‹ Histoire d'une nuitChapitre 12 sur 27 · MARGUERITE · texte numérisé non relu

MARGUERITE

Expliquons la présence de Gabriel de Saint-Till dans le cabinet du duc d'Ambre.

Quelques instants après la sortie du comte de Clamelle, motivée par ce billet au crayon de Boulingrin que Jean Lenoir avait ramassé, un cabinet à côté de celui où le souper du duc avait lieu s'était ouvert, et un jeune homme titubant quelque peu, s'était élancé dans le couloir en s'écriant :

— Des larmes! quelle bonne charge, c'est pas l'émotion... ce sont les truffes... Gredinette a la truffe triste!... c'est une fausse écuyère... je demande des femmes du monde... des femmes du vrai monde... du grand, du plus gigantesque monde... moi! et il était entré dans le grand i6 en répétant sur un rhythme connu :

— Des femmes du monde... des femmes du monde...

Les convives du duc s'étaient retournés ; quelquesuns d'entre eux connaissaient le jeune de Saint-Till, car depuis plusieurs mois Gabriel était un des soupeurs les plus assidus ^u Çaf^ Anglais,

— Mais en voilà... en voilà... Tiens... pardon, mes^ sieurs, avait repris le jeune homme, d'Arteville, de Lhimours... monsieur le duc... et Yanka... Bonsoir, chérie. Hip, hip, hip, hourra!

Yanka n'aimait point les familiarités; elle était d'avis, vu sa pose perpétuelle, que l'oubli de ses faveurs, dans une constante attitude cérémonieuse, était le premier de tous les devoirs de ceux à qui elle avait daigné les vendre.

— Monsieur le comte est gris, dit-elle avec rage.

— Gris, moi.^ ma charmante, mais non, mais non... c'est Gredinette... qui ne veut pas venir voir guillotiner le docteur... Elle a eu jadis un amoureux que M. de Paris a frappé de mort subite... parait-il.

Madeleine s'était levée à ces paroles ; elle s'élança vers Gabriel, et, lui saisissant le bras avec force :

— Taisez-vous, monsieur, lui dit-elle, taisez-vous.

— Ahl vraiment... chère belle, si vous Texigez... et Gabriel noya ses yeux indécis dans ceux de la Cagnotte.

Madeleine tressaillit : elle ne connaissait point Gabriel; pour la première fois, elle le voyait; la beauté du jeune de Saint-TtU la grisa. Cette beauté, du reste, était très grande.

Figurez-vous la grâce, l'élégance, la distinction et la jeunesse réunies en un seul être, un corps svelte, et découpé par le plus habile ciseau, une figure d'une angélique douceur, empreinte d'une expression féminine qui tempérait une moustache ombrageant la plus fraîche, la mieux garnie, la plus adorable bouche que Ton pût voir, des yeux bruns, grands et remplis d'intelligence et de feux, dont la couleur foncée formait avec J'éclat du teint d'une blapçheur de lait, yne opposition

que rehaussait encore la nuance blond-doré de la chevelure; une douceur extrême dans les traits ; quelque chose de charmant et d*efféminé dans les allures, et sur le visage déjà des traces de fatigue qu'accusait surtout le cercle bistré dont chacun des yeux était entouré.

Le duc avait compris l'intention de Madeleine, puisqu'il était convenu que le nom du docteur Sergent ne serait pas prononcé pendant le souper, et il s'était levé également, les autres convives en avaient fait autant.

L'air froid du couloir, puis celui élevé du cabinet avaient achevé de griser complètement le jeune de Saint-Till ; il répondit aux regards enflammés que lui adressait Madeleine par un serrement de main, dont il ne calcula point entièrement la portée, et, chancelant, il se laissa tomber de tout son "long sur le divan, en s'écriant :

— Muet comme un poisson ! comme un poisson !

Madeleine ne le quitta plus des yeux. Ginevra qui,

dès qu'elle avait aperçu Gabriel, lui avait accordé une attention spéciale, l'examinait aussi.

— Comme il ressemble à Marguerite, murmurat-elle.

Madeleine entendit cette réflexion, se retourna vers Ginevra, surprit les yeux de cette dernière attachés sur Gabriel, et lançant un regard de haine à la maîtresse du comte de Claraelle elle se mordit les lèvres avec rage.

L'instinct de Ginevra lui fit comprendre que la Cagnotte s'occupait d'elle; elle tourna la tête vers Madeleine d'Orchamps ; mai6 cette dernière, se souvenant de son pacte avec le comte, fit un effort et

adressa à la jeune femme le- plus faux de tous les sourires.

En cet instant, de Claraelle rentra, il marcha droit au canapé, afin de connaître le motif du mouvement qui avait été opéré par les convives du duc d'Ambre. D'Arteville et Finet lui firent place, et Achille de Clamelle et Gabriel de Saint-Till se trouvèrent ainsi face à face.

— Tiens, Achille, reprit le jeune homme en se soulevant... Tu reviens donc de Tenfer... Dis donc, ton Mercadier est un fier voleur... Je Tai dità Boulingrin... Et toi... tournais-tu assez le roi de pique... Ah! farceur d'Achille...

— Saint-Till est ivre-mort, interrompit de Clamelle en tressaillant. •

— Ivre, moi l reprit Gabriel... C'est possible... et pourtant..; j'ai une soif... une soif...

— Attends, lui dit Achille, et allant à la table, il prit un verre, le remplit d'une liqueur blanche et le donnant au jeune de Saint-Till...

— Tiens, bois, c'est de l'eau, dit-il.

— De l'eau, canard ! je n'en veux pas.

— Buvez, monsieur le comte, reprit Madeleine.

— Oui, buvez, monsieur, répéta Ginévra.

De Saint-Till les remercia du regard.

— Les anges sont avec... le diable, dit-il; allons, donne... Belzébuth... A propos... tu sais... quelle canaille que ce Boulingrin !...

— Allons, bois, interrompit de nouveau le comte en interrompant une seconde fois fébrilement le jeune homme.

Gabriel vida le verre d'un trait»

— Ah! farceur,., de Teau, ça... allons donc! dit-il; puis il retomba comme foudroyé.

Veau en question était du genièvre.

— Il se taira, pensa de Clamelle, et, retournant à table, il versa de Teau cette fois dans le verre dont venait de se servir Gabriel et en but une gorgée.

Tout cela s'était passé au milieu du bruit que faisaient les autres convives qui n'avaient accordé à cet incident qu'une médiocre attention, absorbés qu'ils étaient tous, les uns et les autres, par la gaieté communicative que les vins généreux leur avaient donnée.

Seule, Madeleine se douta du procédé d'Achille, et cette question lui vint à l'esprit :

— Pourquoi donc a-t-il grisé complètement cet enfant } Oh ! je le saurai, •

Elle allait demander immédiatement à de Clamelle une explication, lorsque celui-ci fut pris à part par le duc d'Ambre ; après l'échange de quelques mots, ils se séparèrent, et Achille revint près de Ginévra.

— Il se fait tard, lui dit-il, voulez-vous partir ?

— Oui, mais abandonnerons-nous ainsi ce jeune homme? et elle désigna du geste Gabriel, qui dormait depuis quelques instants du lourd sommeil des intempérants.

— Ces messieurs auront soin de lui, répondit le comte.

— Ces messieurs et ces dames, interrompit Madeleine, qui avait tout entendu et qui lança cette phrase à Ginévra comme un défi.

— Oh ! que vous êtes bonne, s'écria celle-ci sans comprendre l'intention de la Cagnotte.

— Je vous le prouverai, répliqua Madeleine. Venez me voir bientôt,

— J'ai bien peu de temps à moi, et je craindrais, d'un autre côté, d'abuser du vôtre, répondit Ginévra, qui n'éprouvait pas un bien vif désir d'étendre ses relations avec M"** d'Orchamps.

— Je m'engage pour elle, interrompit Achille. Comptez sur une prompte visite de Ginévra, chère madame.

La Cagnotte embrassa Ginévra en lui disant :

— A bientôt.

Achille et sa compagne prirent congé du duc et quittèrent le restaurant. Au moment où ils montaient en voiture pour regagner l'hôtel Mirabeau, un nouveau personnage s'engagea dans l'escalier du Café anglais.

Il était alors cinq heures du matin ; celui qui entrait si tard dans le restaurant était Rodrigue d'Avilar, le nouveau compagnon du Glaive, présenté cette même nuit par M® Allain, le notaire, à ses mystérieux collègues.

Nous apprendrons bientôt dans quel but il venait au Café anglais.

Rentrons encore une fois dans le cabinet du duc d'Ambre. Achille et Ginévra venaient de partir. Dès que la porte se fut refermée sur eux, le duc prit la parole.

— Cinq heures, dit-il, les voitures vont arriver.

— Leî3 voitures? demanda-t-on.

— Oui, nous allons là-bas, reprit Madeleine, voir exécuter le docteur.

De Lhimours se récria :

— A quoi bon ?

— Je n'ai jamais vu cela, reprit Madeleine, c'est une fantaisie; le duc a commandé deux calèches chez Brion, pour cinq heures. Qui m'aime me suive^

gZ LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

— J'en suis, dit d'Arteville. Finet fit chorus. Les femmes l'imitèrent en engageant tous les convives à les accompagner,

— Venez donc, leur dit Madeleine, ça doit être drôle de voir mourir un homme.

Comment résister à d'aussi engageantes paroles ?

— Allons-y tous, fut le cri général. Alvarez seul se récusa. En ce moment la porte du cabinet s'ouvrit, et Jean Lenoir y introduisit Rodrigue d'Avilar.

— Pardonnez-moi, messieurs, de me permettre de pénétrer dans votre cabinet, dit-il ; mais j'y viens chercher mon ami, le comte Gabriel de Saint-Till.

— Le voilà, monsieur, répliqua le duc. Il dort; mais je vous préviens que je crois qu'il a noyé complètement sa raison.

— Je vais faire avancer une voiture, reprit Rodrigue, et je me charge de le reconduire chez lui.'

On remercia d'Avilar, et on l'aida à transporter de Saint-Till dans un autre cabinet, afin de pouvoir en ouvrir les croisées, sur une plainte que Gabriel avait laissé échapper :

— De l'air... on étouffe ici!

Rodrigue descendit pour se procurer une voiture. Gabriel resta seul ; alors Madeleine se glissa dans le cabinet, sur le canapé duquel il avait été étendu, et après en avoir soigneusement fermé la porte, saisit la tête du jeune homme entre ses deux mains et lui imprima sur les lèvres le baiser le plus passionné qui ait jamais été donné par une bouche humaine ; puis pâle, émue, frémissante, elle rejoignit les invités du duc.

Nous les retrouverons bientôt; en attendant, suivons Rodrigue et Gabriel, qui, assis l'un à côté dç l'autre

ttlStOIRE d'une NUIt. 93

dans un fiacre, se dirigent vers Thôtel de Saint-Till, situé avenue du Roule*.

Lorsqu'on a gravi la rue du faubourg Saint- Honoré et traversé les boulevards qui, partant de l'Arc de triomphe de rÉtoile, décrivent un dessin représentant une roue privée de cercle, dont le monument est le moyeu, la grande route qui s'ouvre à vous est l'Avenue des Ternes qui porte ce nom jusqu'à la barrière. Au delà, suivant le même sens, en s'élargissant un peu, vient l'avenue du Roule, qui conduit au parc de Neuilly. De vastes propriétés, dans lesquelles plusieurs hôtels fort élégants se font remarquer par leur aspect grandiose, bordent l'Avenue du Roule. L'hôtel Saint-Till était de ce nombre. Situé à trente mètres environ de la barrière, il occupait le centre d'un vaste jardin très ombreux où s'élevaient des arbres séculaires. A quelques mètres de distance, un autre hôtel, non moins somptueux que celui du comte Saint-Till, s'élevait également au niilieu des massifs de verdure. C'était celui de l'armateur d'Avilar, le tuteur de Marguerite de Saint-Till, le père de Rodrigue, chez lequel le banquier Alvarez avait passé la soirée avant de se rendre au souper du duc d'Ambre.

Une porte avait été construite dans ce mur de façon que les habitants des deux hôtels pussent communiquer entre eux ; le fiacre dans lequel Rodrigue avait placé Gabriel, après une demi-heure de marche, s'arrêta devant la grille qui clôturait le jardin de l'hôtel Saint-Till du côté de l'avenue du Roule*

A côté de la porte de la grille s'élevait un petit bâti*

I. Nous renvoyons les lecteurs des Viveuses de Paris au chapitre intitulé la Place Cinq-Pierres, page 104 de ce volume.

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ment qui servait de logement au concierge. Rodrigue descendit de voiture, dit au cocher d'arrêter et sonna. La grille s'ouvrit. D' Avilar alors entra dans le jardin et pénétra dans la loge du concierge.

— Justin, dit-il, Justin.

— Hein? fit une voix rauque, qui est là?

— C'est moi, Rodrigue, lève-toi, j'ai besoin de tes services.

— On y va, monsieur, on y va*

— Ne fais pas de bruit et ne prends pas de lan* terne. Je veux qu'on ne se doute de rien chez mon père.

— Bien, bien, monsieur Rodrigue, mais qu'est-il arrivé?

— Je ramène Gabriel. Il est ivre.

— Comment, encore 1 Oh ! il se tuera, le malheureux enfant.

— Habille-toi, tu te plaindras plus tard. Fais vite, et Rodrigue revint vers la voiture dont il rouvrit la portière.

— Gabriel? dit-il, Gabriel?

De Saint -Till n'entendit pas; depuis qu'il avait succombé au sommeil, à la fatigue et à l'ivresse, après avoir vidé le verre de genièvre que lui avait si perfidement offert Achille de Clamelle, il ne s'était réveillé qu'un instant pour demander de l'air.

D' Avilar attendit patiemment une dizaine de minutes. Enfin Justin parut en se frottant les yeux, tout en grelottant au froid du matin, qui succédait si inopinément à la douce chaleur de son lit.

— Aide-moi, lui dit Rodrigue et, s'adressant au co* cher: — Et vous, mon brave homme, ajouta-t-il, veuillez nous donner un coup de main.

HISTOIRE D*UNE NUIT. g5

Le corps si beau de Gabriel ne formait plus qu'une masse inerte sur laquelle se ballottait sa tête blonde ; ce ne fut point sans peine que Justin, Rodrigue et le cocher parvinrent à le tirer de la voiture. D'Avilar renvoya celle-ci, et, aidé par Justin, regagna le jardin de l'hôtel Saint-Till en portant Gabriel vers le perron.

— Voyez- vous, monsieur Rodrigue, dit Justin, ça lui arrive bien souvent à M. le comte, il y laissera sa santé et bientôt sa vie. Monsieur votre père a trop d'indulgence pour lui.

— Ne crois pas cela, Justin, garde-toi bien de raconter que Gabriel était ivre, et surtout que c'est moi qui l'ai ramené. Cela ferait trop de peine à mon père, dit Rodrigue avec un singulier accent dont l'ironie échappa à l'observation plus que superficielle du concierge.

Ils arrivèrent sous la marquise de verre qui surplombait l'escalier.

— Nous allons réveiller Antoine, dit Justin.

— Non pas, il parlerait. Attends, soutiens-le. Justin prit Gabriel dans ses bras, et Rodrigue se mit

à fouiller dans les poches du jeune comte.

— Voici la clef; ne faisons pas de bruit.

Disant ces mots, d'Avilar introduisit la clef qu'il venait de trouver sur Gabriel, dans la serrure de la porte du perron, et il reprit son fardeau avec Justin; ils pénétrèrent dans l'hôtel, gravirent l'escalier et finirent par arriver dans la chambre à coucher du jeune comte, qui se trouvait au premier ; là ils retendirent sur une chaise longue.

— Maintenant i laisse-moi i reprit Rodrigue^

— Ne puis-je vous aider?

$6 LES Compagnons du glaîve.

— Inutile, je le veillerai jusqu'au jour. Va, va, et surtout ne fais pas de bruit.

Au fond, Justin ne demandait pas mieux.

— Je vous obéis, monsieur, répliqua-t-il sans insister davantage. Voulez-vous que j'allume une lampe ^

— Je m'en charge.

Justin s'en alla sur la pointe du pied et regagna sa loge, sans que les habitants de l'hôtel l'eussent entendu. Dès qu'il fut resté seul avec Gabriel, Rodrigue se pencha sur lui et s'assura qu'il dormait toujours du plus pesant sommeil; alors, prenant toutes les précautions possibles pour ne pas réveiller le jeune viveur, il gagna une porte opposée à celle par laquelle il venait d'entrer avec Justin, l'ouvrit doucement et pénétra dans une petite bibliothèque ; arrivé là, il alluma une bougie, et après s'être assuré une dernière fois qu'aucun bruit ne se faisait entendre dans l'hôtel, il s'approcha d'un panneau et poussa un ressort : le panneau tourna sur ses gonds sans les faire gémir, et Rodrigue se trouva devant un petit escalier garni d'un tapis épais et ayant pour rampe une torsade de soie rouge passée dans de grands anneaux de cuivre dorés scellés au mur. Il monta vingt marches ; à la vingtième, se trouvait une seconde porte, il la poussa doucement et cette porte s*ouvrit : l'endroit dans lequel elle donnait accès mérite Une mention spéciale.

C'était un petit boudoir tendu de satin blanc, rehaussé par des crépines d'or; des stores de soie bleue, sur lesquels de grands oiseaux au plumage multicolore étaient brodés, garnissaient les deux croisées; les meubles étaient de satin blanc garnis des mêmes broderieà et des mêmes crépines ; une bordure bleue de la même nuance que les stores établissait, dans tout ce que

HIStOIRE d'une NtJltrf

contenait cet élégant réduit, une harmonie parfaite!* Des étagères remplies de curiosités de toute espèce^ des jardinières garnies de fleurs, puis, tranchant sur l'aspect riant de l'ensemble, un prie-Dieu de chêne aux coussins de velours cramoisi, sur lequel se détachait brodé en or fin un M sous une couronne comtale, s'étalaient aux regards ravis. Rodrigue respira pendant Un instant, Tair embaumé qui était répandu dans cet endroit somptueux, puis il déposa sa bougie sur le guéridon de marbre blanc : une faible lueur partait de la chambre voisine qui n'était séparée du boudoir que par une portière qu'on avait relevée. Rodrigue tendit de nouveau l'oreille ; il n'entendit d'abord que les battements de son cœur ; puis un souffle léger, doux et régulier comme celui qu'un enfant endormi laisse s'échapper de ses lèvres, parvint à son oreille. Il se dirigea vers l'endroit d'où ce souffle partait, c'est-à-dire entra dans la pièce à demi éclairée.

C'était une chambre à coucher qui comme élégance ne le cédait en rien au petit boudoir que nous ayons décrit : toute tendue de dentelles blanches d'un prix inestimable, elle était empreinte d'un caractère virginal, complètement en harmonie avec la beauté pure et la chasteté sans pareille de celle qui l'habitait :^Marguerite de Saint-Till, la belle jeune fille dont Rodrigue avait murmuré le nom en pénétrant avec M* Allain dans la maison des Compagnons du Glaive»

Si Ginévra, en voyant Gabriel, avait été frappée de la ressemblance inouïe qui existait entre sa sœur et lui, cette ressemblance si grande ne devait pas moins étonner ceux qui, après avoir vu le jeune de Saint-Till d'abord, se trouvaient après, face à face, avec Marguerite. Rodrigue s'approcha du lit, qui se trouvait placé

sur une estrade de deux marches, sous un ciel de dentelles, formant un cadre nuageux à la couche de la jeune fille.

Elle dormait, la tête blottie dans les flots blonds de sa chevelure dénouée, qui ruisselait sur la batiste des oreillers brodés; la pose de la tète exposait entièrement son visage aux regards de d'Avilar ; une des mains de Marguerite pendait hors du lit; cette main avait laissé tomber un mouchoir; Rodrigue le ramassa: ce mouchoir était tout humide de larmes. D'Avilar tressaillit en faisant cette découverte, et un détail qu*il n'avait point d'abord remarqué frappa alors son attention ; près du lit, posé sur une chaise, bien en vue de la jeune fille, se trouvait un portrait qu'elle avait dû déplacer pour le mettre là; ce portrait, vrai chef-d'*œuvre d'art et d'expression, était celui d'un vieillard à la grave et austère figure, qu'un air de bonté sans égale rendait radieuse, parachevant la majesté grande de ses nobles traits.

— Le portrait de son père, se dit Rodrigue. Ah ! je comprends. Sa pensée répondait à ma pensée et elle aura voulu. interroger l'ombre de celui qu'elle a tant aimé et qu'elle vénère tant encore! Divine Marguerite, ange de candeur, de piété filiale et d'amour. Ah 1 dusséje te perdre à jamais, je t'adorerai toujours comme mon idole, je te respecterai jusqu'à mon dernier soupir, comme une sainte, et, sur cette pensée, Rodrigue se mit à genoux.

La main de Marguerite se trouvait à la hauteur de la tète de d'Avilar; le désir de déposer un baiser d'amour et de respect sur cette main, si fine, si blanche, si aristocratique, si loyale, lui vint d'abord; mais il réfléchit que ce baiser pouvait réveiller la jeune com- '

tesse, sans qu'il eût eu le temps d'arrêter sur ses lèvres un cri de terreur, et il se demanda comment il allait s'y prendre pour qu'en ouvrant ses beaux yeux, elle le reconnût assez vite pour ne proférer aucun appel. Rodrigue, après quelques instants de réflexion, saisit brusquement la main de M"" de Saint-Till qui s'éveilla aussitôt et, avant qu'elle eût pu éprouver la moindre terreur en sentant l'étreinte des doigts du jeune homme, une voix aimée, une voix émue lui dit :

— Marguerite, c'est moi, Rodrigue; pas un cri, pas un mot, je vous en conjure, et d'Avilar se releva: son apparition complétait-elle un rêve inachevé que le serrement de sa main était venu interrompre? Il faut le croire, car Marguerite, dardant ses grandes prunelles noires sur le visage de Rodrigue, lui dit de sa plus douce voix, avec un accent de bonheur ineffable :

— Toi ! c'est toi, mais se reprenant aussitôt: Rodrigue, vousl ajouta- t-elle. Vous, ici dans ma chambre, au milieu de la nuit!

— Pardonnez-moi, ma chère âme, reprit d'Avilar, pardonnez-moi et écoutez-moi. Les moments sont comptés. Le jour va paraître, j'ai tant de choses à vous dire et Dieu sait si cet entretien que je dois au hasard ne sera pas le dernier que nous aurons jamais ensemble.

En mettant sur le compte du hasard l'occasion dont il avait si bien profité, d'Avilar faisait preuve de modestie, car lorsque vers trois heures du matin, il avait quitté la maison des. Compagnons du Glaive, il avait senti l'espoir renaître dans son cœur.' Tout n'était donc pas fini pour lui ; aidé par ces êtres mystérieux qui venaient de lui décerner le titre de frère, il pourrait défendre son bonheur menacé, c'est-à-dire reprendre Marguerite

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au terrible rival que M« Allain appelait son père ; mais, pour attendre les services des Compagnons, il fallait prévenir Marguerite, et, par conséquent, arriver jusqu'à elle avant le jour; car chaque heure, chaque seconde de retard pouvaient faire surgir dés circonstances plus graves et plus fatales pour l'avenir de sa félicité ; gagner Justin était chose facile, mais Justin ne pouvait ouvrir que le jardin, et songer à corrompre la femme de chambre de Marguerite, c'était mettre quelqu'un dans la confidence, s'exposer à ce que Tarmateur d'Avilar apprît tout. Il songea alors à Gabriel, dont les excès quotidiens lui étaient connus ; il savait que depuis plusieurs mois le jeune de Saint-Till, au moins quatre fois par semaine, sortait seulement à l'aube du Café anglais, et presque toujours complètement gris ; or Gabriel ivre, c'était la clef de l'hôtel de Saint-Till, l'entrée de la chambre de la jeune fille, tout, enfin, ce que désirait Rodrigue cette nuit-là. Il avait donc fort modestement apprécié les choses en attribuât au pur hasard sa présence auprès de Marguerite.

— Cet entretien, Rodrigue, sera le dernier, reprit Marguerite, parce qu'il faut que nous ayons tous deux le courage de nous séparer.

— Hélas! sans vous, pourrai-je jamais vivre?

— Hélas! sans vous, moi, je mourrai.

— Et vous vous sacrifiez, Marguerite.

— Il l'a voulu, dit-elle en désignant du geste le portrait du comte.

— Marguerite, reprit Rodrigue, ce n'est pas possible.

— Et, pourtant, vous savez bien que cela est, mon pauvre ami.

— Tenez, vous me rendrez fou à ce point, quMl y a

' HISTOIRE DUNE NUIT. lOI

des moments où je me demande si, pendant ce voyage, on ne m'a pas calomnié, on n'a pas fait en sorte que vous me bannissiez à tout jamais de votre cœur.

— Qui donc eût été capable de faire cela, ami } répliqua-t-eUe simplement.

•— Et vous me préférez... mon père ? '

— Je ne vous le préfère point, Rodrigue. Je respecte la dernière volonté du mien. Si vous aviez été là, à son chevet, au moment où ce grand juste et ce grand chrétien a rendu l'âme, loin de faire des reproches, vous m'approuveriez.

— Écoutez-moi, Marguerite. Je ne veux pas vous perdre ; j'aimerais mieux perdre la vie que de vous voir la femme d'un autre. Il faut me faire un serment.

— Un serment!

— Oui.

— Et lequel ?

— De ne point vous marier avant un an. Nous sommes le trente décembre ; dans un an à pareil jour, si je ne réussis pas dans le but que je poursuis, je viendrai moi-môme vous dire : — Vous êtes libre, je renonce à vous et je vous promets de ne point me tuer.

— Me jurez- vous aussi d'agir ainsi, si je m'engage à ce que vous me demandez ?

— Sur mon amour pour vous, je vous en fais serment.

— Eh bien, Rodrigue, avant un an, je vous le jure à mon tour, je ne serai la femme de personne.

— Quoi qu'il arrive ?

— Dût-on me. traîner à l'autel de force, dût-on me battre pour me faire dire oui, mais vous vivrez.

— Hélas I vous me demandez trop, Marguerite ; je vous promets de ne point me tuer, n'exigez pas davantage.

— Ami, courage, reprit-elle en serrant la main de Rodrigue dans les siennes.

D'Avilar l'embrassa avec effusion. Ils demeurèrent tous deux, pendant quelques instants, silencieux et absorbés par le plus grand et pourtant par le plus incomplet des bonheurs. Quoi de plus cruel pour deux êtres jeunes et beaux tous deux comme l'étaient Marguerite et Rodrigue de se sentir la plus complète, la plus sainte et la plus ardente passion mutuelle dans l'âme et de se trouver séparés peut-être pour jamais par la plus implacable fatalité! La suite de ce récit fera bientôt connaître toute l'horreur de l'épouvantable situation ' dans laquelle une trame inouïe, infâme, incroyable, les avait placés.

Rodrigue était moins navré que Marguerite, car il se sentait fort et plus confiant depuis quelques heures. Marguerite, elle, n'espérait plus ; mais avec ce tact de bonté sublime, des amantes et des mères, loin de montrer à Rodrigue qu'elle se croyait à jamais séparée de ' lui, elle lui dit au bout d'un instant :

— Pourquoi m'avoir demandé un an, Rodrigue ?

— Je pars demain, Marguerite.

— Tu pars, reprit-elle en tremblant.

— Oui, je retourne à la Nouvelle-Orléans.

— Comment seule, je vais .être seule 1

— Avec ton serment, Marguerite, ton serment qui sera ma sauvegarde à moi, lorsque là-bas je travaillerai à notre bonheur.

— Eh quoi ? C'est pour cela que tu pars ?

— Ne dois-je pas avant tout tâcher de te reconquérir ?

— Le chagrin, la jalousie t'égarent. Prends-garde, ami, de devenir impie.

HISTOIRE d'une NUIT, I03 .

— Tu doutes de moi,

— De ton cœur, non ; de ta raison, peut-être.

— Je vais accomplir un double devoir, n'en doute pas, Marguerite ; car, sache-le bien, fût-ce même au prix de ta possession, je ne voudrais la mériter ni par une lâcheté, ni par une infamie.

Les yeux de Rodrigue brillaient ; quoiqu'il eût parlé bas, même en prononçant ces dernières paroles, Taccent qui les avait accompagnées, était empreint d'une éloquence convaincante.

— Je te crois, reprit M"« de Saint-Till en embrassant d' Avilar . dans un long regard d'amour; va, Ro* drigue, mon bien-aimé, va, et que le ciel te protège.

Elle lui tendit les bYas ; Rodrigue se précipita et pendant quelques secondes étreignant le beau corps de Marguerite contre sa poitrine, il lui couvrit de baisers le front et les cheveux. Tous deux tressaillirent, une flamme intérieure circula dans leurs veines, flamme délicieuse et perfide, mais bientôt Rodrigue frémit d'épouvante et d'ivresse en comprenant ce qui se passait, en lui, et loyal, généreux, fidèle au culte de son idole, au respect de celle qu'il adorait, sacrifiant tout au devoir entrevu, à la chasteté qui honore celui qui la pratique et celle qui l'impose, il s'arracha haletant, ivre de désirs, des bras de Marguerite, et après lui avoir dit : — ku revoir, ma vie ; tiens ta promesse... il regagna le petit escalier.

Quelques instants après, il avait couché Gabriel qui dormait toujours et il sortait de l'hôtel s^ns que per-» sonne ne sç fût douté dç sa présence.

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