janvier
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Nancy. Le comte avait facilement obtenu , par le duc son frère, une lettre de cachet et sa femme fut renfermée pour le reste de sa vie. Il lui rendit tout son bien, fit nommer un tuteur avec Tordre de donner à la comtesse toutes les choses nécessaires, mais pas un écu. Il y eut une somme réglée pour l'entretien de ses filles ; le reste du revenu fut mis sous séquestre à leur profit.
La femme de chambre fut envoyée à la Salpêtrière et le laquais à Bicêtre pour avoir été dans la confidence. On trouva généralement le châtiment infligé par M, de Stainviile à sa femme d'une sévérité outrée. Dans ce temps de mœurs faciles, on n'était pas habitué à envisager ce genre de péché comme un crime irrémissible, et la jolie madame de Stainviile excita la pitié de chacun. On prétendit même que la maîtresse du comte, jeune et charmante actrice de l'Opéra, lui signifia à son retour de Nancy qu'elle ne le reverrait de sa vie, de peur d'être soupçonnée d'avoir eu part à une telle iniquité^.
1. Un jour vint, cependant, où grâce aux efforts de la duchesse de Ghoiseul, on offrit à madame de Stainviile de revenir dans sa famille ; mais elle refusa et mourut au couvent dans des sentiments de haute piélé.
Quelque temps après cette triste révélation, mademoiselle de Ghoiseul fort agitée vint trouver Hélène, elle sortait du parloir et lui dit : c Imaginez que l'on va mettre ma sœur à TAbbaye-aux- Bois et elle entre lundi prochain. Ce qui me désole, c'est qu'on la met simplement à la classe et que, moi, j'ai un appartement, ainsi cette distinction fera parler les pensionnaires. >
Hélène lui conseilla de dire qu'étant Tainée, on avait cru à propos de faire cette différence.
4 Elle me dit qu'elle devait sortir le lendemain pour faire connaissance avec sa sœur, qu'elle n'avait jamais vue.
n Elle sortit, en effet, et , comme elle revint tard, nous ne pûmes nous parler en particulier; mais, le soir, elle vint me trouver dans ma chambre, elle me dit que sa sœur avait quatre ans de moins qu'elle, que c'était une enfant, qu'elle était assez jolie, qu'elle ne paraissait pas avoir beaucoup de vivacité, qu'elle la croyait ignorante et mal élevée, qu'elle l'avait beaucoup caressée, mais qu'elle paraissait fort sauvage. Elle me dit encore qu'on la nommait mademoiselle de Slainville. Nous nous proposâmes de nous en occuper beaucoup, pour qu'elle n'eût aucun désagrément à sa réception« >
Elle fut amenée par madame la duchesse de Choiseul, qui dit que, pour tout ce qui lui serait nécessaire, on devait s*adresser à elle et point à
son père, ni à la duchesse de Gramont, comme on faisait pour mademoiselle de Choiseul, parce que c'était elle qui en était particulièrement chargée. On voit que la bonté de la duchesse de Choiseul ne se démentait pas et qu'elle voulait servir de mère à la petite abandonnée que chacun repoussait».
a Mademoiselle de Choiseul la conduisit à la classe en disant que c'était sa sœur et qu'elle priait qu'on eût des bontés pour elle; alors mesdemoiselles de Conflans, mademoiselle de Damas et moi, nous fûmes à elle et nous la caressâmes beaucoup; mais elle était fort sauvage et nous recevait assez mal.
» Quand elle eut fait une fois connaissance, Choiseul la laissa et elle ne fut jamais fort liée
1. M. Dufort de Cheverny raconte, dans ses Mémoires, que le duc de Choiseul avait adressé une mercuriale à sa belle-sœur, à Toccasion de sa liaison avec Clairval et que la comtesse avait afQrmé que l'enfant qu'elle venait de mettre au monde était la fille légitime du comte.
(yoirles Mémoires du comte Dufort de Cheverny, introducteur des ambassadeurs, publiés par M. de Crëvecœur. —Pion, Paris, 1886.)
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avec elle, car il y avait une grande difTérence entre les deux sœurs.
» Quand le duc de Choiseul, madame de Stainville et madame.la duchesse de Gramont venaient voir mademoiselle de Choiseul, ils ne demandaient jamais mademoiselle de Stainville; mais mademoiselle de Choiseul s'obstina et dit qu'elle n'irait pas au parloir, si on ne demandait pas sa sœur; ainsi on fit venir mademoiselle de Stainville. C'était de même pour sortir : jamais mademoiselle de Choiseul ne voulait se rendre seule à l'hôtel de Choiseul^; et tout cela était générosité et bonté de cœur, car sa sœur ne lui plaisait pas, mais elle ne voulait point de distinction à son préjudice. >
La conduite généreuse de mademoiselle de Choiseul en cette circonstance prouve une élévation de caractère peu commune chez une enfant de quatorze ans. Évidemment, la très haute idée que ces
i. L'hôtel de Choiseul était situé rue de la Grange-Batelière, n**3, et occupait remplacement de rancien Opéra; son jardin et ses dépendances s'étendaient jusqu'à la rue Neuve-Saint-Augustiii, rOpéra-Gomique actuel fut bâli sur des terrains appartenant au duc de Choiseul. Nous n'imaginons pas aujourd'hui l'étendue et l'importance des hôtels du x\iii* siècle dont un grand nombre étaient de véritables palais. Le petit hdtel de madame de Gramont était contigu à celui de son frère.
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jeunes filles avaient de leur rang et de leur naissance contribuait à développer ces sentiments d'honneur et de délicatesse; elles pratiquaient Taxiome Noblesse obligey dans toute son étendue, et le reproche le plus amer qu'on pût leur adresser était d'avoir Yâme basse. Mais il faut reconnaître aussi qu'elles tenaient dans le plus profond mépris toute personne qui n'appartenait pas à leur caste. Hélène s'exprime là-dessus le plus naïvement du monde.
c II y eut un moment, dit-elle, où il y eut une brèche aux murs de l'Abbaye, parce qu'on refit la muraille du jardin. L'usage est que, du moment qu'il y a brèche, la clôture est levée pour le temps que la brèche dure. Ce mur donnait d'un côté sur la rue et de l'autre dans le couvent des Petites-Cordelières; ainsi, cela fit une espèce de communication. Ces dames furent mutuellement voir leur couvent.
» Celui des Petites-Cordelières n'était ni si grand ni si beau que le nôtre. Elles avaient en tout une trentaine de pensionnaires, mais ce n'étaient pas des filles comme il faut ; elles étaient bien embarrassées quand elles voyaient notre classe si nombreuse et composée des premières filles de France. »
» En ce temps-lày mademoiselle de Choiseul me dit un soir en rentrant qu'elle avait un grand secret à me dire : elle me conta qu'elle allait se marier avec le fils de M. de Choiseul La Baume qui n'avait que dîx-sept ans*, qu'il était fort geni\\y qu'elle s'appellerait la duchesse de Choiseul- Stainville, et que, le lendemain, sa famille venait en faire part à madame de Rochechouart et à madame l'abbesse, et qu'elle me priait de faire ses visites avec elle. »
L'usage de faire part soi-même de son mariage à ses compagnes était consacré à l'Abbaye-aux- Bois, et, pour cette importante affaire, la jeune fiancée se faisait accompagner de sa meilleure amie. Hélène, enchantée de jouer ce rôle important, se prépara à escorter gravement mademoiselle de Choiseul, le lendemain dans Taprès-diner.
< Le lendemain donc, dans la matinée, le duc
1. Glaude-Antoine-Gabriel de Choiseul La Baume, né le 26 août 1760, fils du marquis de Ghoiseul-Beaupré et de Diane- Gabrielle de La Baume de Montrevel.
Il fut élevé à Ghanleloup sous les yeux du duc de Choiseul, qui s'occupa beaucoup de son éducation, commencée par Tabbé Barthélémy. Après la mort du duc de Choiseul, qui ne laissait pas d*enfanls, il hérita du titre et de la pairie de ce ministre, grâce à son mariage avec sa nièce. Le jeune duc devint plus tard gouverneur du Louvre. U prit une part active à la fuite de Yarennes et mourut ett 1838.
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et la duchesse de Choiseul, madame de Gramont, M. de Stainville vinrent au parloir de madame Tabbesse, oà madame de Rochechouart vint aussi. On dil que le contrat devait être signé le dimanche suivant à Versailles, qu'il serait signé par la famille et les amis le lundi; que, le mardi, mademoiselle de Choiseul recevrait les présents et que, le mercredi, elle partirait pour Chanteloup, où se ferait le mariage S et que, deux jours après, elle serait ramenée à l'Abbaye-aux-Bois, car elle n'avait que quatorze ans. Aussitôt après le départ de sa famille, je fus avec mademoiselle de Choiseul dans toute la maison faire part de son mariage. Le lundi de la signature du contrat, toute la classe était aux fenêtres pour voir arriver M. de Choiseul, qui nous parut fort joli. Tout Paris était à la signature de qe contrat. En sortant du parloir, mademoiselle de Choiseul vint i une fenêtre où étaient des pensionnaires, et M. de Choiseul, l'ayant aperçue, lui fit une profonde révérence, ce qui nous enchanta. Elle nous dit que
1. il eut lieu en effet le 10 octobre 1778. La jeune duchesse de Choiseul eut deux enfants; Etienne de Choiseul, jeune homme de grande distinction, aide de camp du général Berthier, tué dans la campagne de 1807, et une fille, qui épousa le duc de Marmier, pair de France.
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sa belle-mère avait l'air excessivement sévère, qu'on la disail très difficile à vivre. Le lendemaio, on lui donna une corbeille immense achetée chez mademoiselle Ber tin, un écrin de beaux diamants, des bijoux émaillés en bleu, une bourse de deux cents louis.
» Le jour de son départ, madame de Rochechouart permit que je sortisse pour aller déjeuner chez madame la duchesse de Gramont. Madame de Clermont me ramena.
7> Mademoiselle de Choiseul me donna un souvenir en or et en cheveux, un sac et un éventail; elle donna quarante sacs et quarante éventails aux pensionnaires.
» Il avait été question que sa sœur n'irait point à Chanteloup, mais mademoiselle de Choiseul s'en plaignit si haut qu'à la fin madame la duchesse de Choiseul la mena. Elle donna à sa sœur un beau médaillon en diamants, et M. de Choiseul lui donna un souvenir garni en diamants.
9 Mademoiselle de Choiseul, que je nommerai dorénavant madame, revint au bout de quinze jours; elle me raconta toutes les fêtes qu'on lui avait données, mais elle me dit que sa belle-mère n'avait pas passé un jour sans la gronder. Elle me dit aussi que, pour son mari, elle l'aimait à la
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folie, qu'il était gai et drôle, qu'on ne les avait jamais laissés seuls ensemble et que cependant il avait trouvé moyen de lui dire bien des choses, mais qu'elle se faisait scrupule de me les répéter. »
Il se passa un événement à ce moment-là qui impressionna fort les jeunes pensionnaires de TAbbaye-aux-Bois. Elles étaient accoutumées à assister aux prises de voile assez fréquentes dans le couvent, cette cérémonie leur paraissait toute naturelle et ne leur inspirait pas de tristes réflexions. Cette fois-ci, il en fut autrement.
c II y avait, depuis deux ans, au noviciat une jeune personne appelée mademoiselle de Rastignac,âgée do vingt ans. Elle paraissait plongée dans une mélancolie affreuse, était toujours malade et passait plus de temps à Tinfirmerie qu'ailleurs. Elle avait déjà pris l'habit; on avait décidé deux fois sa profession et elle avait toujours été remise à cause qu'elle tombait malade. Son directeur, dom Thémines, insistait pour ajourner indéfmiment ses vœux et le bruit courait qu'on la faisait religieuse malgré elle ; nous en parlâmes une fois à madame de Rochechouart, elle nous dit qu'elle ne se mêlait point du tout des novices, mais que, si elle imaginait que ce fût contre son gré qu'on lui fit embrasser l'état monastique, elle ne lui
donnerait pas sa voix. A deux ou trois reprises, on l'obligea à rentrer dans le monde en la renvoyant, dans sa famille, mais ce fut en vain. Enfin on décida un jour pour sa profession et Ton dit que, quoiqu'elle fût très malade et pût à peine se soutenir, elle voulait prononcer ses vœux.
» Le jour de sa profession, tous les Hautefort du monde remplissaient l'église, car elle était leur proche parente. Mademoiselle de Guignes portait son cierge et lui servait de marraine, le comte d'Hautefort fut son chevalier. Elle était d'une très jolie figure; elle fut d'abord dans l'église du dehors sur un prie-Dieu, avec une robe de crêpe blanc brodée d'argent et couverte de diamants. Elle soutint fort bien le sermon que lui fit l'abbé de MaroUe, où il lui disait que c'était un grand mérite aux yeux de Dieu de renoncer au monde quand on était faite pour y être adorée et pour en faire le charme et l'ornement. Il semblait qu'il se plût à lui peindre en beau tout ce qu'elle allait quitter; mais elle fit bonne contenance.
» Après le sermon, le comte d'Hautefort lui donna la main et la conduisit à la porte de clôture. Dès qu'elle fut entrée on jeta la porte avec grand bruit sur elle et on mit les verrous avec fracas, car c'est une gentillesse qu'on ne manque jamais de
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faire en pareille occasion. Nous remarquâmes toutes que cela lui fit un effet terrible et qu'elle pâlit très visiblement. Elle entra dans la cour plus morte que vive; on disait toujours que c'est qu'elle était malade, mais il nous paraissait que son âme souflrait plus que son corps. Quand elle fut arrivée à la grille du chœur, on la ferma pour la déshabiller; alors on s'empressa de la dépouiller de ses ornements mondains. Elle avait de longs cheveux blonds; quand on les défit, nous pensâmes toutes crier pour empêcher qu'on ne les coupât et toutes les pensionnaires disaient tout bas: a Quel dommage! ))Danslemomentoùla maitresse des novices y mil les ciseaux, elle tressaillit. On mit ses cheveux sur un grandplat d'argent, c'était charmant à voir ; on la revêtit des habits de Tordre, on lui mit le voile et une couronne de roses blanches, ensuite on ouvrit la grille et on la présenta au prêtre, qui la bénit.
^^ Alors on apporta un fauteuil, près de la grille, où madame l'abbesse s'assit, ayant à ses cotés sa porte-croix etsachapelaine. Mademoiselle de Rastignac se mit à genoux devant elle, mit ses mains dans les siennes. Pour prononcer ses vœux la formule est : < Je fais vœu à Dieu, entre vos mains, «Madame, de pauvreté, d'humilité, d'obéissance,
9 dechasteté et declôlure perpétuelle, suivant la » règle de saint Benoît, observance de saint Ber- » nard, ordre de Citeaux, Gliation de Clairvaux. » Elle était si faible qu'à peine pouvait-elle se soutenir à genoux. Les maîtresses des novices, madame Saint-Vincent et madame Saint-Guillaume, étaient derrière elle. Elle avait l'air d'avoir un nuage sur les yeux et de ne savoir où elle était ; madame Saint-Vincent lui disait le vœu mot à mot, et elle répétait. Quand elle eut fait son vœu d'obéissance et que cela vint au vœu de chasteté, elle s'arrêta si longtemps que toutes les pensionnaires, qui avaient beaucoup pleuré, ne purent s'empêcher d'avoir envie de rire ; enfin, après avoir jeté les yeux de tous côtés, comme pour voir s'il ne lui viendrait aucun secours, la maîtresse s'approcha lui disant : « Allons, du courage, mon en- » fant, achevez votre sacrifice ! » Elle fit un profond soupir en disant « de chasteté et de clôture perpétuelle », et en même temps elle laissa tomber sa tête sur les genoux de madame l'abbesse. On vit qu'elle s'évanouissait, aussi on la mena à la sacristie.
ï L'usage est qu'elle doit aller embrasser les genoux de toutes les religieuses, après sa profession, et embrasser les pensionnaires. Mais Ton
dit qu'elle n*était pas en état, et qu'elle viendrait seulement se prosterner au milieu du chœur. Rien ne m'a affecté davantage que quand elle parut à la porte de la sacristie, pâle comme la mort, le regard éteint, soutenue par deux religieuses. Mademoiselle de Guignes, qui portait son cierge, était si tremblante, qu'à peine pouvait-elle marcher. Madame Sainte-Magdeleine, car c'était le nom que mademoiselle de Rasiignac avait pris, s'avança jusqu'au milieu du chœur ou on l'aida à se prosterner. On étendit sur elle le drap mortuaire et on chanta le Miserere de La Lande, qui fut chanté par nous, ainsi que le Dies irœ et le Libéra des CordelierSy qui est une musique superbe. Le tout dura une heure et demie, car on leur dit les prières des morts pour les avertir qu'elles sont mortes au monde.
» Le soir même, comme elle avait la fièvre, on la mit à l'infirmerie, où elle resta six semaines. Ouand elle fut relevée, on la fit réfectorienne ; mais sa santé ne se rétablit point. Elle est dans une langueur qui intéresse tout le monde et que tout le monde cherche à dissiper, en tâchant de lui rendre la vie agréable. »
Madame d'Orléans, abbesse de Chelles. — Une visite de l'archevêque. — Les religieuses jaoBénistes. — L'apothicairerie. — La fête de madame de Rochechouart. — Sa maladie et sa mort.
Dans les vastes bâtiments de TAbbaye-aux-Boîs, il existait un appartement que Ton n'ouvrait presque jamais. Il avait été jadis occupé par madame d'0rléans,plus connue sous le nom d'abbesse de Chelles ^ Dès sa jeunesse, elle fut destinée au
1. Loaise-Âdélaïde de Chartres, petite-ÛUe de Louis XIV et de madame de Montespan, seconde fille du régent Philippe d'Orléans et de mademoiselle de Blois, née le 13 août 1698, morte le 20 février 1743.
Elle avait dix-huit ans lorsqu'elle fut abbesse de l'Àbbayeaux-Bois et vingt et un ans lorsqu'elle fut nommée abbesse de Chelles (Voir, pour cette dernière nomination, la Correspondance de madame la dwhesse d'Orléans, née princesse PalaJtine*
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cloître : c'était à coup sûr mal choisir sa vocation. Après un court noviciat, elle prononça ses vœux et fut nommée abbesse de TAbbaye-aux-Bois. Sa remarquable beauté rappelait celle de sa grand'mère, madame de Montespan; un caractère hautain et violent, des passions indomptables, la rendirent bientôt l'effroi et la honte du monastère, et, à l'époque où Hélène écrit la fin de ses Mémoires^ l'appartement de madame d'Orléans inspirait encore une véritable terreur aux pensionnaires.
« On assurait, dit Hélène, qu'on entendait des hurlements, des coups de fouet et traîner des chaînes dans l'appartement d'Orléans et l'on disait que l'âme de madame d'Orléans y revenait, pour expier tout le mal qu'elle avait fait pendant sa vie.
» On avait si peur de cet appartement, qu'on n'y entrait jamais qu'en bonne compagnie, et sœur Huon y étant entrée une fois seule pour balayer, elle y a trouvé des traces de sang dans la chambre à coucher et une odeur de soufre qui a pensé Télouffer. Elle a été chercher tout de suite du monde, maïs on n'a rien vu. '
> Quand on doit nettoyer cet appartement, ce', qui n'arrive que deux fois Tannée, car il n'est
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jamais occupé^ on va cinq ou six à la fois pour le balayer, il y a je ne sais combien de chambres de plain-pied d'une grandeur immense, et il est dangereux de rester là seul. On ne l'ouvre que pour le montrer aux étrangers, à cause de la beauté des peintures des plafonds et des superbes tapisseries de haute lice représentant l'histoire d'Esther et de Judith, qui revêtent les murs. On dit que ces tapisseries sont ce que les Gobelins ont fait de plus beau. »
Madame d'Orléans avait laissé de cruels souvenirs de son passage à l'Abbaye-aux-Bois. « On racontait, dit la jeune princesse, que, du temps de madame d'Orléans, qui était un monstre de cruauté, elle avait fait fustiger plusieurs religieuses à les laisser pour mortes; elle en avait fait renfermer d'autres; quelquefois elle faisait chanter l'office à ces dames pendant toute la nuit. Pendant ce temps-là, M. le régent entrait dans son appartement, et elle passait la nuit à rire, à se divertir, à manger et à faire cent sortes de folies devant les jeunes religieuses qu'elle s'était choisies. Elle disait qu'elle faisait passer la nuit en prières à ces dames pour expier les péchés qu'elle commettait. On dit qu'elle se déshabillait toute nue et faisait venir des religieuses pour l'admirer,
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car elle était la plus belle personne de son temps. Elle prenait des bains de lait, et le lendemain elle le faisait distribuer à ses religieuses au réfectoire et leur ordonnait sous la sainte obéissance de le boire.
» Eaiin ses excès en vinrent à tel point que ces dames en portèrent plainte et on répondit qu'on la transférerait à Tabbaye de Chelles.
» M. le régent lui-même vint lui annoncer l'ordre du roi, et lui dit c qu'elle avait si fort per- > sécuté ses malheureuses religieuses que leurs » voix avaient retenti jusqu'au pied du trône; i que, quelque tendresse qu'il eût pour elle^ il se » voyait forcé de la changer d'abbaye, puisque le » public serait révolté s'il ne faisait pas justice )» à ces dames ». Alors, madame d'Orléans fut au désespoir, elle pleura, elle conjur.a son père de la laisser à l'Abbaye-aux-Bois et promit que dorénavant son gouvernement serait aussi doux qu'il avait été cruel et despotique; mais Mgr le régent fut inflexible et lui dit qu'elle devait se préparer à partir pour Chelles sous peu de jours. Quand elle vit qu'elle ne pouvait pas le gagner, elle assembla le chapitre et se mit à genoux pour supplier ces dames de dresser Hine requête au gouvernement pour qu'elle restât
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6t qu^elles n'auraient plus à se plaindre de sa conduite.
> Il y avait alors pour prieure une madame de Noailles qui s'avança et dit ces propres paroles qu'on nous a redites cent foisi : r Nous avons reçu
> sans murmure, Madame, les peines cruelles
> dont vous nous avez accablées; soumises aveu-
> glément à votre volonté, nous n'avons vu dans
> nos souffrances que la main de Dieu appesantie 9 sur nous. Le respect que nous vous portons et
> notre attachement pour le sang d'où vous sortez, 1^ nous font regarder comme le plus grand mal- ) heur de ne point finir nos jours sous vos lois; » msds de même que nous aurions été coupables » si nous avions refusé les afflictions que Dieu » nous a envoyées, de même ce serait le tenter » que d'aller chercher l'orage quand il lui plaît de
> nous rendre le calme. Nous désirons que vous » trouviez le bonheur là où vous êtes destinée à » vivre et ce sera là. Madame, l'objet de nos
> prières et de nos vœux. »
1^ Madame d'Orléans, voyant par ce discours et par la contenance de ces dames qu'elle n'avait rien à espérer, se leva comme une furieuse et retourna dans son appartement.
1 Quelques jours après, M. de la Tourdonnet,
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secrétaire des commandements de M. le régent, et madame la duchesse de Yillequier vinrent lui dire que les équipages de son père étaient là et qu'elle devait partir pour Ghelles, mais elle assura qu'elle ne partirait pas. Madame la duchesse de Yillequier employa en vain la persuasion, elle ne put en venir à bout. Ils retournèrent donc à M. le régent, qui dit c que là où la douceur ne faisait » rien, il fallait employer la force >. Et il envoya, avec M. de La Tourdonnet et madame de Yillequier, M. de Lyonne, son capitaine des gardes, avec deux officiers. On vint donc dire à madame d'Orléans que tout ce monde avait ordre de la mettre en voiture; quand elle vit cela, elle se déshabilla toute nue, se mit dans son lit, fit venir M. de Lyonne et lui demanda qui serait assez téméraire pour porter une main hardie sur le corps d'une fille du sang de France. M. de Lyonne, fort embarrassé, retourna à M. le régent, qui envoya à sa fille madame la princesse de Gonti pour la mettre à la raison, ordonnant que, si elle ne réussissait pas, on enveloppât madame d'Orléans dans ses matelas et qu'on l'emportât. Madame la princesse de Gonti vint donc et, à force de larmes et de prières, la détermina à partir. On la conduisit à Ghelles, à quatre lieues de Paris; on lui
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laissa le titre d'abbesse, mais sans aucune autorité. Quelque temps après, Tabbaye de Saint-Antoine de Paris venant à vaquer, elle la demanda; on la lui accorda, mais toujours avec la clause que ce ne serait qu'un titre honoraire; enfin elle mourut quelques années après et demanda à être enterrée à TAbbaye-aux-Bois, ce qui fut exécuté. Son corps repose dans le chœur sous un mausolée de marbre blanc ^
> 11 y avaitàTAbbaye-aux-Bois, dans la salle <le communauté, un fort beau portrait de madame d'Orléans au-dessus de la cheminée. Elle était debout, on voyait à ses pieds des sceptres et des couronnes qu'elle foulait ; elle tenait d'une main un crucifix et elle prenait sur un autel une couronne d'épines. Ce qu'il y avait de singulier à ce tableau, c'est qu'elle était vêtue en religieuse et ses pieds étaient nus. i
L'abbesse de Chelles ne semblait pas devoir s'occuper de discussions théologiques, elle professait cependant des opinions jansénistes très
1. Le récit d*Hôlène ne ressemble pas à celui de Madamei mère du régent. Elle aimait sa petite-fille et ne la dépeint pas sous des couleurs aussi sombres. £lle se tait complëiement sur son séjour à l*Abbaye-aux-Bois et ne parle que de son installation à Cbelles. L*exactitude parfaite des récits d'Hélène, que nous avons pu contrôler, donne un grand poids à celui-ci.
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arrêtées. Son père, le régent, protégeait fort les jansénistes, en haine du parti de la cour, qui appartenait à la secte opposée ; il avait probablement inculqué ses idées à sa fille et, soit par Tinfluence de son abbesse, soit par celle de ses directeurs, TAbbaye-aux-Bois était devenue fervente janséniste. Ces dames exprimaient si haut leur croyance, que le couvent fut mis en interdit pendant les dernières années du gouvernement de madame de Richelieu. Cependant ces dames rentrèrent en grâce, et Mgr deBeaumont*, ennemi déclaré des jansénistes, consentit à donner la confirmation aux jeunes pensionnaires de TAbbayeaux-Bois en 1777. Hélène donne un récit fidèle de cet événement qui mit en émoi le monastère et dont elle ne laisse pas échapper un détail malicieux.
« L'on me préparait alors pour ma confirmation, car je devais être confirmée à la Pentecôte.
1. Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, pair de France, duc de Saint-Cloud (ce titre était attaché à celui d*archevéque de Paris). Son archevêché rapportait alors 180000 livres par an; il disposait de 492 cures. Ce prélat, dont Tattiludc vis-à-vis des jansénistes était si dure et parfois si violente, était admirahle dans la vie privée par la douceur et régalité de son caractère, et par sa libéralité sans bornes. Né le 26 juillet 1703, au château de la Roque, en Périgord, il mourut le a décembre 1781.
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Mgr l'archevêque devant venir ce jour-là, comme la mère Qualre-Temps passait pour être fort janséniste, je m'avisai de dire, pour lui faire ma cour, que je craignais que Mgr rarchevêquc, au lieu de me confirmer le Saint-Esprit, ne me confirmât le malin esprit. La mère Quatre-Temps, au lieu de me gronder, rit extrêmement de cette plaisanterie, de manière qu'enchantée d'avoir dit une si belle chose, je fus la répéter dans toute la maison. La mère Saint-Âmbroise, régente de l'abbatiale, était fort moliniste, et, comme ce propos lui parvint, elle se plaignit à madame de Rochechouart, qui me fit venir el me lava la tête d'importance. Elle décida que je ne serais point confirmée, et je ne le fus que l'année d'après. Je pris pour noms de confirmation Alexandrienne-Emmanuelle. Le jour de la Pentecôte venu, Mgr l'archevêque, après avoir officié et confirmé les pensionnaires, entra dans l'abbaye; madame l'abbesse, avec sa crosse et toute la communauté, fut le recevoir à la porte, il fut dans toute la maison jusqu'aux classes. Il est d'usage que les religieuses viennent l'une après l'autre lui baiser l'anneau, mais il y en eut beaucoup qui s'en dispensèrent; j'en ai même vu plusieurs, plus animées de l'esprit de parti, qui se mettaient derrière lui et tiraient la langue. Il
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fut à la bibliothèque, qui est très belle; il y a trois chambres de plain-pied où il y a trente mille volumes, il y a des manuscrits curieux. On dit que ces dames ont les livres de Jansénius, de l'édition originale, mais ils ne sont pointa la bibliothèque et apparemment on les cache avec soin. Quand Mgr Tarchevêque fut à la bibliothèque, il s'assit. Madame Sainte-Delphine, étant première bibliothécaire, lui en Gt les honneurs. On lui montra de beaux livres en vélin et en miniatures. Il aperçut des armoires dont les rideaux étaient fermés, il demanda ce que c'était, on lui dit que c'était des romans et des livres de littérature. Il voulut les voir, on ouvrit les armoires et il admira la beauté deséditions, entre autre, le Roman delà Pose ei]e Saint-Graal, di\ec des miniatures magniûqnes; il demanda comment des livres de ce genre étaient entrés dans une bibliothèque d'abbaye, car sûrement ils n'avaient pas été achetés. Alors madame Sainte-Delphine dit qu'anciennement beaucoup de personnes, en mourant, avaient légué leur bibliothèque au monastère; que madame d'Orléans avait pour sa part donné la sienne, qui était fort considérable en livres de cq genre. En passant devant un côté, où étaient les ouvrages de Nicole, Arnaud, Pascal et autres *Pères du Port-Royal,
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Mgr l'archevêque dit : « Voilà qui a tourné bien € des tètes, et qui en tournera bien encore, i En passant du côté où sont les Pères de l'Église, il remarqua beaucoup de rayons vides ; il en demanda la raison. Madame Sainte-Delphine dit que ces livres étaient chez plusieurs de ces dames. Il s'étonna que des femmes prissent plaisir à lire des livres de scholastique, écrits en latin, et il dit : c Je ne m'étonne pas si mes vicaires disent » qu'ils aiment mieux avoir affaire à des docteurs » de Sorbonne qu*aux dames de TAbbaye-aux- » Bois. » 11 demanda en riant où était la place où l'on mettait ordinairement Jansénius, et les rêveries du Père Quesnel. Madame Sainte-Delphine lui répondit que ces livres n'étaient pas sur le catalogue qu'elle avait en garde.
» Alors il lui demanda si elle ne les avait jamais vus dans la maison; elle répondit que, depuis quelques années, on les avait si fort questionnées sur ce Jansénius que, quand même on ne l'aurait pas eu, on aurait cherché à se le procurer, puisqu'il est contre la conscience de dire du mal d'une personne sans être convaincue qu'elle le mérite ; que ce n'aurait été que Tobligation où elles avaient été de répondre, qui
aurait pu les engager à lire des livres aussi peu
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agréables que ceux de Jansénius ; après quoi, il partit. Il envoya deux jours après des vicaires qui firent rapporter dans la bibliothèque tous les livres théologiques, fermèrent les armoires et mirent dessus le sceau de Mgr Tarehevâque, avec défense à ces dames de le lever. Alors ces dames dirent qu'elles ne reconnaissaient dans Tintée rieur de leur maison d'autre autorité que celle de M. Tabbé de Citeaux ou de Clairvaux, leur supérieur. Elles lui en écrivirent, il envoya sur-lechamp deux visiteurs de Tordre, qui portèrent plainte à Mgr l'archevêque, en lui disant que son autorité ne pouvait s'exercer que sur les démarches que ces dames pourraient faire hors du cloître, mais que l'intérieur ne reconnaissait d'autre juridiction que celle de Ctîeaux on de ClairvauxS Comme Mgr l'archevêque craignait que l'affaire fût portée au parlement, il envoya lever les sceaux : alors les visiteurs assemblèrent le chapitre. Je ne sais pas ce qui se passa, mais je sais qu'ils se séparèrent et quittèrent l'Abbaye aussi contents de ces dames qu'elles
1. D'après le concordat signé entre Léon X et François I*,la nomination à toutes les abbayes françaises appartenait au roi. Seules les abbayes de Clunj,' Citeaux, Prémontré et Grandmoni furent réservées et leurs abbés nommés par le pape.
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relaient d'eux. Peu après, M. l'abbé de Clairvaux fit un envoi immense de vin de Bourgogne à la maison, à
< ... Nous résolûmes en ce temps de donner un spectacle à madame de Rochechouart pour sa fête, qui arrivait le 15 août, car elle se nommait Marie. Nous voulions mettre plus de soin que jamais pour que cette fête eût du succès. Nous donnâmes donc Esther. Je jouai ce rôle, mademoiselle de Choiseulfut Mardochée, mademoiselle de Châtillon Assuérus, et mademoiselle de Chauvigny Aman. On nous dessina nos costumes d'après ceux de la Comédie-Française. J'avais un habit blanc et argent, dont la jupe était toute agrafée en diamants du haut en bas, car j'en avais pour plus de cent mille écus, ayant tous ceux de mesdames de Mortemart, de Gramont et de madame la duchesse de Choiseul. Ce fut la vicomtesse de Laval qui m'habilla. J'avais un manteau de velours bleu pâle et une couronne d'or. Toutes les pensionnaires des chœurs avaient des robes de mousseline blanche et des voiles. Avant le spectacle, je m'avançai avec le simple habit du couvent et je prononçai ces mots :
iU L'ÂBBAYE-AUX-BOIS.
Nous sommes en un lieu par la gr&ce habité. Où l'on vit dans la paix et la tranquillité. L'innocence, qui fut leur compagne étemelle, S*y plaît et n*eut jamais d'asile plus fidèle.