A MA MÈRE
Bq inscriyant ton nom snr la première page d'un livre où je mets en question la voix du sang, je précise le seus de cette £tude, et je rends iion^age ù lu sainte affection de la famille.
n me saonble que la reconnaissance perdrait de sa piété, si elle était involontaire, et qm l'amour filial ne serait plus de l'amour, s'il était un instinct. Ce qui fait la grandeur de Thomme, c'est ce qui peut faire son supplice, c'est-à-dire la liberté des mouvemenls de son cœur et de sa raison.
Quand je pense à mon enfance, à cette part de mon âme qui Tient de toi, aux rêves que tu m'as donnés, aux déceptious que je t'ai rendues, je sens que le ciier fardeau de ma dette n'a pas besoin d'une voix mystérieuse pour me contraindre à la reconnaissance et à
l'amour.
Je ne songe pas à m'acquiltcr. Les sentiments purs et
8 PÉWCACl
dévoilés ne se ranbouMit pas. Je tieoB seulement à at-
tester ici que toutes les tendresses matenu llt s que j'ai dépeintes dans ce livre, tu me les as révélées, et que j'ai eu besoin de sortir da cercle de notre lunilte l'in^rratitude et Tégoîsme.
Preuds donc sous tou palroauage ce livre dont je ne veux défendre qoe rintentkm, sentant très-bien tout œ qu'on peut tronver de défectneax et dlnsoffisant dans ^exécution.
LOUIS ULBAGH.
Digitizeci by
MÈRE £ï DE SES ENFANTS
La baroime de BruvaL était \eiL\ e du coloael Uuùi^y . de fouval, un des mëlleuis soldats de rfimpire, mort de chagrin de n'avoir pas obtenu le grade de général de la bienveillance de S. M. Louis XYIU, auquel il s'était complètement dévoué, vers Tépoque de la condamnatiim du maréchal Ney.
On attribuait à un deuil assez récent, en 1821, la soli* tude absolue dans laquelle s'enfermait la baronne. Mais, • ^ pour qui ccmnaissait un peu l'existence de madame de Bruval, le deuil remontait à une époque beaucoup plus anciennne, et le veuvage datait de son mariage.
Antonine de Bruval était le dernier rejeton d'une vieille famille de Champagne. Son père avait eu Thonneur d'émigrer. Au retour de Goblentz, M. de Bruval s'était bi^ juré de ne plus repasser la frontière : il était rassasié d'exil. Le Consulat lui parut avoir des chances
RI8T0IBB D*iniB HÈtOL
de durée immoFlelle, qui augmentèrent encore à la proclamation de TEnipire ; en ronséqueuce, il ne lionda pas trop le gouvernement qui lui permettait ses digestions, et, bim certain d'être en règle par Témigration avec les héritiers de saint Louis, si jamais, par impossible, ceuxci revenaient en France, il résoiul de se garantir aussi du côté du gouYememoit impérial. ^
Précisément à la même époque, le commandant Quincy se trouvait avoir assez d'embonpoint pour se donner le luxe de quelques méditations ; et le résultat du travail intellectuel du brave officier paraissait être un graye scepticisme à propos de la vitalité du réfiirae nouveau. Fils de paysan, Quincy était fort content de ses belles épaulettes, de ses bottes, de son grand sabre et de la perspective qui s'allongeait devant lui. Mais la erraine d'épinaids pouvait, hélas! être dispersée au vent d'une révolution. Un changement soudain pouvait tout compromettre, et notre héros était trop prudent pour ne pas s'assurer contre les éventualités d'une rentrée des Bourbons. Les deux précautions s'entendirent ets'aïf angérent. M. de Brur val tat ravi de donn^ sa fille à un soldat victorieux de Bonaparte. Le paysan décrassé fut ébloui par la petite main qui pouvait le présenter au roi de France, en cas de retour. Les deux calculs étaient jHrudents. L'Kmpiie dura assez pour justifîer M. de Bruval, et il tomba asseï tôt pour prouver la sagacité de Quincy.
Quant à Antonine, elle n'avait pas d'opinion. Elle aimait les violettes pour les respirer, les lis pour y voir l'emblème de sa vie de couvent. Peut-être cacliait-elle sous le triste sourire qu'elle porta à l'autel le deuil d'une illusion, d'une espérance morte ; mais die se résigna par soumission, par faiblesse iiliald pour les tyrannies pa-
ternelles. Sa mère était incapable de la défendre ; elle
avait trop peur des soldats de M. de Buonaparte, pour oser disputer sa fille à Tua d'eux. Le mariage fut donc rapidement conchi.
M. de Bravai n'Otail riche. Il disait l)ien que la Révolution l'avait ruiné, mais il ne disait pas qu'il avait Mi de son mieux pour préparer cette ruine. Le commandant Quiiicv se souciait médiocrement d'une dot: non qu'il méprisât absolument rargcut il était de son temps ; et s'il ne rapportait pas des tableaux de ses expéditions, il savait faire des placements avantageux et ne dédaiguait pas de spéculer. C'était même son bonheur au commerce qui paralysait désormais son avancement dans les bauts grades. Napoléon n'aimait pas les agioteurs. Il savait que la filoire ne suflisail pas aux appétits de ses compagnons; mais en leur constituant des rentes et des majorats, il leur défendût les tripotages, et Quincy mettait son indépendance ilans des iiiiraclions clandestines, mais soupçonnées; il était riche, il le devenait de plus en plus. L'Espagne, en faisant de la Toison d*or une décoration, en a l'ait une épi-iramme.
Le commandant vonlaii se marier par spéculation de vanité, et il prenait Tolontiers des airs de désintéressement. Il accepta Antonine sans un sou ; mais il ajouta un peu de clinquant à sou nom et s'appela le baron Quincy de Bruval. Son beau-pére vit dans la soudure de ces deux noms une garantie et un certificat de civisme pour lui-même ; le nouvel époux y trouvait le petit coup de savonnette que Napoléon recommandait à ses paysans parvenus. Je crois même que deux lignes, dans un coin du <• Moniteur >», consacrèrent cet alliage. (]e Tut la ([uestion la plus sérieuse du contrat. Ne recevant rien, Quincy
ne reconnut rien ; et sa veuve se trouvait en 1821 dans une positioû lurl modeste, bien que lu colonel eût laissé une fortune considérable dont l'heureux légataire ne nous est pas encore connu, au conunencement de ce
récit.
Un pareil mariage fut ce qu'il devait être. Le commandant installa sa femme dans un élégant bétel du quai
Malaquais, et continua de courir les champs de l)ataille. Après deux ou trois aimées, Autooine pâlit et .s'enferma dans une solitude presque absolue. A la seconde Restauration, la baronne de Rruval parut à la messe des Tuileries avec son épuux, dont la ferveur ût* sourire Sa Majesté. Le colonel figura aux processions, avec une ponctualité exemplaire, n avait deux eiifaiits, un fils et une iille, dont il û*avait jamais parlé et dont il park tout à coup avec abandon, la Me étant assez belle pour mériter les regards de quelque gentilhomme delà Chambre, et le fils ayant toutes h^s qualités qu'on peut souft^iiter dans un apprenti diplomate. Automne paraissait avoir une tendresse pleine de réserve pour ces deux enfants. • Le colonel de Bruval avait son dernier ^a'ade depuis fort lontemps;- mais sa fortune, considérable à la chute de l'Empire .et beureusement augmentée par le coup de bourse de Waterloo, semblait avoir stérilise sa filoire. Le millionnaire n'aurait pourtant pas été fâché de s'entendre appeler général ; il pensa que la Restauration lui devait ce complémait de félicité. Il allégua les terreurs subies jadis par son beau-père et sa belle-mère, lieureusenu ut décédés ; il invoqua .l'émigration, dont il pouvait témoigner mieux (pie personne, puisqu'à cette époque il s'était eurùlc dans l'armée deJa République marchant contre Tarmée de Condé.
ET rm 88» WKWÀxm 18
Louis XTDI fut insensible à ces raisons, n traita le baron de Briival avec légèreté et ne vouhit pas lui accrocher aux épaules ces épauiettes tant enviées. Un jour môme, que le colonel Quincy s'était appliqué à faire le signe de la croix avec une componction fort apparente au seuil de la chapelle des Tuilleries, le roi se mit à rire d'une £aç<m si dédaigneuse, que le baron secoua Peau bénite et porta la main à son front, que le vertige frappait. • U eut un coup de saug et mourut, comme Racine, d'un regard sévère de son roi. Singulière destinée pour un soldat des grandes guerres, mais fin providendelle et tout à fait conforme à la logique de son ambition î On remarqua que la barouoe et ses deux enlaiits n'entrèrent pas dans la chambre du baron, pendant les demièrés heures de son agonie. Le notaire seul remplaça le médecin à son chevet, etquand maitre Germanet prit congé de son client, il sembla emportei: l'àme du guerrier. U emportait, il est vrai, son testament et l'état de sesyaleurs, ce qui était bien le foyer de sa vie. Le baron mourut après un gros juron fort injurieux pour la majesté royale, et qui rachetait la comédie inutile de l'eau bénite du matin; il rétracta toutes ses déférences pour les Bourbons, et jamais il n'aima tant l'Ëmpereur que pendant Iqs quelques minutes de parfaite lucidité qui lui servirent à maudire la Restauration, les nobles, sa femme, toute sa famille et lui-même.
Il eut des obsèques magnifiques, dont son pauvre père eût été bien ravi, s'il avait pu être donné à ce vieux paysan, endormi depuis longtemps dans la terre crayeuse de la Gbampagne, de voir avec quel somptueux attirail on conduisait vers la demeure commune le& fils des cbamps arrivés à Paris avec de gros sabots.
14 BISTOIBE D^UNE MÈBB ,
Quelques jours apivs la mort du l)ciron, sa veuve quitta le splendide hôtel du quai Malaquais, et alla vivre, des dnq mille livres de rente qui lui restaient de sa fortune personnelle, dans un petit appartement de la rue Taranne. Nous expliquerons pourquoi madame de Bruval n'aralt pas même l'usufruit de la grande fortune de son époux, et comment ses enfants s'en trouTaient également dépossédés. ' I
Glnq mille francs de rente, c'était bien peu de cbose pour aider au complément de Téducation d'un fils de dixhuit ans, et d'une belle jeune fille qui ne semblait pas faite pour coudre ses robes elle-même. Aussi les gens qui connaissaient, sans en savoir les détails et les motifs, j les singulières dispositions testauientaires du baron de Bruval, n'étaient-ils pas étonnés de la profonde mélancolie qui selismt sur le beau visage d'Antonine. Mais la i douleur de celle-ci ne tenait ptis à la inOdiorrité de sa position. Elle avait traversé le luxe sans s'y habituer et sans lui fàire l'honneur d'un sourire ; elle l'avait quitté sans refrret. C'était v('riUiblement son cœur qui souffrait, qui saignait, qui s'égouttait au, dedans d'elle-même. Ce n'était pas sa vanité. Il nous suffira d'assister aux dernières paroles de la conversation qu'elle avait, un matin du mois de mai 1821, avec son confident, son confesseur, son ami, l'abbé Marcellin, attaché à la paroisse de Saint-» Germain-des-Prés, pour n'avoir plus d'iucertitude à ce sujet.
Automne a quarante ans, mais parait en avoir cii|<i quante. Ses beaux yeux bleus, sans cesse purifiés par
les larmes, ont des profondeurs éthérées ; mais les oy-» bites semblent creusés par les doigts, qui s'y posei^t soun vent pour cacher la douleur« Son Iront, dont les ligue»
^ correctes eussent tenté jadta la statuaire, ee ride légère-
remeiit aux tempes ; le nez est aminci ; la bouche a toujours sa grâce, mais les deux extrémités se terminent brusquement par un pli ; c'est là que se cache Tameri tume. Les cheveux ont blanchi ; ils étaient blonds ; ils ont
I maintenant une couleur quiiait ressembler leurs bandeaux
I etleurs boucles à des iMoiddetteB de toile bise autoardu
visa^re d'une nonne. Le teint a pris cette pâleur jaune de rîYoire, et quand le feu si courageusement enfermé dans I le teiu s'^ échappe cependant par bouffées et monte jus-
' qu'aux joues, on voit celles-ci se colorer faiblement et ar-
I river même à uu éclat qui émeut comme une plainte. Les
' mafaiB sontmâigres, elles n'ont point d'anneaux, pas même
cette bague de conyention que le commandant Quincy passa (l'une manière si triomphante au doigt aristocra l tique de mademoiselle de firuva). La taille n'a rien p^-
, du, mais voit-on bien la taille dans les robes dont les
; femmes croient s'habiller en 1821 ? Antonine est grande;
le deuil lui sied comme une parure nécessaire. Ce n'est pas une femme, une mére, c'est une veuve. Non point I seulemcnl la veuve du baron, mais la veuve de tous les
espoirs de sa jeunesse et de la jeunesse elle-même. On j sent bien que cette créature douce et tendre est consacrée
par une tristesse qui ne finira plus.
Elle est assise, les mains sur ses genoux, un peu renversée dans son fauteuil, regardant le parquet et écoutant la voix grave et ferme de l'ahbé Marcellîn. Nous pro- ' literons de l'explication commencée pour dire ce qu'est
I l'abbé Marcellin, et pour faire pressentir le rôle qu'il
' jouera dans cette histoire.
Grand, maigre, ne llécliissant pas l'épaule sous le fardeau des années, ni sous la croix mystérieuse d'une exis •
16 HurroiBB d'ukb m^bb
teDce éprouvée, Tabbé MarceUiu a dépassé la soixantaine ; et il atteste, par la douceur résolue de son regardet de sa parole, ce courajxe du martyr modeste qui ne dit pas ce qu'U a souffert et qui ne s'en venge pas. Sans rancune et sans Illusions^ ce vieillard n'a jamais quitté la France ni la place Saiut-Germain-dcs-Prés. Il a été éclaboussé par le sang des victimes de septembre. Maillard, en voyant passer devant sa table ce fier et placide visage
de prêtre, demanda pour lui ^rràce au peuple. L'abbé Marceiiin ne trembla pas avant le salut et ne s'huuiilia pas après la grâce. Il donna tranquillement Tabsolution à ceux qui allaient mourir, et, poussé par les épaules hors du cercle des « travailleurs » sinistres, il ne songea pas à fuir. 11 empêcha quelques, prêtres d'émigrer, il en empêcha quelques autres de conspirer. Quand son église fut fermée, il dit chez lui la messe; emprisonné deux fois so^is la Terreur, il sauva plus tard la vie aux deux voisins qui Favaient dénoncé. Fidèle à sa conscience» il ne fut jamais d'aucun parti; il emportait toujours avec lui l'ombre du sanctuaire, et sa gravité pacifiait les petits conciliabules de sacristie que les nécessités de ses fonctions le contraignaient de traverser. C'était enfin Thomme du devoir, le soldat stoique; ou resliuiait ti'op pour l'aimer beaucoup. Le clergé réfractaire lui en voulait de la simplicité de sa résignation ; les prêtres compromis par des adhésions trop chaleureuses à la Révolu tion et à TEnipire lui en voulaient davantage encore. Quaul à lui, il ne savait pas haïr, ibais il avouait avec candeur qu'il ne savait que plaindre, conseiller, guérir, et qu*il ne savait plus aimer. Sa foi prenait en pitié les misères humaines, mais n'en était plus dupe.
Il était débout, et résumait, avant de se retirer, la Ion-
gue confôronce qu'il venait d'avoir avec la baronne.
— Du courage, madame, lui disait-il, faites cette démardie, puisque yous croyes n'aToir d'autre moyen de percer cet étrange mystère.
— Hélas! monsieur l'abbé, répliquait d'uue voix tremblante la pauyre yeuye, j*éprouTe un sentim^it que je ne puis définir, à la pensée de le revoir et de loi pailer du passé.
— Je vous absous d'avance des petits regrets qui pourront troubler votre repentir, dit le vieux prêtre en sou»
riant et avec une paternelle ironie.
— ûh I monsieur Tabbé, vous êtes cruel..*
Non ; je Veux vous prouver, madame, mon estime
et ma couliauce, et je vous raille, pour délier voire grand cœur.
^ Si j'ai .un peu de force, dit avec un soupir, madame
de Bruvîil, c'est que vous nie soutenez, c'est que vous m'encouragez; c'est surtout que vous me pardonnez. Mais je sens Inen que voici ma dernière épreuve. Si j'échouais, je n'aurais plus rien à faire en ce monde.
— On a toujours une tâche, madame, reprit le boa prêtre. L'exemple n'est jamais absolument inutile. 11 y a, à Saint-Germain-des-Prés, un vieux donneur d'eau bénite qui ma connu dès l'eniance. Kh bien, le ])auvre bomiue vit, espère et pense par moi; c'est peut-être la seule àme au monde sur laquelle j'exerce une influence réelle et continue. Je désespérerais de tons mes pénitents, que je demanderais encore à Dieu de vivre pour celui-là.
— Je suis jalouse de ce donneur d'eau bénite, moi, dit la baronne avec tendresse.
— Oh! vous n'avez pas tant besoin de mes conseils que VOUS ie croyez, repartit l'abbê Marcellin en bocbant la
HISTOIRE d'une MÈBB
lè(e. Je ralilie presque toujours vos résoluliousi je n'ai pas l'orgeuilde vous eii suggérer une seule.
— Sans TOUS pourtant, monsieur Tabbé, je n'aurais jamais osù tenter la démarche que je vais entreprendre.
— A ce propos, madame, étes-vous bien certaine qne
vos eiliaiits ne pourraient vous aider en rien?
— Mes enfants! s'écria avec un peu plus de vivacité madame de Bruval en joignant les mains. Pourquoi me meurtrir avec ces mots? Suis-je mère? Ai-je été épouse? Oli ! ce supplice est terrible, cette incertitude estépouvaatable. Vous ne saves pas, mon père, que je porte envie aux malheureuses mères qui voient mourir leur fils ou leur fille ! Pleurer, se désespérer, se tordre de douleur devant un cadavre qu'on a le droit d'embrasser, c'est une torture; mais c'est une certitude. Tàndis que moi, si je .1 voyais tomber ici, devant mes yeux, Simou et Simone,
ceux que le monde appelle mon fils et ma fille, je ne saurais sur lequel des deux je devrais me précipiter. Rien ne me dirait : Mére, voilà ton (Ils! Mère, voilà ta nile!...ll y a dix-neuf ans que j'interroge mon cœur, sans que rien ne tressaille en moi et ne m'éclaire !
— Madame, ces soulTrances vous seront comptées.
— Ëtsi vous saviez par-dessus tout mon grand effroi, continua la baronne. Je meursdu doute, et je serais peutêtre tuée par une certitude. Ces deux enfants, ([uand je les interroge, m épouvantent. Simon est une ûme ténébreuse; Simone est une nature indomptable. Je serais peut-être réduite à mépriser celui des deux que je devrais aimer.
^ Vous vous exagérez des défauts de jeunesse, le résultat de quelques méchantes insinuations de BL deBru-
R DB ni BMTAIITI ^ 19
tbI. m. Simon me semble adonné à la piété. Madanoiselle
Simoneest une enfant insouriouso; mais vous dit ([ue quand ce testament ama constaté la vérité, line s'ouvrira pas dans le coeur des deux jeunes gens des sources de tendresse qui vous récompenseront?
— Non, je suis bien certaine de u'étre jamais aimée d'eux. C'est Ut mon châtiment, mon expiation. Quant à ce testament, je ne rmn pas l'attendre ; je veux être certaine d'avance, de ce qu'il amènera. Comprenez- vous, mon père, que je ne puis pas être là, devant toute la fàmille, attendant que le notaire me dise : Voici votre enfaut! et comme celui-là, d'ailleurs, sera le déshérité, je veux le prémunir, le préparer d'avance.
^ Allons, madame, tentez cette démarche; si elle échoue, élevez votre cœur si haut sur le calvaire, que les déceptions humaines ne puissent pas envenimer ses saintes blessures. Toutes les douleurs sont bonnes pour arriver à Dieu ; et les larmes maternelles sont parliiuliùment puissantes. Je reviendrai vous voir demain... quand vous aurez reçu cette visite...
— S*ilne venait pas, s'il refusait de me revoir?
— Eh bien ! vous n'auriez pas à rougir devant lui.
L'abbé Marcellin saluait pour se retirer et posait la main sur le bouton de la porte, quand cette porte même fut doucement poussée et quand M. SUnon de Bruval entra dans le salon.
C'était un grand jeune homme au teiut pàlo, aux paupières baissées, à la démarche ecclésiastique. U était difficile de préciser le timbre exact de sa voix et la couleur de ses yeux. Il parlait toujours avec des inllexions doucereuses et ne regardait jamais en face. 11 salua profondé-
90 HIfTOUrB D'UNB UÉBB
menl Tabbé Marcdilia, comine s'il se fût incliné devant sa bénédiction, et il alla baiser la main de la baronne du
bout des lèvres, comme s'il eût baisé une i)alùiie. Un sourire passa sur la bouche du vieillard. Le vrai saint prenait en pitié le faux béat; mais cétte muette ironie né fut remarquée de personne. L'abbé Marcellin allait fran- * ciûr le seuil, quand le jeune homme se retourna.
Monsieur Tabbé, demanda-t-il de la même manière (pïi\ eût entonné un cantique, savez-vous à quelle heure aura lieu demaia Tofiice pour l'œuvre des missions? ^ A neuf benrea , je crois.
— • C'est une œuvre bien - méritoire <ïue celle de réveiller la foi daug ce malheureux pays à l'aide de missions!
— G^t encore moins la foi qui manque que la concorde, fit l'abbé en se retirant à demi.
— Pensez-vous doue que la paix ne soit pas la conséquence des prières et des prédications? dit avec une
certaine allure provocante le jeune homme, jaloux de faire acte d'apôlre.
^Je pense, monsieur, que la première offlrande agréable à Dieu, c'esU'amour. L'amour dans la cité, d'abord, et l'amour daus les familles.
Simon rougit un peu; la baronne pâlit davantage. Ces derniers mois avaient été accentués avec une intention visible à laquelle on ne pouvait se méprendre, Il y eut un intervalle de silence. L*abbé Marcellin en profita pour achever sa. retraite, et la mère et le flls restèrent seuls.
BT PB SES BNFANTS 21
— Vous avez entendu? reprit avec uue tristesse uu peu sévère la baronne de BmvaL.
Simon souleva sa paupière et laissa glisser line lueur
lioide.
— J*ai bien entendu, et j'ai parfaitement compriSi madame, rép6ndit-il d'une voix railleuse. C'était un reproche indirect que m'adressait l'abbé. Vous lui aviez sans doute parlé encore de l'ingratitude de vos enfants. Pour une mère chrétienne, vous aimez bien la médisance 1
— Pour un fils chrétien, vous avez bien peu de respect!
— Hais suifr-je votre fils, moi, madame ?
— Qu'osez-vous dire? s'écria la baronne, se dressant
debout et frémissante.
—Je dis, continua Simon avec une humilité feinte, que . votre sévérité pour moi semble me renier.
— C'est là tout ce que vous vouliez dire? demanda la baronne en regardant avec anxiété le visage de sou liis et ea retombant épuisée,
— Tout, madame! Aurais-je donc pu vouloir dire autre chose?
— Noni.non! reprit avec vivacité madame de firuval, vous avez raison. Tenez, venez là, près de moi, Simon,
que je vous parle à cœur ouvert. Votre roproclie m'a touchée. Mais il ne ismt pas me condamner sur les appar renées... Je suis bien malheureuse... Un fils, d'ailleurs,
ne doit jamais juger sa mère...
HX8T0IBB D^JNB UÈ&R
— Un fils! répéta sans ouvrir les yeux, et avec une vibration sarcastique, Simon qui B*était approché et qui dominait la baronne.
— Oui, un liU, répéta en tremblant la pauvre femme qui n'osa pas le regarder.
— Je Tio vous jn^'e pas, niadanu», reprit le jenne lionime; je sûuU re comme vous soutirez ; je m'imagine que je suis un orphelin et que TÉgliae est ma seule m^.
— Oh! vous êtes cniel, mon enfant; et pourtant, si vous saviez, si vous pouviez comprendre!... Ali! Simon, ne m'accuse pas de ne point t'aimer ! Tout mon cœur se répandrait dans le tien, si tu avais un jour, un seul jour quelque pitié pour moi.
Ces mots furent dits avec entraînement; la baronne avait ouvert ses bras et les tendait. Simon resta froid et immobile. A peine si quelques libres tresiiaillireat autour de sa bouche.
-** Ecoute : tu as des griefs, des soupçons, quelque chose enfin contre moi; il faut me le dire, mon en Tant, continua madame de Bruval d'un ton suppliant. Sur ton salut, sur le mien, je t'assure que je meurs de votre indifférence à tous les deux. Pourquoi cette froideur de ta part? Pourquoi, quand je tends la main, et le cœur, et les lèvres, quelque chose se dresse-t-il entre nous, et pourquoi ne viens-tu pas à moi? Dis, réponds?
— Madame, repartit Simon, (Hes-vous bien sûre que cette froideur va de mon cœur au vôtre? Êtes- vous bien sûre de n'avoir jamais détourné la main, le cœur, les lèvres, quand, tout petit, je courais à vous? Je ne lais peut-être que me souvenir, et je vous reuds peut-élre vos caresses maternelles I
— Ne parlons pas de cela, Sjmon. Viens m'embrasser.
Le jmine bmm s'inclina automatiqaement ; la baronne
posa les lèvres sur son fronl et les relira avec efTroi, comme si elle eût touché un marbre. Ce mouvcmeat lit sourire étrangement son fils.
— Vous aimes mieux ma sœur, dit-il d*un ton amer où pourtuul ou ue seulait pas beaucoup de jalousie.
— Ta sœur me fait souffrir comme toi, mais je Faime
comme loi.
Simon ouvrit pour la première fois ses yeux gris et regarda le plafond avec un mouvement d'épaules assez équivoque, (jifon pouvail iiiteri)réler en peste de mépris ou en témoignage de supplication, d invocation.
La baronne allait protester contre l'un ou Tautre de ces BÎ^es, quand on entendit un frôlement de robe et un bruil de pas dans la pièce attenante au salon.
— Voici justement Simone, murmura Simon de Bruval. Youlee-vous <fue j'en ai)pelle à son témoiiznage, ma mère, et que je lui demande ce qu'elle pense^ elle aussi,
' de votre tendresse?
— Oh! vous me tueres... Tais-toi... je t'en conjure !
Âu même instant la porte s'ouvrit avec fracas, et une bdle jeune fllle entra dans le salon.
Elle faisait avec sou frère le conlrasle le |)1 us étrange qu'on pùt imaginer. Ses yeux bleus, démesurément ouverts, paraissaient altérés d'une inextinguible curiosité; brillants, rarement voilés, ils élaiciit faits pour Taudaro et la provocation. La boucbe, grande, bien dessinée, avec des lèvres un peu épaisses, était la poésie luxurieuse dont les yeux étaient la prose. Simone était admirablement faite. Ses cbeveux, d'un bioud un peu exagéré, re-
HISTOIRE d'I'XE M^:RI:
levés à la chinoise, découvraient des tempes d'une suavité j de tmt à désespérer un peintre. Son nez, droit, aux narines retroussées, aspirait l'air. Ibds un attrait manquait à cette statue : la grâce, la pudeur. Simone était de ce? femmes qui semblent n'avoir pas de paupières et dont le cœur n'a pas de voiles ; à chaque mot elle riait ; c'était sa façon de prendre haleine.
— £oQjour, maman, dit-elle d'un ton léger, en secouant la téte et en achevant de boucler une cdnture I grise sur sa robe de demi-deuil... Ah î c'est toi, l'abbé!
tu n'es pas encore à confesse ce matin?
— J'irais peut-être moins à l'église, si tu y aUais da« i vanla^^'e, répondit avec une voix aiLTiié Simon, qui paraissait aimer peu les plaisanteries de sa sœur.
— Ab bah! tu te oonfesses pour moi. Tu devra» me communiquer l'absolution. Tu sais donc mes péchés?
— Simonei Simone! dit madame de Bruval en hochant la téte, ne plaisante pas ayec un sacrement.
— Tiens! est-ce que mon^sieur est un sacrement? repartit la jeune Me avec des fous rires. Tu ne sais pas, Sunon, qu'avec tes air saffectés, tu ressembles à un dévot, comme un nioucliard ressemble à un \ui^Q. Tu te crois de la maison du bon Dieu, tu n'es que de sa police. Bonjour, monsieur l'espion!
Simon se mordit la lèvre et laissa glisser de côté un ' regard serpentin qui fit le tour du cou de sa sœur, comme s'il eût voulu l'élraugler, mais il ne répUqua pas.
— Oh! tu peux me dire ce que tu veux, et même ce que tu peuses, quoique cela ne t'arrive guère, je n'en ai pas peur, va !
BT DB nu BUVANTS 25
Ce que je pense, tu le sais, reprit avec uu ton sonleiicieiix le boa ap6tie. Oo ne dirait pas que tu es la flUe de madame de Bruval, à t'eûtendre parler comme une femme de chambre.
Smoiie devint pomrpre, ^es mains ,tiemblèrent et ses beanx ongles se rapprochèrent ponr se préparer à des égratigmires. La baronne était presque évanouie de dooleur.
— Oh! je Tondrais Men n'être pas ta sœur, s'écria la
jeune fille, je pourrais le liair luul a mon aise!
^ C'est là ce qui te gêne? dit Simon avec un petit rire hargneux.
— El toi, le crois-lu donc di*rne do ton nom et de ta famille, avec tes fààx& de séminariste 't Dites-lui donc, awman, quil ne me ^aut pas!
— Taisez-Yous, taisez-vous... nuirnuira madame de Bruval en sanglotant. A qui penses- lu donc, quand tu pries Dieu, mon fils? Bt toi, ma fille, ne 4e prieras-tu jamais ?
— Le même Dieu que Simon! dame! ce n'est pas tentant, dit a^ec une forfanterie cynique Fimpitoyable jeune fille.
Simon s'approcha de la baronne :
— Je TOUS laisse avec votre enfant, ma mèrel
^ Mais tu es mon enfimt aussi, dit la pauvre femme qui
devenait folle de douleur.
Simcm ne répliqua rien; il rit, tourna le dos À sa mère et sortit.
— 0 mon Dieu! murmura tout bas au dedans d'ellemême la baronne, faites que celui-là ne soit pas mon fils!
Simone debout, au milieu du salon, les bras croisés et
battant le parquet de 8<m {uied, regardait son frère 8*6ioi-
gner. Quand il eut refermé la porte :
— Le lâche ! dit-elie ; si j'étais un liomme, je cravacherais ce visage blême!
— Ha fille ! ma fille ! peux-tu parler aiD«?
— Vous savez liien })uuiqiioi je dis cela, maman ! Ce n'est pas pour ses hypocrisies. Si le boa Dieu s'accommode de ces grimaeiers4à, c'est son affaire. Nais il tous insulte ; ce mot qu'il vous a jeté eu partant, il le redit tous les jours.
— Quel mot? demanda eu tremblant la baronne.
— Ne parlons plus de cela. M. de Bruval dont nous por- ' tons le nom, ne nous aimait pas et ne vous aimait guère ;
il nous a fait entendre souvent, à Simon et à moi, des choses que j'aurais mieux aimé ignorer toujours. Mais cntln nous saurons à quoi nous en tenir un jour ou Tautre. A qaoi bon se chamailler, se quereller, se baïr jusque-là ? Vous me rendrez cette justice à moi, maman, si je ne suis pas Lien tendre, je ne suis pas mauvaise; et jamais je ne vous ai fait de çes reproches cruds qui rouent vos douleurs, vos angoisses, vos doutes ! Ibis lui!
— Ah I tes paroles me navrent et pourtsuit me font du bien, dit la baronne m prenant la main de Simone. C'est
bie^ lui qui es véritablement mon enfant.
^ De cela, je ne sais rien, ni vous non plus, n'est-ce pas, maman? continua Simone en fronçant le sourcil.
— Mais enfin, écoute ton cœur, ma fille, que te dit-il? Voyons! je te presse les maïus, te les embrasse. iSe sens-tu pas en toi une voix qui s'éveille, qudque chose qui tressaille et qui t'avertit? Qu'éprouves-tu? Parle!
^ Il me semble, maman, que votre cœur devrait en
BT DB BBS ENFANTS
savoir plus long que le mien. Je n'éprouye ni entraînement, ni répulsion. Cette vie de mystère m'ennuie ; cette
fraternité avec Simon m'est odieuse ; j'ai soif de clarté, de liberté) d'affrancliissement. Je ne vous liais pas^ je vous plains. Voilà, sur Thonneur, ce que j'éprouve. Je vous le dis'iovalement.
— Mais, enfin, voudrais-tu, dis-moi, être ma liiie ?
— Oh! je suis bien grande pour désirer une m^. Paimerais peut-être mieux un mari... et puis, sans reproche, maman, vous nous avez un peu trouble le;» a^ikments, dans notre enfance. Je me rappelle que vous nous embrassiez quelquefois avec terreur !
— Tais-toi! tais-toi! tu me parles comme Simou. Val
ta es bi^ sa sœur pour me torturer.
— Eh bien ! n'en parlons plus. D'ailleurs, j'aurais tort
d'être méchante. Je me sens en gaieté cematiu.
— Tu l'es toujours !
— He reprocheriez-vous ma joie? Aimeriez-vous mieux
que je fusse toute confite, comme Simon, eu hypocrisie! Ah ! il me fait frissonner quand je le vois ; il apporte l'humidité, il m'enrhume' l'esprit. Moi, j'aime le grand air! Tenez, mamau, il l'ait uu beau soleil, allous aux Tuileries.
— Je ne puis sortir ce matin, j'attends quelqu'un ; mais
on peut l'accompajiner.
— Oui, toujours cette gouvernante! Quelle mode insensée! Ne dirait- on pas qu'on peut m'enlever en
route?
— Simone ! Simone ! il n'est pas convenable qu'une jeune 011e de ton âge...
— Ah ! voilà encore, il n'est pas convenable! On a tout dit avec ce mot-là. Il est doue convenable de s'ennuyer
de périr dans roiiibiv, de ifavoir ([u'uiie maison maussade, une mère loujours triste, uu plus triste frère?... Ah! qu'il me tarde de vieillir, pour avoir le droit d'être jeune!
La baronne ue répondit rien. Elle iit uq signe pour indiquer à Simone qu'elle avait besoin de ne plus poursuivre cette conversation et de rester seule. La belle
jeune lille se retourna brusquement, vint se regarder dans la glace, ajusta les plis de sa robe, s'assura que ses cheveux étaient symétriquement relevés, se lança quelques œillades, modula une phrase de romance et sortit, sans prendre congé autrement de sa mère que par un petit hocb^ent de téte fort impertinent.
Quand mademoiselle de Bruval eut quitté le salon, la baronne laissa échapper les larmes qn elle avait en beaucoup de peine à contenir.
— Mon Dién, s'écria-t-elle en joignant les mains et en tombant à genoux, est-ce assez de souilïance, et n'ai-jc pas expié?
Elle resta longtemps ainsi, priant, pleurant, répandant toute son âme, s'excitant au coura.Lreetsc sentant brisée. Enfin, elle se leva un peu plus caUne et alla écrire dans sa chambre le billet suivant, qu'elle envoya porter im-
médialument à son adresse.
« A monsieur Lombard, membre de llnslilut,
ruelacob, 46.
« Madame la baronçe de . Bruval prie instamment M. Lombard de vouloir bien lui faire l'honneur de passer chez elle. 11 s'agit d une conununicalion importante qui ne peut être confiée ^ un tiers, ni à une lettre. »
BT DB BM BNPAim 29
Ce billet parti, Automne de Bravai attendit ayec anxiété la réponse. Deux heures après, M. Lombard envoyait aniiuucer sa visite pour le jour même. Eu apprenant la premier résultat de Sa démarche, la baronne fut reprise d'hésitation et de terreur.
— Ou'ai-je fait? se disait-elle. Le revoir, n'est-ce pas olTeaser Dieu ? ^on, l'abbé Marcellin m'y autorise ; mais Simon et Simone, s'ils apprenaient... que diraient-ils? Et lui, me comprendra- l-il? saura-t-ilme plaiudre?pourrat-ii m'aider?
Paidant que ces appréhensions s'ajoutaient aux épmes
dont la pauvre femme se sentait déchirée, M. Lombard tournait et retournait entre ses doigts le laconique billet delà baronne, et se demandait à quel motil il devait attryjuer cette démarche, et ce que pouvait désirer de lui a veuve du colonel de Bruval, qu'il n'avait pas vue depuis dix-neuf ans environ.
Mais comme il est du devoir d'un savant d'aller partout à la reclierche de la vérité, et du devoir d'un philosophe de ne pas s'émouvoir, M. Lombard, en qualité de membiie de Ilnstitut, se croyant savant et sage, n'hésila pas à se rendre à l'appel d'une femme qui, après tout, avait été fort jolie autrefois, et qui avait peut-être conservé autant d'attraits qu'il s'en attribuait modestement à lui* même.
M. Lombard, on le voit, n'était pas dépourvu de toute coquetterie, et quand j'aurai dit qu'il procéda à une minutieuse toilette, on comprendra que ce n'était pas un savant comme les autres!
M. Félix Lombard avait à peu prèjs cinquante ans. Grand, chauve, le vidage orné de cette di^lté de conven-* liou qui e^t l'efligie des fonctionnaires, il n'inspirait pas
30 uisToiKs d'une mère
rémotion respectueuse qui se déjrage d'un homme de génie; mais il embarrassait toujours par Tironie de ce masque sévère. Quoiqu'il fût doué d'une ambition dont nous constaterons les efforts, et qu'il ne dédaignât pas des moyens vulgaires, mais habiles, poui' la satisfaire, il n'était pas sans talent. Quelques-uns même croyaient de fort bon goût de se servir de lui pour réagir contre l'en* thousiasme mélancolique suscité par les premières œuvres de Chateaubriand. M. Lombard était Tinventeur d'une sorte de style froid, sec, qu'on trouvait simple parce qu'il était nu, et beau parce qu'il était clair. Il racontait des histoires d'amour, comme il eût raconté le budget; ses livres étaient des procés-verbaux d'émotion ; il constatait les catastrophes. Sans imagination, empruntant des sujets à toutes les littératures, il s'était fait une sorte d'originalité par l'absence absolue de qualités on- ^rinales ; et cet artiste parlant et écrivant comme un diplomate passait pour uu personnage sérieux, à ses propies yeux même.
Aujourd'hui, le temps, qu'on ne trompe pas; l'a remis à sa place, et M. Félix Lombard, s'il vivait, devrait demander à d'autres moyens qu'à ses titres littéraires le piédestal de sa gloire. Déjà, (railleurs, en 1821, par précaution et par scepticisme, il s'était fait des auxiliaires de sa vanité en deliors du travail, et Ton racontait en souriant que quelques amours placéés avec adresse et en bon lieu n'étaient pas étrangères à son rapide avancement; il y avait des branches de myrte dans ses pahnes académiques. Quelques muses du Directoire, de l'Ëmpireet de la Restauration lui avaient tour à tour aplani les obstacles; on allait même jusqu'à attrihuer à des relations diplomatiques avec une ngble Anglaise la publication de
BT DB m BMVAMTS
traductions d'ouvrages anglais auxquels M. LomlMurd avait mis son nom.
Le barrage de cet heureux iiiiniurU»!, parfaiU'iiinit enterré aujourd'hui, était léger et discret. De petits romans,, des études philosopbicpies peu étendues, quelques pièces de théâtres, c'était tout.
Ai-je besoin d'ajouter qu'en 1821, M. Lombard, hésitant d'abord sur tes intentions de Louis' XYiU et sur l'allure que ta société allait prendre, s'était enfin décidé pour la morale et la relijîion. C'était le suprême effort de son lia- Inleté; car, profondément athée, se moquant du bon Dieu comme il s'était moqué de la République, de TSm-
])ire et des femmes, il ne croN ait qu'il lui seul, et n admeltait aucune autre distinction entre le bien et le mal que l'avantage matériel qui pouvait en résulter. Sous le Directoire, il avait eu l'imprudence (il était si jeune îilors!) de publier un roman iort immoral, dauô lequel il exposait ses ihéoftes sur Dieu et sur Tamour. Cet q^uscule serait illisible aujourd'hui ; mais les dames ne le dédaignaient pas alors : il est vrai qu'on les y insultait à chaque
Cette profession de foi, écbapi)ée à Ventralnement
d'une société de ribauds à cravates blanches, fut la seule maladresse de M. Lombard. L'empereur, qui se sentait quelque sympathie pour ce personnage grave et sententieux sans idées, ne lui pardonna pas cette obscéiiiié ; et il fallut, à la rentrée des liourbons, bien des « niei\ cul[)à », bien des fréquentations pieuses pour qu'on feignit d'où* blier cette boutade impie. Mais la grande force de M. Lombard tenait à sesinlUiences. Deux ou trois dames faisaient . contre-poids à sou petit livre; et à l'heure où madame de . Bravai songe à en appeler à l'aide de cet homme tout-
HISTOIBE d'une MÈB£
puissant, il csl aussi heureux qu'un athée peut l'être, et si uue superstition pouvait eflleurer cette àme, il devrait, en allant à rinstitut, jeter son anneau dans la Seine, car * son bonheur est complet.
Tout eu rasant son menton de diplomate, M. Lombard interrogeait ses souvenirs sur madame de Bruvai. 11 se rappelait une fèmme blonde, douce, une sorte de La Vallière qu'il avait brusquement laissée aux Carmélites; il se demandait si la veuve pouvait valoir encore les cbauçes d'une campagne. Un général, omune il l'était, n'avait pas de temps à perdre en stratéprie inutile. Quel avantage pouvait-ii retirer de la baronne de Bruvai? A tout ha-sard, cependant, il soigna sa toilette et médita pendant quelques minutes sur la meilleure façon d'aborder Antoniue. Un homme comme lui ne devait jamaii» être pris au dépourvu.
Madame de Bruvai attendait celte visite comme une sentence. Je profanerais la pureté de cette àme maternelle en disant même qu'elle ne mêlait aucune pensée mondaine à ses anxiétés. Je veux cfu'on admire et qu'on plaigne cette vertu ([ui est uu repentir. J'ai besoiu que le rayonnement de cette victime purifie par intervalles l'atmosphère dans laquelle cette étude nous contraint d'entrer. Ce roman n est pas un blasphème ; s'il touche à des souillures, c'est qu'il veut glorifier la saûiteté. L'abbé Harcellin et madame de Bruvai rachèteront peut-être, dans la conscience de nos lecteurs, M. Lombard, Simon et Simone.
Ântonme est dans une de ces situations étranges et
^complexes qui permettent d'étudier le cœur, le dévouement, la foi de la lemme et de la mère, sous ses aspects multiples. Bile est prise en des rouages qui la broieront
Digitiztxi by
pour la terre en ridralisant pour le fiel ; et l'a^ronie de cette tendresse sera Tliommage le plus vrai, le plus humain à rimnuKrtalilé du dévauement.
Quand la sonnette de Tappartement annonra, |)ar un coup sec, discret, académique en quelque sorte, la venue de M. Lombard, madame de Bruval se sentit prise d'un moDYement nerveux ; elle faillit donner Pordre de ne pas recevoir celui dont elle avait tant souhaité la présence. Mais la pensée de Fabbé Marcellin trayeisa son es* prit et jeta sur la flamme qui la brûlait une goutte de rosée céleste. H fallait l)ien s'exposer au supplice de cette entrevue pour souffrir sulîisamment, pour exi)ier, pénétre pardcmnée, et pour achever Tenquéte effroyable commencée par un dévouement maternel dont nous allons expliquer les complications éni^nnalit|ues.
M. Lombard entra avec la solennité souriante d'un grand homme qui fait visite à un rêve de jeunesse. Il conqirit, au premier coup-d'uMl jeté sur la baroime, que reutretien ne lui demanderait aucun effort de stratégie, et que le temps de la guerre était passé. Mais si la coquetterie devenait sans bn(. elle n'était pas rependaut sans quelque charme poui' un artiste. Un soldat fanatique trouve dans une simple parade Tattrait d'une bar taille.
Antonine «levint blême, puis cramoisie; elle essaya de sourire et faillit éclater en sanglots. Elle voulut se lever,
UiSTOlBB d'une mère
aller au-devant de M. Lombard ; ses jambes rerusèrent de la soutenir, elle ne put que l)aifiâer la tête et faire sigoe au Tisiteur de prendre un fauteuil tout près d'elle.
— A quelle heureuse circouslance, madame, dois-je riionneur que vous avez bien voulu me l'aire? demanda M. Lomlmrd par une formule qui semblait banale, qui rétait en efifet, mais au fond de laquelle gisait une ironie.
— Monsieur, balbutia avec cûuiusiuu la baronne, il a fallu, croyes-le, de bien grares motife pour que j'osasse vous prier... de Tenir me voir.
— il y a un repruclie fort dur pour le passé dans cette i^nse, madame, répliqua le savant avec une douceur un peu railleuse. Peut-être autrefois ma fotuité y eûtelle trouvé un aveu!
Antonine reprit tout à coup la force qui lui faisait défaut quelques minutes auparavant ; elle regarda son inter^ locuteur en face, et lui répondit avec Tassurauce d'une ciirélieuue liéroique qui porte le pardon de son Dieu conune une cuirasse :
— Je n'ai pas de reproche à vous faire, monsieur, et à mon âge on n'a plus de coquetterie. Si j'hésitais à vous revoir, c'était pour vous; 11 me semblait que ma vue pouvait vous toucher comme un remords.
— Un remords ! ah ! vous vous calomniez, madame, reprit le gaiantin de l'insLitut.
— Tous oubliez que je suis une vieiDe femme, continua Antouine avec un léger mouvement de tète qui- semblait reprocher les fadaises de cette conversation, et je veux vous apprendre que je suis aussi une bien malbeureuse femme !
— Pardonnez-moi de n'avoir vu que la femme, repartit avec obstination M. Lombard.
La baronne se recueillit. Ce début d'un entretien si grave pour elle la choquait et l'épouvantait ; elle se sentait serrée, étouffée par un pressentiment. La honte qu'elle voulait alFronter pour ciierciier une issue à la situation étrange dans laquelle elle se trouvait, menaçait d'être inutile. M. Lombard ne la comprenait peut-être pas, et pourtant elle s'était trop avancée pour reculer; elle ne pouvait pas l'avoir fait venir pour rien. Puisqu'il était là, il foHait parler, il fallait tout dire, tout essayer, et, avec Taidc de Dieu, s'eiïorcer d'émouvoir et d'amener aux idées sérieuses cet homme qui n'avait encore trouvé que des formules galantes pour lui répondre.
M. Lombard, de son côté, la contenijilait en connaisseur. Il était frappé de la beauté de cette créature voilée de mâancolie; bien qu'il fût d'un âge à ne plus aimer ses contemporaines, et bien que son scepticisme lui défendit de se comparer à Louis XIV, il se disait que sa La Yalliére était devenue une attrayante Maintenon.
— Monsieur, reprit avec une fermeté dont elle se fût sans doute crue incapable une demi-heure auparavant la baronne de Bruval, joignant ses deux mains sur sa poitrine pour comprimer les battements de son cœur, Tentretien que j'ai sollicité de vous est connu et approuvé du vénérable ecclésiastique auquel j'ai besoin de demander souvent des conseils et des consolations; c'est vous dire que je considère notre entrevue comme un acte religieux. Soyez donc compatissant pour les scrupules d'une pécheresse repentie, et si je suis forcée de parler du passé, soyes assez généreux pour vous rappeler qu'il est bien mort, et que nous ferions injure à tous deux en essayaut de croire qu'il a survécu.
M. Lombard s'inclina sous la leçon avec la politesse
aiSTOIBB d'uN£ MÈB£
d'un honinie du monde t'iu liaiité d être groudé pour sa galanterie, mais incorrigible.
— Madame, dit-il, excusez-moi; ce n'est pas le passé que j'évoquaisen admirant en Yous des grâces neuvelies,
c'est l'avenir.
— Occupons-nous du présent, qui est pour moi {Aein de larmes et d'angoisses, repartit Antooine ayec une Toix
sévère et triste; quant à l'avenir, il sera ce que Dieu voudra!
— Je vous écoute, madame, avec une attention profonde, répliqua M. ï.omI)ard, réduit à la discrétion, et se résignant à subir les doléances d'une dévote.
— - Monsieur, reprit la baronne en baissant les yeux, vous savez les circonstances qui nous ont rendus autrefois et pour jamais étrangers l'un à l'autre.
^ Je sais, madame, interrompit Tacadémicien, qu'aprés avoir bien voulu accepter l'hommage d'un sentiment sincère, vous m'avez un beau jour interdit l'entrée de votre maison.
— Oh! parlcms plus gravement de ce malheur, monsieur. Celte nuiisou dont le seuil vous fut uiterdiL n'était pas la mieiHie, et si vous ne deviez plus y rentrer, c'est que vous l'aviez pipfanée.
— Quoi! après vingt ans bientôt, nous en sommes encore aux reproches! dit en riaut M. Lombard.
— Je ne vous fais pas de reproches, monsieur ; vous ne m'avez pas séduite, puisque je vous ai aimé. Oh oui, je vous ai ardeninu'iil cl luliement aimé!
— Ët moi donc, madame! dit bêtement Tbomme d'esprit, qui ne comprenait rien à la simplicité chrétienne de cet aveu.
— Si je vous parle ainsi, monsieur, continua madame
de Bruval, c'est (|iie cet amour est an (''an ti, c'est que J'en ai oQdvt depuis ioogtemps à Dieu toutes les joies amères et toaies les larmes. Dispensez-Tous donc, je yous en
conjure, de me parler du vôtre.
— Ah çà! est-ce pour me coiiveiMir qu'elle m'a envoyé chercher? se* demanda tout bas M. Lombard.
— Je vous ai vu pour la première fois, monsieur, à une époque où mou cœur était libre, où ma main letait aussi. Mes parents m'accordaient une confiance qui me livra au danger, je veux dire au charme de vos paroles. Je vous écoutai, je vous admirai; vous m'ai)[)ariites à moi, pauvre enfant que des lectures mal dirigées avaient prédisposée à toutes les impressions romanesques, comme un frère, comme un époux prédestiné. J'étais presque seule au monde. Mon père et manière m'avaient ramenée de Témigratiou avec une mélancolie qui devait peut-être quelque chose aux influences de l'Allemagne. Je me complus à lier par l'esprit mou sort au vôtre. Je compris la gloire, la poésie; mats un jour tout ce ^éve fut Aruellement déchiré. 0» m'apprit que le commandant Quincy demandaitma main. Je voulus protester; mon père pleura, ma mère s'évanouit. Ces pauvres vieillards redoutaieut la Révolution et s'imaginaient qu'un gendre commandant .uaraiitissait de tout péril. . J'étouiVai mon ùme, je crus i'étouil'er du moins, et je devins la femme de M. Quincy.
— Ce soldat ne vous aima jamais, interrompit M. Lombaid.
^ 11 ne me demanda pas non plus de l'aimer, monsieur; mais il me fit jurer de respecter son nom, ou plutôt le mien qu'il avait ajouté au sien. Je prêtai le serment, et je ne sus pas me préserver du parjure. Pour-
tautf j'en atteste le ciel, je m'appliquai à ne plus penser & TOUS, j'essayai d'aimer cet homme, je concentrai toutes
mes idées sur le devoir; mais M. Quincy ne m'aidait pas et me rendait cette tâche pénible. Combien de fois, dé-
couragée, refusant l'entrée de mon cœur à des illusions, à des rêves d'autrefois qui venaient le heurter de l'aile,
j'allai me prosterner dans les églises, priant, pleurant, me meurtrissant! Mais le soir, je devais me couvrir de diamants et paraître au bras de mon mari dans les salons ofTiciels; là, je voyais tontes les femmes encensées, courtisées, aimées, et moi seule, dans cette foule, je passais Bans amour, fidèle aux liens que la mode allégeait pour tout le monde ot que mes scrupules alourdissaient pour moi. Ce ne lut cependant pas la tentation d'imiter la foule qui me corrompit; j'aurais eu le courage de mépriser celle société qui raillait ma vertu, si M. Quincy ne m'uvait pas laissée seule à Paris, et surtout si je ne vous avais p§s revu. Mon mari était à l'armée, j'avais de ses nouvelles par le « Moniteur » ; je savais qu'il ne songeait guère à moi. 11 avait repris, avec l'habitude des camps, les allures de sa vie de garçon. Le veuvage commençait, triste, infini, sans enfants. Je vous rencontrai. Tonte ma sagesse s'envola au premier souille de vos lèvres. Je me crus encore libre, jeune ûUe; vous me parliez si tendrement de votre amour, de l'absence, de mon esclavage ! Je me crus pins niallienrense que je ne l'étais. Je ne sougeai pas que ma parole de lille noble était engagée. Je vous écoutai enfin, et je n'écoutai plus que vous. Ah i je vous le répète, je n'ai pas de reproche à vous faire. La faute est toute à moi; c'était peut-être votre rùie de me tenter, c'était le mien de résister. Je vous aimais trop; je ne sus pas me défendre, moins de vos paroles peut-être
BT DE SES ENFÀKT8 39
que des secrets murmures de mon cœur. Je me sentais isolée, perdue, saos conseils; je voulais une affection ; Je devins votre maîtresse, pour trouver en vous un ami...
— Cet ami, madame, ne vous aurait pas manqué, si vous-même...
— Oh! ne me dites rien, monsieur, encore une fois :
puisque j'envisa^^e uujouid iiiii dans toute su Jionte la £aute que j'ai commise, c'est que je m'en suis bien repentie et que je ne veux pas d'excuse pour elle. Ge n'est pas le commandant Quinry que j'ai Iraiii, que j'ai déshonoré; c'^t moi-même qui avais juré et qui fus Uclie. Mais je fus bien punie, et peut-être que mon expiation finira par apaiser la justice de Dieu... D'abord, ;permettez-moi de vous le dire, non comme un reproche, mais comme une preuve de la malédiction qui s'attache à ces passions coupables, vous-même, monsieur, quoi que vous eu disiez aujourd'hui, vous ue m'aimiez guère, vous ne m'aimiez plus après ma chute.
M. Lombard fît un mouvement pour .'protester ; la baronne continua en souriant, avec une amertume touchante:
N'essayez pas de mentir! à quoi bon? J'aime à penser, au contraire, que je fus maudite et qu'il ne me restait pas même l'illusion de votre tendresse pour dissimuler l'horreur de ma chute. Car vous ne savez pas tout, et c'est le moment de vous révéler un secret qui m'accable et que je suis seule à porter. Dieu, qui m'avait refusé la consolation d'une maternité légitime, dans mes cha^irins, m'indiiiea la t'écumlilé, comiiic un premier châtiment. Un jour, j'appris le retour de iM. Quincy et je re«cdnnus en même temps que j'étais mére.
40 * HISTOIRE d'une MÈBB
-— Comment! s'écria M. Lombard, dissimulaul à graiid'peine la contrariété que cette confidence lui causait. Vos enfants?...
— Mes enfants! Yons rroyez romini* tout le monde, n'est-ce pas, que Simon et Simone sont jumeaux? Hélas ! ils sont peut-être nés le même jour, mais l'un d'eux seul est à moi, et, fruits tous les deux de l'adultère, ils sont complètement étrangers l'un à Taulre. Voilà ce que le monde ignore, ce qu'il apprendra bientôt, et ce que j'ai voulu vous dire; car il est juste que tous m'aidiez, ou plutôt, non, je n'ai pas le droit de réclamer votre aide, vos conseils; je ne dois pas repousser le fardeau parce . quil m'accàble; mais, dans lintérét des deux enfants dont Puu est le vôtre, j'ai pensé que je vous devais la vérité.
M. Lombard eût bien voulu répondre : Vous ne me de-
voz rien! mais il fut, mal^jré lui, iulimidé par l'accent, par le regard, par la simplicité de madame de Bruvai. Au fond, il se considérait conome dupé, comme pris au
piège. Cet curant dont on lui révélait la naissance i)OUvait l'astreindre à quelques devoirs, du moins à quelques grimaces. Il avait si bien arrangé sa vie jusque-là, il avait' en tant de bonheur, que jamais une de ces paternités de hasard n'avait mêlé d'épines trop apparentes aux roses qu'il avait cueillies. Ët il était bien fâcheux de se trouver mêlé, après dix-neuf ans, à un sot mystère de roman qui pouvait gâter la placidité de son repos académique. Ah! s'il avait su, comme il eût décliné Thonneur de cette entrevue ! C'était bien la peine de partir en guerre et de prendre des airs conquérants pour revenir chez lui en père nourricier ? Quel rôle allait-on exiger de sa dignité? Bien décidé à refuser toute espèce de reconnais*
ST DB tB8 XNPAHn
sance scabreuse, d'engagement trop tendre, il dit à la baronne avec nne froideor polie dont celle-ci se sentit
alteinte :
— Pourquoi attendre si longtemps, madame, et m'a- Tdr pri?é jusqu'ici de la tendresse d'un fils ou d'une ÛUe ; car je ne sais pas encore de qui je suis père ?
— Ni moi non plus, monsieur, repartit avec douleur la pauvre barinme, je ne sais pas qui tous deves aimor.
— Quelle raillerie! s'écria M. Lombard en regardant madame de iîruval, saus rieu dissimuler, cette fois, de sa mauyaise humeur.
— Ai-je l'air denûller, monsieur? reprit sévèrement la baromie. Je ne veux pas vous contraindre à entrer dans mes doutes. Depuis si longtemps nous sommes étrangers l'un à l'autre, que tous atez peut-être raison de refuser votre part de l'expiation. Je soufTre pour deux, je me repentirai pour deux. Je croyais ma lioute complùte ; il y manquait un surcroit que tous m'apportes. Mon mari m'a torturée, vous reftisez de soulever un peu ma chaîne. N'eu parlons plus, et excusez-moi de vous avoir dei au;;é de vos graves occupations pour un enfantillage, après tout, n'est-ce pas? puisqu'il s'agit de votre enfant.
Anlonine s'était levée. Elle avait une dijj^nilé dont M. Lombard sentit peser sur lui toute Tiroaie. L'égoïste recula pour fiôre. place à l'homme de bonne compagnie
qui n'aimait pas à èlre vaincu.
— Excusez-moi, madame, répoudit-U avec une courtoisie parfaite. Je ne décline aucune obligation. J*ai bÀte de pénétrer l'étrange m yst<^re que vous m'annonces; et n'attribuez qu'à rimpalience de connailre toutes vos douleurs et tous mes devoirs le mouvemeot que votre déli* catesse a mterprété d'une façon si sévère pour moi*
UIST01B£ d'une IdàRB
M. Lonil)ard avait fermé à-dcMiii 1rs yeux pour donner *plu8 d'onction à ses paroles. Antouiue put le regarder tout à son aise, et elle le jugea : un sourire passa sur les lèvres de la pauvre femme, sourire amer, découragé ; c'était donc là le héros de ses premiers rêves, l'horame pour qui elle était tombée, celui qu'elle redoutait de re- TOir! Elle hésitait à poursuivre ses confidences; mais la vanité de cet homme pouvait èti^e moins impiuculde que son cœur. Ce que la pitié ne pouvait le contraindre de fiiirc, une sorte de point dlionneur, de respect humain pouvait l'obtenir; elle se résolut donc à aller jusqu'au bout, quoi qu'il dût en résulter encore pour elle.
— Monsieur, dit-elle, je n'ai \m à tous excuser; je me suis méprise sans doute, et je suis excusable, ayant tant souO'ert, d'être exigeante sur les sympathies. Vous êtes un homme d'honneur : c*est à ce titre, au défaut d'autre, (jue je vous confie le secret dv ma vie. Kcoutez-moi donc, et sachez la veugeauce inouïe que le ressentiment de M. Quincy sut imaginer.
« — Quand je m'aperçus, contmua madame de Bruval, que j'étais mére, un combat étrange se livra en moi. Je
ressentis des joies désordonnées, une espérance qui me transportait au-delà du monde. Ce tressaillement, qui m'avertissait qu'un être allait me devoir la vie, me présa^reait aussi des consolations. Un enfant n'est jamais cou- ' pable, on peut toujours l'aimer. La pensée que j'aurais un but, une tâche, une famille, me donnait la force d'af-
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ikooter M. de BmvaL D'un autre c6té, j'étais toumeiitée de remords. Ce pauvre enfant, qui raccueilterail? qui lui donnerait un nom ? Témoignage vivant de ma faute, ue smit^ii pas jeté hors de la maison, et ne devrais-je pas ftnr avec lui, publiquement frappée de réprobation par mon mari? Quelle agonie fut cette grossesse! Je n'eus pas unin&lant la pensée du meosouge, du subterfuge. J'au« nûg pa abuser de la liberté absolue qui m'était laissée, pour devenir mère, à l'insu de tout le monde; j'aurais pu élever en secret cette preuve de l'adultère, accommoder k» jcnes mystérieuses de la maternité avec mon rôle apparent de femme délaissée ; mais la tentation de cette infamie ne me vint mèuu: pas. »
— Beaucoup de femmes pourtant y succombât, intor*
rompit avec un sourire mauvais M. l.oml)ard, intérieurement flatté de la résolution de madame de Bruval, qui lui avait épargné une complieité embarrassante.
« — Je n'ai consulté personne, reprit Anlonine; il m'apparut, au premier soupçon de ma prociiaine maternité, que le seul moy^ de faire rentrer la dignité et Thonneur dans ma vie, c'était de me soumettre au jugement de mon mari : ma conscience m'avait déjà jugée. Le monde m'importait peu; il conseille toujours la chute, il ne donne jamais les Trais moyens de salut. le m'armai de courage; c'est alors que je trouvai uu prétexte pour m'absenter pendant quelques jours, et pour vous éloigner, en TOUS laissant entendre que notre liaiscm était devenue un fardeau réciproque, dont votre politesse n'osait se débarrasa'r. »
— Vous éties cruelle, mais excusable, mumura M. Lom* bard, qui perdait toute intelligence et que ce récit déconcertait.
« — Je ne faisais pas un iiraïul sacrifice, continua madame de Bru val eu secouaul doucemeut la téte, et vousmême vous commencies, n'est-ce pa s, à ne jdua saYoi mentir à cette liaison qui nous avait trompés tous deux? J'allai m'enfermer à la campagne, clans le château de Bruval, que M. Quincy avait racheté. Quelques jours après, le commandant, de retour, venait m'y rejoindre. Je ne vons dirai pas que j'eus peur en entendant la grille s'ouvrir pour laisser entrer la voiture; je n'avais pas encore souffert beaucoup. Les ennuis, les désillusions de ma jeunesse, les mécomptes de mon mariage ne méritaient pas detrc olîerts à Dieu connue une expiation; mais la pensée que ma vie et celle de mon enfant dépendai^t de ce soldat violent, me donnaient un frisson qui n'était pas sans une joie secrète et réelle. Je me disais Voilà donc la souifrauce, le martyre? Non, le châtiment! » Gonmie un joueur qui palpite et va au-devant du coup de dés auquel sa fortune est attachée, j'étais impatiente de voir mon juge, bien résolue toutelois à déicudre moneulaut, et persuadée (connaissant mon mari) que j'aurais asses d'énergie pour contraindre sa colère à ne frapper que moi.
« Le commaudautme trouva dans ma chambre ; je gardais le lit, non par faiblesse ni paf honte, mais pour mieux dissimuler, jusqu'à l'arrêt de M. de Bruval, le témoignage de son déshonneur. 11 me salua avec sou iudilférence ordinaire.
« Je crois que M. Quincy avait épuisé dés lors toutes les joies que pouvait donner à sa vanité de paysan le nom de la terre de Bruval, qu'il avait ajouté au, sien. Je n'étais donc plus pour lui qu'un embarras,* qu'un « en cas », qu'il ménageait à peine. L'Empire paraissait solide. La spéculaliou prudente de mou mari pouvait devenir
inutile; j'étais donc de jour en jour plut^ é(rangère au commandant, et c'était en étrangère qu'il me traitait.
« Cette situation eût créé pour d'autres peut-être des droits apparents an désordre; pour moi, je me croyais plus obligée encore à Tbonneur du nom, je me reéonnaissflôs d'autant pius coupable que j'étais moins aimée.
« Je vois encore le commandant comme si c'était aujourd'hui : il entra en secouant ses bottes sur le tapis, c'était une manie, il paraissait avoir toujours besoin de se débarrasser de la poussière des champs de bataille.
« — Vous êtes doue malade ? me demauda-t-il d'un ton indifférent.
« --Oui, monsieur, murmurai-je en pâlissant beaucoup, mais résolue à tout lui dire.
« — Ëb bieni il faut vous soigner^.. Et il me tourna le dos pour sortir.
« — Monsieur, dis-je à mon mari en me dressant sur mon séant, j'ai à vous parler ; c'est un entretien sérieux d'où dépendent la vie et l'bonneur; voulez-vous m'entendre?
« — La vie de qui? l'bonneur de qui? demanda avec im ton un peu railleur le commandant, qui paraissait peu disposé à écouter des doléances de femmes.
« — Ma vie et votre honneur, répliquai-jc avec fermeté, en mettant les deux mains sur ma poitrine où je sentais mon cœur secoué par le soulèvement de mes entrailles»
(• Quelque chose comme un nuage passa sur le iront de Quincy. Ge n'était pas un soupçon, mais c'était la crainte d'un ennui.
« — Je vous écoute, madame, dit-il en venant se placer au pied de mon lit.
« — Monsieur, coinmeûçui-je eu tremblant, j'ai à vous fitiie un areu. J'ai manqué à la foi que j'avais jurée; je me suis crue libre par votre abandon, et j*ai&itdeoetle liberté un usage dont je vous dois compte.
• — Vous ai-je jamais demandé des comptes? lépondit, avec toute la politesse dont il pouvait être capable, le commandant, qui parut disposé à rompre Tenlretien.
« — Non, repartis-je avec confusion; mais il ne me
convient pas, après m'ôtre avilie à mes yeux par une faute, de m'avîlir encore par un mensonge et par une indigne comédie. La loi vous £ait mon juge, je me soumets d'avance : que décidez-vous de moi, monsieur, je suis mère !
« Je m'étais presque levée en dissnt ces derniers mots, et je regardais le visage du commandant pour lire mon
sort.
« M. de Btwfdi fut tout d'alx^ étourdi, et son premier sentiment fût moins de la colère qu'un naïf étonnemenf .
11 ne me croyait pas capable d'avoir un amant. Puis la réflexion vint; la pensée qu'on l'avait trompé, qu'on avait peut-être ri de son absence, que je pouvais le rendre ridicule, que cet enfant serait une tache à son nom s'il le désavouait, une raillerie s'il le reconnaissait, et aussi une charge nouvelle, un parasite; cette pensée le fit pâlir, puis rougir; une colère haineuse, c'est-à-dire réilécliie, s empara de lui ; il s'avança les yeux llamboyants :
« — Misérable! s'écrîa-t-il en levant le poing, je devrais vous écraser. Les voilà bien, ces iiiies d'aristojcrates ! sans vertu, sans pudeur, elles ne savent que tromper un honnête homme qui leur a donné du pain et
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qui les a empêchées de trainer leurs guenilles daos k
ruisseau !
« Peudaat un quart (riieure, le torrent se déchaiua; les injures les plus brutales, les plus soldatesques, me furent prodiguées; mais cette flacon d'accueillir mon aveu, cette indignation verbeuse me parut une nouvelle souillure. Je regardai cet homme qui n'avait pas assez d'énergie pour me tuer et qui préférait linjure ; je compris que j'allais être bien nialhcureuse ; la bassesse de M. de Bruval ne m'inspira pas de sentiment de révolte ; mais elle me parut la plus horrible vengeance de la loi sociale outra sri^.
« Quand il eut épuisé toutes les ïormules qu'un vocabulaire de caserne peut fournir, le commandant s'aperçut qu'il ne m'avait pas (kinanilé le nom de mon complice; il vint en serrant les poings jusqu'à mon oreiller, où j'avais enfoui ma téte pour ne plus entendre ses grossièretés dont mes oreilles et mon esprit étalent meurtris, et il me somma avec force imprêcaliuns de lui nonmier mon amant. Vous l'avouerai-je ? j'eus pendant une minute la tentation de lui livrer mon secret. »
A ce passade d'uno narration qui ne l'intéressait que médiocrement, M. Lombard lit un léger mouvement sur son siège, comme si le commandant Quincy de Bruval pouvait entrer tout à coup et lui demander raison.
Madame de Bruval saisit et comprit ce mouvement ; elle continua avec tm peu de raillerie.
« — Rassurez-vous, je sus résister & cette tentation. Je voulais faire boute à ce soldat qui m'avait abandonnée, moi, jeune, aimante, soumise ; je voulais le contraindre à comparer son dédain au choix d'un homme déjà célèbre, àpàbr d'envie devaut votre nom glorieux; mais
je sentis intérieuremeat que je n'avaib plus assez de foi en TOtre amour, et que cette bravade manquerait peutêtre d'héroïsme,' à cause du caractère étrange de mon
mari. »
M. Lombard eut un soupir d'allégement ; il reprit sa pose d'auditeur compatissant, un peu alarmé des dimensions que prenait le récit qu'il eût, lui, s'il iivail voulu l'écrire et, en vertu de ses procédés littéraires, considérablement écourté.
« — Je déclarai donc à mon mari, dit la i)aronne, qu'il me tuerait plutôt que de m'arraclier ce uom. M. Uuiucy ne voulait ni me tuer', ni me Tarracber. 11 seremità arpenter la chambre en rêvant au meilleur moyen de satisfaire la liaiiie qu'il me portait et son désir de u'ètre pas ridicule.
« — Madame, vint-il me dire en se donnant des airs de nuijesté, je déciderai de votre sort et de celui de votre enfant plus tard, quand je le jugerai à propos. Mais vous allez faire serment sur votre téte de ne rien faire pour vous soustraire à mou ressi iiiiment?
• — Je vous jure d'être toujours à votre discrétion, s'il vous plait de ne pas tuer mon enfant, répondis<je.
« — Me prenez-nous pour un mari liarbc-Bleue? hurla le eommandant. line vous manquerait plus, après m'avmr si profondément outragé, que d'essayer de me rendre ridicule î Mais vous n'y réussirez pas, je vous en avertis. D'abord, j'exige que vous ne quittiez ni ce ciiàteau, ni cette cbambre, ni ce lit; je ne publierai pas votre déshonneur, je ne provoquerai ni séi)aratiun. ni désaveu ; je consentirai même à ce que le ijàtard que vous allez introduire dans ma faanille porte mon nom. fin retour, vous me jurez sur èe que vous avez de plus sacré, s'il vous
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reste quelque chose de sacré après avoir trahi votre mari, d'accoler sans prolestation, sans murmure, mo^ vivant ou moi mort, la sentence que je porterai *^
tt Gomme j'hésitais, M. de Bruval reprit :
« -T Qhi il n'y aura ni sang ni scandale ;.ne craignez rien pour votre enfant.
" Mou enfant... c'était là, en effet, ma seule pensée et désormais le seul but de ma vie. Je jurai, et ce sermentlà, par lequel j'attestai Dieu du fond de Pâme, je sentis que j'aurais la force de le tenir. Si je sem])le anjoiinThni ui'en délier un peu, c'est que Dieu lui-même me Ta permis, me l'a prescrit par la bouche d'un de ses plus dignes ministres. D'ailleurs, en vous fai.^anl participer aux étranges mystères de ma position, je ne manque pas au vœu de soumission que j'ai fait. J'ai des devoirs k remplir envers ces... enfants , et n'est- il pas juste que vous m'aidiez... au moins de vos conseils. »>
M. Lombard fit un mouvement. La formule était un peu pressante et la sommation un peu brutale. Au fond du cœur, il ne trouvait pas juste qu'on lui fit perdre deux heures à entendre les détails d'une vengeance maritale. Si toutes les femmes qu'il avait daigné trahir l'avaient pris ainsi successivement à partie, ses journées n'aura iiMit pu lui suffire. Lui aussi se trouvait puai par ces coulidences, et il se promettait bien de ne plus tomber dans le piètre de ces invitations recommandées par des souvenirs, li regardait le moins possible madame de Bruval, et contemplait le parquet ou le bout de ses bottes avec une con cent ra (ion a tTectée.
« — M. de Bruval, continua la baromic, sortit de ma chambre et fut plusieurs jours sans y rentrer. Quand il revint chez moi, il teignit, devant les gens de la maison,
une iuiimité dont je sentis la cruelle hypocrisie. J'étais prifionmère. le crda que je Tétais en réalilé atusi bien que sur ma parole, et que si j'avais et^i^ayé de sortir, je me serais heurtée à quelque verrou, à quelque précaulicMi injurieuse; mais j'étais loin d'y songer. Cette retraite me plaisait. Je sentis venir l'époque de la délivrance avec une anxiété que j'avais peine à dissimuler. M* de Bru?al, me voyant pâlir, me disait toujours :
'jt ^ le vous ai promis que l*e»hnt vivrait, il vivra.
« Mais cette assurance m'épouvantait. Quelle vengeance in^lacable et sournoise se cachait derrière celte douceur? Supposer le pardon, la générosité, c'était supposer rim* possible ! Je me surprenais i)aribis, dans mes nuits désolées, à souhaiter que Dieu fra{)pàt de mort dans mes entrailles cet étreinnocent auquel on ferait expier ma faute ; vœu sacrilège, dont je fus sans doute, et par surcroît, encore punie!
• Un jour, M. de Bruval m'annonça que j'allais partir; il craignait, disait-il, que je ne manquasse de soins dans le château. Je le regardai; il me répéta que je pouvais me fier à sa parole. Je montai en voiture, me confiant à
Dieu qui voit les cœurs et qui protège les mères.
« T a voiture me conduisit dans un des faubourgs de la ville de Troyes, près de laquée se trouve située la pro* priélé de Bruval, le faubourg de « Cruncels ». On me fît descendre dan^ une maison fort modeste; une chambre avait été préparée pour moi ;elle donnait sur des jardina*
« — Où suis-je? demandai*je i M. Bruval qui m'acn compaguuit.
« — Ne craignes donc rien, me rép(mdit en souriant Iq commandant, vous êtes cheï une habile praticienne^ madame Renaud, uue sa^e-femme qui lé^nd $u^ sou
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honneur et sur sa vie de votre existence et de celle de ce cher enfant. Fiez-vous à elle, ne craignez rien ; je reviendrai vous voir ilùs que j 'apprendrai que je suis père.
• Et me baisant la main pour la première fois peut-être depuis notre mariage, mon mari partit et me laissa seule.
« Madame Renaud était une créature vulgaire, fort habile, trop habile peut-être, et c'était dans sa maison cpiebien des mystères venaient se dénouer ou se compliquer. Je savais que quelques femmes, dans des chambres voisines, attendaient comme moi. Pendant la nuit, j'entendais des cris, des appels au secours, puis des voix d'enfants. Un matiu, madame Renaud m'annonça que je devais prendre des forces et que je serais xuèrc avant la fin de la journée.
« Cet avertissement me fit trembler ; mais je priai Dieu, je m'armai de courage, j'essayai de concentrer toutes mes pensées sur Tenfant que j'allais embrasser, auquel je tendrais mon sein. Je m'exhortai aux joies de la maternité; je pris quelques alinu iits, et j'attendis.
« Biais en même temps que les douleurs se déclarèrent, je me sentis, dans les intervalles, accablée, engourdie et prise de vertif^e. Madame Renaud, qui me veillait, paraissait inquiète. J'observais ses gros yeux et j*y lisais une anxiété sordide, la crainte que quelque circonstance ne
vînt dérau*;er une spéculalion bien l'aile. Mais je n'avais qlus assez eonseienre de moi-même pour avoir peur ; le sommeil m'envahissait; j'éprouvai une sensation de hien- . être qui me défendit de lutter, et laissant aller ma léle sur l'oreiller, je m'endormis, tout eu sentant au feu de mes entrailles que Theure de ma vie nouvelle avait sonné pour moi...
« Qnnwd jo sortis de ce sommeil, je compris à ma faiblesse que tout était iini; j'essayai de me soulever, mais je retombai sans force ; et, me tournant vers madame Renaud :
« — Mon enfant ? Lalbutiai-je,
« — Là ! me répondit la sage-fenune, ai me montrant • à quelque distance de mou lit un berceau dout les rideaux étaient fermés.
« Une émotimi que tous ne ponvei comprendre, une softe de pincement aigu au sein, me révéla le premier sentiment maternel; je fondis en larmes, faisant un effort pour tendre mes bras vers cet enfant mystérieux, moa , châtiment et ma consolation.
« — Je veux le voir, l'embrasser ! dis-je à madame Renaud.
« — Plus tard, plus lard, me répondît-elle.
« Je n'osai insister, j'eus peur. La crainte qu'on ne l'eût tué, enlevé, me saisit tout à coup. Je regardai la sagefemme avec toute la force dont mes yeux encore engourdis étaient capables. Je voulais lire, pénétrer, deviner la vérité.
« H. de Bruval entra. H souriait : il tenait sans doute
sa vengeance. Il s'approcha de moi avec une feinte compassion:
« — Gomment se trouve-t-élle ? demanda-t-il en me
désignant.
« Madame Renaud me saisit la maiu, me tàta le pouls et répondit :
« — Bien !
« — Puis-je lui parler affaires, sans danger?
« — Je le crois, répondit la sage-femme qui sortit sur ce mot. Je me trouvai seule avec mon mari.
« — Madame, me dit-il en venant s'asseoir prùs de moi, vous avez eu des torts, j'ai eu sans doute aussi les miens. Pour être aimé, il faut être aimable ; j'ai négligé de le paraître à vos yeux, vous nVen avez puni, j'aœepte la leçon. Par malheur, elle vient tard, et nous ne sommes plus tentés de racheter le passé.
« — Monsieur... essayai-je de lui dire, et mou enfant?
« — Je vous ai promis qu'aucun scandale extérieur ne trahirait, ne révélerait mes infortunes, continua graveinent M. de Bruval. Je suis un soldat; je n'ai peur que du ridicule, mais j'avoue que j'en ai peur. On peut me tromper, mais on ne rit pas de moi. Excusez-moi donc d'avoir pris des précautions pour qu'on ignorât, jusqu'à 'une époque qui rendit ma paternité probable, votre grossésse et votre délivrance, et excusez-moi aussi de m'étre arrangé de façon à vous prémunir contre les entraînements indiscrets de votre tendresse maternelle.
« — Qu'avez-vous fait de mon enfant ? répétai-je.
« — Eh ! parbleu ! madame, votre enfant est là dans un berceau; il dort; et si vous vous agitez ainsi le sang, vous troublerez le premier lait qu'il doit boire.
« — Oh! merci, merci! balbutiai-je, acceptant tout d'avance puisqu'on me laissait mou enfant.
« — Attendez pour me remercier, reprit en souriant . M. de Bruval, que vous conmaissiez toute Vétendue de ma générosité. Je dois à mon tour, madame, vous l'aire un
' HIBTOIBB D^UNB tfitBB
aveu. Une étrange cotncidence, une de ces fàtalités inouïes
dont les faiseurs de romans aimeraient à tirer parti, m'apermis de prendre une décision qui concilie nos deux sentiments, ma Tengeance et Totre amour.
« Pendant que vous remplissiez le vide de l'absence par des distractions dont je n'étais pas informé, moi, madame, il faut que je vous le dise, je prenais ma revanche par instinct, et de mon côté je manquais aussi à la foi conjugale...
« fe Toulus interrompre M. de Bruval, et protester contre les confidences que je redoutais ; il me comprit et se Mta de dire avec uue joie brutale :
« — Ne craignez rira, je ne tous scandaliserai pas ; mais il faut bien que j'établisse notre compte et que j'équilibre le budget de notre honneur. Pendant qu'un accident fàclieux compliquait ici vos amours, un accident du même genre compliquait les miennes. Vous alliez être mère, et quelqu'un là-bas, une pauvre fille qui n'a trahi personne pour m'aimer, aUait le devenir aussi. Mon retour avait pour but de prendre mes précautions, car je suis bon père, comme je vous le prouverai ; je désirais m'entendre avec quelque brave femme, avec madame Renaud que je ne connaissais pas encore, mais que je devinai. Votre confidence compliqua, puis facilita mes combinaisons. Je vous amenai ici, où j'avais déjà amené cette personne. Elle fut délivrée un jour avant vous, et vmci ce que ma sollicitude a décidé.
u Mon enfant sera élevé avec le vôtre. Pour qu'ils soient mieux confondus dans votre tendresse, j'ai voulu que le même jour, ils fussent confondus dans leur berceau. Vous désiriez un enfant, madame, soyez heureuse, vous en ave2 deux.
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• Et acbevant ces mots, avec une galté railleuse qui
me perçu le cœur, le commandant alla prendre dans la barceioaaette deux eofauls qu i! apporta et qu'il dépoiia sur mon Ut
« — n y a là, à ce qu'il parait, continua M. de Bruval, un garçon et une fille. J*ai appelé l'un » Simon », 1 autre « Simone », ce sont des noms simples et qui concourent à les rapprocher; vous les nommereï aussi de Bruval, car, en vérité, ce nom est encore plus à vous qu'à moi,
• — Mais, demandai-je en dévorant du regard ces deux petites créatures dans lesquelles je ne pouvais saisir aucune diûéreuce sensible, lequel des deux, monsieur, est mon enfant?
• — Gela, madame, repartit mon mari, est mon secret. C'est à votre cœur à le deviner. J'ai voulu (pie vous fussiez contrainte à les aimer tous deux également. Qui sait? en grandissant, ils se trahiront peut-être; J*ai pris mes précautions. Madame Renaud ne dira rien; d'ailleurs, Je reste-là, et je vous ^'arde jusqu'au départ.
« — Mais c'est liorrible ! m'écriairje épouvantée de cette énigme que la vengeance de M. de Bruval m'imposait.
» — Vous trouvez? repartit railleusement mon mari, moi je me disais que cela est simplement ingénienx. Tenez, les voilà qui s'éveillent; allons, bonne mérç, donnez-leur le sein.
« En eifet, les deux enfants s'éveillaient. Je les pris dans mes bras et je les considérai avec nne angoisse qui
dure, hélas ! dei)uis bientôt vingt ans. Je priai tout bas le ciel de m'iUuminer, ds me faire connaître par un mouvement du cœur, par quelque révélation, celui de ces deux enfants qui était à moi; mais mon cœur ne put répondre. Je crus, j'espéiai que j'allais devenir folle; ia
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fièvre me saidt. Je lepoumi ces deux innoceates Tic-
times, et retombant sur mon oreiller :
a — Tuez-moi, monsieur, m'écriai-je eu sanglotant, mais ne me torturez pas ainsi !
« — Vous tuer? reprit le commandant; pour qui me prenez-vous? Vous êtes ingrate, madame. Puisqu'un de ces enfanta est incontestablonent le vôtre, dans le doute, aimes-Ies tous les deux ; soignes l'un pour Famour de l'autre.
« Je découvris mon sein et je lis un effort pour en ap prodier l'un des deux enfants; mais la douleur brisa
mon courage.
« — Jamais je n en aurai la force, murmurai-Je.
« — Alors je vais les envoyer en nourrice, rqmrtit M. de Bmval, qui sonna et qui remit à une servante le berceau dans^lequel le couple était replacé.
« Je m'évanouis.
« Commencez-vous à comprendre, monsieur, le supplice que j'ai enduré et que j endure encore? >>
M. Lombard était réellement embarrassé. Certes, il se rendait cette justice à lui-même, qu'il n'était pas ému; mais il avait une sorte de pitié calme, de commisération mondaine pour cette pauvre femme, victime de ce machiavélisme brutal ; et s'il y trouvait le compte de son indifférence pour les joie? paternelles, il ne pouvait s'empécher de regretter qu'une intrigue dont il était le béros principal eût abouti à un dénoûment si odieux. S'il eût Bufli d'un bon conseil pour tirer madame de Bruval de son embarras. Il Teùt volontiers donné. A tout liasard, il essifya de le trouver.
— Croyez, madame, dit-il avec toute la gravité d'un juge auquel ou soumet uu cas embarrassant, que je
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prends une part bien vive à vos souifiraDces; mais avezvous bien fait tout ce qui était possible pour que la
véritc fût découverte?
« — Hélas' monsieur, dans les premières années, surveillée, espionnée par mon mah, je n'osai guère tenter de démarches ; pourtant j'en essayai une : je m'informai, par rentremise d'un prèlre, des déclarations de naissance faites, pendant la semaine, à Tofficier de l'état-civil de Troyes.
" On trouva les noms de Simon et Simone inscrits le même jour, comme ^ants légitimes de M. et de madame de Bruval. Madame Renaud, assez bien rétribuée sans doute pour quitter le commerce, ne reparut plus. Je me lis tout d'abord illusion; j'avais une si grande ardeur ïmatemelle, qiie je comptais sur ce sentiment pour m'éclairer ; mais je renonçai bien vite à cette espérance.
« Les enfants furent envoyés en nourrice. Je les revis
au bout d'un an. lis étaient beaux et forts, mais avec des différences absolues qui pourtant ne me servaient d'aucun indice. Cette première enfance de Simon et de Simone fut un supplice de toutes les heures, de toutes les minutes ; quand il m'arrivait d'eu prendre un sur mes genoux et de chercher en le caressant à éveiller en lui ou en moi quelque tendresse, le sourire de M. de Bruval me glaçait tout à coup. D'ailleurs, dés qu'elle ])ut agir, l'influence de mon mari sur ces deux malheureux enfants se fit sentir contre moi. Tout jeunes, il les excita à la rébellion ; plus tard, à une sorte de mépris respectueux. Lui aussi, cet impitoyable juge, je l'espionnais, je le guettais pour le prendre en flagrant délit de préférence patemeUe. Son cœur, s'il se fût éveillé, eût éclairé
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le mi^ ; mais wa cœur était fermé à tout autre senti* ment qu'à Fambition.
« Vous avez maiiiteuant une idée de ma vie. Vous le dirai-je? j'essayai, je tentai d'aimer ces deux enfants, de rendre la vengeance de mon mari inutile précisément par le point mOnie qui devait me la rendre plus odieuse. Je voulus imposer silence à toutes ces curiosités, je les trai« tai d*inutile8, de frivoles, je me persuadai qu'une volonté ferme remplacerait le sentiment de la maternité. Puisque cet amour était si peu iostinclif qu'il ne savait pas me désigner la diair de ma chair, le sang de mon sang, il était sans doute possible de le dfriger et de lui donner un but. Je m'appliquai à cette tâche. Je me dit que, puisqu'ils étaient chez moi, ils étaient tous deux véritablemrat à moi, et que je devais les aimer. Mais le doute poignant, incuraljle, me mordait à chaque instans au cœur. Si j'embrassais Simon, je me disais que Simone avait peut-être le droit d'être jalouse, et que c'était elle que je devais exclusivement serrer dans mes bras. Je contraignis souvent ma iierté, et j'osai demander grâce à M. de Bruval ; mais ces humiliations dont mon mari abusait pour des tortures nouvdles, ne servirent qu'à m uter de mes forces.
« Je sentais bien que mes incertitudes influaient sur l'éducation des enfants et que je ne savais pas m'en faire aimer. Ils devinaient, avec une intelligence dout j'étais épouvantée, mes doutes à leur égard. Ces caresses fiévreuses les faisaient sourire méchamment, et les commentaires secrets de M. de Bruval contribuaient encore à les éloigner de moi. ïfâ bien souHert, je vous le répète. Mais je sens que Dieu, en ne me retirant pas de ce moude, m'y laisse pour des douleurs plus fortes encore
et saas reftoer le diàtiitaïf, je m'adresse à tous comme •
à un conresseur nécessaire, your vous supplier de m'é» clairer, et de m'akier un peu à souleTer ma croix. » — Madame... balbutia poliment M. Lombard, qui eût
préféré en ce moment une séance académique à cette entrevue émouyaate, croyez que je ferai mou posaiUe...
• — Permettez-moi, monsieur, de vous dire, eans (|ue je bouge à vous oiïenser, que c'est moins à d'aucieus soQTenirs bien efifocés qu'à Totre haute raison que J'en appelle. Vous seriez étranger au mystère dont je soufTrc depuis longtemps, que j'aurais encore été sans doute vous demander un ccmseil. Vous connaisses le cœur bu* main mieux qu'une pauvre femme qui a vécu loin du monde, mieux qu'un prêtre qui vit déjà à luuitié dans le ciel. Vous êtes, par vos études, par vos œuvres glo* rieuses, un médecin de l'esprit. Bh bien ! jamais étude ne s'offrit avec plus do séductions. Voilà uu drame dont j'attends de voùs le déuuùmeut. »
M. Lombard regarda en face madame de Bruval pour s'assurer que celle-ci ne raillait pas en parlant ainsi. L'argument tiié de sa position littéraire semblait uue ironie à ce pèreégcAste ; mais Ântoninene songeait pas à railler. La pauvre femme épuisait tous les moyens, elle se disait que cet auditeur impassible n'accéderait pas à des raisons de sentiments, et qu'il fallait appuyer sur sa vanité. Les plus adroits et les plus fatif^iés de louanges se laissent toujours persuader jiar la llalU'rii' ; celle-ci est la plus bsmaie et la plus puissante des forces d'icibas.
M. Lombard était plus à sulllHiucr pour un compliment. £t pourtant, si naïve ou plutôt si pcuuaive que
eo
fftt cette kHiauge^ il se sentit flatté de la néceesité qui contraignait madame de Bravai à la loi adim^. Le père
était reste froid et eiiiuivO devant ses confidences maternelles ; le laux liomme de géuie s'épanouit en xespiianl ee grain d'encens.
On n'essayait pins de l'amoindrir par qnelqnes complicités seatimeutales et niaises ; ou s'en rapportait à lui, comme à un oracle inilAiilible dans les questions raoraleB et dans les problèmes du cœur humain. Sincère ou non, cette déiérencc attestait pour lui sa ioxce.
n apporta donc désonnais une certaine atienti<m au récit d'Automne et il commença à s'y intéresser, comme à un sujet d études psyclioiogiques.
« — M. dei^ruvai, continua la barouue, me tiuteuiermée jusqu'à une époque qui rendit sans danger pour sou honneur l'annonce de ma délivrance. Les deux enfante
étaient mis en nourrice ; jusqu'à douze ans, ils furent élevés à la campagne. M. de firuval s'en occupait peu. A douze ans, un précepteur de son choix, un prêtre dont la piété n'éclairait pas l'esprit, et qui inculquait à Simon les principes d'une étrange dévotion, fut introduit dans la maison. J'ai toujours pmisé que cet homme savait, au moins, une partie de mon secret, et que M. de Bruval l'avait associé, dans rintérét de la moralç sans doute, aux cruautés dont les enfants étaient chaque jour les instruments.
« Simou est une nature étiaugc, proloude. il y a dans
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ce jeune bomme une ambition effrénée, ma» sans audace.
Est-il sincère dans sa dévotion ? je le crois ; mais il semble puiser dans ses prières des haines mystérieuses, et non pas de Tamour. U me glace, il me fait peur. )e n*ose
vous Hire jusqu'à quel poiut je le redoute. Il a des farous de me regarder qui me reprochent si impitoyabimeut ma maternité doutevse, que je suis tentée de iuidfiman-
der pardon.
« Oh ! ce n'est pas là mou fils, n'est-ce pas, monsieur ? ce ne peut pas être le vôtre? Vous le verrei, vous Têtudierez ; certes, il a une aptitude singulière ]ionr apprendre; mais les livres creusent en lui un abime. Je ne sais quel est son but. J*ai pensé que les ordres pouvaient le tenter ; mais il a refusé avec opiniâtreté d'entrer au séminaire : il attend, dit-il. (Ju'alleud-il? La leelure du testament
I qui doit résoudre U douloureuse énigme de sa naissance.
; Mais que veut-il faire à ce moment ? voilà ce f i u i j 1f<nore
et re que je n'ose même i)as eliercher. tant j'ai d'épouvaute, quand je m'eUurce de regarder dans cette àme ttoébreuse. »
1 M. Lonribard parut étonné du portrait (pie faisait madame de Bruval avec un tremblement dans la voix. Ce jeune boame mystique et sombre ne lui déplaisait pas trop ; il y avait quelque attrait philosophique à l'étudier, quelque utilité pratique peut-être a le duiger. On coni-
i mençait à parler beaucoup, en 1821, des progrès de hi
I congrégation.
W. Lombard était trop ambitieux pour ne pas être alors fort dévot. 11 soupçonna dans Simon une hypocrisie
, adroite, et ne fut pas éloigné de se flatter intérieurement d être le père d*un jeune bomme qui promettait lout.
08 HISTOIRE d'une XTÊRE
« — Oiiarit à Simone, poursuivit madame de Bruval, qui ne se doutait guère des réflexions de son auditeur, elle est bien véritablement étrangère à Simon ! C'est une àme hardie que le plaisir enivrerait, que l'orgueil pousserait à toutes les folies. M. de Bruval, en racontant toujours devant eUe les fêtes de l'Empire, des histoires scanteleuses de irrandes dames, s'est plu à éveiller des appétits qui s'atlrancliiroal bieutùt de ma chétive autorité, Simone n'a* pas le cœur mauvais, mais elle n'a pas le temps d'écouter le sien ; je l'ennuie ; elle déteste son préteirdu irere. La voix, du sang, qui ue sait pas m'avertir, les prévient secrètement. J'ai toujours peur qm cette enfant n'ajoute une honte à celle qui m'accable déjà. Bile aussi doute de mes droits sur elle, mais elle ue me torture pas comme Simon, fille vaut mieux que lui. Ces deux pauvres enfants, gftlés par M. de Bruval, qui les a laissés à mes côtés connue des gardiens de sa vengeance, . mal élevés par moi qui n'osais ni les aimer ni les réprimander, sont sur une pente fotale. Je vous demande, monsieur, d'essayer de votre expérience pour les retenir; uu de ces deux êtres n a pas le droit de porter votre nom, mais il est bien véritablement à vous.
« Il me reste à vous expliquer la circonstance qui m a plus particulièremenl détermiaée à vous faire ce récit. »
-~ Mademoiselle Sinume est • elle belle ? dananda M. Lombard.
Madame de iiiuvai parut iort surprise et fort ailectée de cette question, qui lui semblait au moins inutiie. Elle répondit pourtant :
u — Simone est fort belle ; toutes les grâces sont eu elle, moins la grâce. • — C'est bien, ajouta M. Lombard en souriant et en
ET DB S£S BNFAKTS 63
remuant la lète, comme s'il eùl salué au passage uue
1 secrète pensée.
Madame de Bravai le regarda, ne oomiirit rien à œ
I geste, pas plus qu'elle n'avait compris la question, et, faisant un prodigieux efTort sur elle-même pour 1er* miner cet entretien qui la brisait, elle cxHitinua :
I • — Von« ponves peser maintenant la chaîne que j'ai portée. Je ne sais s'il est un suppUce comparable à
I ce doute qui empoisonaait toutea mee espérances matmielles, qui brisait tous mes élans*de tendresse. Dans ces dernières années, je m'aperçus que M. île liruval, sans aimer davantage les deux enfants et sans en être plus aimé, prenait sur eux un grand empire, n éveillait leurs convoitises, il avait le secret de leurs vicis: il leur a légué, à eux aussi, des doutes que ces malheureux enfonts ne savent pas accepter avec un courage tranquille. La mort de mon mari, loin d'être une délivrance, compliqua cruellement celte douloureuse situation. Quand il s^tît qu'il n'avait plus le droit d'avoir d'ambition sur la terre, M. de Bravai me fit appeler et resta seul avec moi.
« — Je vais vous faire veuve, madame, me dit-il en suffoquant. C'est le premier plaisir que je vous aurai causé; mais croyes qu'il est Inen involontaire et que je n'y suis pour rien. Ne vous étonnez ])as si j'ai pris mes iiréeautioQS pour que rien ne soit brusquement dérangé après ma mort. Vons m'avez juré autrefois de respecter tou* jours, jusqu'au bout, ma volonté, de courber la léte sous elle. Je vous rappelle ce serment, madame, lue lille noble se parjure-t-elie plus d'une ibis?
I « — M6n«eur, lui dis-je. la foute que j'iiî commise a été cruellement expiée. S'il est vrai que vous alliez bientùt.à Dieu, cmgjaez de paraître devant lui avec la res-
64 BIBTOIRB d'UNB liàBB
poosabiiité d'uae justice trop cruelle. Faites-moi grâce ; et dites-moi enfin ce secret, qni restera dans mon cœur,
mais qui me pcrinellra du moins d'être mère!
« — iMadame, rê])liqua Ai. de Bruval, vous saurez la Yérité à la majorité des deux enflants. J'ai fait un iestament qui ne peut iMre ouvert qu'à cette époque. J'ui d'ailleurs, depuis ce matin, vendu, liquidé tout ce qui m'appartenait, et, si je meurs ce soir ou demain, vous ne trouvereï plus que cent mille francs, reconnus par votre contrat. Tout le reste est déposé entre des mains sures, qui en feront l'usage que j'ai fixé dans le testament.
« — Monsieur, dis-je encore à M. deBruval en m'agenouillant, je ne vous demande pas la fortune ])our moi ai pour mon enfant; mais, bien que vous m'ayez rendu sans doute son cœur ennemi, c'est cet enfant, monsieur, que je vous réclame.
« — A t tendez jusqu'à leur vingt et unième année. Alors celui, des deux que tous n'aurez pas le droit de retenir vous demandera peut-être par tendresse de rester avec vous, et, au lieu d'un enfaut, vous en aurez deux.
« Oh ! si près de Dieu, ne raiUez pas, monsieur ! m'écriai-je en conjurant cette homme implacable.
" Mais M. de Bruval, (|ui soullïait, me Ht signe d'écouter et se hâta d'achever Tentretien.
« — Ce que j'ai fait, vous jurez de le respecter, n'estce pas? Si mon procédé n'est pas légal, vous promettez de ne rien entreprendre contre mon œuvre ?
« Je jurai.
« — Quand les enfants seront majeurs, s'il leur qlait de uous déshonorer, ils seront lihres... »>
— En effet, interrompit M. Lombard, il doit y avoir qudque nullité dans ce testament.
BT BB SB8 BMFAKT8
« — Pourvu qu'il m'éclaire enfin sur l'énigme de ma vie, le reste m'importe peu, reprit avec tristesse madame de Rriival. Je le redoute, ce testament, comme un nouveau supplice. 11 est impossible qu'il ne renferme pas une dernière raillerie, une dernière cruauté. Mais ce n'est pas seulement pour que vous m'aidiez à adoucir cette torture, à éloigner ce nouveau calice, que je vous ai prié de venir et que je vous ai fait cette révélation. Monsieur, un de ces deux enfents est le vôtre, vous avez lin devoir de père à accomplir. Je suis trop faible, trop brisée pour diriger ces deux êtres qui ne m'aiment pas ; iLs peuvent se perdre. L'un d'eux doit nous être cher, et de celui-là nous répondrons plus directement encore devant Dieu. Vous êtes illustre, vous avez une autorité sur les esprits, vous avez une expérience que je réclame; prenez de ma tâche, monsieur, la porti(j!i qui peut satisfaire vos études. Je ne vous demande pas de vous révéler à eux, de vous agenouiller avec moi sous le fardeau de cette hpute. Mais il me semhle que si notre enfant se trompait de route, il aurait le droit plus tard de nous maudii'e touï les deux, il me demanderait pourquoi, n'ayant ni bon conseil, ni ferme appui à lui donner, je n'ai pas appelé à mon aide. Soyez cet aide, monsieur. D'ailleurs, je n'ai pas longtemps à rester dans le monde. Si Dieu ne me fait pas la grftce de m'appeler à lui, jlrai m'enfermer dans une retraite ; j'irai pleurer l'enfant que je n'ai pas su deviner.
« Nous avons encore près de trois ans à attendre ce
testament qui m'épouvante. Je voudrais connaître mon
sort avant ce terme fatal, je suis à bout de forces et de
patience. J'ai besoin de me prémunir, et peut-être que
si nous découvriâns la vérité, nous pourrions amener
W HISTOIRE d'une MÈRE
doucement l'enfant qui est le uaiea à ue pas me repousser, à ne pas me maudire.
« Voilà, monsieur, le service que j'attends de tous.
Yoilà puuiiiiioi je vuiis ai piic de venir. Uépondez-nioi avec une irauciûse entière , absolue. Voulez - vous m'aider? »
M. Lombard avait pris son parti. Sa vanité de savant, de diplomate, était désormais eu jeu. D'ailleurs, il y avait dans ces deux jeunes gens plus qu'une étude à faire. Un garçon retors comme Simon, une belle fille comme Simone valaient peut-être la peine qu'on s'occupât de les diriger. La question de paternité ou de maternité était, bien entendu, un accessoire ; et si l'académicien donnait place dans son esprit à celte niaiserie, c'était tout simplement pour couserver uu prétexte aux yeux de madame de Bruval.
— Madame, répondit-il avec une componction maoristraie, vous pouvez compter sur tout l'eUort de mon dévouement. Je n'ose vous promettre de réussir à pénétrer un mystère que vos yeux et vos instincts de mère n'ont pas pu découvrir ; mais, eainterveuaut discrèlemeat dans l'avenir de ces enflants, je m'appliquerai à les diriger vers un but qui vous rassure. Du courage, madame! Pourquoi ne m'avez- vons i)as prévenu plus tôt?
— J'étais liée par uu serment, je n'avais pas encore obtenu de Dieu le droit de tout vous dire.
— Permettez-moi, madame, une question que ce mystère douloureux ne rend pas indiscrète... Quel est le vénérable prêtre qui vous conseille ?
— C'est l'abbé Marcellin, monsieur, un vicaire do SaiUt-Germaia-des-Prés, une àme i)ure et selon Dieu.
— Oui, oui, c'est un honnête liomme, murmura
ST DB tM mtÊàxn
M. Lombard qui réfléchissait; mais il ne nous servira
guère. Est-il aussi le directeur de M. Simon ?
— Non, monsieur; je vous avouerai même qu uu «en* timent que je B^ose appeler une antipathie réciproque (à cause de M. Marcelliu qui ue peut pas liaïr) les éloigne l'uû de l'autre.
— Ah! dit M. Lombard qui parut enchanté de cette découverte, il faudrait me faire connaître les amis, les conseils de M. Simon. Je voudrais qu'une intervenlicm étrangère, qu'un hasard habile me mit en rapport atec ces deux jeunes gens. Ils se défieraient d'une présentation faite par vous. Je vais sou^'er à la douloureuse confidence dont TOUS m'aves honoré, et croyez bien que si je ne réussis pas à alléger ce fardeau sous lequel vous pliez, c'est que Dieu se sera réservé jusqu'au bout ce secret fatal.
A roccasion, M. Lombard parlait du bon Dieu tout comme un autre; cela n'engage à rien et cela produit toujours son eilet.
n se leva pour prendre congé de la baronne. L'entre^ tien avait trop duré et le prudent académicien ue conservait l'heureux équilibre de sa santé que par des promenai quotidiennes et régulières; celle de ce jour-là était un peu retardée. Anlonine fut tentée de le supplier de ne plus revenir, de lui dire d'emporter son secret, de le garder, de Tenfouir ; mais puisqu'elle avait commencé,
elle devait aller jusqu'au bout; elle salua riioninie qui l'avait perdue, en souriant avec une tristesse navrante.
M. Lombard osa baiser le bout des doigts tremblants de la baronne; et il sortit avec ce soupir discret d un bomme de Lonne compagnie qui vient de subir deux heures d'ennui.
BI8TOIBB D'UNB llàBB
il avait promis d'écrire et de se concerter par correspondance avec madame de Brayal, sur la meilleure
faroii de circonvenir les deux jeunes gens. ^
Quand il Cut parti, Automne se laissa retomber dans oon fauteuil et pleura des larmes chaudes. Elle sentait bien que cet lionime s'intéressait à ce problème par curiosité, par calcul; la sécheresse de cette àme Tépouvantait. Jamais la honte, le dégoût de sa faute, de ses illusions de jeune fille et de jeune femme ne monta à ses lèvres avec plus d'umeriume. ËUe se dit qu'elle avait mérité le mépris, même de son époux, en aimant cet homme méprisable.
Elle attendit avec une anxiété terrible Tabbé Marcellin qui devait venir savoir l'issue de cette entrevue. Quand le vénérable prêtre se présenta, madame de Bruval lui tendit les deux mains.
— Oh ! monsieur, lui dit-elle, j'ai bien bescmi d'être bénie par vous, car j'ai peur d*être maudite par le cîel.
— Est-ce que Dieu vous honore encore d'une nouvelle épreuve? répondit le prêtre en souriant.
L'abbé Marcellin se fit tout raconter; il écouta gravement, pieusement. Son àine simple n'avait pas les subtitilités, les multiplicités d'intuition nécessaires pour démêler les nœuds obscurs qui s'enroulaient devant lui. Mais sa conscience infaillible était une lumière qui lui montrait les hommes et les actes dans leuf jour vrai. Il ne devina pas tous les calculs de M. Lombard; mais il comprît tout d'abord que cet allié pourrait être plus dangereux que rennemi.
— Madame, dit-il avec une gravité ferme, vous avez liait votre devoir. Ne regrettes rien. Bésignons-nons à des épreuves aouvciics. Si cet appui vous manque, il y eu a
BT DS 8B8 BNFANTS
un qui ne vous manquera jamais. C6 pardon de Dieu pour le passé, la promesse du ciel pour l'avenir. Ne crai-
gnez pas les meurtrissures du muiule; les plaies ouvertes id-bas se referment là-haut. Celles, au contraire, qu'on
8'effûTce de guérir, de cicatriser à la hâte, de cacber
sous des mensonp:os, saignent éternelloinent plus tard sous le doigt de Dieu. M vous croyez pas perdue, madame. Quoi qu'il arrive, vous êtes sauvée.
— Et vous, mou pùre, mon ami, reprit madame de Bruval en souriant à travers ses larmes, vous êtes mon sauveur.
— Moi, je ne sauve persoune, répondit avec humilité le l)oa prêtre. C'est à peine si je me sauverai moi-même! il n'y a qu'un sauveur, madame, c'est la croix du Calvaire, qui porte benbeur à toutes les crœx bumaines.
L'enlretieu se continua ainsi, et matlame de Bruval atteignit à une sorte d'extase douloureuse qui lui lit voir les tortures nouvelles qu'elle redoutait quelques heures auparavant, comme un surcroit de bénédictions qui allait achever de la consacrer pour le ciel.
Nous verrons toutefois si l'armure dont la couvrait la piété de l'âbbé Marcellin était assez solide pour résister aux coups, et si nul passage ue restait qui pût laisser la pointe du glaive pénétrer jusqu'à son cœur.
VU
A quelques jours de l'entretien que nous venons de raconter, M. Lcnnbard se trouvait, « par basard », cbez
nuulame la vicomtesse de Brii^nolles, quand ou annonça l'abbé Lemerle et H. Quincy de Bruval.
70 HAWOUM D*D1II IlilB
Cette rencontre fortuite fut te premier résultat des combinaisons de llngénieux académicien. L'abbé Lemerle
était li^ directeur do Simon, et le salon de madame de BrigDolles était un prolongement de ^cristie qui servait d'antichambre an château. Là, les caquetages commenraient à devenir des intrigues. Derrière le paravent de la vicomtesse, on faisait des ôvéques, on défaisait des ministres. Des diplomates y coudoyaient des marguiUiers. Madame de Brignolles était vieille ; mais elle était fort riche et avait été fort jolie. On l'avait aimée jadis, on la flattait maintenant. Puissante par ses relations, ayant promis tout sou bien à l'Eglise, et donnant tout son temps à la politique, elle avait un entourage d'hommes sérieux, d'amMUeux confits en béatitude, et l'on se croyait arrivé à presque tout, qilànd on était parvenu jusqu'à elle.
L'abbé Lemerle, qui était aussi souple, aussi pénétrant, aussi jaloux dlnfluence que Tabbé Marcellin était droit, simple et modeste, n'avait pas demandé mieux, sur certaines avances de M. Lombard, que d'être introduit dans ce salon envié; et quand on lui fit comprendre que son élève, son pénitent, M. Simon de Bruval, était désigné d'avance pour une bienveillante protection, 41 sut inspirer à celui-ci le désir d*étre . présenté à la vicomtesse.
L'abbé Lemerle était un fils de paysan; élevé par charité, il avait suivi ses protecteurs dans l'émigration,
et la reconnaissance servant de prétexte à sa vainté et il son am])ition, il ajoutait une quatrième personne à la Trinité : la Noblesse. Tout dévoué à l'œuvre des Missions, il n'était attaché exclusivement à aucune paroisse; mais il était un peu le maître partout. Beau cau^ur, moraliâle
souriant, il coufessait les jeunes gens de la Société des «bons liTfes ». Stnum l'aimait presque : en tout cas, il
1 écoutait voluntiors.
La vicomtesse de Brigaolles était assise dans une iiergère au coin du feu. H n'y avait pàos de printemps pour elle, et, malgré la yerdure des arbres, on se chauffait toujours dans sou salon. Mais, par un miracle de température que les Tieiilards semblent produire, on n'étonfllût jamais, malgré la flamme du fbyer, même au mois d'août. Elle tenait sur ses genoux un petit ciiien gros et founé comme un manchon, et die avait à sa portée un éventail qui lui était aussi nécessaire que le feu. Elle sourit à l'abbé Lemerle, en lui désignant un iiauteuii tout près d'elle. Quant à Simon, elle le regarda avec attention. C'était un débutant, un néophyte; il s'agissait de le juger et de savoir si le nouveau pré^eulc était présentable.
Cette inspection, faite sans imperUnence, fut fovoraUe à Simon. La sévérité de son costume, son attitude recueillie garantissaient au moins un comparse sérieux, si on ne devait pas trouver, après expérience, un premier sujet intéressant.
— Ëh î monsieur Quincy, dit la vicomtesse, j'ai beaucoup connu votre grand-ptoe, M. de Bruvai, à Goblents. Vous lui ressemblez.
Simon, qui était pâle, se sentit rougir. Ce romiiliinent lui enlevait la roture des épaules, bien qu'il eût remarqué le soin avec lequel la vicomtesse l'appelait seulement Quincy. '
— Et votre mère, cette bonne Antonine ! Nous l'avions surnommée là-bas TAnge de la Patne, quoiqu'elle eût
Tair d une petite Allemande avec ses beaux ilieveux
blonds. RappeleE*lui, moncdeur, crue je suis une vieille
amie; elle m'a oubliée, mais je me souviens d'elle et je serais lieureuse de la revoir, ainsi que mademoiselle Yotre sœur.
— Je transmettrai, madame, à madame de Bruval les senlimeuls que vous voulez bien m'exprimer. Je crains seulement qu'elle ne puisse se résoudre à quitter sa retraite.
— Jl le faudra pourtaut, dit avec une aimable insistance la vicomtesse; je n'ai pas le temps d'attaidre que mademoiselle Quincy soit mariée pour la recevoir, et j'ai hùte de voir ici la sœur à côté du frère.
Simon s'inclina, lit deux pas de retraite sur un signe de téte de la vicomtesse qui lui rendait sa liberté d'action, et alla se poster debout, un peu à l'arrière du cercle qui enveloppai t la cheminée.
Le.s^on de madame de Brignolles ne s'allumait guère le soir, n était ouvert toute la journée; la vicomtesse se réservait la nuit pour les « a parte »> politiques, les rendoK-vous diplomatiques, les téte-à-téte importants. Le jour, on venait, on causait, on se rencontrait, on commentait les journaux; on mêlait la littérature à la galanterie, ou aiguisait en commun de jolies petites épigrammes que chacun allait ensuite répandre au dehors.
M. Londjard était un oracle dans ce milieu bavard et sérieusement frivole. Son scepticisme passait pour de la profondeur, et quand les discussions s'embrouillaient un peu, c'était lui qui, avec une parole netto et froide, tranchait tous les nœuds. La vicomtesse, qui n'était plus d'un âge à l'aimer pour lui-même ou pour elle-même, l'aimait pour ses galanteries pàssées. £llo sentait sous
BT DE fiB8 KMPANT8 73
ceUo diirnité académique un épicuréisme blasé, quiue lui déplaisait pas. On se reconnaissait du même monda, au contact de certjiiiis vices aimables dont la délicatesse était un secret traditioimel.
Le salon de la vicomtesse, ce jour-là, élaitfort encombré, et, pour ses débuts, Simon pouvait contempler tout ce que les coteries politiques, les coteries littéraires et les coteries religieuses avaient de plus illustre.
C'est que la situation était grave alors pour les vrais amis du roi ou plutôt de la royauté; on pensait qu'il ikllait en iinir avec les velléités constitutionnelles et presque libérales de S. M. Louis XYIII. Ce traducteur d'Horace passait pour un railleur. Lors de la découverte d'une abominable conspiration qui consistait à faire partir un pétard sous ses pieds, il avait dit en riant avec linesse à la duchesse de Berri :
— Ma nièce, ce n'est pas moi qui ai mis le ieu à ce pétard !
Si bien que, le lendemain, tout le monde disait dans les bureaux du « Goustitutioimel »> que ce pétard était une manœuvre de la police, une provocation à la rigueur, dénoncée par cet indiscret sourire du roi.
11 fallait mettre un terme à ces boutades d'esprit, fort compromettantes. Et M. le comte d'Artois avait exprimé plusieurs fois devant ses amis tout le plaisir quil ressentirait de voir son l'rcrç rendre lionmiaiio à la Con.arépration, et s'entourer d'hommes sincèrement dévoués à la royauté et à TÉglise. Il s'agissait donc de prépai^r la chute du ministère Richelieu, de tronver le moyen de réconcilier Louis XVI II et le comte d'Artois, de placer définitivement auprès de Sa Majesté un diseur ou une diseuse de bons conseils, dévoué ou dévouée à la Société
BUTOIBB D'UNB IliBB
des « bofOB ttYfes », des • lioDiies lettres » et du « bon •
Dieu.
Le nom de madame du Gayla avait ùlé mis en avant. On avait parlé en prose et m vers de raimable Ësther et de ronii)ire qui l'attendait dans le cœur d'Assuérus ; mais il parait que imlrigue n'avançait pas, qu'Estlier ayait de petits scrupules; le salon de madame de firi* gnolles s'impatientait de ces retards, et s'était déclaré en permanence jusqu'à ce qu'on eût tiouvé la Lomie âme en question.
On Toyait donc arriver, de cinq minutes en cinq
minutes, des di^'puti^s influents, des prêtres reconimandables par leurs relations, quelques jolies femmes intéressées et compétentes dans la question « d'Esther », des académicienîî orthodoxes, protecteurs de la Sociôtû des a bonnes lettres » et quelques héros de Tai'mée de Coudé; et tout ce monde vieillot, mais charmant, pcdi, souriant, saluait, se groupait, chuchotait et venait tour à tour . donner son renseignement, faire son rapi)ort à la maîtresse du logis. La vicomtesse laissait d'ordinaire les conversations s'échanger à voix basse, pendant une heure, et quand elle jugeait qu'il pouvait ressortir d'unediscussion générale quelque bonne nouvelle, quelque résolution précise, elle souriait, agitait son éventail d'une certaine façon, faisait taire tout le monde et ne laissait la parole qu'à un rapporteur choisi qui mettait sur le tapis la question essentielle et provoquait les suffirages.
On était encore en récréation ; Simon, à l'écart, seul au milieu de tous ces groupes, regardait et aspirait, pour ainsi dire, avec une ardeur concentrée, toute cette atmosphère d'intrigue dans laquelle il était suIhIlmuimiI introduit, par uu iiasaid qui ressemblait fort à une faveur se-
8T OB SM BMFAim 7ft
Crète. Debout, les bras croisés sur la poitrine, il se demandait tout Las ce qu'il Mait envier, de ces épaule ttes, de ces robes noires, de ces reiiunes cliai iiianl(^s. Sun ambitioii s'interrogeait^ il se sentait des ap^^tita violets ; maifi, en même tanpe, une sorte d'impuissance intérieure l'empêchait de désirer pendant longtemps la même proie, il avait tout au fond de sou àme plus de baine que de convoitise pour ce monde élégant et il* lustre. »
M. Lombard, tout en prêtant roreille ù un journaliste de la droite qui lui racontait avec épouvante les effroyables doctrines qui s'élaboraient dans le « Gonstitu* tioiniel », le journal des indévots et des voltairiens, observait avec soin rémotion muette de Simon; il cherchait à tire dans ses regards sournois; il sentait bien que ces bras croisés sur la |)oitrine euHipriuiaii'iit des soulèvements. Se débarrassant par quelques motiidu journaliste bien pensant, qui alla porter à d'autres ses doléances sur le réveil de l'hydre révolutionnaire, dont le bon M. Etienne était une des tètes, l'académicien vint di'oit au jeune homme.
— Eh bien ! monsieur, lui dit-il tout à coup avec une brusquerie souriante, avez-vous l'ait votre riioix?
Simon tressaiUit, regarda fixement M. Lombard, qu'il connaissait de vue, et sembla se demander si cette que»*
tiou n'était pas une injure.
-* Quel choix puis-]e fake'^ répUqua-t-il sèchement.
— A. votre âge, monsieur, reprit avec autorité M. Lombard, quand on a l'honneur d'être introduit dans le salon de madame de Bj i^nolles, on doit être assez modeste, et vous l'êtes sans doute, pour comprendre que cette foveur n'est pas encore le prix du mérite, mais seulement son
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encouragement. On a parlé de vous à la yicomlesse ;
vous êtes iiistiuil, vous avez du lakMit, de ramhition...
— Moi, mouâieur 1 dit Simou, dont le regard eut un éclair.
— J'ajoule que vous êtes modeste avec liahilelé, continua Tacadémicieu en souriant. Voue pouvez prétendre à un poste dans l'armée qui s'enrégimente ici. Eh bien ! voyons, qu'est-ce qui vous tente? Je ne crois pas que vous ayez pour la guerre, au propre, uu vil entraiaement. Bonaparte nous a dégoûtés des traineurs de sabre.
— Monsieur, vous oubliez que mon père fut un de ces traineurs de sabre, dit Simon en rougissant beaucoup.
— Voire père!... répliqua M. Loml)ard avec un froid sourire et en affectant une réticence qui était à la fois,
une provocation et une épreuve.
Simon parut baisser les yeux ; mais en réalité il lit palisser un re^^ird sous leur abri, et reconnut à l'ironie du visage de son interlocuteur que M. Lombard savait quelque chose de sa naissance.
— C'est lui, se dit-il, qui m'a fait venir ici. Cette certitude lui douua de l'audace.
— Vous avez raison, monsieur, reprit*il d'un ton ferme et en regardant M. Lombard en face, je n'ai pas de goût pour les uniformes. L'exemple de M. de liruval ( et il insista sur le mot » monsieur ») A'a démontré qu'ils na préservaient pas de rapo])le\ie.
^ Ail ! ah 1 se dit à son tour xM. Lombard, il est prompt à comprendre. Jouons hardiment, mais en cachant nos cartes.
— Je pensais, toutefois, répUqua-t-il, que monsieur
voire père avait pu vous exlioi ler à embrasser une car- . hère qu'il avait brillammeut parcourue.
Ce fat au tour de Simon à aflëcter de riionie.
— Ne parlons pas encore de mon père, si vous le voulez l)iea ; mais puisque, pour une raison que Jlguore et que ma consdeiice m'interdit d'attribuer à mon Beul mérite, on a bien youIu me présenter à madame de Brignolles et solliciter en mou nom votre sympatiiie qui m'houore, pennettez-moi, monsieur, de vous demanda un cou* seil. Quel service puis-je rendre? à qud poste dois-je
aspirer ?
M. Lombard sourit de la petite habileté de son interlocuteur.
— Ici, monsieur Simon, on aspire atout; c'est la serre chaude des Hespérides. Cette bonne petite vieille gui allonge ses mitaines sur seç doigts peut faire pleuvoir leshumieurs sur les fronts les plus modestes, (le monsieur si bien poudré qui regarde les peintures en ue perdant pas un mot de ce qui se dit à côté de lui, a des évêchés dans sa poche. Voulez- vous entrer au st'i lunaire? il vous en ouvrira doucement la ])orte, et, pourvuque vous ayes du z^,* il ne vous y laissera pas languir. • • • *
— Ou peut l'aire sou salut sans eutrer dans les ordres, dit Simon avec une soriô de componction railleuse.
— Oh ! parfaitement, répliqua M. Lombard ; mais j'avais entendu dire que voire piété.
— Ma piété, interrompit Simon, est une affaire de coQsd^oe.
— • C'est bien comme cela que je Tentends, dit M. Lombard, tout est aû'aire de conscience : le dévouement do • madame de Brign<dles à la royauté, l'ambition do toutes
ces bouaes geas, et Tamilié qu'où a pour vous. Aiimi^ le Béminaire ne vous tente pas?
— La inaibUii du Seigneur ne i)i'iit pas être une tentation, reprit Simon, eUe est uu abri et uu refuge. C'est le monde qui nous tente.
— Eh bien ! le monde est ici en abrégé. Tenez, voici des journalistes, ils ont passablement de piété et passablement d'ardeur pour les intérêts du trône ; ils font leur salut et leur cbemiu, ceux-là. Ce métier vous tenterait41?
— Je n'ai jamais essayé mes forces, je ne sais peutêtre pas écrire.
— Qu'importe ! pourvu que vous sachiez seami et que vous sachiez haïr. Mais c'est là un pis-aller par le temps qui court. C'est une làciie ingrate que de défendre Dieu et le roi. Il y a plus de profit à les attaquer.
— Comment, monsieur, c'est vous qui parlez ainsi ?
— Oui, moi, qui if ai pas d'illusious. A mou âge, mon enfant, on aime Dieu pour lui-même et le trône pour l'amour de Dieu ; mais à votre â?e, quand on ne veut pas se passer au cou une bricole dorée pour s'atteler à une ch&rrette administrative, quand on a quelque goût de popularité, il vaut peut-être mieux gard(fi' sa piété pour son cœur et permettre à l'esprit quelques écarts.
— Est-ce qu'on ferait aussi, par hasard, dans ce salon, des recrutements pour l'opposition? demanda Simon avec un sourire passablement impertinent.
^ Je vous ai dit qu*ici on pouvait prétendre à tout, répondit M. Lombard sans se déconcerter. Sous une monarchie constitutionnelle, il n'est pas inutile souvent de connaître et d'armer ses propres ennemis. Si donc, mon enfant, le cœur vous poussait à nous attaquer, ce serait.
là eacore uœ habileté pratique qu'il ne iaudrait paa dédaigner.
— Je vous remercie, monsieur, de vos oiïres(»t de vos conseils. Mais je vous étoonerais hiea si je vous disais que je Teux aasurémeiU quelque choie et que je ne sais ce que je veux. J*ai une violence de désirs qui m'emporte ; quand Tétourdissemeut me saisit, je regarde et je ne sais au juste à quoi je puis me ncciocher. Prêtre? J*y ai songé, mais il faut attendre pour parvenir ; et puis, Je ne comprends pus Irop que les seryiteuis du maître du cid se résignent à balayer de leurs robes les anticbambres d'un tas de petits-mattree de la terre. J'ai une foi un i)eu farouche ; quand je prie, j ai des souièvemeuts de colère contre ceux qui ne prient pas ; je suis un peu inquisiteur. Soldat ? Je ne toux pas l'être; la caserne me répu;xne, et je n'en sortirais que pour aller aussi aux anticbambres. Journaliste? Je ne dis pas non ; mais quand je serai bien décidément dé* goûté de tout. Lue plume me parait une arme, j'écrirai quand je me vengerai. Artiste ? C'est une duperie. Diplomate? Ce n'est pas un métier; c'est un accessoire. Voilà, monsieur, ce que je pense ; vous êtes la pi emière personne à qui je me conlie, parce que je devine qu'il y a plus que de la curiosité dans vos paroles, et qu'il se forme aujourd'hui un lien entre nous. Paidonnez-moi cette présomption.
— Vous m'intéresses, mon ami, et je vous remercie de cette confiance. •
— A mon tour, monsieur, demanda Simon qui pâlissait, puis-je espérer connaître le secret de la brusque sympathie qui tous fait venir à moi ?
— Il n'y a pas de secret, répondit l'acadéinicien avec
Si) HtrrOIBB D*UNB MftBB'
un peu de hauteur ; tous m*ètes recommandé par la vi-
conilesse. J'ai rciH oiUir anlicrois dans le monde madame de Bruval; sal'auiille ne peut m'èlre iudiirérenle. . Vos regards pleins de curiosité m*0Dt fait pitié ; j*ai voulu vous instruire, je veux vous servir, voilà tout.
Il se fit un petit sileuce. Simou comprit qu'il allait trop vite, et M. Lombard, s^tant qu'il avait affaire à un sour*- ' nois habile, ne voulait pas se livrer.
— Vous avez une sœur qu ou dit fort belle , reprit, après quelque temps, Tacadémicieu d'un ton de bienveillauce banale.
Simou tressaillit, comme si ou lui eût dit une injure. Sa paupière palpita, sa lèvre trembla :
— Est-ce que vous vous intéressez aussi à ma sœur? demanda- (-il;
— Bon ! il est Jaloux, pensa M. Lombard. — Puis-je vouloir du bien au frère, sans en vouloir aussi à la
sœur ?
— Le frère! le frère! murmura Simon. Décidément^ monsieur, vous aimez toute la famille.
— C'est que toute la famille me semble aimable, répliqua racadémicieu avec un sourire ambigu.
Simon se tut ; il comprit qu'il était imprudent d'avouer sa haine fraternelle.
Au même moment, réveulail de madame de Brijrnolles réclamait le silence par de petits coups secs qu'elle s'appliquait sur les ongles : une « muse » allait chanter.
Tous les salons avaieiil alors leur •« mnso »». Celle- qui était atlachéo spécialement au salon de la vicomtesse était à la fois une fort belle jeune fille et un esprit alerte. D'une l)eaulè qui commenrait à perdre de son ebarme - angélique pour entrer eu rivalilé avec la statuaire, ma-
m iC ____„
demoiselle Sophie Girod était grande, robuste, avec des yeux bumides, une cbevelure noire abondante, des épaules qui n'étaient jamais cachées, une poitrine qui senii)kiit toujours Tétre- trop, et des bras d'une perfection absolue. Les mains seules formaient une dissonance dans lliarmonie de ce beau corps. Mais c*est Ift tout à la foisrinconvéniont et la nécessité des muscs : quand les doigts iiéminms qui tourmentent la lyre ne deviennent pas crochus, ils grossissent et prennent une allure'Tirile.
Empressons-nous irajoutcr que mademoiselle Girod 4îtait d'une excellente et vieille ianulle, dont les sentiments religieux et monarchiques étaient parftiitim^t connus, et qu'il ne l'audnwt pas coiudure de l'initiation de celte jeune iille à la poésie, et de sa coquetterie, la moindre idée défaYorable pour sa vertu. Ënfant g&tée, [iiipile de cette société frivole, elle se savait belle, et aimait à triompher sur ce premier point. Mais raiiioiir, .qu'elle invoquait à chaque vers, n'était encore qu'une aspiration de rhétorique et ne tirait pas & conséquence pour sa réputaliuii. Chacmi sentait bien que c'était là nu exercice, ua jeu, peut-être un prélude. D'ailleurs, en général, la poésie est. un préservatif, parce qu'elle ^t une distraction, et quelijuefois nne dérivation. Sopliie avait dans ses vers la hardiesse des ;\mes pures, je n'ose dire des âmes, froides ; tout le monde lui pardonnait ses sentiments de romance, parce que personne ne la savait exposée, eu prose.
filademoiselle Sophie Girod, qui avait déjà célébré la naissance du duc de Bordeaux, venait d'achever un poème sur la première dentition de l'enlant du miracle. Les vers n'étaient pas absolument ridicules ; d'ailleurs il y a des lèvres qu'une fée enchanteresse a touché^ de sa
baguette, et quoi qu'elles laiaeeat échapper, eUee dmi-
neiil des ju'iirs l'I (les diamaiiL^.
Mademoiselie Girod était trop belle pour ne pas être toujours applaudie. Des yers débités par elle ne pouvaient
déplaire (|u'a un aveugle.
Elle se leva, et, au milieu d'un frémissement d'adoration, elle récita quelques strophes inndcentes que toute cette'société lettrée, spirituelle, mais cliannée, déclara dignes du ciel. Simon n'écouta pas les vers, mais i\ re* garda la pythonisse ; un sentiment ftpre et violent s'empara de Lui. M. Lombard, qui ne le perdait pas de vue, sourit et se penchant à son orrflle :
— Il parait que vous aimes- la poésie ! lui dit^il.
— Oui, répondit Simon avec une voix troublée.
— Eh bien ! continua M. Lombard, quand la poéâe a cette grâce, elle peut conduire à tout.
— Monsieur, répliqua Simon dont les yeux froids s'étaient tout à coup eipbrasés, puisque je n'ai pas de s^ crels pour vous, je puis vous dire que voilà la première fois que je me sens une ambition certaine. Je voudrais être aimé de cette belle jeune flUe.
— Tous vous trompez, mon ami, ce n'est pas de l anibition, c'est de la convoitise. Vous n'ambitionnez pas mademoiselle Girod, vous la désires.
M. Lombard avait un accent de persiilage. Simou le regarda avec un éclair de haine.
— Désir ou ambition , répliqua-t-il en smant les
dents, puis-je compter sur vous?
— Pour qui me prenez- vous, monsieur ? dit avec un air de suprême dédain M. Lombard, qui s'amusait de
celte ardeur.
Simon passa les deux mains sur sa figure. U se sen-
XT DB BBS BNFAMTS , 8t
tait la flène el ayait peur de n'être pluB maître de son
attitude.
M. LomiMrd le salua avec une protection hautaine et lui tourna le dos.
— Oliî je saurai l)ieû si cet liommc est mou pcre^ et, 8*il Test, je me Tengerai, se dit tout bas Simon ayec ïage.
— Je saurai bien si ce gaillard-là est mou iils, se disait de son côté Tacadteicien. En tout cas, c'est une forte nature. Il n'a pas encore des idées bien précises; c'est uû tempérameul à ruiroidir. Kous verrous.
M fut le résultat de la première entrerue de Simon et de M. Lombard.
vm
En sortant de clies la vicomtesse de Brignolles, Simon arait un besoin de mouyement cfui trahissait de vio-
leates préoccupations. Les avances de M. Lombard, la beauté de madonoiselle Girod, ce monde aristocratique qni donnait tout, ou plutôt qui touchait à tout, l'agitaicut profondemeut.
Simon s'examinait ; il avait peur des chances qui s'offraient à lui, c'est-à-dire peur de les mal clioisir on de les mal recevoir. Convainru que certains arrès de vérité étaient un bon calcul auprès de M. Lombard, il avait été sincère, en parlant de cette sorte d'appétit sans but qui ue savait ccunnient se satisfaire. Le mystère de sa naissance ; l'éducation qu'il avait reçue ; la rivalité perpé-
84 HISTOUtX D*UNB UÈBM
tueUe de Simone, qu'il ne considéiaii pas comme sa sœur ; l'àpre humiliation de ne pas savoir à quoi s^en
teuir sur sou iiuiu; une iuteUigeace irritée, pleine d'orgueil; le calcul et la passion se heurtant à chaque minute dans un cœur abandonné à lui-même, ou dirigé par des aaibilions précauUouueuses : tels élaieat les éléments confus d'une destinée qui se trouvait arrivée au point décisif. Comment s'élancer? par quelle route? Ëst-ce que l'amour ajouterait à ses embarras? Cette belle jeune fiUe, cette muse imposante dont le souvenir le faisait frissonner d'admiration, pouvait-elle être jamais à lui? Etait-ce uue laulc de préieadre Tépouser ? A quoi pouvait-elle être utile? ou plutôt, son seul amour ne serail-il pas une consécration et une ploire? Mais lui, Simon, ^urail-ii se faire aimer ? Ce u'était pas la poésie qui l'épouvantait ; il dédaignait trop l'imagination et rentliousiasnie pour voir dans les vers de mademoiselle Girod autre chose qu'une puérilité, qu'une coquetterie passagère. Mais cette beauté éclatante, devenue une sorte de fétc des yeux pour les salons, cette beauté qui lui avait nmi un brasier dans le cœur, et qu'il désirait, comment la contraindre à le remarquer, à l'aimer? Il savait bien que la liéqueutation de certains sacristains lui avait donné un extérieur peu conquérant Sa sœur l'avait un jour appelé cuistre, et ce mot odieux lui avait fait une blessure qui s'avivait au -moindre sourire dédaigneux du monde.
Au milieu de ses réflexions, Simon s'aperçut qu'il était entré dans le jardin des Tuileries; la vicomtesse de BrignoUes habitait la rue Saint-Florentin. Il était cinq heures; la foule élait nombreuse, le (einpsdouxcl caressant; c'était une de ces magniliques soirées si rares dans le
Digitizod by GoOglc '
mois de mai, dont la rOpiilalioii usurpée ne se uiaiutient que par ies faux témoignages des poètes. Simon n était pas d'un naturel porté à la mélancolie, ni disposé à Tinfluencedu printemps. Mais personne ne peut se soustraire absolument au monde extérieur ; ét puisque la seule fois que le paysage intervient dans la tra(?éclie, c'est pour mettre l'odeur balsamique des forêts dans les poumons altéi-és de Phèdre, notre jeune ambitieux, qui n'en est CTCore ni à l'adultère, ni à IMnrêste, même en rêve, peut bien se délasser sans invraisembiauce, leloQgdela.graude allée des Tuileries.
Et puis, cequiVémelit surtout, c'est nioius la prcuiicre . ieuiiie et la première fleur, que ce monde élégant, bruyant, qui ya, vient, se salue, se sourit, et qu'il sanble dérouvrir pour la première fois. Depuis qu'il a un amour au (d ur ou un désir eu tète, Simon s aperçoit qu'il n'a pas de badine à la main pour couper Vair en marchant, que
ses gants ue soul pas à la mode, et qu'aver son costume de deuil il l'ait tache au milieu de celte loule. Connue il allait quitter la grande allée latérale, mécontent de lui et
jaloux (les autres, il aperçut Simone assise, à quelques
pas de sa gouvernante, contre un marrouier, et parais-
sant livrée de son côté à quelques méditations. La vue de
sa sœur parut le décidera hâter ta retraite; mais loulii coup il s'arrêta. Cette préoccupation de Simone était un phénomèiie trop extraordinaire pour quil n'eût pas la curiosité de l'observer, il s'enlouça sous les arbres et se posta de façon à bien voir ; or, voici ce qu'il vit :
Un jeune homme (ruiii» mise éléjranle, mais doul l'allure et certains détails de toilette traliissaieut la profession militaire, se tenait à quelque distance de mademoiselle de Bruval et la regardait avec des yeux chargés à mitraille.
M BISTOIBS D'OIIB UÈMM
Simone toornait par intemUes la téte de son côté, loi
renvoyait dans ua coup-d'œil la réponse muette qu'il semblait implorer, et paraissait lui indiquer la gouvernante comme nn obstacle à un entretien trop compromettant pour n'élrc pas vioiemmeut désiré ; puis, pendant quelques minutes, la jeune fille croisait les bras, sem* blait rêver ; on eût dit qu'elle se sentait dévorée par la tlamme des prunelles de sou adorateur, et qu'elle savourait cet incendie.
Mais elle voulait surtout ne pas attirer Vattention de
sa compagne, l'endormir au contraire, et faire croire à une môlano^ que l'on respecte parfois dans les jeunes flUes comme une pirantie, et qu'on devrait combattre au contraire comme un danger.
Simon ne perdait rien de ce manège.
— Ah ! se disait-il, elle est plus heureuse que moi, on l'aime et elle se suit aimée; mais, patience! j'aurai mon tour.
Après un quart-d'Iicure de regards échangés, désignes furUls, Simone parut prendre tout à coup une résolution; la gouvernante était absorbée dans la lecture d'un des plus beaux romans de madame Cottin; la jeune fdle dégagea la main qu'elle tenait serrée contre elle, Tétendit^ un peu en arriére contre l'arbre auquel elle était adossée. Le jeune bouune rayonnant quitta son poste, passa derrière le marronnier, saisit la main, la serra et y laissa une lettre.
Simoji avait tout vu, tout deviné. La rage le saisit; iX voulut s'élancer, arracher ce billet ; mais il fallait aussi provoquer l'officier ; Tesclandre ne lui profiterait peut-, être pas, tandis qu'il y a toujours quelque chose à tirée d'un secret. U se résigna donc h laisser Simone en
session de ce billet précieux, qu'elle fit descendre dans fioa ooissige et qu'elle emporta avec elle. En effet il était l'heure de rentrer. La gouTemante renonça avec force soupirs, àconiiailrecesoir-làledénoùmentdu beau livre qu'elle lisait. Simone s'était levéeet avait donné le signal de la retraite.
L'incoQQu la vit partir en soupirant; puis, quand elle eut quitté le jardin, il se redressa d*un air victorieux, donna à sa taille une cambrure fort exagért^ qui devait dire à tous ses succès et son ambitiou, louetta deux ou trois fois le vide avec sa cravache, et se dirigea vers la grille de la place Louis XV. Il passa à côté de Simon, et celui-ci l'entendit qui sifflait entre ses dents Tair national de « Yive %nri IV », qui avait remplacé beaucoup d'autres airs natiouaux ilcla même portée.
Un sourire méchant fut le commentaire définitif de Sinnon. Le héros du poème de sa sœur ne le rendait plus jaloux. Il se promit de ne pas négliger les suites de ce madrigalf et de savoir à quoi s'en tcaûr sur les amours de Simone. C'était là un scandale en réserve qui pouvait le servir.
Ântonine attendait avec anxiété le retour de son fils.
Prévenue sccrèteniriil par M. Lombard de la nécessité de cette présentatioo à madame de Briguolles, et ayant agi de son mieux pour décider Simon à suivre l'abbé Lemerle, elle voulait savoir quelle impressiou il rapporlurail.L'ai)l)é Marcellin avait été invité à dîner, afin qu'il aidât de ses lumières et qu*il assistât de sa présence la pauvre mère inquiète.
Simon s'était arrangé un rôle, car il s'attendait à des questions, à des regards inquisiteurs. Il ne voulut pas
paraître troublé, il eut eu entrant lair gai, et ce fut pres-
88 uiBTomK d'une mèrb
que im baiser lilial qu'il déposa sur la main de sa mère. Simone, de son côté, avait des raisous pour être joyeuse, aussi 888 regards éclataient-ils conmie des fanfares ; aux yeux d uu ubservaleur sui)erfldel, celte fauiille ressem- ' blait ce soir-là à toutes les familles unies.
On se mit à table presque en riant. L'abbé Biarcéllin, dout la sérénité dissimulait les doutes, aborda le premier le sujet délicat.
— Eh bien, monsieur Simon, vous avez fait yotre entrée daos le moude, j'eulcuds dans le grand monde* •
— Je ne le refrrette pas, répondit le jeune hypocrite qui se trouvait siucère par iia^^ard. J*aL été parfaitement accueilli. La vicomtesse de firignoUes a couservé de vous, ma mère, uu souvenir qui m'a porté bonheui*. .Je me suis même engagé en votre nom.
— En mon nom? dit en tremblant la pauvre baronne, qui s'attendait toujours à quelgue piège de la part de ses Wants.
— Oui ; comme madame de Brignolles insistait beaucoiip pour TOUS revoir et pour connaître Simon§; j'ai promis que vous m'accompagneriez toutes deux à ma première visite.
Automne regarda M. Harcellin, comme pour lui de-, mander si elle devait ratifier cet engap:ement. , — Je ne vous demande pas si la compagnie était illustre, fit le bon prêtre en répondant au regard de la baruniio par un cuup-d'œil qui vuulail dire : Nous saurons à quoi nous eu tenir.
— G'est-à^re, reprit Simon en riant malignemoit, que vous mêle demandez. Oui, la compagnie était illus-
Digitizod by Googl
tre, j'ai été aHiioncé devant un ministre et devant deux éYéques, et du premier coup je ine suis fiût un anâ dan» riQstttui.
La baronne pâlit mal^rré ses efforts. Simon remarqua cette émotion et se fortiiia dans ses soupçons coucemaut H. Lombard. L'abbé HarcdUn marcha braTemeui audevant de la mine.
— Quel est ce nouvel ami? f «
— M. Lombard.
— Gela ne m'éUmue pas, vous lui étiez recommlandé,
— Ah ! et ma sœur aussi? car il s'intéresse également à toi, Simone.
— Bien obligé, repartit la jeune fiUe, je n'aime pas que tes amis m'aiment.
— Par qui donc voudrais-iu être aimée? demanda ' doucereusement &tton.
Simone sourit. Elle faisait intérieurement une réponse à cette question de son Irère qu elle n attribuait qu'au , hasard; mais die garda le silence.
— Ainsi, reprit Tabbé Marcellin, M. Lombard a bien vonUi causer avec vous, vous promettre son appui. Pro-
, files de cette bienveinance, mcmsieur Simon, elle pourra vous être utile ; c'est un personnage considérable que M. Lombard.
— Et qui m*a vraiment parTé avec une effusion paternelle, dit tranquillement et de l'air le plus innocent du monde le rusé Simun.
Automne tressaillit. L'abbé Ifaircellin la regarda pour Texborter et reprit en souriant :
. .-^ M. Lombard a Tautorité d'un père sur toute votre génération. G^t un grand esprit.
M mnom d'unb uèbe
— Dernitoeinent, repartit Simon, à la « Société des bonnés lettres « on nous engageait à ne lire que la dernière édition de ses œuvres.
Oh I je croiB que tous ares trop de raison elde
trop bons principes pour qu'aucune lecture vous soit iuuesle, dit avec une certaine ironie le bon abbé Harcelliu.
— Monsieur l*abbé, yous me eoiiarilta de lire de maa-
vais Livres ; je le dirai !
— B8t*ce quil a écht des mauvais livres, ton protecleur? demanda Simone.
— On l'assure, continua Simon. M. Lombard, avant que la grâce Teùt touché, était un fort mauTaîs sujet.
— 11 ne Vcst plus, interrompit Simone, et il s'en con- Krie en protégeant ceux qui le eont encore.
— Est-ce pour moi que tu dis cela? demanda avec bonne grâce le frère à la sœur.
— Dame ! je me défie.
— Et tu n'as peut-être pas tort; la défiance est le commencement de la sagesse. 11 faut se défier de tout, de ta gouvemante, des arbres et des chaises des Tuileriee, des cavaliers qui passent, des lettres qui arrivent.
^ Simon ! s'écria Simone irritée et surprise, mais vou* lant savoir si son secret était pénétré.
Simon feiguit de ne pas voir celte colère et continua:
*- Oui, il &ut se défier de tout, même des présentations, même des rencontres, même des académiciens; excepté de ioi\ ma sœur, qui es la francliise même et qui
ne tromperais personne, Simone était eu proie à une agitation extraordinaire.
BT ra us WÊàxm n
La baronne et l'abbé eomprenairat qu*il y avait une menace sous les iilaisaiilerics de Simon. Ce jeuiu* liumme avait plusieurs secrets, il menaçait à la fois sa mère et sa eœnr. Le secret de la mère, hélas ! Antonine s'attendait il le voir proiiuire au grand jour, sous le moindre prétexte ; mais celui de la tille, quel ôtait*il? N'était-ce pas aasex de honte, et fallait-il que cette ftrae si cruellement éprouvée fût encore punie dans sa UUe, dans celle du moins qu'elle appelait de ce nom 1
L*al)bé Marcellin frémit intérieurement de ce nouveau péril; mais, en attendant qu'il se précisùt, il Touittt mtoager la baronne. Se bâtant donc de détourner une conversation qui prenait un tour orageux, il essaya d'attirer Simon sur un autre ter- Tain.
Le bon apôtre se laissa faire, il triomphait, il était maître de la situation, il taaait à la fois M. Lombard, sa mère et Simone. L'abbé seul n'était pas dans sa dépendance ; mais le néophyte de la Gongré^ration savait trèsbien qu'il aurait raison de cette vertu intraitable avec quelques petites dénonciations en bon Heu. Les prêtres conmie l'abbé Marcellin, étrangers à toute intrigue, sont suspects à tous les intrigants. Si l'on ne pouvait pas les enrôler dans cette société occulte qui aspirait à gouverner la France par la tyrannie et 1 enervenieut des consciences, on pouvait les briser; c'était une ressource, el Simon la connaissait.
Chacun des convives avait donc sa secrète préoccupation. Le dîner s'acheva en conséquence, avec gaieté;
chacun avait trop d'intérêt à dissinuik'r son inquiétude. Simone riait à tout propos. U fut convenu qu'elle serait présentée h son tour & la vicomtesse de Brignolles. Elle
SISTOIBB D*Uini MÊME
ae résigna à cette démaicbe, par cûriositô. C'était peutêtre dans ce salon mystérieux que Simon avait surpris quelque chose de son secret. Madame de Bruval, de sou côté^ avait une certaine bâte de voir ses enflants, sous le regard de M. Lombard et de juger par elleHnéme des • diances qui lui restaient de découvrir la vérité.
L'abbé Marcdlin priait tout bas, en se mêlant à la conversation. Il assistait avec angoisse à ce drame de famille; il se demandait par quelles ressources de son dévouement il pourrait prévenir des catastioplies vaguement entrevues. C'était lui qui avait conseillé les démarches au- , prés de M. Lombjurd, aimant mieux des déceptions successives pour la baronne qu'une révélation brutale qni pouvait la foudroyer. Mais, sans se repentir de ce conseil/ le saint bomme se disait qu'il avait besoin de toute sa prudence et de toute sa loyale habileté, pour dégager de tout ce mai le hien. pratique qu'il osait en espérer. •
A la' fin du rq^as, Simon eut l'audace de tendre son verre en riant à la l)aroime et de lui dire :
— Permettes-moi, ma Aiêre, de bovre. à votre santé.
La baronne porta la main à son verre, qu'elle souleva lentement comme un calice.
— Tiens, tu deviens tendre! dit Simone en ricanant.
— Je bois aussi à ton bonheur, ma sœur, à l'heureux
époux, encore inconnu, qui te devra le piygatoire en ce ' monde et le paradis dans l'autre.
— Et moi, repartit Simone, je bw & ton célibat perpétuel !
Qu'en sais-tu?
— A moiûfi que tu m manqua à toa ëermeut, car j*ai vu dans ta chambre, écrite de ta main, la formule
d'uue couséciaLiua. Tu es voué à ia Vierge, mou pauvre petit.
— Quoi ! interrompit Tabbé * Marcellin avec une certaine vivacité, auriez- vous disposé de vous, mou fils?
— Mon père, j'ai suivi de pieux exemples, j'avoue que j'ai le bonheur depuis quelques jours de faire partie de la Congrégation. Voici ma médaille.
Et le jeune oongréganiste tira de sa poche une
bague eu ar^'ont dont le cercle extcriciir prcsontait une division de dix grains, et qui avait un médaillon * au centre où se trouvàient gravés une croix et un
sacré-qœur, avec cette devise : « Cor uuuiu et anima una » . ,
— Ah ! dit la baronne, si vous aves Bût, mon flh,
cette consécration de vous-même avec sincérité, vous devriez apporter Tesprit de cette devise dans la famille, concourir à. ne flaire qu'un seul cœur et qu*une
seule âme.
— C'est aussi mon . int^tîon, ma mère, si vous voules bien m*aider 1 Voilà pourquoi je vous ai offert
cette santé et pouiquoi je bois au futur mariage de ma sœur.
— Tu as bien envie de me marier ce soir, répondit Simone eu dissimulant sa mauvaiî^e bumeur sous des éclats de rire.
— C'est que j'ai rêvé que tu étais demandée par un
jeune cL bel ollicier.
Pour le coup Simone faillit éclater ; la baronne recula
sa cliaise et on se leva de table.
Monsieur Simon, dit Tabbc Marcellin en prenant les
deux mains du jeune homme dans les aiennes, je ne Juge
pas vos inlenlioîis. Ce n'est pas à moi que vous ouvrez votre coascieuce; mais je suis l'ami de madame la hdronne, et je suis par conséquent, même malgré vous,
votre ami. Je sais ([uevousavez le bonheur d'avoir pour mère et pour exemple une sainte femme, une parfaite dirétienne. N'allei pas cherdier ailleurs une exdtatioii
à voire zèle.
— Quoi! monsieur, vous blâmez ia Umgrégation !
— le ne blâme pas les vues droites. Mats sans juger
des mystères que je n'ai pas interrogés, j'ai vu jusqu'ici . qu'avec un peu de courage et de confiance, on pouvait partout et toujours honorer Dieu et foire son devoir à la face du ciel. Je ne comprends donc pas la nécessité des sociétés secrètes pour le bien de la religion. Le temps des catacombes est passé. Se cacher, c'est laisser le cliamp libre à la calomnie. I^ous devons être des artisans de lumière, puisque nous sommes des ministres de vérité. Voilà mou sentiment, qui n'ollense pourtant en rien les sentiments des autres. Vous êtes jeune, vous avez de la foi, vous devez avoir de Fambition ; eh bien! il sied à la jeunesse croyante de se frayer une route qui serve à Témulation. Allez hardiment à votre but, sous le regard du monde et sous celui de vos amis. Tenez, monsieur Simon, laissez-moi vous parler à cœur ouvert ; vous vous efforcez de n'être pas aussi bon que le ciel vous a fait. Je voudrais croire que la gaieté de ce soir, que ce rire qui va si bien aux lèvres jeuues ne dissimulait aucune amertume, je voudrais penser que vos vœux étaient sincères.
— Qui peut vous faire supposer, monsieur Tabbé, que j'aie menti ?
n DB tB8 BMPANTl 9S
1 11 I ■ M ■II. Il II I. ■ I I . ■
— Ob ! nous autres casuistes, dit ayec un sourire le
bon abbé si peu rompu ii la casuistique, nous atliiiettons bien des nuances entre le mensonge et la vérité. £li bien ! je crois que vous êtes dans une nuance.
— Vous nie confessez devant le monde, monsieur Tabbé, prenez garde.
— Non, mon entant, je tous exborte.
— Permettez-moi donc alors, monsieur rat)bé, de vous remercier profondément de vos conseils, qui ne seront pespmius, et de ne pàs attendre votre absolution.
Et avec un sourire qni voulait Olre courlois, Simon serra les deux maina de Tabbé Marcellin et se dégagea de son étreinte sans lui répondre. Madame de Bmval, pendant cet écliange de paroles, était sortie et attendait le prêtre dans le salcm.
IKmone, debout dans la salle à manger, réfléchissait. Son frère savait-il réellement quelque chose, ou bien n*aYait-il parlé qu'au hasard? Ciomment s'y prendre, pour le pénétrer et pour ne pas lui livrer son secret? Quand Tabbc, hochant la tète avec tristesse, eut rejoint madame de Bruval dans le salon, Simone se posta-devant Sûnon:
— A nous deux maintenant! lui dit-elle.
— Ah! ah! toi aussi, tu veux me confesser?
— Peut-être! Sais-tu bien, mon cher, que lu prends ce soir un bien grapd intérêt à mon avenir !
— PeutHm aimer trop sa sœur?
— Certes non, surtout ([iiaiiil reltc smiraiinc comme je t'aime. Pourquoi me maries tu avec un oiiicier?...
— Parce que, fille d*un colond, tu ne peux pas déchoir et dédaigner 1 epaulcllo.
— Âhl c'est là ta raison?
96 HISTOI&S d'ukb mèbe
— C'est une de mes raisuas.
— Peut-on connaître les autres?
— Sans doute.
— Eh bien, di^-les-moi.
— Aujourd'hui; hnpossQde. Je suis conune les oracles
antiques, je rends mes réponses par fragments. ^ Pui&-je savoir au moins pourquoi tu me recom-
' mandes de me défier des Tuileries et de ma gouvernante?
Parce qu'aux Tuileries on est exposé à faire de mauyaises j encontres, et parce qu'une gouyemànte qui passe son temps à lire ne peut pas v^us surveiller et vous défendre.
Ah! je t'y prends!... Comment sais-tu que miss Simpson lit aux Tuileries?
— Parce que je lui vois toujours un livre sous le bras quand elle part, et qu'à moins que ce ne soit pour toimême...
— Mais pourquoi faut-il être aussi en défiance des facteurs ?
— Ah ! je t'y prends à ton tour, ma ctiére i Je n'a^pas parlé de facteur, mais bien de lettres.
— C'est la même cliose.
— Du tout 1 U n'y a pas que les facteurs qui remettent dés lettres... Les amoureux, par exemple.. .
— Simon ! Simon !... tu sais quelque chose?
— Simone ! Simone l... je sais que tu es belle, que tu es aimable, et que si je n'étais ton frère, je t'adorerais.
-7. Infernal bypocrite ! dit la jeune fille en crispant ses mains sur les deux mains de Simon, quand diras-tu donc
la vérité ?.
BT 1>B BBS BNPAMTfl 97
— Quand ta cesseras de prétendre à son monopole, ré-
pondit le jeune con^rréganisle, toujours calme.
Simone lui rit dédaigneugemeut au nez, et quitta la salle à manger pour remonter dans sa chambre.
Resté seul, Simoa ne dissimula plus uu sourire triompliant.
. — Je les tiens tous ! se ditril. La baronne et M. Lombard, par leur secret; l'abbé, par la Congrégation; Simone par son escapade. Allons ! vienne la lutte ; je serai fort. La lutte!... reprit-il avec un soupir et en devenant triste: quelle en sera la récompense?... Ah Wje croyais mon cœur biai fermé aux affections de ce monde, mais cette jeune fille...
Et son front se rembrunit ; une larme, une vraie larme, ■ furtive et liévreuse, glissa sur sa joue, pendant qu'il pensait avec rage qu'il ne serait peut-être jamais aimé de mademoiselle Sopliie Girod.
Madame de Bruval, résignée à toutes les démarches pour découvrir la vérité, consentit à conduire Simone chez la vicomtesse de Bri'iiioUes.
Simone eatr^ d'un air un peu triomphant dans ce vénérable salon. Mais sa beauté, qu'une toilette heureuse rendait plus éclalanle encore, lui lit trouver grâce. La vicomtesse fut ravie de ce parium de jeunesse qui montait à la téte; elle posait que toutes les belles jeunes . filles qui se mêlaient aux vieillards de son salon lais-
saieut uoe trace d'eUes, el avaioit une veriu de Jouvence.
Elle baisa au IVoul la lière Simone, qui fut iiimiédialement proclamée la rivale de mademoiseUe Soplite Girod, dont on attendit l'arrivée avec impatienee. Quelqnee-tms même usrreiit avancer que mademoiselle de Bruval avait sur la Muse » la supéhoritô de son innocence poétique, et qu'elle était plus belle que l'autre, ayant la beauté, sans l'inconvénient de faire des vers.
M. Lombard était là, et, avec Talsance d'un homme infaillible, Tacadémideii s'avança yers madame de Bruval, qui répondait avec confusion aux complimenls de k vicomtesse. Ântonine s'était préparée : elle eut le courage
de sourire à M. Lombard, mais ses yeux, que la douleur animait, avaient une expression sup])liante qui voulait dire : « Vous le voyez, je suis venuel je me rérigne à
toutes les épreuves, mais liàlez-vous, éclairez-moi! »
Un salut et une certaine façon de sourire au sourire de la baronne furent la réponse de H. Lombard* '
— Monsieur, i)ermettez-moi de vous présenter ma lille, dit Antonine en prenant la niaia de Simone.
Simone, qui refaisait un pli défectueux à sa jupe, releva la téte et arrêta sur le Iront chauve de l'académicien un regard clair et presque insolent.
— Mon enfant, dit madame de Bruval, M. Lmnbard !
Simone lit une brusque révérence. '
— Je vois, madame, qu'on ne nous avait pas trompés, dit à son tour l'académicien en prenant place à côté de
la baronne, et que mademoiselle de liiuvol sera belle comme sa mère.
Antonine ne vil pas dans ce complimont une fialanlerie,maiâ presque une assurance que Simone était sa liilc.
n px ssa BNPjjm
Ëiie regarda M. Lombard eu joiguaut les mains. Geiui-ci se pcQCba à son oreille et murmura :
— Du courage, madame ! nous sommes en bonne voie. Pendaat que M. Lombard et aiadame de Bruval, eau*
sant à d«m-yoix, së faisaient part de leurs vagues conjectures, Simon, qui s'était appuyé sur le dossier du fauteuil de sa sœur, lui disait :
— Tu dois étrecontente de ton succès?
— Moi ! quel succès î
— Toutes ces vieilles gens t'ont trouvée fort belle.
— Bt tu te dis» sans doate, qu'ils n'y voient plus?
— Oh ! uou.
Mais du mdns qu'ils n'i voient guère !
— Tu te trompes, Simone, je m'associe à Ijurs éloges ; tu as aujourd'hui un éclat à taire damner.
^ Ah bah! est-ce que la Ciongrégation permet de débiter des conipliniciils^?
— Delà part d'un frère à une sœur! *
— C'est vrai ! j'oubUe toijgours que nous sommes firère et sœur ; mais tu m'en lais souvenir.
— 11 y a quelqu'un qui ne i'oubUe pas, c'est M. Lomtnrd.
— Au fait! d'où vieut que ce monsieur nous porte tant d'intérêt?
— Cest que lui surtout te trouve très-jolie, ma chère Simone.
' — C'est donc aussi qu'il te trouve aimaUe, mon cher Simon?
— Ou bien, c'est peut-être qu'il a un autre motif.
— Après tout^ que m'importe ! repiii Shnoneen étouffant un léprer bâillement.
— Tu n'es guère curieuse, ma sœur. Ainsi, tu ne vou-
HUTOn» D*UNB MàBB
drais pas savoir ce qiû se dit là, prés de nous, «Dire H. Lombard et la baronne?
— Ceia m'est bien égal ! Défais- loi doue de tes habitudes d'espion.
• — Le mot est dur!
— Oh ! ck' la [lart (l'une sœur à un iïèreî
— C'est juste... £h bien! sans être • espion », il suffit d'avoir un peu de raison pour trouver extraordinaire
• cette brusque présentatioa à la vicuintcsse de BrigiioUes. U y a huit jours, c'était moi que l'abbé Lemerle introduisait; je rencontrai tout d'abord M. Lombard, un personnage, uu grand iiumme, qui se nietlait à ma disposition. A\ijourd*hui, tu parais ; H* Lombard est encore là pour te sourire, et le voici qui semble retrouver dans la baroime une ancienne connaissance. Que penses- tu de cela?
— Que veux-tu que j'en pense? que je n'ai pas l)(»>()in de tesremai^ques, ni de M. Lombard, pour m'ennuyer ici. Est-ce que la séance dure longtc^nps ? j'aimerais mieux aller au Bois.
— Ou aux. Tuileries?
* — Eh bien oui, aux Tuileries !
Et Simone, qui avait rougi uu peu, regarda son frère enface.
Simon répondit à ce regard par un sourire mécbaut.
— J'irais vuluntiers avec toi, ma clière, pour jouir là-bas du succès que tu dois obtenir aussi facilement qu'ici. «
• — J'ai dans l'idée, méchant hypocrite, que tu m'y as déjà suivie.
— Peut-être.
— AU! et qu'as- lu remarqué?
ST M ns BKFAKTt
— Ob ! beaucoup de choses dont je fais mon profit.
— Toi ! repartit avec dédain la hollc Siiiioiic. Ali! oui, î'enteudâ! Je comiais le proiit que lu lires des choses.
En puis-je tirer un autre que celui d'un exemple à
suivre ?
— Toi, amoureux! £t la folle jeune Me eut beaucoup de peine, malgré la-sévérité du lieu, à ne pas éclater de
rire tuul haut.
Mais quand ce l)onlieur ou ce mailieui m'arrivera, dit l^on, je n'exposerai pas mon secret aux remarques
du premier passant.
— C'est que ton sentiment aura hesom, de se cacher, repartit intrépidenmil la jeune fille.
— C'est qu'il sera pudique, fît Simon en appUyaut sournoisement sur ce mot.
— C'est plutôt qu'il sera le cmitraire, dit Simone. Simon allait répliquer, quand la porte du salon s'ouvrit, et .mademoisdle Sophie Girod entra.
Simone, (lui n'avait pas remarqué cet incident, mais qui s atteudait à une repartie au moius ioit aigre de sou frère, fut surprise de son brusque silence ; elle se retourna et le vit pâle et presque chancelant qui se retenait au. dos du fauteuil, tandis que ses yeux, animes d'un feu qui ne leur était pas habituel, restaient immo- Inles, fixés devant lui. Celte émotion étonna piuiundément Simone ; quand elle voulut en chercher la cause, elle suivit la direction du regard de son frère et vit venir à elle la jeune » Muse ». Elle poussa un petit cri.
— Sophie! dit-elle.
Simone! répondit mademoiselle Girod.
Et les deux jeunes Ulles.s'embraiiscruut avec effusion. Puis il y eut un caquetage de quelques minutes pendant
HI8T01RB D*U|iB UÈBE
lequel ou se mit réciproquemeut au couraut des détails essentiels, et mademoiselle Girod fut diligée d'aller pré-
si'iiter sou rroiil à (luchiiies douaiiiùres qui avaient contracté la mauie de le l)aiger, pour utiliser ce qui leur restait de lèvres.
Simon se pencha sur réjiaule de sa sœur :
Tu ne m'avais jamais parlé de mademoisflàle Girod.
— Est-ce (jue j'ai besoin de te faire haïr ceux que j'aime? Les secrets de mou cœur ne te regardent pas.
-* Ainsi, tu connais mademoiselle Girod?
— Mais, depuis longtemps. Nous nous sommes liées pendant les deux années que je passai au couTent; il y a plusieofs mois que je ne l'avais vue... Qu'est-ce que cela te fait?
Simon ne répliqua pas ; il baissa les yeni, il avait peur
de laisser deviner son secret par sa sœur. Crainte tardive, car déjà la mahcieuse jeune lille avait compris la raisoa de cette pftleur subite et de cette émotion.
— Comment! sY'cria-(-elle, avec une cruelle fraicté, est-ce que, par hasard, tu soupirerais pour la « Muse? » khi le sournois!... ah! la pauvre Sophie, je vais la prévenir.
Simon posa sa main moite sur le bras de sa sœur.
— Simone, par pitié, ne raille pas!
— Je prends ma revanche.
Olil ce n'est pas la même chose!
— Je Tespôre bien I
— Ecoule-moi... ma sœur; tu as mon secret, moi, j'ai le tien. Ne luttons pas ensemble et servons-nous.
— Un pacte avec toi? jamais. Cette pauvre Sopiiie! quel mauvais tour je lui jouerais.
BT DX OHI BMFAKTS 108
— Nais tu ne laif pas ce que j'^rouve, munnura flOQTdement Simon en crispant sa main ; tu ne sais pea
que voilà la première lois que moa cœur s'uuvi-e/â uu autre sentinientque la liaiue? Si tu me défiesi tu Terras de quoi je suis capable.
— Je ne te délie pas, je refuse de te servir, voilà tout. Qu'y art-il de commun outre nous? Bst-ce que, quand nous étions tout petits enfauls, tu as eu pour moi de la complaisance et delà bouté? Despote, jaloux, tu m'arracbais les joujoux des mains, pour me les briser. Sans
un hasard (lui m'u donné prise sur toi, est-ce que je n'étais pas eacore, il y a uu quart-dlieure, ta victime? ïu me torturais, ou plutôt tu essayais de me torturer avee im secret surpris par espiouuaire? Suis ta route, je n'y regarderai pas, mais laisse-moi suivie la mienne ; et pour commence, ne me parle plus, car ma mère, qui ne nous aura jamais vus eu si longue conléreuce, se doute» rait de quelque cbose.
— Oh\ elle ne songe guère à nous ; M. Lombard Toccupe du passé.
— Tais-toi, langue de Tipère ; et, s'il est vrai que tu aspires à l'amour, Iftche donc de te rendre digne de ce senlinieut, eu purifiant ton esprit.
^ Encore une fois, Simone, veux-tu m'aider?
— Encore une fois, non !
— Prends garde, je me vengerai 1
Je le sais bien, et c'est pour cda quo je refuse. Tu prends le mauvais moyen, Simou ; la uieiuu e ui'endurcit.
— > Tu as uu orgueil intraitable ; je le briserai, ma chère sœur.
— Tu as une humilité bien uiariàlrc ; je n'y toucherai pas, moucber £rère.
— {iVLGÏ admirable épauchement Iraleruel 1 lit Simou avec ironie.
— A qui la faute? reprit Simone.
— Ûb î la faute n'est pas plus la mienne que tu ne veux qu'elle soit la tienne ! Nous sommes deux enfants maudits qu'on n'a pas ainirs cl qui ne savent pas aimer.
Simon regardait la baronne en parlant ainsi, et ses dents se resserraient avec col^. Simone poussa un soupir. Kilo pousait comme Siinon; mais le regard qu'elle dirigea vers madame de Bruval était emprunt d'une sorte de pitié : Famour la rendait compatissante.
— Pauvre mère ! mnrmura-t-elie. Est-ce l'amour, estce le mariage qui l'a brisée?
Et la jeune fille se prit à considérer M. lombard avec une attention concentrée. Elle aussi se sentait atteinte d'une curiosité douloureuse et avait besoin d'éclairer les premières espérances de son cœur par une leçon, par un conseil, par un exemple.
Celte journée devait être féconde en péripéties. Le silence s*était établi entre le frère et la sœur. Mais Simone, qui redoutait ou plutôt qui ne voulait plus euteAdre les provocations haineuse de Simcm, se leva pour aller s'asseoir à côté de mademoiselle Girod. Elle se -sentit retenue "par la main de son Irère, qui lui souilla à roreiUe tout a coup :
—'Prends jxarde! tu vas lieurter quoiqu'un!
Simone leva les yeux, le jeune bomme des Tuileries entrait dans le salon.
Elle retomba dans son fauteuil.
— Ëb bien 1 lui dit Simon à 1 oreille, c'est ton tour. ïe . voilà toute tremblante ?
— Moi 1 pourquoi aurais-je peur?
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— DécidL'iTient ce salon a quelque allrail, n'est-ce pas? U vaut bien les Tuileries. *
— n^aiit beaucoup mieiix, mon cher, repartit la jeune fille, qui s'était remise de son preiiiiur iiiuineiit de surprise et qui avait sur les lèvres un sourire articulé comme un baiser.
— Peut-ou te demajulor le nom de ce jeune iiouuueî dit d'une voix stridente le uuiUieureux Simon qui se son tait jaloux de sa sœur.
— Va le lui demauder à iui-mOme, si tu l'oses.
— Peut-être bi^, fit Simon résolûment. Apràs tout, je suis ton frère, et ce fat a des airs d'insolence...
— Tu vas Tassassiaer ? demanda avec dédain la belle Simone.
Simon ne sonp^eait guère à répliquer. L'inconnu, après avoir salué la vicomtesse de Brignolles, était v^u proadre une place vacante à côté de mademdselle Sophie Girod, vers laquelle il se penchait avec famiharité.
Simcm était pÀle de fureur. Simone souriait.
— llparaUque tu n'es pas la seule divinité de 4» beau monsieur, ilit avec un eûort visible le jeune de Bruval.
— C'est aktfs que ce monsieur est un paien. Et la folle * enfant eut beaucoup de peine à dissimuler un violent éclat de rire.
— Tu n'es pas jalouse?
— Tu l'es déjà trop pour deux, toi !
— Mais va donc Tempéclier de parler à ton amie ! Ët Simon qoussait presque sa sœur avec son poing fermé.
— Tu as le conseil hru la l, niuii cher, il est inutile de nous déranger. Les voilà qui viennent.
En effet, mademoiselle Girod traversa le salon, suivie par le jeune homme.
HISTOIRE D'UK£ MÈRB
-^Ma chère Simone, dit-elle a muiiemoiselle de Bruyd, pennets-moi de te présenter un cavalier que tu as vu quelquefois au parloir du couvent, M. Valenlin Girod, mon frère.
Simon faillit sufEoqaer de joie.
— J'ai eu le plaisir de rencontrer quelqiu'fois monsieur, &i Simone; mais j'ai aussi un frère à te présenter ;
, voilà Simon, dont j'ai dû te parier.
Le sourire contraint qui vint effleurer les lèvres de la « Muse » révélait asses dans queisens Simone avait pu parler autrefois de Simon.
Les deux jeunes gens se saluèrent. M. de Bruval, dont une émotion inouïe avait étoufEé, puis dilaté le cœur, eut pour la première fois de sa vie peut-être un mouvement ouvert, un geste décidé. 11 est vrai que ce mouvement et ce geste, dans la circonstance présente, étaient loin de ressembler à une maladresse : ils hâtaient une liaison utile. Quoi qu'il en fût de la spontanéité, Simon tendit ses deux mains à Yalentin.
— Voulez-vous, monsieur, lui dit-il d'une voix douce, que nous imitions chacun notre sœur, et que nous nous aimicms comme elles s'aiment?
— Avec plaisir, repartit Yalentin.
Simone sourit avec indulgence; elle n'avait pas d'<^ jection contre cette amitié. Sophie la préservait des méchancetés de son frère.
Au bout d'un quart-d'beure de causerie insignifiante et'gaie, les couples se séparèrent, la discipline du salon exigeait que Sophie Girod regagnât sa place. Simone resta seule avec son frère.
— Eh bien! dit le jeune congréganisteavec une gaieté forcée, voilà un hasard étrange, fieras-tu la voix dusaog
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entre nous? N'est-ce pas elle qui aous fait aimer, toi le frère, moi la sœur? Voilà la première fois que nous nous entendons presque ! • i
— Oli ! dit, ensecouaut la tète, Simone un peu ri veuse, je ne sais si no:u8 nons entendons bien, mais je redoutc comme une menace ce hastu cl auquel tu applaudis. T(m amour portera peut-être malheur au mieu.
Non, ear j'espère que ce sera le tien qui me portera bonheur.
— Moi, que veux-tu que je fasse? Que je séduise pour toi l'insensible Sophie? Cherche à plaire, au moins une fois dans la vie, et, à Taide d'un bon miracle, tu y parviendras!
— Tu te moques, Simone, et tu as tort. Jamais je n'ai
été plus vrai ; jamais je ne t'ai offert une alliance avec plus de désir de la maintenir. ^ ~ Une àUianee avec toi! Je n*en ai pas besoin. Tu sais ^ mon secret; je sais le tien, bien malgré moi; livre, divul^e mon amour, je ne parlerai pas du tien.
Tu me hais donc bien, Simone?
— Moi! et la jeune fille se retourna pour contempler son frère. L'air bouleversé de Simon, l'agitation qu'il avait grand'peine à modérer, le tremblement de ses lèvres, tout annonçait une torture violente. La jeune illlc se smtitèmue. '
^ Je ne te bais pas, reprit-elle avec une gravité qui ne lui était pas habituelle. Je sens, au contraire, que si je découvrais en toi une noble passion, j'oublierais mon enfance que tu as meurtrie, l'amour que j'éprouve me désarme et me fait honte de nos querelles continuelles. Si tu voulais, Simon, nous pourrions vivre en bonne intelligence et nous donnerions peut-être l'illusion du bonheur
HISTOIRE d'une MÈBB
à cette pauvre victime que nous uoiumoas tous deux : ma mère.
Un éclair de joie traversa les petits yeux gris de Simoa; il répondit avec uue douceur iusinuaute :
— Si tu m'avais toujours parlé ainsi, nous nous serions mieux entendus. Ce qui nous manquait, Simone, c'élail un but, uu enthousiasme, un sentiment. Tu es à moitié guMe parce que tu aimes et que tu es aimée. Moi, je ne suis qu'^n début de la guérison. Prends pitié et aide-moi.
— Encore une fins, c'est un pacte que tu me proposes; ^
mais il ne dépend pas do moi de te servir. Sophie Girod ne m'a pas paru te remarquer avec empressement.
^ C'est que tu lui avais parlé de moi, fit avec un accent un peu amer le jeune sycopliante.
— Eh bien, je lui en parlerai encore,^ repartit Simone avec douceur. le lutterai contre les préventions dont je suis cause et je lutterai contre mes souvenirs. Je ne te . promets pas Tamour de Sophie; mais si tu fais de ton mieux, je te promets son estime et la mienne. Tu as raison, il ue faut pas à la fois aimer et haïr; notre inimitié sacrilège porterait malheur à notre amour. Voilà ma main, Simon ; elle est loyale et elle ne trahira pas. Depuis quelque temps, j ai bien rélléchi. Depuis que je tremble et que j'espère pour mon bonheur, je me sens- disposée au bonheur des autres. Nous avons été mal élevées; M. de Bruval nous a légué un soupçon et une déûaace. Corrigeons-nous, purifions-nous nous-mêmes.
— Quel domma^re que tu n'aies pas de dévotion, ma chère Simone, car tu paries comme un angel
— Oh! ne cherche pas encore à me convertir, dit vivement Simone en fronçant le sourcil. Ne mêle
pas ta dévotloQ à nos aiTaires; elle ai^Tirail raveuîr.
— Soit! lefxii Simon avec asses de bonne humeur*
Ainsi, voilà qui est bien entendu, nous sonnufs alliés. Je me résigne au rôle de coniideal de ^[. Valculiu ; toi, tu empêches qu'on ne dise trop de mal de moi i Um amie,
eu atti'udant que tu dises du bien.
— Ce momeut-là vi^dra si lu veux.
— (Hi ! je ne trahirai pas ma sœur ! sois tranquille...
— Est-ce que j'ai l'air alarmée? D'ailleurs, — et Simone lepreuail toute sou audace, — je n'ai pas peur de toi ; si tu me trahis, si tu n*es pas digne de comprendre les conseilïique donne le besoin d'aimer, si tu manques aux résolutions que nous prenons, je te mépriserai trop pour le redouter. Tu ne sais pas encore ce que j'ai de volonté et de courage !
Simone était resplendissante en parlant ainsi. J'ai dit en commençant que la pudeur manquait à sa beauté : ou eût dit que l'amour lui révélait |a grâce ; et il se mêlait à ses allures héroïques je ne sais quel besoin d'innocence qui répandait un iiouveaii charme sur toute sa perscmne. Son cœur, eu s'embrasant, la transQgurait.
Valentm Girod, qui ne la quittait pas des yeux. Tut ébloui. Quant à Simon, l'ainour l'assombrissait; il regarda sa sœur sans la comprendre et pourtant il Tenvia.
Madame de Bruval donna le signal du départ. Comme elle prenait congé de la vicomtesse de Drignolles, M. Lombard lui dit à voix basse en s'inclinant :
— Je ne sais pas, madame, si la vérité que nous chercbons nous sera euilii révélée, mais je sais bien qu'une mère serait heureuse d'avoir une fille comme mademoiselle Simone.
ÂQtoniue pâlit, regarda M. Lombard. C'était la seconde
fois qaH semblait Favertir, et il prenait ccmgé d'elle de la
mémefaroii qu'il l avait almrdoc. Ktait-ce un indice? une façon éni^'matique d'anaoucer uue certitude? Le prudent académicien salua, fit deux pas en a;rrière et laissa passer la baronne, ([ui no pnt obtenir un mot déplus.
Quaud on fut dans la voiture louée pour cette présentation, et qui ramenait la famille de la rue Saint-Florentin à la rue Taraiiiic, Anloiiiiie regarda Simone avec des yeux si expressifs, si pleins d'une tendresse interrogative, que la jeune fille, disposée à l'émotion par les divers incidents que nous avons racontés, prit tout à coup les mains de la baronne dans les siennes en s'écriant :
^ Ah t ma mère I... Puis elle s'interrompit.
La panvre enfant ne savait pas de formules pour le sentiment filial. Mais Antonine lui avait ouvert les bras et la pressait sur son cœur en disant, a^ec des sanglots :
— Ma liiie 1 ma iille ! Va, tu es bien ma lille, mou enfant!
— Et moi, ma nfère, que suis^je donc? demanda
Simon.
Madame de Bruval tressaillit. £lie ne pouvait, hélas 1 reconnaître l'un sans renier l'autre ; ce cri éctaa])pé à Simone n'était pas une lumière décisive qui pût prononcer entre les deux enfants. Elle eut peur d'être cruelle et injuste, et tendant la main à Simon :
— Toi aussi, quand tu m'aimes, tu es mon lils !
— Ma mère, ma bonne mère, continua Simone, nous vous demandons pardon de notre ingratitude passée; Simon se repent comme moi, et mettra tout sou bouiieur à TOUS rendre heureuse.
— Estrce vrai, cela, mon enfant? reprit Antcmine éperdue et sulloquaut.
— C'est vrai, ma mère, dit Simon, qui se laissait guider par Simme.
La baronne tomba à genoux dans la vmture, en fou-
dant en larmes. Elle se releva soutenue par soa liis et par sa fille; la pauvre mère oubliait qu'elle ne pouvait avoir qu'an enfant, et s'imaginait qu'elle les avait retrouYés tous les deux, après les avoir perdus.
Cette soirée fut la plus douce qu'elle eût passée dqiuis son mariage. Dans sa jdoi elle écrivit à M. Lombard pour le bi'uir. L'abbé Marcellin, qui ivcui la confidence de cette félicité ou plutôt de cette illusion, se cont^ta de lui dire :
— C'est Dieu seul qu'il faut bénir !
Il avait des doutes qu'il n'osait communiquer, et sod cœur l'avertissait d'un douloureux réveil pour les rêves iout se berçait madame de iiruval.
Le lendemain de cette journée qui mit tant de passions
en éveil, M. Lombard attendait dans son cabinet Simon deBruval, auquel il avait donné rendez- vous.
L'académicien paraissait fort content, n prenait goût à Tenquéte commencée; non pour arriver à un résultat : il eût voulu, au contraire, ne jamais savoir lequel des denx en&nts avait le droit de l'appeler son père, et ce n'était pas sans un secret ellïoi qu'il pensait à l'ouverture du testamént; mais il se disait qu'il saurait, -avant ce moment fatal et ridicule, s'assurer une autorité si ab-
mSTOIBB D^OXX MÈBB
floloe mt Simon et sur Simone, que la découverte du secret
n'aurait [ms de làclirux résultais i)()ur lui. daus le cas où la baronne commeltrait la faute de le dénoncer comme son ancien complice. C'était ainsi qu'il remplissait le maudal accepté; c'était aiusique, loin de servir les douloureuses angoisses de la baronne, il songeait à utiliser au profit de son ambition .les deux instruments qu'on lui Cûuiiait. Lu cougrégauisle de la trempe de Simon n'était pas à dédaigner; une belle ûll#comme Simone était une ressource. Mais il fallait intéresser à son jeu ces deux partenaires eu sous-ordre, et c'était daus ce but qu'il attendait Simon*
Quand on annonça M. de Bruval, M. Lombard se leva avec une courtoisie qui était une seductiou, et alla audevant du Jeune homme.
Siniou ne prit pas f^arde à cette avance; il était plus pftle que d'iiabitude ; riusonuiie avait creusé uu cercle autour de ses yeux, n venait décidé à une lutte, pensant très-bieu que M. l.oinhai d ne le choyait pas par excès de sensibilité, et qu'au ioud de toutes ces aménités il yavait un pacte à conclure.
— Mon ami, lui dit racadémicieu avec une douceur froide, nous avons à causer; je vous ai prié de venir, parce que le temps presse et que j'ai besoin de savoir si je puis couipler sur vous.
— 11 parait, monsieur, que vous m'avez découvert l'aptitude que nous cberchions ensemble. Je serais curieux d'apprendre à quoi je puis être bon.
M. Lombard regarda en souriant son jeune interlocuteur; ce vieux renard était réjoui du ton rogueet rusé de Simon : il voyait là d'excellentes dispositions.
— Mon enfant, reprit*il, vous n'aves pas besoin de dis-'
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