LA PLACE CINQ. PIERRES
Retournons une dernière fois au Café anglais. Quelques instants après le départ de Rodrigue d'Avilar et de Gabriel de Saint-Till, un bruit de grelots qui partait du boulevard dans la direction de l'église de la Madeleine, parvint aux oreilles des convives du duc d'Ambre.
— Voilà les voitures, s'écria Madeleine, et elle ouvrit une croisée.
Plusieurs des personnes présentes imitèrent son exemple et bientôt elles furent toutes aux fenêtres. La Cagnotte ne s'était pas trompée : deux grandes calèches attelées en poste, traînées chacune par quatre percherons blancs, arrivaient au grand galop. Le duc faisait grandement les choses, il menait ses amis voir guillotiner, dans le même équipage qu'il les eût menés aux courses ? tous s'écrièrent à la fois.
— Les voilà ! Partons.
— A l'abbaye de M onte-à- Regret, mesdames.
— Tiens ! Finet qui sait l'argot.
— Il ne sait que ça.
— Peut-être, mais je le sais si bien...
— Ne nous révèle pas où tu Tas appris, nous ne rignorons pas.
— Mot charmant, d'Arteville. Je le ferai monter en épingle.
— Quand vous voudrez, mesdames.
— Allons, messieurs de la famille, quand cela vous fera plaisir ?
Un cri retentit :
— Le punch !
— Quoi, du punch?
Ils quittèrent les croisées et se trouvèrent devant un grand bol de punch qui flambait et que Jean Lenoir s'apprêtait à servir.
— Une boisson chaude est nécessaire, mesdames et messieurs, dit le duc ; nous aurons du brouillard, préparons-vous à supporter bravement le froid du matin, '
— Bonne idée !
— Une idée de sœur !
— De mère !
— Le duc pense à tout.
— C'est un homme charmant !
' — Oh ! mesdames !
— Vive le duc d'Ambre ! ' . -
— Oui, oui, vive le duc d'Ambre !
Ils trinquèrent, il rirent : décidément la petite fête s'annonçait à ravir, et le mot de la Cagnotte semblait devoir être vrai :
— Ce doit être drôle de voir mourir un homme I Après le toast au duc, vint celui aux dames, puis
aux hommes, puis au condamné ; c^était impie, fou et lugubre.
— En route,' en route, dit Fabiani;
— Le comte a raison, on pourrait commencer sans nous.
— Ah ! ah ! ah !
— En route pour la place Cinq-Pierres.
— Ainsi nommée, parce qu'elle ouvre la porte du paradis, n'est-ce pas, Finet ?
— Vous n'y êtes pas, mes amis ; saint Pierre n'a rien à voir là dedans. Je ne dis pas, du reste, place Saint-Pierre, mais bien Cinq-Pierres, c-i-n-q cinq, reprit Finet en épelant ce mot.
L'explication fut trouvée suffisante ; les femmes s'étaient enveloppées dans leur manteau ou leur châle, les hommes avaient mis leur paletot ; on descendit, les deux calèches furent remplies ; les balayeurs regardèrent ces viveurs élégants qui montaient en voiture.
— Place de la Roquette I dit la Cagnotte aux postillons.
Il y eut un murmure sur le trottoir, mais ni le duc ni sa compagnie ne l'entendirent, car les deux calèches s'étaient ébranlées, et l'indignation populaire n'était pas encore calmée que les huit chevaux, lancés à toute volée par les postillons, galopaient]déjà sur le macadam du boulevard Montmartre.
A quelques mètres de la prison de la place de la Roquette, dans laquelle nous avons introduit le lecteur au commencement de ce récit, se trouvent, en face de la porte principale, cinq pierres incrustées dans le sol ; quatre de ces pierres sont d'égale grandeur, la cinquième estoblongue et plus grande que les autres : elle occupe le milieu du carré dont les angles sont formés par les quatre pierres semblables. Ces cinq pierres servent de supports, de fondations à l'échafaud ; les quatre
HISTOIRE DUNE NUIT. lO^
montants principaux reposent sur les pierres carrées des angles, la pierre oblongue consolide l'ajustement des portants du couteau ; c'est là, au-dessus de cette pierre terrible, qu'expirent les coupables que frappe le glaive de la loi : voilà pourquoi la place de la Roquette est nommée aussi par quelques-uns la place Cinq-Pierres.
Le bruit qui, vers une heure du matin, avait, pendant quelques secondes, glacé de terreur André Sergent, ainsi qu'il l'avait pressenti, était bien celui des charpentiers qui dressaient l'instrument de mort.
Eclairées par des lanternes qui circulaient dans les ténèbres de la place, les ombres de ces hommes élevant l'appareil sinistre semblaient être celles de démons noirs accomplissant un sombre office. La foule déjà compacte, était maintenue à une grande distance par de nombreux sergents de ville des deux côtés de la place. Cette foule avait grossi jusqu'au moment où les calèches du duc d'Ambre avaient quitté le Café anglais. Deux hommes que nous connaissons étaient arrivés là (^ès quatre heures du matin, et à force d'efforts, de politesses et de prières, avaient pu se placer au premier rang. C'étaient Clément Morin, l'ami dévoué, le défenseur énergique du docteur André Sergent, et maître Allain, le notaire. Ils avaient gardé le plus souvent le silence, n'échangeant que quelques paroles de temps en temps.
— Réussiront-ils ?
— Hélas, je crains que non*
— Ne m'enlevez pas tout espoir*
— Clément, je fais les vœux les plus ardents pour que votre œuvre puisse s'accomplir.
Parfois quelqu'un franchissait la foule, les sergents de ville lui faisaient faire place ; trois ou quatre fois, les rangs furent ouverts ainsi.
to8 LES COMPAGNONS DU GLAIVE*
Chaque fois, Clément Morin, saisissant fébrilement la main du notaire, lui disait :
— Tenez, voilà la grâce 1 mais le travail du charpentier était achevé ; on essayait le couteau dont on voyait le triangle, aux reflets pâles, glisser dans les rainures. Alors Clément Morin perdait courage.
— Je vivrais mille ans que je n'oublierais pas cette nuit, maître Allain.
— Courage et espoir, répondait le notaire ; et le temps marchait toujours !
La foule piétinait pour se réchauffer^ patiente en apparence, mais désireuse d'atteindre l'heure indiquée ; la tro>ipe arriva et refoula plus loin encore les curieux ; enfin les soldats et les sergents de ville firent faire place à une petite voiture qui contenait le cercueil du condamné.
— Tiens, voilà le corbillard de Clamart, cria un gamin.
Clamart est le cimetière des suppliciés, Morin se sentit défaillir.
— Oh I si Dieu permettait ce meurtre, je douterais de lui, dit-il à Allain*
— Courage I lui répéta le notaire.
La pluie fit place au brouillard ; ce brouillard tourmentait beaucoup de gens.
— Nous ne verrons rien, disaient-ils, c'est à peine si l'on peut distinguer l'échafaud.
— C'est-il bête d'exécuter par un temps pareil !
— Il paraît qu'on ne peut pas choisir.
— C'est égal, le docteur peut se flatter d'avoir du monde.
^^ Je vous crois, un vrai médecin, malheureusement il ne donnera qu'une représentation.
titSTOlkE D*tJNE NUlTi ÏÔ^
— Ahl ahîahl
— C'est égal, c'est un rude homme, allez. Il parait qu'il a fait dire au ministre qu'il ne demandait qu'une chose, c'était d'être exécuté le plus tôt possible.
— Il a fait cela?
—r On me l'a dit.
— Il n'était pas dégoûté, tout de même; douze millions !
— Bien plus que ça, il paraît que le vieux avait de l'or plein ses caves.
— Le docteur serait bien gentil de demander t le cordon s'il vous plaît, tout de Suite, puisque cela doit se faire; je commence à geler.
Plusieurs de ces propos cyniques et bêtes arrivaient aux oreilles de Morin : il faisait des efforts prodigieux pour ne pas céder à la colère. Comme il souffrait!
Tout à coijp l'attention de la foule qui depuis quelques instants s'était portée tout entière vers ce point, bien vague, où dans la brume se dessinait la porte d'entrée de la prison, fut attirée du côté complètement opposé.
Le lecteur a déjà deviné sans doute que la curiosité des assistants venait d'être éveillée par l'arrivée des calèches du duc d'Ambre.
— Oh ! des cocottes I
-^ Excusez, quatre chevaux. On voit bien que le docteur était un homme calé ; c'est ses amis.
On entoura les voitures, Madeleine et Yanka s'étaient levées. Finet, également debout sur les coussins, renseignait ses compagnons, les jumelles à la main.
— Brouillard anglais, mesdames. La Tamise est arrivée ce matin à Paris. Nous ne verrons pas grand'chose.
— Quel dommage!
. — Nous voulons voir.
— C*était donc votre médecin, lança un homme en blouse, au visage pâle, misérable, déguenillé, le sourire de la débauche et du cynisme aux lèvres.
La Cagnotte jeta les yeux sur lui et frémit.
— Que veut cet homme? dit-elle. J*ai peur.
— Ne craignez rien, ma charmante.
— Tas de drôlessesl lança Thomme, et il se perdit dans la foule.
— Quelles gens! dit Madeleine.
Elle était pâle. Avide de contempler le plus hideux spectacle que puissent voir des yeux de femme , ces miroirs profonds remplis de délices et qui ne devraient être faits que pour refléter les idéals de la réalité, elle avait résolument conçu son cruel projet, et c'était, le sourire aux lèvres, qu'elle avait pris, place dans une des voitures du Duc ; mais au fur et à mesure que le galop des chevaux'la rapprochait du lieu de Texpiation, un trouble étrange s'était emparé d'elle. Silencieuse et calme en apparence, elle avait senti battre son cœur d'effroi. Les horribles paroles qu'elle avait prononcées:
— Ce doit être drôle de voir mourir un homme, — lui revenaient sans cesse à l'esprit, elle se sentait impie de cruauté, elle pour qui -jadis un homme aussi, de Brives, était mort, et affolée, allait jusqu'à se demander si la tète du supplicié qui allait tomber dans le panier de l'éternité, n'en sortirait pas sanglante et rageuse pour sauter jusqu'à elle et la mordre au visage.
L'insulte du voyou la ramena à la réalité ; elle secoua son beau front et retint de Lhimours, qui voulait s'élancer sur l'insulteur.
D'Arteville et Fabiani se joignirent à elle, car ils sen-
taient qu*un rien pouvait faire surgir une rixe terrible à laquelle se serait mêlée toute Timmonde canaille qui les entourait.
Six heures sonnèrent à une église voisine, il y eut un mouvement dans la foule; puis un silence, et enfin un cri ; puis un mouvement de recul s'opéra.
Les questions s'entre-croisèrent :
— Qu'ya-t-il?
— C'est fini!
— Pas possible.
*- N'avez-vous pas entendu tomber le Couteau?
— Non.
^^ Alors, vous êtes sourd ?
— Mais je n'ai rien vu*
— Pardi, le brouillard!
— Ce n'est pas fini, je vous dis.
— Tenez, voici.de qui Vous répondra mieux que rtloi, et celui qui parlait ainsi désigna du geste à son interlocuteur la petite voiture dont nous avons déjà parlé, qu'un des spectateurs avait nommée t
— ^ Le dorbillard de Clamartî
— C'est le corps, ajouta- t-il.
— Eh bien, je suis volé alorSi
La foule élargissait ses rangs. Le duc dohna I^ordre aux postillons de retourner ; au moment où il allait être! obéi, Jean Lenoir se précipita à l'une des portières*
— Pardon, messieurs, dît-il en ôtant sa casquette^ c'est moi, Jean, le garçon du Café anglais* Qui de vous a laissé tomber ses breloques ?
— Le comte Fabiani sa trouvait aux côtés du duc d'Ambre.
— C'est moi, fit-il, merci ; et il prit le petit anneau d'or garni de divers bijoux que lui tendait Jean Lenoir.
n 2 LES Compagnons i>u glaive.
— Ah ! c'est vous, répéta ce dernier d'un ton singu^lier : mais avant que Fabiani eût le temps de prendre dans son porte-monnaie le louis qu'il voulait donner à Jean, pour le récompenser du petit service que celui-ci venait de lui rendre, le garçon s'était éloigné.
— Oh! murmura Jean, c'est lui, l'infâme! Mon Antonine, tu seras vengée I et tandis que les calèches s'éloignaient, Jean Lenoir les suivit des yeux en adressant à Fabiani un regard terrible de haine et de colère.
Morin s'était presque évanoui dans les bras de maître Allain ; celui-ci l'aida à gagner un arbre contre lequel Clément s'appuya. .
La place se vida lentement ; alors un homme qui se trouvait dans la foule se dirigea vers l'échafaud.
Lorsqu'il arriva au pied de l'instrument de mort :
^- Pas de sang, murmura-t-il. Mille tonnerres! est- 6e qu'André de Clamelle ne serait pas mort ?
Cet homme, c'était Boulingrin.
Un journal du soir publia ce jour-là l'article suivant :