‹ Histoire d'une grande dame au XVIIIe siècleChapitre 35 sur 69 · Belle-mère de la princesse Christine de Ligne · texte numérisé non relu

Belle-mère de la princesse Christine de Ligne

316 LÀ PRINGKSSE Cil. DE LIGNE.

et apportait beaucoup de liant et de charme dans la société.

L'empereur avait fait don à la princesse Kinsky d'un fort bel appartement dans le palais du Haut-Belvédère*. C'est là que se réunissait, tous les jeudis, la société la plus choisie de Vienne en hommes et en femmes. Hélène y fut admise par grande faveur et elle a tracé quelques portraits de ces dames, entre aulres celui de la princesse Charles de Lichlenstein, née princesse d'Œltingen, qui faisait les délices de la société du Belvédère. Elle était d'une beauté ravissante et écrivait à merveille. Ses lettres, presque toutes en français, étaient pleines d'esprit et de sentiment; elle s'exprimait avec grâce, son caractère solide et son commerce sûr, son esprit aimable et cultivé avaient gagné le cœur du prince de Ligne, dont elle était la belle-sœur favorite.

La comtesse Ernest de Kaunitz ', sœur de la princesse Charles, était laide mais spirituelle et vive, adorant la discussion, qu'elle provoquait

1. Petit palais de campagne bâti par le prince Eugène dans un des faubourgs de Vienne.

2. Belle-fille du célèbre prince de Kaunitz, chancelier de l'empire sous Marie-Thérèse. Le prince de Kaunitz avait conservé ses fonctions sous Joseph et était un des personnages les plus influents de la cour.

volontiers et qui taisait briller la vivacité et la malice de ses réparties. Enfin la princesse François de Lichtenstein, née Sleinberg, complétait ce petit cercle. Seconde belle-sœur du prince de Ligne, elle plaisait moins à son beau-frère que la première ; elle avait une haute idée de son rang, de son nom et des égards qui lui étaient dus; sérieuse et digne, mais bonne et bienfaisante, elle s'occupait sans cesse d'œuvres de charité et il était difficile d'échapper aux billets de loteries, concerts et quêtes qu'elle imposait à tout le monde.

Le seul étranger admis dans cette société était le duc de Bragance. Le maréchal de Lascy, le prince de Kaunitz, le prince de Ligne et quelques autres grands seigneurs de la cour y venaient habituellement, et l'empereur Joseph ne manquait jamais un jeudi du Belvédère.

Joseph II, dans sa jeunesse, ne promettait point d'être aimable, il le devint tout à coup à son couronnement. Ses voyages, ses campagnes, la société de quelques femmes distinguées avaient achevé de le former, et de dissiper la timidité qu'une éducation trop sévère lui avait fait contracter.

Le plus grand abandon régnait dans la société du Belvédère; l'empereur oubliait son rang et

permetlait à ces dames une franchise qui dépassait parfois les bornes du respect.

c Ce que j*ai entendu dire à Joseph par les dames de sa société est inconvenable, écrit le prince de Ligne. Une d'elle lui dit à propos d*un voleur qu'il avait fait pendre ce jour-là :

l^ — Comment Votre Majesté a-t-elle pu le condamner après avoir volé la Pologne ? »

C'était dans lès temps du premier partage.

€ — Ma mère, qui a toute votre confiance. Mesdames, répondit-il, et qui va à la messe tout autant de fois que vous, a très joliment pris son parti là-dessus. Je ne suis que son premier sujet.

> L'empereur aimait les confidences, il était discret et sûr, quoiqu'il se mêlât de tout. Ses manières étaient fort agréables, il avait du trait dans la conversation, beaucoup d'esprit naturel et racontait plaisamment. Voici une anecdote qu'il contait volontiers. Lorsque Marie-Thérèse se trouva poursuivie de si près par ses ennemis, qu'il lui restait à peine une ville en Allemagne dans laquelle elle pût faire ses couches, elle se retira à Presbourg et y fit assembler les États. Elle était jeune, belle, d'une fraîcheur éblouissante, elle parut au milieu des paladins de Hongrie, vêtue d'un grand habit de deuil qui rehaussait encore

réclat de sa beauté; son fils âgé de deux ou trois ans était dans ses bras : « C'est à vous que je le confie, > dit-elle en leurprésentant l'enfant, qui se mit à pleurer. L'empereur, en racontant celte histoire, ajoutait que sa mère, qui connaissait la science des effets, lui pinça ses petites fesses en le présentant aux Hongrois : € Et voilà mes moustaches qui, touchées des cris d'un enfant qui avait Tair de les implorer, tirent leurs sabres et jurent, sur leurs lames turques, de défendre, jusqu'à la dernière goutte de leur sang, le fils et la mère * 1 » En dehors du petit groupe de la société du Belvédère, de nombreuses maisons étaient ouvertes à Vienne. La princesse Lubomirska «, appelée communément princesse maréchale, avait un des salons les plus brillants. Son esprit original et imprévu, sa manière de dire piquante et distinguée tout à la fois donnaient à son salon un cachet de gaieté tout particulier. Elle défendait de parler

1. Fragments ùe Mémoires inédits du prince de Ligne, publiés par la Revue nouvelle, 1840, et Albert Lacroix à Bruxelles.

2. La princesse Lubomirska était cousine du roi Stanislas- Auguste. Il en parle souvent dans sa correspondance avec madame Geoffrin et la désigne sous le nom d'Aspasie. Elle était née Czartoriska et résidait alternativement à Vienne, à Varsovie et dans sa magnifique terre à Lancut. Une grande partie des terres de la princesse étaient situées dans la Galicie autrichienne ••'

320 LÀ PniNGESSË CH. DE LIGNE.

chez elle guerre ou politique. € Point de politique dans un salon, disait-elle, avec des hommes plus femmes que nous. >

On donnait beaucoup de bals à Vienne, et ils étaient très animés; caries Viennois aimaient passionnément la danse. On y dansait la valse avec une telle fureur et une telle rapidité, qu'au début Hélène en fut étourdie, quoiqu'elle dansât parfaitement bien. Elle finit cependant par s'habituer comme les autres à ne pas se reposer un instant tant que durait la valse.

Les bals de la princesse Lubomirska étaient charmants; ils commençaient et finissaient toujours par une polonaise, espèce de marche cadencée où l'on s'arrête à certains intervalles pour exécuter un balancé très gracieux, c Si les vieux parents veulent être pour quelque chose dans les danses, disait le prince de Ligne, ils demandent une polonaise : et voilà les bonnes gens qui figurent, se promènent, avec un ancien sourire de contentement qui leur rappelle leur bon temps et la malice qu'ils y entendaient. Les jeunes s'occupent de leur bon temps présent, dont ils ne perdent pas un instant, j* Celle danse faisait valoir l'élégance de la taille, de la démarche et la grâce des mouvements. Hélène y excellait et mettait

une coquetterie patriotique à l'emporter sur les Viennoises.

La princesse Charles aimait passionnément la musique, et avait une loge au théâtre de la cour. Don Juan venait d'être représenté à Prague avec un grand succès, en l'honneur de l'arrivée de la duchesse de Toscane, femme de Léopold. Mozart était allé en personne diriger les répétitions. L'empereur Joseph, au moment de partir pour l'armée, fit presser Mozart de revenir immédiatement pour monter la pièce à Vienne. On répéta rapidement, la représentation eut lieu devant un public nombreux. Hélène y assistait, ainsi que toute la noblesse viennoise. Don Juan fut admirablement chanté; mais le public demeura glacé, à quelques exceptions près, dont Hélène faisait partie. L'empereur, qui avait trouvé la musique admirable, fut piqué de la froideur des assistants :

— C'est une œuvre divine, dit-il à Mozart, qu'il fit venir dans sa loge, mais ce n'est pas là morceau pour mes Viennois 1

— Il faut leur laisser le temps de le goûter, répondit modestement l'auteur; il convenait mieux au public de Prague, mais je ne l'ai fait que pour moi et pour mes amis.

En sortant du théâtre, une partie des spectateurs

3ti LA PRINCESSE CH. DE LIGNE.

s'était rendue chez la comtesse de Thun, et Fon discutait vivement l'œuvre nouvelle, quand Haydn entra. Chacun donnait son avis à tort et à travers, et, tout en convenant que la musique portait le cachet du génie, on la déclarait obscure et incompréhensible dans certaines parties. Haydn fut pris pour juge : < Je ne suis pas en état de décider dans cette savante dispute, dit-il avec une humilité malicieuse; tout ce que je sais, c'est que Mozart est le plus grand musicien qui existe. > Les concerts étaient magnifiques à Vienne et en grand nombre. L'empereur aimait avec passion la musique instrumentale. Les symphonies de Mozart et de Haydn* étaient exécutées avec une rare perfection par un excellent orchestre que dirigeait Sal ieri ^ Ce fut également au printemps de 4787 qu'on donna pour la première fois les Sept Paroles d'Haydn^ oratorio considéré comme son chef-d'œuvre.

1. Mo:art fut attaché ea 1780 à la chapelle de Tempereur Joseph, qui raiuiait beaucoup, et, quoiqu'il n'en reçût qu*Dn traitement très modique, il refusa constamment les offres avantageuses qui lui furent faites par d'autres souverains, entre autres par le roi de Prusse. Haydn était également attaché à la chapelle de Tempereur.

2. Salieri, maître de chapelle et directeur de la musique de chambre de Tempereur à Vienne.

On voit qu'un hiver à Vienne pouvait se passer d'une manière très agréable, mais la société de Vienne ne plaisait pas à Hélène. Parisienne dans l'âme, elle s'y trouvait dépaysée. Son mari, en revanche, qui connaissait depuis son enfance les principales familles de la cour, s'y sentait infiniment plus à l'aise qu'à Paris. 11 était intimement lié avec toutes les jeunes femmes, amies de ses sœurs. L'une d'elles, entre autres, le traitait avec la familiarité affectueuse d'un camarade d'enfance : c'était la comtesse Kinsky, née Dietrichstein, et belle-fille de la princesse qui présidait le Belvédère. On pouvait difficilement rencontrer une femme plus séduisante, et son histoire romanesque ajoutait encore au charme de sa personne. Les parents du comte Kinsky et les siens avaient arrangé entre eux le mariage de leurs enfants, auxquels ils ne demandèrent point leur avis. Le jeune comte était en garnison dans une petite ville de Hongrie, il n'arriva que pour la célébration du mariage. Aussitôt après la messe, il conduisit sa jeune femme chez elle, lui baisa la main et lui dit : « Madame, nous avons obéi à nos parents, je vous quitte à regret, mais je dois vous avouer que, depuis longtemps, je suis attaché à une femme sans laquelle je ne saurais vivre, et je vais la re-

m LA PRINCESSE CH. DE LIGNE.

joindre. > Une chaise de poste était à la porte de l'église, le comte y monta et ne revint jamais. La comtesse Kinsky n'était donc ni fille, ni femme, ni veuve et cette situation bizarre était d'autanl plus dangereuse qu'on pouvait difficilement voir une femme plus ravissante. Elle joignait à sa grande beauté un esprit aimable et un cœur excellent. Hélène la rencontrait souvent chez la comtesse de Thun, amie intime des de Ligne et rendez-vous habituel de la société.

Le frère de madame de Kinsky, le comte François de Dietrichstein*, était l'ami inlime du prince Charles, avec lequel il avait été élevé. La situation bizarre de la comtesse rendait une semblable intimité fort dangereuse et l'amitié tendre que le prince Charles ressentait pour elle ressemblait fort à de l'amour. Hélène, avec l'instinct subtil de la femme, devina très vite entre son mari et la belle comtesse un lien secret dont elle ne démêlait pas bien la nature; car les plus strictes bienséances étaient toujours observées de part et d'autre. Il

1 . Le comte François-Joseph de Dietrichstein, né le 28 avril 1767, conseiller privé et chambellan de l'empereur d'Aulriche. Il remplissait les fonctions de général major dans le corps du génie lors des premières guerres contre la République française; ce fut lui qui, en 1800, conclut avec Moreau l'armistice de Parsdorf.

faut reconnaître que, malgré le rapprochement passager amené par la naissance de la petite Sidonie, les deux époux étaient devenus indiflférents l'un à l'autre. Le prince n'avait pas oublié l'ironie dédaigneuse avec laquelle sa femme le traitait à Paris et il n'était point fâché de lui prouver qu'à Vienne il jouait un tout autre rôle. En somme^ ni l'un ni l'autre n'avait fait un mariage d'amour. Quelques rapports de goûts, les convenances sociales les avaient liés d'amilié; ce sentiment pouvait-il suffire à* les défendre contre un plus vif, s'il venaient à l'éprouver?

L'hiver s'écoula ainsi. La révolution des Flandres avait pris d'inquiétantes proportions, il ne pouvait être question du retour à Bel-Œil. Le prince Charles, rappelé à son corps, servait sous le commandement du général de Lascy, et avait quitté Vienne depuis quelque temps. A peine était-il parti qu'Hélène lui écrivit pour lui demander la permission de se rendre auprès de son oncle à Varsovie, où la Diète allait s'assembler. Elle prit pour prétexte de ce voyage d'importantes affaires à régler avec le prince évoque. L'autorisation demandée fut obtenue facilement, à la condition de laisser le petite Sidonie aux soins de sa grand'mère, et Hélène partit au mois de septembre 1788.

Le prince de Ligne part pour Pétersbourg. — Voyage en Tauride. — Entrevue de Kherson. — La guerre avec les Turcs est déclarée. -^ Alliance de rAutriche et de la Russie. — Le prince de Ligne général russe. — Potemkin et Romanzoff. >- La prise de Sabacz. — Le prince Charles à Tassant de Sabacz .

— Lettre de Tempereur Joseph au prince père. — Lettres du prince de Ligne à son fils. — La gouvernante de Kaminiecz.

— Retour des princes à Vienne. — Siège de Belgrade.

Vers l'automne de 1786, le prince de Ligne reçut une invitation de la czarine,pour l'engager à venir la rejoindre à Pétersbourg et à l'accompagner pendant le voyage qu'elle allait entreprendre en Crimée. Cette invitation avait pour but secret de préparer l'entrevue qui devait avoir lieu entre Catherine et Joseph II à Kherson.

La Porte avait cédé à la Russie, en janvier 4784, la Crimée et le Kouban; ces acquisitions n'avaient

fait qu'irriter l'ardente soif de conquêtes de l'impératrice; son ambition se trahissait dans les moindres détails : déjà l'un de ses petits-fils s'appelait Alexandre et l'autre Constantin, la Crimée était redevenue la Tauride ; mais ses vues ambitieuses ne devaient pas se borner là. Le prince de Ligne fut reçu par Catherine comme s'il l'eût quittée la veille; elle le mit au courant de ses projets et l'envoya à la fin de décembre porter à Joseph II ritinéraire du voyage et le résultat de sa secrète mission.

Sous prétexte de voir de plus près ses nouveaux domaines, la czarine entreprenait, le 18 janvier 1787, un voyage dans les provinces méridionnales de l'empire. Elle était accompagnée de son favori, le comte Momonoff, des ambassadeurs de France, d'Autriche et d'Angleterre et du prince de Ligne qui la rejoignit à Kiew : c Je suivais, dit-il, en qualité de jockey diplomatique. >

Elle avait, en outre, une suite considérable de princes et de grands seigneurs russes. Sa flotte se composait de quatre-vingts bâtiments avec trois mille hommes d'équipage.

Le roi Stanislas-Auguste attendait la czarine à Kanew. Elle descendait lentement le Borysthène sur une galère aussi belle que celle de Cléopâtre.

Le prince de Ligne se détacha de la flotte dans une petite pirogue zaporavienne pour prévenir le roi de l'arrivée de Catherine. Une heure après, les grands seigneurs de l'empire venaient le 'chercher dans une brillante chaloupe. En y mettant le pied, il leur dit avec le charme inexprimable de sa belle figure et de son joli son de voix : c Messieurs, le roi de Pologne m'a chargé de vous recommander le comte Poniatowski. > Le dîner fut très gai ; on but à la santé du roi au bruit d'une triple décharge de toute l'artillerie de la flotte. Puis le roi oflrit à souper à tous les seigneurs de sa suite. La flotte avait jeté l'ancre devant son palais improvisé ; à peine la nuit venue, un embrasement général des rives du Borysthène simula une éruption du Vésuve qui éclairait les monts, les plaines et le fleuve comme le plus beau soleil. A la lueur des feux, on voyait se déployer les brillants escadrons de la cavalerie polonaise. Stanislas avait dépensé trois mois de temps et trois millions pour voir la czarine pendant trois heures.

Elle Tavait aimé; mais, depuis longtemps, cet amour avait fait place à d'autres, et maintenant elle lui arrachait froidement et lentement les lambeaux du royaume qu'elle lui avait donné jadis.

Ils se séparèrent de fort bon accord en apparence; mais le roi s'était bien vite aperçu, pendant celle courte réunion, qu'il ne fallait plus songer à faire revivre le passé.

Ce fut la dernière entrevue de Catherine et de Stanislas. Huit ans plus lard, elle le délrônail de ses propres mains.

L'empereur Joseph rejoignit la czarine à Kherson, et ils continuèrent ensemble ce voyage, qui ressemblait à un conte de fées. < Je crois encore rêver, dit le prince de Ligne, quand, dans le fond d'une voilure à six places, qui est un vrai char de triomphe, orné de chiffres en pierreries brillantes, et attelé de seize petits chevaux tartares, je me trouve assis entre deux personnes sur les épaules desquelles la chaleur m'assoupit souvent et que j'entends dire en me réveillant, à l'un de mes compagnons de voyage :

> — J'ai trente millions de sujets, à ce qu'on dit, en ne comptant que les mâles.

> — Et moi vingt-deux, dit l'autre, en comptant tout.

> On prenait, en causant, des villes et des provinces, sans faire semblant de rien, et je disais : « Vos Majestés ne prendront que des » misères et la misère. > L'empereur répondit en

s'adressant à l'impératrice : c Madame, nous le ) traitions trop bien, il n'a pas assez de respect » pour nous. Savez-vous, Madame, qu'il a été 9 amoureux d'une maltresse de mon père et qu'il 9 m'a empêché de réussir en entrant dans le » monde, auprès d'une marquise, jolie comme » un ange, et qui a été notre première passion à > tous deux. >

Pendant le voyage, l'impératrice avait fait don au prince de Ligne de l'emplacement sur lequel était situé le rocher d'Iphigénie; tous ceux qui avaient des terres en Crimée, comme les Mourzas^ prêtèrent serment de fidélité à Catherine; le prince de Ligne fit comme eux. L'empereur vint à lui, et, le prenant par le ruban de sa Toison d'or, il lui dit :

— Vous êtes le premier de l'ordre qui ait prêté serment avec des seigneurs à barbe longue.

— Sire, dit de Ligne, avec son fin sourire, il vaut mieux, pour Votre Majesté et pour moi, que je sois avec les gentilshommes tartares qu'avec les gentilshommes flamands.

L'empereur venait d'apprendre, à Tinstant même, la révolte des Flandres, dont nous aurons à nous occuper plus tard.

Au retour de ce féerique voyage, la guerre

contre les Turcs était décidée, et l'alliance austrorusse conclue.

Les préparatifs se faisaient en silence, quand tout à coup la Turquie prit TofTensive en faisant emprisonner l'ambassadeur russe, M. de BulgakolT, au château des Sept-Tours, et, le 18 août 1787, Catherine déclara la guerre à la Porte.

L'impératrice comptait fermement sur l'alliance qu'elle venait de conclure avec Joseph II ; cependant elle questionnait le prince de Ligne :

— Que croyez-vous que fera l'empereur?

— En doutez-vous. Madame? il va vous envoyer ses vœux, peut-être ses souhaits; mais, comme les uns sont plus portatifs que les autres, je suis sûr que sa première lettre en sera remplie.

Le prince se trompait, l'empereur allait entrer prochainement en campagne, avec cent mille hommes S et venait de le nommer général en chef (feldzeugmeister) commandant toute l'infanterie. Malheureusement la lettre qui lui apportait ces nouvelles se croisait avec une qu'il écrivait à l'empereur pour lui demander la permission de servir dans l'armée russe en qualité de général; il offrait, en même temps, de

1. Ce fut le 9 février 1788 que rAutriche, en qualité d'aHié» de la Russie, déclara la gverre à la Porte.

tenir Sa Majesté au courant des plans de campagne et des opérations militaires russes. L'empereur accorda la permission demandée.

Le prince commença ses préparatifs de départ en octobre 1787. c L'empereur, dit-il, m'avait écrit une lettre, pleine de bonté et de génie, surce qu'il demandait à son alliée; j'en fis un extrait qui servit de plan de campagne ; car personne, à Pélersbourg, n'avait l'idée d'un plan. On ne savait par où commencer. > Avant de partir pour rejoindre PotemkinS le prince voulait absolument

1. Polemkia (Grégoire-Âlexandrowilch), feld-maréchal russe et le plus célèbre de tous les favoris de l'impératrice Catherine II. Il naquit en septembre 1736 aux environs de Smolensk et mourut le 16 octobre 1791 .

On prétend que, pendant ce fameux voyage de la Tauride, il faisait élever, de distance en distance, le long de la route que parcourait Timpératrice, des décorations théâtrales représentant dans le lointain des villages, des bourgs et des villes et organisait des bandes de figurants chargés de jouer le rdle de populations agricoles se livrant paisiblement à leurs travaux. Quoique revôtu de fonctions etde dignités plus profitables les unes que les autres, il puisait à pleine main dans le trésor de l'État et se faisait soudoyer par les puissancss étrangères. Joseph II et Frédéric le Grand l'accablèrent de cadeaux et de pensions, et, par suite de la rivalité qui s'établit entre eux pour obtenir ralliance russe, le premier le créa prince du Saint-Empire romain, et le second lui offrit ses bons offices pour lui faire obtenir le duché de Gourlande. Il n'avait aucun talent comme général en chef, mais de bons officiers sous ses ordres dirigèrent les opérations de la guerre contre les Turcs.

donner un bal aux plus jolies femmes de la cour qui l'en avaient prié; mais on croyait les opérations de guerre fort engagées, et on ne lui en donna pas le temps :

« L'armée est peut-être déjà sous les murs d^Ocsakoff, lui disait-on, cinq mille Turcs ont été tués à Kinburn par Suwaroff. La flotte turque va se retirer, partez bien vite! »

Il partit le!" novembre 1787. « Mon Dieu, écritil, quel temps ! quels chemins I quel hiver I quel quartier général ! Je suis confiant, moi, je crois toujours qu'on m'aime. Je crus que le prince, qui m'en avait assuré, serait charmé de me voir. Je ne me suis apergu de l'air embarrassé qu'il eut le jour de mon arrivée que six mois après. Je lui saute au cou, je lui demande :

> — A quand Ocsakoff?

> — Eh ! mon Dieu, disait-il, il y a dix-huit mille hommes de garnison, je n'en ai pas tant dans mon armée, je manque de tout, je suis le plus malheureux des hommes, si Dieu ne m'aide.

» — Gomment, lui dis-je, l'histoire de Kinburn, le départ de la flotte, tout cela ne servirait à rien? Mais j'ai couru jour et nuit, on me disait que vous commenciez déjà le siège !

> — Hélas ! dit-il, plaise à Dieu que les Tar-

33i LA PRIiNGESSE CH. DE LIGNE.

tares ne viennent pas ici mettre tout à feu et à sang. Dieu m'a sauvé (je ne l'oublierai point), . il a permis que je ramasse ce qu'il y a de troupes derrière le Bog. C'est un miracle que j'aie conservé jusqu'ici autant de pays.

» — Où sont donc les Tartares? lui dis-je.

» — Mais partout, me répondit-il, et parmi eux il y a un séraskier * avec beaucoup de Turcs du côté d'Ackermann, douze mille dans Bender, le Dniester gardé, et six mille dans Choczim. >

Il n'y avait pas un mot de vrai dans tout cela. Cinq mois s'écoulèrent dans cette inaction inexplicable, si elle n'eût été voulue. Le prince de Ligne ne tarda pas à s'en apercevoir, et en avertit exactement l'empereur d'Autriche.

Pendant ces longues journées de farniente, le prince s'amusait à griffonner ses pensées sur de petits carrés de papier et, tout en ayant l'air de n'y attacher nulle importance, il avait soin pourtant de les conserver. Ils en valaient la peine à en juger par celui-ci :

« L'Europe est si bien barbouillée dans ce moment-ci, que c'est, je crois, le temps de réfléchir sur son compte. La France écrit; malheureuse-

Page 1