Deux dames tourières, cinq pensionnaires
l'esprit; elle était assez jolie et mariée depuis quelque temps.
> Gossé n'avait que douze ans, elle était laide, maisjpétrie de grâce et fort délicate; elle épousa plus tard le duc de Mortemart.
> Madame d'Âvaux, dont j'ai déjà parlé, était bonne et jolie, mais fort bête.
» Enfin mademoiselle de Chalais, très jolie, quinze ans, souvent malade.
» Ce service nous amusait; mais, comme il était très fatigant, on n'y restait jamais longtemps.
» Du service du tour, je passai à celui de la communauté. J'aurais fort bien passé là un temps fort long sans m'ennuyer, si l'on m'y avait laissée. J'étais avec mademoiselle de Talleyrand, jolie, aimable et fort aimée, et mademoiselle de Périgord, sa so&ur, jolie aussi ; puis mademoiselle de Duras, jolie et assez aimable, et enfm mademoiselle de Spinola, méchante, gauche, mais très belle.
> Entre les dames qui desservaient cette obédience était une vieille religieuse nommée madame de Saint-Charles; quoique âgée de soixantequinze ans, elle était d'une gaieté extrême, rien ne l'incommodait; on faisait du train à ses oreilles, c'était égal. Il y avait toujours cinquante per-
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sonnes, dans la chambre de communauté, qui travaillaient à toute sorte d'ouvrages. Talleyrand jouait du clavecin, moi de la harpe, nous chantions ; cela faisait des concerts qui amusaient fort ces dames.
> Cette chambre était toute tapissée des abbesses de l'Abbaye-aux-Bois, peintes en pied; presque toutes avaient à leurs pieds Técusson de leurs armes, ainsi on les reconnaissait. La mère Saint-Charles nous raconta une aventure arrivée pendant son noviciat, que je>ais placer ici.
> Il vint une fois une madame de Saint-Ânge proposer sa fille à madame de la Trémouille, pour lors abbesse de TAbbaye-aux-Bois. Comme la jeune personne avait l'air fort doux, que d'ailleurs la mère proposait une pension et une dot convenables pour une fille de qualité, elle fut ac* ceptée.
) Elle entrale lendemain, et, au bout de quelque temps, tout le couvent fut enchanté de ses grâces, de son esprit et de sa douceur. Madame de Saint- Charles, qui était au noviciat avec elle ainsi que plusieurs autres, lui disait quelquefois : « Made-
> moiselle de Saint-Ange, il est incroyable qu'une » jeune personne, aussi modeste et aussi bien
> élevée que vous, ayez les gestes et les manières
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> que vous avez quelquefois ; car, quand vous êtes » debout devant lacheminée, vous écartez les pieds » d'une manière étrange, et, quand vous voulez ap- » procher votre chaise,vous faites souvent le mou- » vement de la prendre à travers vos jambes; enCn » il est inouï de voir réunis dans la même perf sonne un air de modeslie qui va jusqu'à la con«
> trainte, et, à Téchappée, des gestes de mousque- » taire.:» Mademoiselle de Saint-Ange, rougissant, disait qu'elle avait été élevée avec un frère dont elle s'amusait à imiter les manières dès l'enfance et que plusieurs lui en étaient restées.
V Une nuit qu'il y avait un tonnerre terrible, madame de Saint-Charles, qui était dans ce temps* là mademoiselle de Ronci, vient frapper à la cellule de mademoiselle de Saint-Ange et la prie de lui ouvrir. Mademoiselle de Saint- Ange la fait attendre quelques instants, puis lui ouvre, c Ah ! lui dit ma-
> demoiselle de Ronci, j'ai une peur horrible dans D ma cellule, il faut que vous me permettiez de » coucher dans la vôtre jusqu'à ce que l'orage » soit passé. > Mademoiselle de Saint-Ange ne voulut jamais consentir, lui dit que la sainte règle le défendait et qu'elle la priait de s'en aller. Enfin mademoiselle de Ronci, voyant qu'elle ne voulait absolument pas lui permettre de rester dans sa
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cellule^ s'en alla fort mécontente de son peu de complaisance.
» Au bout de trois mois que mademoiselle de Saint-Ange eût été au noviciat, sa mère vint un jour chez madame Tabbesse, lui dire que la vocation de sa fille était passée et qu'elle la priait de la lui rendre. Mademoiselle de Saint-Ange sortit donc, au grand chagrin de tout le couvent qui la regretta fort. Quelques jours après, madame de Saint-Ange écrivit à madame Tabbesse pour lui dire qu'elle lui demandait pardon de la supercherie qu'elle lui avait faite; qu'elle avait eu dans sa maison son fils au lieu de sa fille : que, ce jeune homme ayant eu le malheur de tuer son adversaire dans un duel, elle lui avait fait prendre les habits de sa sœur et l'avait mis à l'Abbaye-aux Bois, n'ayant trouvé que ce moyen de le dérober à la sévérité des lois.
» Madame l'abbesse lui répondit que, puisque la chose était faite, elle se félicitait que ce moyen eût sauvé la vie de quelqu'un qui lui avait donné fort bonne opinion de son caractère, pendant le temps qu'il avait passé chez elle. Madame Saint- Charles nous dit que souvent il échappait à mademoiselle de Saint-Ange de parler d'elle au masculin. »
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