L'apothicairerie
Cette obédience se composait ainsi :
1** Une grande salle toute garnie de planches su? lesquelles sont les remèdes ;
2' Deux immenses salles avec deux cheminées et quatre alambics.
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commun, el cela même était un amusement. Madame de Saint-Côme nous enseignait la bota* nique, elle nous apprenait à connaître les plantes et leurs propriétés. Le soir, nous allions chez madame de Rochechouarl, j'aurais voulu passer comme cela ma vie.
]» J'ai dit que nous étions six à Tapothicairerie. Voici nos portraits ressemblants. Madame la duchesse de Choiseul, quinze ans, mariée, jolie, aimable, gaie, spirituelle, mais moqueuse, emportée et violente.
> Mademoiselle Hélène Massalska (moi-même), quatorze ans, jolie, de l'esprit, de la grâce, de la tournure, une jolie taille, têtue comme la mule du pape et incapable de maîtriser son premier mouvement. Mademoiselle de Damas S jolie, remplie de grâce, mais plus de jargon que d'esprit, seize ans. Mademoiselle de Montsauge, les plus beaux yeux du monde, mais noire, douce, de Tesprit, quinze ans. Mademoiselle de Conflans % assez jolie, beaucoup d'esprit et de trait,
1 . Mademoiselle de Damas était sœor du comte Roger de Damas, dont nous parlerons plus tard. La famille de Damas témoigna le plus grand dévouement à la cause du roi Louis XVIII pendant l'émigration.
S. Depuis marquise de Coigny, une des femmes les pkis spirituelles de la cour de Louis XVI.
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quinze ans. Sa sœur mademoiselle de Yaudreuil, pas jolie, voulant imiter sa sœur, mais n'ayant pas tant d'esprit qu'elle*
» Un matin, madame de Rochechonart me dit : « Hélène, venez à six heures chez moi, j'ai à vous Tf parler, i Je vins donc selon l'ordre que j'avais reçu, mais elle me dit : « Ma chère amie, je suis 9 bien fâchée, je ne peux vous parler, car la tète » me brûle et je me ^ens la fièvre, allez-vous-en » donc, je vais me coucher, i Je retournai à l'apo- Ihicairerie, qui était mon obédience, et je dis que j'avais trouvé madame de Rochechouart malade; comme cela ne lui arrivait guère, madame de Ferrière et madame de Cossé, seconde et troisième apolhicairesses, furent à l'inslant chez elle. Madame de Ferrière revint en nous disant qu'elle avait trouvé à madame de Rochechouart une forte lièvre. Nous tombâmes toutes dans l'eiTroi; en allant au réfectoire, nous portâmes cette nouvelle à la classe et la consternation s'y répandit. Après le souper, sœur Léonard, qui servait madame de Rochechouart, vint dire de sa part qu'il n'y aurai>t point d'appel ; on fut se coucher tristement Le lendemain, en descendant aux classes, on nous dit que la fièvre avait redoublé et qu'on allait porter madame de Rochechouart à l'infirmerie;
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alors on fondil en larmes ; madame de Choiseul, mesdemoiselles de Conflans, moi et quelquesunes nous étions dans une douleur affreuse. La duchesse de Morlemart* entra l'après-midi et amena Bouvart " et Lorry' ; dès le soir même, madame de Rochechouart eut le délire qui ne la quitta que la veille de sa mort.
> Cependant, les maîtres furent suspendus, on ne jouait à aucun jeu et la désolation était au comble; toutes les heures, une pensionnaire allait
1. Charlotte de Manneville, duchesse douairière de Mortemart, belle-sœur de madame de Rochechouart.
2. Bouvart(Mich.-Ph.),né à Chartres le 11 janvier 1711, mort le 19 janvier 1787. 11 était professeur au Collège de France et ennemi mortel de IMnoculation ; il passe pour être l'auteur du réquisitoire de Joly de Fleury contre cette innovation, t Ce Bouvarl, dit Grimm, tueur privilégié sur le pavé de Paris, est bien aise de dire, par passe-temps, des injures à ses confrères ou de leur faire môme des petits procès criminels. C'est lui qui a attaqué Tronchin, accusé Bordeu d'avoir volé une montre et des manchettes à un mort et qui s'est colleté avec Petit. » 11 est certain que Bouvart était détesté de tous ses confrères, mais fort à la mode à Paris.
3. Lorry (Anne-Charles), régent de la Faculté do Paris, né le 10 octobre 1726 à Crosne, près Paris, mort à Bourbunne-les-Bains, e 18 septembre 1783. Le caractère de Lorry formait un contraste fï'appant avec celui de Bouvart; son aménité, sa douceur, l'intérêt compatissant qu'il portait à ses malades, lui valurent do nombreux succès. Ennemi de la discussion, on lui reprocha quelquefois de céder trop facilement à l'opinion de ses confrères; il ne songea jamais à sa fortune et mourut pauvre»
savoir des nouvelles à rinfirmerie. Madame Tabbesse alla tous les jours elle-même la voir. Le duc de Mortemart et son frère entrèrent «. La duchesse de Mortemart passait les jours et les nuits auprès de son lit. Mademoiselle de Mortemart paraissait triste, mais moins affligée que nous; il est vrai que sa tante ne Tavait jamais fort aimée. Enfin, après onze jours de fièvre continue, les médecins déclarèrent qu'elle n'en pouvait revenir et qu'il fallait l'administrer au premier moment qu'elle aurait sa tète.
1 Le lendemain, douzième jour de la maladie vers le matin, elle parut avoir repris sa connaissance. On lui demanda si, par précaution, elle ne voulait pas se faire administrer; elle fit signe que oui. On l'administra donc, et, quoique l'usage soit que la classe assiste à ces sortes de cérémonies dans le corridor de l'infirmerie, comme on craignait que nos cris ne fussent entendus de sa chambre et que quelques-unes ne cherchassent à la voir, on nous conduisit au chœur pendant ce temps-là.
1. Victorien-Jean-Baptiste-Marie de Rochechouart, né le 8 février 1752, mort le 14 juillet 1812. Il avait épousé mademoiselle de Cossé-Brissac. Son frère, le marquis de Rochechouart, né en 1753, mourut en 1823.
3» La nuit, elle tomba dans Tagonie et l'on ne sonna point la cloche que Ton sonne toujours dans ces moments-li, tant à cause de la classe qa*à cause de madame Sainte-Delphine, qui était tombée dans un état de stupeur. Du moment qu^elIe avait vu la maladie de sa sœur tourner à la mort, elle n'avait pas quitté le pied de son lit; mais, après qu'elle eût été administrée, madame la duchesse de Mortemart parla bas à madame Tabbesse, et dit à madame Saint-Delphine qu'elle la priait de ne point passer la nuit à Tinûrmerie. Madame l'abbesse lui dit qu'elle l'exigeait et dit à madame Saint-Sulpice de ne pas la quitter. On la conduisit donc à l'apothicairerie où nous toutes, qui étions de cette obédience, passâmes la nuit à pleurer.
» On Tut avertir madame l'abbesse, comme elle l'avait ordonné, que madame de Rochechouart était à l'agonie. Dom Thémines, son confesseur, ne l'avait point quittée. La duchesse de Mortemart était à l'abbatiale, car elle n'avait point voulu sortir du couvent. Quand on vint avertir. madame l'abbesse, elle voulut aller avec elle ; mais madame l'abbesse la conjura de ne point venir, et elle envoya dire au duc de Mortemart de venir sur-lechafnp. Il arriva, et il avait dès la veille demandé
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une permission à Mgr Tarchevêque de faire sortir madame Sainte-Delphine du couvent si sa sœur mourait. Vers les huit heures du matin, madame de Rochechouart, qui n'avait pas prononcé un mot depuis qu'elle avait été administrée, demanda sa sœur; on lui dit qu'elle n'était pas là, mais qu'on allait la chercher.
« Relevez mes oreillers, > dit-elle. Madame de Verrue et madame de Domangeville, première et seconde infirmières, les lui relevèrent, alors elle saisit le bras de madame de Verrue et dit : c Ah ! quelle douleur! je vais mourir! n et elle expira. La classe venait de descendre et madame de Royer avait dit que madame de Rochechouart n'était pas morte; aussi on ne savait pas ce qu'on devait espérer. Dès qu'elle fut expirée, madame Tabbesse sortit de l'infirmerie pour annoncer cette nouvelle à madame la duchesse et à son fils ; la duchesse se trouva mal. Quand elle fui revenue à elle, on dit qu'il n'y avait pas d'autre parti àprendre que de mettre madame Sainte-Delphine en voiture et de l'emmener. On fit donc chercher une voiture à six chevaux; quand elle fut arrîvée, madame de Mortemart fut à l'apothicairerie, où était madame Sainte-Delphine, qui ne savait pas encore la mort de sa sœur. Madame de Mortemart ne lui dit
rien, elle lui remit seulement la permission de l'archevêque d'être trois mois hors du couvent. Madame Sainte-Delphine comprit tout de suite ce que cela voulait dire; elle eut une attaque de nerfs terrible, enfm on parvint à la mettre en voiture, on la conduisit à la campagne, à Everli, où elle passa un mois; elle en passa deux au Paraclet près de sa sœur et revint après à l'Abbaye-aux-Bois.
» Quant à la classe, madame l'abbesse envoya madame de Yilliers dire à madame de Royer d'annoncer cette nouvelle dont on se doutait. Elle s'avança, chacune était dans sa stalle, et dit :
> Mesdemoiselles» il a plu à Dieu d'appeler à lui
> madame de Rochechouart ; faites à Dieu le
> sacrifice de votre juste douleur et priez pour le » repos de son âme. > Alors nous demandâmes d'être conduites au chœur où nous récitâmes l'oOice des morts.
> Pour nous, si intimement attachées à madame de Rochechouart, nous obtînmes de ne plus paraître à la classe ce jour-là ni le lendemain, qu'elle devait être enterrée.
> La classe ne suivit pas son convoi et passa ce temps en prières. Elle devait être enterrée dans le cloître, comme le sont toutes les reli-
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gieuses; mais sa famille demanda qu'on la déposât dans une des chapelles du chœur, ce qui fut exécuté. Un marbre noir couvre sa tombe. Chaque pensionnaire lit dire deux messes et on lui fit un convoi magnifique aux frais de sa famille.
» Il était question d'élire une autre maîtresse générale, mais personne ne désirait la charge, on craignait la comparaison que feraient les pensionnaires. Quelques pensionnaires désiraient madame de Royer, mais elle ne voulut point ce département-là; nous désirions madame Sainte* Delphine, mais elle n'était sûrement pas capable de cet emploi-là, elle était trop indolente.
> Enfin» le jour qu'il fut décidé que le chapitre serait tenu pour savoir qui l'on mettrait à cet emploi, une novice vint à trois heures, de la part de la communauté, dire à la classe que ces dames nous priaient d'implorer les lumières du Saint- Esprit, pour diriger le choix qu'on allait faire d'une maîtresse générale. À l'instant, nous nous mimes toutes à genoux et après un court silence, nous chantâmes le Vent Creator.
:» Âsixheures, madame l'abbesse vint àla classe, on nous fit placer dans nos stalles et elle nous dit : « Mesdemoiselles, je viens vous témoigner mes re-
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> grets de la perte que nous avons faile et en » même temps vous dire que ces dames se sont
> occupées à la réparer autant qu'il est possible.
> Elles ont élu madame de Yoyers, deuxième ) maîtresse des novices à la place de madame de » Rochechouart. > Nous ne répondîmes rien à madame Tabbesse, nous la saluâmes et elle sortit.
» Peu après, madame de Yoyers^ conduite par madame de Royer arriva, elle avait une belle figure et était fort considérée du noviciat. C'était une personne d'à peu près quarante ans. Elle nous dit : c Mesdemoiselles, je sens fort bien que ) ma présence ici doit vous être peu agréable, je
> connais combien la tâche que j'ai à remplir est ) difficile, je vous prie de me la faciliter en m'ac- » cordant votre confiance. Les regrets bien mérités
> que vous donnez à madame de Rochechouart ) font votre éloge et le sien, je n'ose me flatter
> de la remplacer dignement, mais je vous prie » d'être persuadée que j'y ferai des eflbrts. >
> Ce petit compliment qu'elle nous fit, d'un air fort sincère, nous toucha; nous nous mimes à applaudir à tout rompre et nous demandâmes la permission d'aller lui baiser la main. Elle nous pria de venir l'embrasser, et, dès le lendemain, tout fut dans l'ordre accoutumé.
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> Pour moi, je nepusjamaisraimer^et en vérité j'avais tort, car elle méritait de Vôtre, L'époque de la mort de madame de Rochechouart fut la première fois que je désirai de sortir du couvent. 7^
Ici se terminent les Mémoires, écrits par la jeune princesse, pendant son séjour à l'Âbbaye-
aux-Bois.
Désormais nous devrons raconter nous-mème l'histoire de sa vie, en puisant les éléments de notre récit dans sa correspondance, celle de sa famille, ses carnets dénotes et les renseignements recueillis par nous à la suite de patientes recherches.
Le prince-évéqud et Stanislas-Auguste. — La Diète de 1773. >- Second partage de la Pologne. — Le prince Xavier et son gouverneur.
Il faut maintenant retourner en arrière et savoir ce qui était advenu depuis 1772 à Tévêque de Wilna. Nous Tavous laissé installé à Paris, comme s'il eût eu le projet d'y passer sa vie; son caractère aimable, son esprit cultivé, son goût pour les sciences et l'érudition lui avaient créé de nombreuses relations; il fut même nommé membre associé étranger de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et madame Geoifrin, sûre de son empire, était persuadée qu'il ne se mêlait plus de politique ; elle ne connaissait guère le caractère mobile et remuant de son protégé. Dès le mois
de janvier 1773, le prince-évêque avait quitté Paris, et voici la lettre que madame Geoffrin recevait du roi de Pologne :
« 16 ami 1773.
> L'évèque Massalski, après avoir si instamment demandé à mon oncle d'être son juge, après avoir refusé de lui donner des adjoints, comme mon oncle le lui avait proposé lui-même, a affecté du mécontentement, de l'inquiétude, et finalement a obtenu du ministre d'Autriche que celui-ci interpose l'autorité ou plutôt la puissance que sa cour déploie actuellement en Pologne pour empêcher que le procès de l'évèque de Wilna soit jugé par mon oncle, qui, au fond^ est bien aise d'être défait de cette besogne. Ce trait de légèreté fait grand tort à l'évèque. C'est dommage, car je dis toujours qu'il y a bien du bon dans cet évêque. »
Madame Geoffrin, fort embarrassée d'expliquer la conduite de l'évèque, chercha cependant à Texcuser encore.
LÀ PRIiNCESSE GH. DE LIGNE. 18t