‹ Histoire d'une grande dame au XVIIIe siècleChapitre 15 sur 69 · LA BIBLIOTHEQUE · texte numérisé non relu

LA BIBLIOTHEQUE

(L Enfin, je fus mise à la bibliothèque, à la grande satisfaction de madame de Mortemart. J'étais assise tranquillement à lire dans la cuisine, quand on vint me dire que j'étais nommée à la bibliothèque. Je courus bien vite chercher madame Sainte-Delphine ; dès qu'elle m'apex^çut, elle me dit ; ( Enfin vous me parvenez, j'espère que nous > allons passer notre vie ensemble. » Effectivement je ne la quittais guère, elle était presque toujours chez sa soeur et moi avec elle.

> Elle ne se mêlait pas plus de ce qu'on faisait des livres que s'ils n'eussent pas existé, elle aimail pourtant à lire; mais, quand elle voulait des livres, elles les demandait à madame Saint-Joachim .

9 Quelquefois, quand elle était à sa bibliothèque et qu'elle voyait que l'on venait chercher ou apporter des livres et que madame Saint-Joachim tenait note de tout cela, elle ne concevait pas qu'on pût se donner autant de peine.

> Je passais ia matinée en commissions pour elle, j'allais ordinairement chez elle tout de suite

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après avoir paru devant madame de Rochechouart le matin à la classe.

> Elle avait été à prime^ s'était gravement recouchée et ne songeait pas à se lever; alors j'entrais et je lui disais: « Madame, il est huit heures » et demie. — Ah ! bon Dieu, ce n'est pas possible, » je ne peux pas vous croire. >

> Quelquefois madame de Rochechouart entrait dans sa cellule en revenant des classes, alors elle lui disait : € Ma sœur, c'est honteux pour une

> religieuse d'èlre encore dans son lit. i> Là-dessus madame Sainte-Delphine répondait : c Je n'ai

> pointfaitvœudenepas dormir tout mon saoul. > Madame de Rochechouart disait : « Allons, Hé-

> lène, faites lever ma sœur. > J'appelais sœur Léonard, elle fermait ses rideaux, passait sa chemise, s'habillait : il ne lui restait plus qu'à se coiffer. Elle était charmante comme cela tout habillée, sa tète nue; elle laissait ses cheveux un peu longs, parce qu'elle craignait les rhumes; ils étaient de la plus belle couleur possible ; elle se lavait la tèle avec de l'eau tiède, puis mettait sa

1 . Prime est un mot ancien qui signifiait premier. Primer terme de liturgie catholique. La première des heures cano* niales, elle commence à six heures du matin. ChdinieT prime, assister à prime (Littré).

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guimpe et son voile. Ensuite je lui disais : c Ma- » dame, n'avez- vous rien oublié? — Non, disait- > elle, pour aujourd'hui rien. » A peine élait-elle à la bibliothèque^ qu'elle me disait : < Hélène, j'ai oublié mon mouchoir. > Je courais le chercher, ensuite c'était un livre, puisaulre chose. Elle me faisait courir comme cela toute la matinée; mais je l'aimais tant, que cela ne me faisait rien. >

i. La bibliothèque de TAbbaye-aux-Bois se composait de trois vastes salles. Elle contenait seize mille volumes et était fort complète en livres de théologie .

M ade moi Nil le de Choiieul et sa mère. — Les aventures de madame de SUiDville. — Mariafe de nuidemoiielle de Choiieul. — l>medc voile.

c Ma liaison avec mademoiselle de Ghoiseul devenait plus forte de jour en jour; lout était en commun entre nous, nos livres, nos bijoux, nous avions mutuellement la clef de nos tiroirs et même de nos écritoires.

>Dans ce temps, madcmotsetle de Lévis' reprocha, lout haut, un jour dans la classe, à mademoiselle de Ghoiseul que sa mère était enFerparce qu'elle avait aimé un comédien.

Le in«rqul* de Lévi* ton père, iieulenaol giaéral de» t du roi, avait fpouaé niademoiielle de la Rejnière, flile ihe Termier général el de raadenoitelle de Jarente de

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> Mademoiselle de Choiseul, quoique fort fâchée ût bonne contenance et dit : c Non ; ma mère

> vit en province parce que c'est son goût, du

> moins c'est ce qu'on m'a toujours dit. Mais, si

> ce que vous dites était vrai, ce ne sera pas le

> plus beau trait de votre vie de m' avoir éclairée » là-dessus. >

> Toute la classe fut excessivement irritée contre mademoiselle de Lévis ; toutes ces demoiselles lui dirent que c'était infâme; qu'une chose comme celle-là ne se reprochait pas; qu'elles étaient au désespoir que cela se fût passé dans leur classe, et qu'elles allaient demander en grâce qu'on la fit descendre dans la classe bleue, pour son propre honneur à elle, puisque, plus on la -rapprocherait de l'enfance, plus on rendrait son propos excusable.

» Alors mademoiselle de Lévis vint trouver mademoiselle de Choiseul, qui était dans un coin de la classe, et, comme elle avait l'âme basse, elle se mit à genoux pour la prier de ne pas répéter cette histoire. Toutes les demoiselles de sa classe la suivaient et la huaient. Mademoiselle de Choiseul répondit, tout haut : c Mademoiselle, » tout ce que je peux faire pour vous, c'est de ne

> pas vous nommer, et je vous donne ma parole

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> d'honneur que votre nom ne sortira pas de ma M bouche ; mais je serais à jamais blâmable aux

> yeux de mes compagnes, si je paraissais tran- 9 quille après ce que vous m'avez dit en leur pré-

> sence et si je ne m'informais pas de ma mère

> auprès de ma famille. »

> Dans ce moment, une maîtresse, qui remarquait depuis une heure du tumulte parmi les pensionnaires, s'avança et demanda ce que c'était. Mademoiselle de Ghoiseul dit que c'était une dispute qu'elle avait eue avec une pensionnaire et que c'était terminé; la maltresse demanda si personne n'avait à se plaindre, et, comme chacune gardait le silence, elle fut se rasseoir.

» Mademoiselle de Ghoiseul et moi, nous conférâmes ensemble pour savoir ce qu'elle aurait à faire et nous décidâmes qu'il fallait en parler à madame de Rochechouart.

Y Je demandai à mademoiselle de Ghoiseul si elle n'avait pas de soupçons de ce qu'on lui avait reproché, elle me dit : c Non, je me suis figuré

> que ma mère était une femme singulière, qui

> n'était point aimée de sa famille et que c'était

> pour cela qu'elle voulait vivre en province. » Elle me dit aussi : c Mon père *, ni mon oncle, ne

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