LA PRINCESSE DE LIGNE LIGHTENSTEIN A LA PRINCESSE DE LIGNE LUXEMBOURG
€ Vous ne doutez pas j'espère, princesse, des tendres sentiments que je vous ai voués ; ceux de la reconnaissance que je vous dois en ce momentci ne peuvent qu'y ajouter.
) J'ai l'honneur de vous envoyer l'état des biens de M. de Ligne. Comme il a remis, depuis un an passé, ses affaires entre mes mains, que c'est moi qui signe tout, qui tire tous les revenus, que M. de Ligne même me donne la quittance pour tout l'argent qu*il touche de ses terres, je peux vous garantir l'exactitude de cet élat<
> Je connais trop la tendresse et la confiance de mon mari pour vous, princesse, pour ne pas assurer qu'il souscrira à tout arrangement que vous voudrez bien faire, relativement à son fils. J'ose vous conjurer, Madame, si vous croyez que vingt-cinq mille livres de rente ne suffiraient pas pour l'établissement actuel, de vouloir vous-même fixer la somme; car, comme je ne demande plus qu'une année pour remettre les affaires de notre maison en ordre (le public s'est plu à les faire beaucoup plus dérangées que je ne les ai trouvées
effectivement), je peux vous promettre de faire honneur aux arrangements et aux engagements que vous prendrez pour noa jeunes gens. Ils n'auront d'autre embarras pour tirer leur revenu tous les trois mois que de donner leur signature. Je me suis fait une loi, dans la règle des affaires, de regarder comme sacrés les termes fixés pour paiement de rente ou de pension.
» Il me siérait mal, ma tendresse pour mes enfants pouvant m'aveugler, de vous faire l'éloge de notre fils; mais j'en crois ceux qui l'ont vu pendant plusieurs années à Strasbourg et, à cette heure, à l'armée, nous avons tout lieu d'être contents de son caractère.
» Daignez donc ne pas ralentir les bontés que vous avez pour lui et contribuez à son bonheur ; vous ferez aussi le mien, car je regarde comme tel son établissement et d'être entourée de mes enfants.
> Recevez, princesse, mes hommages et l'assurance de mon respect, etc., etc. »
Cette lettre fit merveille auprès de l'oncle, mais n'ébranla pas sa nièce.
< La jeune personne, écrit madame de Pailly, est entêtée de M. de Salm; il a auprès d'elle
quelque émissaire qu'on ne connaU pas, qui a détruit d'avance tout ce qu'on pouvait dire contre lui. On n'a pas même oublié le comte de Horn, dont on se fait honneur à cause du mot du régent*.
» Le bon oncle sent sa faiblesse et se gardait des portes de derrière pour pouvoir la cacher ; il est tombé d'accord de tout avec moi, et, comme j'ai le bonheur de le persuader, il ne doute pas que j'aie le même avantage sur sa nièce, comme s'ils étaient dans les mêmes dispositions. Il va tenter aujourd'hui les plus grands efforts sur elle et la prévenir de la visite qu'il désire que je lui fasse et de l'entière confiance qu'il exige qu'elle ait en moi. Je me prêterai à tout ce qu'il voudra et j'aurai l'honneur de vous rendre compte de cette entrevue. Daignez recevoir, etc. D
L'oncle n'eut pas le moindre succès dans ses efforts pour vaincre la résistance de sa nièce;
1. Le comte de Horn, parent du régent, par la princesse palatine sa mère, fut condamné à mort pour assassinat. Sa famille sollicita sa grftoe en invoquant auprès du régent leur parenté, c Quand j*ai du mauvais sang, répondit celui-ci froidement, je me le fais tirer, » et la grâce fut refusée.
n est probable qu'on faisait valoir auprès d'Hélène Tallianoe des de Horn avec lesd'Orléans sanss'oceuper du crime du comte.
madame de Pailly dut Tavouer à sa correspondante : < Il y a une condition, Madame, à laquelle je ne crois pas que vous puissiez vous empêcher de souscrire : c'est que Tévèque prétend qu'il ne peut vaincre la passion de sa nièce pour être mariée à Paris qu'en lui donnant sa parole qu'elle y passera trois hivers sous votre conduite, pour se former à l'usage du grand monde; il me parait fort attaché à cette promesse, il sent l'avantage qui en peut résulter pour sa nièce. Vous aurez le temps, Madame, de prendre vous-même vos mesures là-dessus, nous débatterons les autres prétentions qu'il peut avoir, que je réserve à vous détailler de vive voix... »
La princesse de Ligne tenait son neveu au courant des négociations; quant au prince père, il était toujours retenu à l'armée en attendant la signature de la paix. Le prince Charles écrivit à sa tante un petit billet très froid, dans lequel il ne dit pas un mot de son mariage.
c Ma chère tante,
» Quoique la paix soit faite, le congrès ne finit point; mon père m est très fâché, il est toujours
dans un mauvais village à s'ennuyer, n'ayant rien à faire.
» Sûrement il ira à Paris dès qu'il le pourra ; j'envie le bonheur qu'il aura de vous voir, ma chère tante.
> Permettez-moi de vous assurer de temps en temps des sentiments tendres et respectueux avec lesquels je serai toute ma vie, etc., etc. >
La froideur marquée que témoigne le prince s'expliquera facilement, lorsqu'on saura qu'il éprouvait dès lors, pour une amie d'enfance, un sentiment profond qui ne devait jamais s'effacer tout à fait. Mais, habitué à un respect absolu de la volonté paternelle, ou plutôt maternelle, il ne lui vint pas à la pensée de résister un instant. Sa mère avait accueilli avec grand empressement les projets de leur cousine. La fortune considérable d'Hélène, l'isolement dans lequel se trou- V ait la jeune fille, qui lui ferait adopter comme sienne la famille de son mari, avaient séduit tout à fait la princesse, qui ignorait, ou voulait ignorer la secrète aifection de son fils. Elle poursuivit donc avec persévérance une aff'aire dont elle désirait la réussite, mais qu'il n'était point facile de mènera bien.
L'évêque de Wilna était gagné à la cause des
Ligne, mais il avait de rudes combals à soutenir; car une circonstance imprévue était venue fortifier encore la résolution d'Hélène de ne point quitter Paris. Soii amie mademoiselle de Lauraguais avait épousé le duc Auguste d'Aremberg, cousin des Ligne, qui résidait comme eux une parlie de Tannée à la cour de Bruxelles. La jeune duchesse revint pour quelque temps à Paris, et s'empressa de rendre visite à ses compagnes de TAbbaye-aux-Bois ; elle savait les projets de mariage du prince Charles, et fit à Hélène la peinture la plus triste du séjour de Bruxelles. Celle-ci s'empressa de tout raconter à son oncle, en forçant encore les ombres du tableau. Le pauvre évèque ne savait plus auquel entendre. Il résolut, au milieu de ses perplexités, d'expédier à Bel-Œil* Tabbé Bandeau, qu'on avait toujours sous la main ; il devait traiter de vive voix avec la princesse de Ligne la question délicate du séjour à Paris, et préciser les questions d'argent; on lui laissa sur ce dernier chef une grande latitude et il partit.
Madame de Pailly ne perdait jamais son temps,
1 Le château de Bel-OEil était la résidence d*été des princes de Ligne, il sera souvent question plus tard de cette magniflque demeure.
et écrivait à la princesse de Ugne-Luiembourg :
€ On a eu des nouvelles du plénipotentiaire, Madame; il est très content de tout ce qu'il voit ; mais il mande que madame la princesse de Ligne ne veut pas entendre, à trois ans de séjour à Paris.
» L'évèque m*a paru effrayé de l'effet que cette difficulté ferait sur sa nièce, qui ne s'est jamais départie de cette condition. Vous, savez qu'il n'y a rien de si difficile à vaincre que les fantaisies chez une jeune personne, et, par malheur, celle-ci lui a été confirmée par ce que lui a dit madame d'Aremberg de Lauraguais. L'abbé arrivera peutêtre aujourd'hui, je me trouverai là, et nous travaillerons d'abord sur l'oncle, pour le disposer à travailler sur la nièce.
» M. de Salm ne lâche point prise, il a £alt placer son portrait chez l'amie qu'il a dans le couvent, qui a invité la princesse Hélène à une collation, dans une chambre dont le portrait fkit l'ornement.
1 Je fus à l'Opéra, avec une femme qui s'intéresse beaucoup pour ce beau seigneur, elle me disait: « Qu'importe d'être bon ou mauvais sujet, > quand on a un nom et une grande fortune? vous 1 n^avez qu'à voir tel et tel, etc. >
) Dieu nous garde que cette moralité entre dans la tète de notre prélat et de sa nièce. En attendant, je me suis amusée, hier au soir, à provoquer sans affectation ma jeune libertine à conter toutes les vilaines histoires du charmant prince. Le bon évèque Ta enduré avec un petit air confus qui m'a fait plaisir.
» J'aurai l'honneur, Madame, de vous rendre compte du retour du plénipotentiaire, et de toutes ses suites, je vous prie de ne vous point impatienter et de vous reposer sur mon zèle et sur ma passion de faire ce qui vous est agréable.
» Daignez, etc. »
Le retour de Tabbé ne tarda pas, et, quoiqu'il n'eût pas réussi à obtenir la promesse du séjour à Paris, il avança beaucoup les choses. Il rapporta à la jeune princesse des fruits et des fleurs superbes de Bel-Œil; dans la description qu'il lui fit <ie cette demeure presque royale, il n'épargna aucun des détails qui pouvaient la charmer et flatter son «moiir-propre. Il avait accordé de très larges conditions pécimiaires, et la princesse de son e6té s'était monirée disposée à accepter le projet de contrat proposé par Tabbé.