I. Voir Les Viveuses de Paris
HISTOIRE DUNE NUIT. yt
retournée de l'adversaire ; sa politique est la rédaction du Bettingbook, le livre des paris de courses ; son art est de connaître par cœur certains refrains vulgaires qu'il apprend en digérant dans un fauteuil d'orchestre ; son progrès, enfin, est de dépenser, en le jetant à tous les vents du caprice, plus d'argent aujourd'hui qu'hier.
Pour ce monde-là, dont la patrie n'est pas la France, mais Monaco, Spa, Vichy et Luchon, aussi bien que Paris et le bois de Boulogne, le front d'une courtisane à la mode chargé de nuages, est un thème fécond en ré* flexions de toute espèce et en plaisanteries d'un goût douteux. Or une vive préoccupation apparaissait clairement dans l'air rêveur du visage de la Cagnotte, mollement étendue sous une fourrure épaisse de sa calèche à huit ressorts, lorsqu'elle fit le tour du lac» deux heures après que le comte de Clamelle l'eut quittée ; et cette préoccupation était non seulement causée par l'appât du gain énorme qui résulterait de l'infidélité de Ginevra, mais par le plaisir |que Madeleine savourait d'avance, de devenir le mauvais ange de cette jeune femme d'une si réelle beauté.
Les natures du genre de celle de Madeleine sont ainsi faites, que leur dégradation, qui, tout en leur créant d'autres relations que celles qu'elles possédaient avant leur chute, ne fait pas moins un vide relatif autour d'elles, leur inspire le besoin de combler ce vide en poussant dans l'abîme toutes les âmes chancelantes qu*elles rencontrent. Souvent même la difficulté de réussir à perdre celles qui ne sont point encore tombées, est une source de jouissance pour ces femmes qui n'ont plus ni cœur, ni pudeur, ni âme. Quelles délices, en effet, pour la Cagnotte que de pénétrer dans les pensées les plus intimes de Ginevra, d'arriver à
obtenir sa confiance complète, à contempler la lumière si pure de son esprit candide, et à remplacer cette chaste flamme par les froids calculs de la perversité ou les ardentes et honteuses passions de la débauche affamée ?
Contre son habitude Madeleine rentra chez elle avant cinq heures ; quelques instants après, le duc dont elle avait croisé la voiture au Bois et à qui elle avait fait un signe convenu entre eux en pareille circonstance et qui signifiait : « Ne manquez pas de venir aujourd'hui, j'ai à vous parler, » fut annoncé parle laquais qui avait servi d'introducteur à Achille de Clamelle : l'entrevue ne fut pas longue ; néanmoins elle suffit parfaitement à la Cagnotte pour préparer le duc à la visite du comte, et lorsque le vieux beau la quitta, Madeleine était certaine d'avance de voir figurer Achille et Ginevra parmi les convives du souper qui devait avoir lieu la nuit même ; c'est après ces événements que Madeleine avait fait au comte et à sa compagne un amical accueil, et que bientôt, frappée par Tair candide de Ginevra, elle avait adressé à de Clamelle ce mystérieux regard qui sanctionnait le pacte infernal qu'ils avaient fait ensemble dans la journée. Quelques instants après, les convives du duc, dont l'arrivée avait suivi de près celle d'Achille et de Ginevra, sur l'invitation de leur amphitryon, s'attablèrent.
Esquissons brièvement leur physionomie en donnant le pas aux femmes. Elles étaient quatre. On connaît Madeleine et Ginevra. Les deux autres se nommaient Olympe et Yanka*.
Yanka occupait la gauche du duc d'Ambre, qui avait