RUE DE 8ÉVE, FAUBOURG SAINT-GERMAIN
c Je suis entrée à TAbbaye-aux-Bois im jeudi; madame GeofTrin, l'amie de mon oncle, m'a menée d'abord au parloir de madame Tabbesse, qui est bien beau, car il est blanc et rayé en or; madame de Rochechouart est venue aussi au parloir, et la mère Quatre-Temps aussi, car c'était la première maîtresse de la petite classe, où j'allais être.
> On a eu la bonté de dire que j'avais une jolie physionomie et une jolie taille, et de beaux cheveux; je ne répondais rien, parce que j'avais oublié le français en chemin, puisque j'ai Tait un voyage de si long cours, que j'ai traversé je ne sais combien de villes, toujours avec la poste qui jouait du cor de chasse. Je comprenais pourtant tout ce que l'on disait; alors on a dit qu'on allait me faire rentrer pour me mettre Thabit de pensionnaire, et qu'après, on me ramènerait à la grille, pour que madame GeofTrin me voie. On a ouvert donc le guichet de la grille du parloir,
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et on m*a passé par là, car j'étais petite. Oa m'a amenée dans une chambre, à madame l'abbesse^ qui était toute en damas bleu et blanc, et sœur Crinore m'a passé Thabit; mais, quand j'ai vu qu'il était noir, je me rais si fort à pleurer, que c'était pitié de me yoir> mais, quand on m'a mis les rubans bleus, cela m'a un peu consolée, et puis la régente a apporté des confitures que j'ai mangées, et on a dit que, tous les jours, on en mangeait comme cela.
} On m'a bien caressée, toutes les grandes demoiselles de service à l'abbatiale venaient, me regarder, et j'entendais qu'on disait : « Pauvre f petite, elle ne sait pas le français; faut lui faire » parler polonais, pour voir quelle langue c'est I » Mais moi qui savais qu'on se moquerait de moi, je n'ai pas voulu parler. Ojçl disait que j'étais bien délicate. Là-dessus, on a dit que je venais d'un pays bien loin, que c'était de la Pologne, et on disait : « Ahl que c'est drôle d'être une Polo- » naise I >
» Cependant, mademoiselle de Montmorency me prit sur ses genoux et me demanda si je voulais qu'elle fût ma petite maman, et je fis signe que oui, car je ne voulais pas absolument parler que quand je parlerais comme tout le
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monde ; on m'a demandé si je trouvais cette demoiselle qui me tenait jolie, alors j'ai porté ma main à mes yeux, pour dire qu'elle les avait beaux, alors on s'est amusé à me faire dire son nom : Montmorency.
» Cependant on dit que mon oncle venait d'arriver au parloir, et qu'on voulait me voir en uniforme; je vins donc vêtue comme j'étais, on trouva que cela m'allait fort bien, et, après m'avoir bien recommandée à ces dames, mon oncle et madame Geoffrin s'en allèrent. Alors madame l'abbesse et madame de Bochechouart voulurent me faire parler, mais il n'y eut pas moyen; alors madame de Rochechouart appela mademoiselle de Montmorency, et lui dit : cMon cœur,je vous recom- ]» mande cette enfant, c'est une petite étrangère, » qui sait à peine le français ; vous avez le cœur » bon, menez-la à la classe et faites qu'elle ne soit » point tourmentée ; il vous sera aisé de la faire » bien recevoir, t» Mais^ quand il fut question de dire mon nom, madame de Rochechouart ne put jamais s'en souvenir; alors je le déclinai; mais, comme je vis qu'on trouvait ce nom* ridicule, je proposai bien de n'en plus parler à l'avenir; alors madame de Rochechouart me demanda si je n'avais pas un nom de baptême,
je dis Hélène, ainsi mademoiselle de Montmorency dit qu'elle me présenterait sous le nom d'Hélène.
» Nous partîmes donc, c'était l'heure de la récréation; mademoii^lle de Narbonne, qui m'avait vue à l'abbatiale, m'avait déjà annoncée, elle avait dit que j'étais une petite sauvage qui n'avait pas voulu parler, mais que j'étais fort gentille. Comme il pleuvait ce jour-là, on faisait la récréation dans le cloître des Ames; dés que j'arrivai, tout le monde vint à nous, mademoiselle de Montmorency me mena aux maîtresses, qui me firent mille caresses; alors la classe m'entoura, on me faisait mille questions saugrenues, auxquelles je ne disais pas mot, de façon qu'il y en avait qui me croyaient muette.
> Mademoiselle de Montmorency demanda à la première maîtresse de la classe bleue la permission de me conduire dans toutes les obédiences de la maison, la mère Quatre-Temps le lui permit; alors elle me mena dans toute la maison, on me fît bien goûter, toutes les religieuses et les pensionnaires rouges me caressèrent extrêmement, on me donna des pelotons, des soufQets S àes
1. Petite pelote en forme de soufflet dans laquelle on piquait des aiguilles.
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grimaces ^ en quantité, j'étais bien contente.
> A l'heure du souper, mademoiselle de Montmorency me ramena à la classe, la mère Quatre- Temps me mena par la main au réfectoire ; on me donna une place à côté de mademoiselle de Choiseul, qui était la dernière arrivée. Mademoiselle de Choiseul me parla pendant le souper, et je hasardai de lui répondre quelques mots, alors elle se mit à crier : « La petite Polonaise parle français ! » Après souper, je me liai beaucoupavec mademoiselle de Choiseul, qui était bien jolie.
I Elle me dit qu'il fallait demander le soir, à l'appel, à madame de Rochechouart, un jour de récréation, et donner à goûter, et qu'elle porterait la parole. Ensuite on joua à des jeux, ou il y avait le massacre des innocents, et mille autres choses. Quand l'heure de se coucher fut venue, nous allâmes au dortoir des religieuses. Madame de Rochechouart fit l'appel, je fus appelée la dernière, je m'avançai avec mademoiselle de Choiseul, qui demanda, en mon nom, récréation. Madame de Rochechouart s'informa à la mère Quatre-Temps si on avait averti mon oncle de ce* qui était nécessaire, pour payer ce qu'on appelle