LES REQUINS S'AMUSENT
Sur la coque du navire qu'éclaire la lune, on pouvait lire ce mot : le Chantier ; tout le monde dormait, sauf les hommes de quart. La nuit était superbe, une nuit des Antilles, parée d'une myriade d'étoiles scintillantes, enchâssées dans l'immense écrin d'azur.
La lune dorait la crête des vagues, et la silhouette du bâtiment se profilait gigantesque sur les flots lumineux, semblable à une immense découpure d'Allemagne, faite dans une feuille noire énorme, qui, souple, se pliait à tous les caprices des flots.
De tout côté pour l'horizon, la mer. Un dôme la limitant dans un vaste cercle, le ciel !
Le silence à bord ; puis de temps en temps s'élevant de la cale de vagues plaintes, accompagnées par un bruit de chaînes.
A l'arrière, nonchalamment appuyé sur la barre, le timonier fumait sa pipe.
L'air soufflait doucement et le Chantier poursuivait I lentement sa route.
l l6 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
Une ouverture donnant sur Téchelle qui conduisait à l'entrepont se trouvait à quelques mètres du timon ; de cette ouverture un homme sortit.
— Le capitaine ! murmura le timonier en se redressant.
Celui qui venait d'être ainsi désigné mesurait six pieds et semblait posséder une force herculéenne ; son visage énergique qu'éclairait la lune, était bronzé par le soleil ; un madras de couleur lui entourait la tête, de longues mèches de cheveux noirs s'en échappaient, se perdant dans sa barbe aux reflets bleus ; sous ses épais sourcils, un regard perçant jaillissait de ses petits yeux profondément enfoncés ; un sourire cruel errait sur ses lèvres voilées par une longue moustache ; aucun insigne ne décorait son costume, qui se composait d'une chemise ouverte sur sa poitrine velue, et d'une veste et d'un pantalon de nankin, serrés à la taille par une large écharpe de cachemire, d'où sortaient les crosses d'une paire de pistolets damasquinés ; il tenait à la main un fouet à petit manche.
Aussitôt qu'il fut sur le pont, le capitaine jeta un regard autour de lui, et sa figure prit une expression de colère.
— Tas d'ivrognes, de fainéants et d'imbéciles, s'écriat-il d^une voix terrible, et son fouet retentit ; le silence continua autour de lui: — Ils dorment, reprit-il. Mille moricauds du diable. Holà ! debout, et cent coups de corde au plus paresseux.
Des ombres se dressèrent, et les hommes de quart s'avancèrent à cet appel; l'un d'eux voulut parler.
— Silence I et suivez-moi. Puis il se dirigea vers l'extrémité du navire, suivi par les matelots tremblants.
— Tenez, reprit-il, en montant la mer du geste, voyez.
Un murmure se fit entendre, suivi de ce mot dix fois répété avec effroi :
— Les requins !
— Oui, les requins. Nous devons avoir du déchet à fond de cale, gare au scorbut, et les morts à Teau, allez.
Les matelots s'éloignèrent aussitôt pour exécuter cet ordre funèbre, et leur chef resta seul. Il se rapprocha du bord, et là, les bras croisés sur la poitrine, il se mit à contempler une vingtaine de requins qui semblaient flairer une proie ; à ce spectacle, le capitaine reprit son sourire, et s'adressant aux voraces poissons :
— Gourmands, dit-il, un peu de patience, on va bientôt vous donner votre pâture.
En cet instant un bruit retentit ; une main s'était brutalement aplatie sur l'épaule du colosse. Cette main était celle d'un petit homme maigre, au teint jaune, dont la moustache rousse en crocs formait un croissant sous le chapeau de panama dans lequel sa tète en pain de sucre abritait son front et sa chevelure coupée ras ; d'une voix aigrelette, il accompagna son geste familier par ces paroles :
— Tu fais donc Charlemagne, mon vieux d'Avilar?
— Ah ! c'est toi, bandit.
— Pour te servir, capitaine. Viens jouer.
— Jouer, non pas, regarde, William, et d'Avilar montra du geste au nouveau venu les requins affamés.
William suivit des yeux leurs évolutions, pendant quelques instants.
— Ils sont gentils, dit-il enfin, mais assez de requins comme cela, et il voulut s'éloigner.
— Reste, te dis-je, et tiens, voilà ce que j'attendais.
I l8 LES COMPAGNON^ DU GLAIVE.
Du geste qui accompagna ces paroles, Rodolphe montra à William un groupe de matelots qui venaient de monter sur le pont ; ils étaient douze, et marchaient deux par deux en se suivant.
— Quelle est cette procession ?
— Tu vas le savoir, répondit d'Avilar,
William attendit, les matelots s'approchèrent ; six cadavres de nègres étaient portés par eux.
— Halte ! commanda le capitaine, et mettez-vous en rang.
Cet ordre fut exécuté.
— Sont-ils bien morts, au moins ?
— Oui, capitaine.
— Alors, à la mer et de l'ensemble. Attention ! Une, deux, trois !
Six masses noires traversèrent l'espace et vinrent tomber au milieu des requins. D'Avilar et William se penchèrent sur le bord.
Ils assistèrent alors au plus hideux spectacle qu'on puisse imaginer ; les monstres affamés s'étaient jetés sur leur proie, broyant, dans leur terrible mâchoire, la chair et les os, se disputant l'horrible pâture, dont l'écrasement teintait la mer de grandes vagues sanglantes.
— Hardi, mes maîtres ! s'écria d'Avilar ; voilà vraiment une curée digne de vous, n'est-ce pas, William ?
Ce dernier restait immobile; une pâleur étrange s'était répandue sur ses traits.
— L'enfer ! dit-il d'une voix altérée, c'est l'enfer, et d'un geste nerveux, il montra l'endroit où les requins, ivres de sang, avalaient gloutonnement ce qui restait encore des cadavres des six pauvres nègres.
— Imbécile, répliqua d'Avilar, puis s'adressant aux matelots :
— Ouvrez les sabords et les hublots, faites en sorte d'aérer le plus possible tout le navire, depuis le pont jusqu'à la cale, leur dit-il ; je n'ai pas envie de perdre toute ma cargaison. Toi, William, viens achever notre partie.
Les matelots s'éloignèrent ; d'Avilar descendit dans sa cabine, où le suivit William.
La chambre du capitaine était spacieuse ; un véritable luxe y régnait ; une grande lampe suspendue jetait une vive lueur sur les panneaux qui étaient littéralement couverts d'armes de prix de toute espèce ; sur un cachemire qui recouvrait la table se trouvaient un flacon de liqueur, des verres, des cornets et des dés.
— Où en étions-nous, William? demanda Rodolphe en entrant.
— Tu me gagnais mille livres.
— Je t'offre ta revanche, dit d'Avilar, en prenant un cornet.
— Plus tard.
— Ah ! çà, qu'as-tu donc ?
— ■ Moi, rien.
— Tu es pâle comme un mort.
William ne répondit pas ; saisissant le flacon, il se versa un verre à plein bord et l'avala d'un trait.
— Tu vas te griser.
— Non, ça m'a fait du bien. Quel spectacle !
— Allons, femmelette ! ne vas-tu pas te trouver mal pour si peu de chose !
— Que de sang I
— Va te coucher, sensitive .
— Au fait, c'est ce que j'ai de mieux à faire.
, En cet instant un gémissement s'éleva de la cale.
— Entends-tu > ajouta William.
— Mille millions de moricauds, est-ce que tous ces gredins-là vont crever les uns après les autres ! s'écria d'Avilar.
— Demain nous serons en vue de Port-au-Prince, relâchons-y.
— Oui-da ! pour que les autorités viennent visiter le Chantier^ et découvrent les deux cent quatre-vingts nègres qui sont à bord. Nous allons prendre la pleine mer, au contraire, afin d'entrer dans le golfe du Mexique sans être inquiétés. Je veux sauver ma fortune.
— A ton aise ; mais si Tépidémie qui s'est déclarée tue tous tes noirs ?
— Perte pour perte, j'aime mieux cela que d'encourir les rigueurs des inspecteurs de la rade. Nous serons déjà fort heureux de pouvoir traverser la mer des Antilles sans être inquiétés par quelque croiseur trop curieux. Va te reposer, mon trop sensible ami ; puisque les dés te font peur aussi, moi je vais donner les ordres nécessaires pour que nous puissions gagner la Nouvelle-Orléans, et réaliser le fruit de nos efforts.
William sortit et d'Avilar remonta sur le pont. Depuis quelques instants à la brise légère qui régnait avait succédé un vent sec assez violent ; d'Avilar sonda l'horizon du regard : vers le nord, de gros nuages s'amassaient, le capitaine s'avança vers le timonier.
— Que dis-tu de cela, Giacomo? lui dit-il.
— Mauvais, nous allons avoir du bousin.
D'Avilar prit son porte-voix.
— Carguez les voiles I s'écria-t-il.
Au même instant la tempête commença, furieuse autant qu'inatendue ; on eût dit que la mer, après
avoir longtemps couvé une sourde colère, éclatait dans une explosion foudroyante ; le navire, soulevé sur la cime des grandes vagues, disparaissait un instant après .dans un abime sans fond, dont il semblait être relancé par un ressort invisible, mais formidable. Penché de côté, toute sa mâture ployée à se briser, rendant par sa coque, qui craquait à se rompre, une bruyante plainte à laquelle venaient se joindre les cris du capitaine et les lamentations de ses prisonniers, le navire, qu'éclairait de temps en temps un gigantesque éclair qui déchirait le ciel d'un bout à l'autre de l'horizon, offrait l'aspect fantastique que les légendes de la mer ne prêtent qu'à ses vaisseaux fantômes, spectres rêvés par quelque Hoffmann inconnu, pendant une nuit d'orage ; tout à coup un cri se fit entendre, et vingt voix répétèrent aussitôt.
— Un homme à la mer I D'Avilar releva la tête.
— Qui est-ce ? demanda-t-il.
— Giacomo, capitaine, répondit un des matelots.
— Worgan, prends le timon, cria aussitôt le capitaine.
— Bien, capitaine, fît celui à qui cet ordre venait d'être adressé.
— Pauvre Giacomo, impossible de le sauver, capitaine, dit un troisième.
— Impossible, répéta d'Avilar; puis tirant sa montre à la lueur d'un éclair ; onze heures I ajouta-t-il, il a de solides jarrets, à moins qu'un requin ne le mange, il nagera jusqu'à six heures du matin. Amen I
Ce fut tout ! bientôt on oublia Giacomo, pour ne pus songer qu'au salut commun.
— Si Worgan commet la moindre faute, nous don
nerons sur un récif, et le Chantier s'ouvrira comme un œuf, murmura d'Avilar. Bah ! au petit bonheur, j'aurai toujours le temps de me faire sauter la cervelle ; et sur cette réflexion terrible, il continua à donner ses ordres à son équipage. Les matelots se multipliaient afin de les exécuter promptement. Le capitaine leur inspirait une confiance aveugle, puis chacun comprenait qu'il ne s'agissait pas seulement de sauver le navire et sa cargaison, mais encore sa propre vie, chose plus importante.
Tout à coup un craquement épouvantable se fit entendre au-dessus de la tête de d'Avilar^ Un amas de toile l'enveloppa en quelques secondes. Le grand mât venait de se briser, tuant dans sa chute deux matelots qui tombèrent sur le pont; puis un choc terrible eut lieu : des cris de terreur retentirent, une clameur d'effroi s'éleva au milieu du vacarme de la tempête.
— L'eau! l'eau! cria-t-on.
— Misérable Worgan, il a touché ! hurla d'Aviîar en faisant de vains efforts pour se dégager. — A moi ! à moi !
Nul ne répondit à l'appel du chef. D'Avilar alors usa de toute sa force et enfin se fraya un passage ; il jeta autour de lui un regard rempli de colère : le pont était désert. Worgan seul était à la barre. D'Avilar s'élança :
— Tu as touché, triple brute, lui cria-t-il.
— On le dit, capitaine.
Un coup de feu retentit, Worgan lâcha la barre et roula sur le pont, la face contre le bois, non loin des deux cadavres des matelots tués dans leur chute. D'Avilar venait de lui brûler la cervelle. Il se mit aussitôt à la place de Worgan et, après avoir fait osciller
le navire par un vigoureux coup de gouvernail, il allait emboucher de nouveau son porte-voix, lorsque deux hommes de Téquipage, attirés par la détonation, parurent.
— Eh quoi! capitaine, c'est vous; nous vous avons cru mort !
— Je vis; qu'ya-t-il?
— Le navire a touché ; tous les hommes sont aux pompes.
— L'ouverture est...?
— Pas très grande.
— Je descends. Prenez la barre, et attendez; tenez, voilà comment je punis les maladroits, dit-il en montrant le cadavre de Worgan, puis il descendit.
Le trou s'était fait dans la cale, l'eau s'y était introduite avec une violence extrême ; les nègres qui étaient aux fers s'étaient mis à hurler. L'eau les terrifiait encore plus que l'épidémie qui avait tué six d'entre eux en quelques heures. Comprenant le danger qui menaçait tout le monde, et croyant que d'Avilar avait été tué par la chute du grand mât, comme les deux matelots qu'elle avait foudroyés, sans attendre aucun ordre, l'équipage s'était précipité dans la cale, guidé par William, qui, éveillé par la secousse, venait de quitter précipitamment sa cabine.
— Aux pompes I
— Tamponnons!
Tous s'étaient mis à l'œuvre ; la voix de d'Avilar se fit entendre. Les pompes jouaient bien ; mais malgré le tampon provisoire qui venait d'être appliqué dans l'ouverture, l'eau montait toujours.
Les bras manquaient; ils étaient plus de vingt matelots cependant. Les nègres s'agitaient, tâchant de
briser leurs entraves pour se soulever afin d'échapper à la noyade qui devenait imminente pour eux, car ils étaient tous enchaînés à deux longues barres de fer traversant le navire, ce qui les forçait à se tenir étendus sur le sol.
— Dix hommes au tampon, qu'on le maintienne malgré tout, et que les autres aillent s'armer et chercher de la lumière, s'écria Rodolphe.
Quelques instants après, quinze matelots portant des lanternes revinrent ayant chacun une petite hache et deux pistolets.
— Détachez cinquante nègres, reprit d'Avilar.
On se mit à l'œuvre et bientôt cent bras noirs furent libres.
— Aux pompes ! dit d'Avilar aux nègres, et feu sur le premier qui n'obéit pas et ferait un pas sur nous.
Alors la cale offrit le plus étrange coup d'œil qu'on puisse imaginer. Au fond, les matelots bouchant l'ouverture, près d'eux leurs compagnons armés, tenant en respect les esclaves qui pompaient avec une vigueur démontrant que chez eux l'amour de la vie parlait plus haut encore que le regret de la liberté et leur haine pour leurs bourreaux. Plus loin, les autres noirs couchés à moitié, couverts par l'eau, suivant d'un regard plein d'anxiété les travaux de sauvetage. Enfin, calme, englobant tout du regard, prêt à donner l'ordre aux matelots de tirer sur les noirs au moindre signe de révolte, d'Avilar, encourageant tout le monde :
— Plus vite, plus vite encore, dit-il.
Enfin le tampon résista, l'eau fut enlevée, le navire était sauvé !
— Assez, dit alors le capitaine; puis s'adressant aux noirs :
— Regagnez vos places deux par deux, leur ordonnat-il.
Mais loin d'obéir, ceux à qui il s'adressait ainsi ayant abandonné les pompes se consultèrent des yeux. La même pensée venait de s'emparer de tous ces hommes. Entamer une lutte terrible dont plusieurs d'entre eux seraient certainement victimes, mais recouvrer la liberté de la plupart. D'Avilar la devina.
— Obéissez, leur dit-il. Vous deux d'abord; et du geste il désigna les deux noirs qui se trouvaient le plus près de l'endroit des barres laissées vides.
Les deux nègres demeurèrent immobiles; d'Avilar saisit son fouet et en donna un coup formidable qui traça sur le corps des deux rebelles un sillon rouge.
Un véritable hurlement accueillit cet acte de brutalité ; une seconde d'hésitation pouvait tout perdre ; un pas, un geste, et la lutte la plus effroyable qu'on puisse concevoir allait avoir lieu.
Ceux qu'il venait de frapper firent un pas vers le capitaine; mais d'Avilar n'hésita pas ; il déchargea ses deux pistolets à la fois, et les deux nègres roulèrent foudroyés.
— A vous deux maintenant, reprit le capitaine en désignant deux autres noirs.
— A mort ! s'écrièrent les esclaves.
D'Avilar ne répliqua qu'un mot :
^ — Feu!
Vingt pistolets partirent en même temps; vingt noirs tombèrent. C'était un horrible massacre; une mêlée hideuse de cadavres et de blessés roulant dans un nuage de fumée ; pris de terreur, les vingt-huit noirs qui restaient debout regagnèrent aussitôt la place quMls ocçu-
paient avant qu*on les eût détachés, et quelques minutes après, ils étaient enchaînés de nouveau.
Pendant que cette scène terrible avait lieu à fond de cale, la tempête s'était apaisée; lèvent soufflait encore avec violence, mais le ciel s'était rasséréné et offrait tous les présages d'un temps relativement calme qui ne pouvait longtemps se faire attendre.
D'Avilar remonta sur le pont : on sait qu'il y avait là trois cadavres.
— Trois et vingt-deux, vingt-cinq, dit-il. Décidément les requins vont faire bientôt un repas dont ils se souviendront longtemps.
Nous verrons bientôt que le capitaine n avait pas encore prévu les proportions que prendrait le régal des terribles poissons, cette nuit-là.