pieds, faisant des commencements de bourse : elle
n*en a jamais fini une. Je me divertissais fort à l'écouter, car elle était drôle, et, quoique l'esprit de madame de Rochechouart fût plus apparent et plus saillant et celui de madame de Sainte-Delphine souvent endormi comme sa personne, quand il se réveillait il était fort agréable. Au reste, il est connu que Tesprit est héréditaire dans la maison de Horteraart. Madame de Sainte-Delphine était une des plus jolies personnes que l'on pût voir, elle avait vingt *six ans, grande, les cheveux d'un beau blond, de grands yeux bleus, les plus belles dents du monde, des traits charmants, une belle taille, l'air noble. Elle avait fort mal à la poitrine, elle était d'un caractère indolent et entièrement dominée par sa sœur.
> Madame de Saint-Sulpice était jolie, gaie et aimable. Madame de Saint-Edouard jolie, aimable et fort romanesque. On parlait fort à son aise et, quelque chose que l'on dit, je n'ai jamais vu madame de Rochechouart mettre du feu à combattre une opinion. Tout au plus jetait-elle du ridicule, chose qu'elle faisait mieux que personne et à quoi on avait peine à faire tète. On y lisait les ouvrages nouveaux qui pouvaient être lus par nous sans inconvénient. On causait de tout ce qui se passait dans Paris, car ces dames
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passaient leur vie au parloir où elles recevaient la meilleure compagnie, et, ces demoiselles sortant beaucoup, on savait tout.
D Rarement on disait du mal du prochain et d'une manière bien moins précise chez madame de Rochechouart que dans toutes les autres sociétés de la maison. Cependant c'était la société qu'on craignait le plus, car Ton savait que tout ce qui y était avait de l'esprit et était supérieur au reste; ainsi on la regardait comme un tribunal et on craignait d'y passer. Quand je revenais à la sacristie en sortant de chez madame de Rochechouart, madame Saint-Mathieu et madame Sainte-Ursule me disaient : « Eh bien, qu'est-ce » que les merveilleuses ont dit de nous? — Rien, ]» Madame, » disais-je de bonne foi, a on n'en a > pointparlé. » Alors c'était des étonnemenls sans lin, car elles coulaient à fond tous les jours toute la maison sans se lasser.
» Je puis dire que madame de Rochechouart, sa sœur, madame de Saint-Sulpice et plusieurs autres dames de cette société avaient une indifférence qui allait jusqu'au mépris pour tout ce qui ne les intéressait pas particulièrement, elles étaient toujours les dernières à savoir les événements du couvent.
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> Il me semblait que madame de Rochechouari et sa sœur avaient une manière à elles et un ton que nous prenions toutes, je dis celles qu'elle faisait venir chez elle. Les femmes du monde étaient émerveillées de la manière dont nous nous exprimions. Mademoiselle de ConOans surtout ne disait rien comme les autres, et il y avait du trait dans ses moindres paroles, n
La société de madame de Rochechouart et les conseils plein de tact et de finesse qu'elle donnait à ses jeunes filles, les préparaient merveilleusement au rôle qu'elles étaient destinées à jouer dans le grand monde. A notre époque de sans gène et d'égalité, nous n'avons pas la plus légère idée de ce qu'était aufrefois le bon ton et le bel usage^ ni de l'importance qu'on attachait à toutes les nuances de la politesse. « La politesse, le goût, le ton, étaient une espèce de dépôt que chacun gardait avec soin, comme s'il n'eût été confié qu'à lui. Les femmes surtout étaient les premiers soutiens de ces bases de l'agrément de la société *• »
« Je n*oublierai jamais ce qui m'arriva un jour avec madame de Rochechouart ; elle m'avait
2. Les Femmes, par le vicomte de Ségur (t. Il, Règne de Louis XV).
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dit de venir dans sa cellule le soir, j'y fus donc; je la trouvai entourée de papiers et occupée a écrire; cela ne m'étonna pas, car c'était sa coutume, mais ce qui me frappa, ce fut de la voir déconcertée, rougir prodigieusement à mon arrivée. Elle me dit de prendre un livre et de m'asseoir.
) Je me mis donc à faire semblant de lire et à l'observer; elle écrivait avec une agitation extrême, se frottait le front, soupirait, regardait autour'd'elle avec des yeux fixes et distraits comme si ses pensées eussent été à cent lieues d'elle.
> Il lui arrivait souvent d'écrire comme cela trois heures de suite; au moindre bruit, elle faisait un sursaut qui prouvait sa préoccupation et elle avait une espèce de colère d'avoir été troublée. Ce jour-là, je vis si distinctement les larmes arriver dans ses yeux que je fis la réflexion qu'elle n'était peut-être point heureuse. Tout en réfléchissant, je la regardais; ell^ avait un papier devant elle, sa plume à la main, la bouche entr'ouverte, les yeux fixes ^is-à-vis d'elle et ses larmes coulaient. J'en fus si profondément aflectée que mes yeux se mouillèrent et que je ne pus m'empêcherde pousser un profond soupir; cela réveilla madame de Rochechouart, elle leva les
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yeux sur moi, et, me voyant en pleurs, elle comprit tout de suite que j'avais remarqué l'anxiété où elle était. Elle me tendit la main d'une manière fort expressive et fort touchante : c Mon > cœur, qu'avez-vous? » me dit-elle. Je baisai sa main et je fondis en larmes ; elle me questionna encore; je lui avouai que l'agitation extrême où je l'avais vue m'avait fait naître l'idée qu'elle souffrait de quelque peine et que cela m'avait attendri à ce point-là. Alors, elle me serra dans ses bras et garda un moment le silence comme quelqu'un qui réfléchit & ce qu'il va dire, puis elle me dit : € Je suis née avec une imagination très vive et pour » l'occuper je jette sur le papier tout ce qu'elle » produit; dé là vient l'agitation avec laquelle vous » me voyez écrire pendant plusieurs heures. 1^ Comme, dans le nombre de mes idées, il s'en » trouve de sombres et de tristes, elles m'affectent > quelquefois assez vivement pour me faire verser » des larmes ; la solitude, la vie contemplative en- » tretiennent en moi ce penchant à me livrer à » mon imagination. :» Le souper sonnait que nous parlions encore. Nous nous séparâmes à regret; depuis ce temps, la tendresse de madame de Rochechouart pour moi redoubla encore, et rien n'égalait le tendre intérêt qu'elle m'inspirait. >
Le dépôt. — La râpe de madame de Samt-Germain. — Le
. ballcl d'Orphée et Eurydice, — Le réfectoire. — La porte
et le toar. — La communauté et la cellérerie. — Histoire de
mademoiselle de Saint- Ange. — La bibliothèque de madame
de Sainte-Delphine.
€ Je fus retirée en ce temps de la sacristie et mise au dépôt; je pleurai beaucoup quand on me mit là, car toutes les religieuses étaient de vieilles grognons, excepté madame de la Conception, qui était de la maison de Maillebois : elle avait de la dignité dans les manières, on voyait bien que c'était une dame de bon lieu. Elle avait une grande connaissance de tout ce qui concernait l'Abbaye et c'était un plaisir de l'entendre parler sur d'anciennes anecdotes arrivées dans le monastère.
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» Madame de la Conception avait la manie de chanter des romances, je n'ai jamais entendu une voix plus nasillarde. Elle nous chantait tous les jours la romance de /wdi7A, celle de Gabrielle de Vergy et plusieurs autres. Quelquefois, pour nous amuser, elle nous montrait des choses curieuses : car on conservait au dépôt des lettres de la reine Blanche, d'Anne de Bretagne et de plusieurs autres reines de France à des abbesses du couvent; des lettres de Guy de Laval à sa tante, abbesse de l'Abbaye-aux-Bois, lorsqu'il était à l'armée, pendant les troubles du règne de Charles Yll; il y est question de La Hire et Dunois, enfin plusieurs autres monuments intéressants.
> Les pensionnaires, de service au dépôt*, étaient alors mademoiselle de Caumont, belle, de l'esprit, mais susceptible, treize ans; mademoiselle d'Armaillé, quatorze ans, hideuse, mi* naudière, mais bonne créature; mademoiselle de Saint-Chamans, laide, des petites jambes hors de
1 . Cette obédience se composait d'une grande salle entière-* ment garnie de tiroirs pour les archives, d'une autre salle contenant la bibliothèque du dépôt, et d'une chambre où se tenaient es déposilaires.
Il y avait, an dépôt, quatre dames dépositaires, deux secrétaires, six pensionnaires et deux seurs converses.
proportion, dix-huit ans. Mademoiselle de Beaumont, laide et boiteuse, mais bien bonne personne; mademoiselle de Sivrac, dix-neuf ans, une figure noble, mais sujette à des spasmes et un peu folle ; mademoiselle de Lévis, bonne, blafarde, point d'esprit, quatorze ans.
» J'ai déjà parlé de madame de Maillebois, les autres dépositaires étaient : madame de Saint- Romuald, vieille grognon; madame de Saint-Germain, vieille grognon aussi; madame de Saint- Pavin, quarante-huit ans, ne parlant jamais, fort sournoise.
]» Nous passions toute la journée, Caumont et moi, à nous moquer de tout ce monde. Madame de Saint-Romuald avait quatre-vingts ans et madame de Saint-Germain, soixante-quinze. Elles étaient toute la journée en dispute, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre, enfin c'était incroyable. Elles se trompaient toujours dans leurs calculs et elles mettaient tout cela sur le compte Tune de l'autre. C'était comique de les voir avec leurs lunettes, le nez dans des grands livres d'archives. Elles passaient leur vie à lire de vieilles lettres que les abbesses de l'Abbaye-aux- Bois avaient reçues autrefois ou d'anciens plaidoyers de ces dames, et, quand on voulait savoir
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quelque chose d'ancien touchant TAbbaye, elles ne savaient jamais rien.
> Une fois, madame de Saint-Romuald avait prèle une râpe à sucre à madame de Saint-Germain,qui l'avait perdue ou oubliée. Un dimanche pendant la grand'messe, madame de Saint-Germain se souvint de la râpe, et, comme ces deux siècles étaient à côté l'un de l'autre, madame de Saint-Romuald se penche vers madame de Saint- Germain et lui dit â demi-voix :
> — A propos, vous ne m'avez pas rendu ma râpe?
> — Qu*esl-ce que c'est que votre râpe?
» — Gomment, je ne vous ai pas prêté ma râpe?
» Madame de Saint-Germain (vexée que cette demande lui soit faite à l'église) :
» — Je n'ai pas votre râpe.
» L'autre (colère, et haussant la voix) :
» — Rendez-moi ma râpe !
» Elles continuèrent si longtemps et si haut, que les pensionnaires éclatèrent de rire.
> Madame l'abbesse, surprise, demanda ce qui se passait^ on le lui dit ; elle fit dire à ces dames de se tenir en repos et qu'elle leur enverrait à chacune une râpe.
> Revenues au dépôt, elles se boudèrent pen-
dant huit jours, et, toutes les fois qu'on parlait de sucre ou de choses prêtées, madame de Saint- Romuald racontait aussitôt l'histoire de sa râpe, et comme quoi elle en avait une, et qu'elle l'avait prêtée et qu'on la lui avait perdue. Alors madame de Saint-Germain disait que cela n'était pas vrai, et nous nous amusions à mettre toujours la conversation sur ce sujet pour les faire disputer. >
En sortant du dépôt, Hélène entra au réfectoire où elle passa deux mois; son emploi était de servir les pensionnaires à table, d'aider à mettre le couvert et à ranger le réfectoire, les cristaux, porcelaines, etc., toutes choses utiles pour une future maîtresse de maison. Tout en s'occupantdu réfectoire, Hélène ne négligeait pas ses talents.
« Je dansai dans ce temps-là dans les ballets d'Orphée et Eurydice, que nous dansâmes sur notre théâtre, qui était très beau : il y avait beaucoup de décorations; il était au bout du jardin près de l'ancienne infirmerie des pestiférés.
» Nous étions en tout cinquante-cinq qui dansions, mademoiselle de Choiseul dansait Orphée, mademoiselle de Damas Eurydice, moi l'Amour,
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mesdemoiselles de Chauvigny et de Montsauge, deux suivantes. Il y en avait dix pour l'entrée funèbre^ dix pour les furies, dix pour les suivants d'Orphée, dix pour ceux d'Eurydice et dix pour la cour d'amour.
> Cet hiver-là, nous jouâmes aussi Polyeucie sur le théâtre du couvent ; je jouai Pauline, mademoiselle de Châtillon Polyeucte, et mademoiselle de Choiseul Sévère ; cela réussit fort bien. Aussi, bientôt après, on nous fit étudier le Cid; je jouai Rodrigue et enfin Cornélie dans la Mort de Pompée. >
Ces représentations intéressaient si fort toutes ces petites actrices, qu'elles consacraient souvent leurs récréations à répéter leurs rôles; le public se composait des mères des pensionnaires et de leurs parentes ou amies. On en parlait dans tout Paris.
Ces récréations mondaines n'empêchaient point le service régulier des obédiences.
€ Après le réfectoire, dit Hélène, je fus une quinzaine de jours au service de la porte.jNous étions cinq, mademoiselle de Morard, quatorze ans, assez jolie, mais fade, point d'esprit; mademoiselle de Nagu, dix-sept ans, jolie et aimable; mademoiselle de Chabrillan, laide, mais de l'es-
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prit, quatorze ans; mademoiselle de Barbantanne, quinze ans, ayant l'air d'un garçon, fort polis* sonne, jolie, dansant très bien.
"» Notre emploi était d'accompagner la portière, quand elle allait ouvrir sa porte de clôture. C'était un exercice perpétuel, tantôt des maîtres, tantôt des médecins et puis les directeurs; enfin mesdames de Fumel et de Pradines, les deux portières, étaient le soir sur les dents; nous n'aimions pas la première, qui était aigre, sèche et méchante.
> Le tour*, où je fus mise après, me plut davantage, on voyait un monde énorme toute la journée, j'élais là avec Aumont, Cossé et Chalais, toutes aimables.
i> Les deux (ourières, mesdames de Calvisson et de Nogaret, étaient sœurs, la dernière aimant beaucoup la lecture et fort instruite.
» Il fallait sonner toutes les personnes que l'on demandait et chacune avait un timbre; c'était assez difficile de ne pas se tromper, car l'une avait 3, 8, et' carillon, l'autre V, 8, et carillon; enfin c'était à n*en pas finir.
1» Aumont avail dix-huit ans, des talents, de