LE CROISEUR
Avant de poursuivre, il nous est indispensable de faire faire au lecteur plus ample connaissance avec Rodolphe d'Avilar, le capitaine du vaisseau négrier le Chantier^ qui s'intitulait lui-même, dans ses moments de gaieté : marchand de bois d'ébène ; d' Avilar, que son prétendu fils devait, vingt ans plus tard, accuser de faux et d'assassinat devant les Compaghons du Glaive, pendant que son ami Alvarez, le banquier, annonçait au grand- 1 6, au duc d'Ambre, le prochain mariage de l'ancien négrier avec la jeune comtesse Marguerite de Saint-Till.
Les d'Avilar étaient originaires d'Espagne. Le père de Rodolphe montrait avec orgueil certain parchemin signé par Philippe 1 1 , l'année de l'abdication (ie Charles- Quint, par lequel un José d'Avilar avait été nommé capitaine des gardes de ce cruel monarque.
Au commencement du dix-huitième siècle, un des descendants du capitaine avait quitté les côtes de la Méditerranée, où il exerçait la profession de forban, pour venir s'établir à Bordeaux en qualité d'armateur. La mer avait commencé sa fortune ; il voulait qu'elle
Tachevât, mais à Taide de moyens légaux cette fois. Ce d'Avilar, qui était rarrière- grand-père de Rodolphe, avait avec lui une femme arabe d'une grande beauté, qu'il épousa lorsqu'elle lui eut donné deux enfants mâles. A la mort du père, les fils lui succédèrent. L'un d'eux périt dans un naufrage; l'autre, ayant été accusé d'avoir frété un navire à des émigrés, fut guillotiné pendant la Terreur. Le premier était mort sans enfants. Le second en avait un, bien jeune encore, mais garçon robuste et résolu, qui, dès qu'il put jouir de la fortune de son père et de son oncle, se livra, jusqu'en 1815, aux opérations de banque les plus fructueuses. Il épousa la fille d'un munitionnaire et en eut quatre enfants, trois filles et Rodolphe ; de ces six personnes ce dernier resta seul, le père était mort le dernier, laissant au futur négrier, qui avait alors vingt et un ans à peine, une fortune de cinq millions,
A la tète de cet avoir colossal, Rodolphe d'Avilar vint à Paris et s'y livra à de telles prodigalités qu'il devint bientôt célèbre parmi les viveurs de l'époque. Ses aventures, ses duels, le faste de sa vie le grisèrent à ce point qu'il ne se rendit compte de l'abîme qu'il creusait chaque jour sous ses pas que lorsque non seulement il eut dévoré en moins de quatre années l'héritage paternel, mais se trouva encore chargé de dettes pour plus de cinq cent mille francs; sa liquidation fut un véritable désastre; il retourna à Bordeaux, chercha vainement à s'y relever et, enfin, quitta la France pour l'Amérique.
Là, de misère en misère, il finit par s'engager comme matelot à bord d'un bâtiment soi-disant marchand, mais qui n'était rien moins qu'un négrier. Dix ans après, ç'çst-Mirç au moniçnt où nous le voyons capitaine cju
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Chantier, d*Avilar, devenu depuis cinq années négrier à son tour, faisait la traite entre le Cap et la Nouvelle- Oriéans. Il avait gagné gros à ce cruel métier; mais l'ancien prodigue le continuait avec autant de persévérance que de cruauté, car il rêvait une opulence royale, adorant la bonne chère, le bon vin, l'amour et le jeu. C'est devant une table de pharaon que d'Avilar avait rencontré William Dawis. Celui-ci était un Anglais également fort riche, ^ui, un beau jour, avait quitté Londres pour voir le monde. Si d'Avilar était joueur comme les cartes, William était joueur comme les dés.
Dawis ne possédait plus que mille livres sterlirtg lorsqu'il avait rencontré d'Avilar à Port-au-Prince; en une nuit Rodolphe avait complètement ruiné William.
DawiS) depuis longtemps^ portait toute sa fortune sur lui ; lorsqu'un dernier coup de lansquenet eut fait passer dans les mains de d'Avilar le dernier billet de banque de William, celui-ci lui dit :
— Votre Honneur voudrait-il me faire la gfâce de me prêter une livre }
William était très beau joueur, sa déveine avait été persistante, et néanmoins il n'était pas sorti de son ealme un seul instant. D'Avilar adorait les caractères bien trempés.
— Voilà un gentleman qui doit être bien riche pour ne pas s'émouvoir davantage d'une perte aussi considérable que celle qu'il a faite^ pensa-t-il;
Lorsque DaWis, le sduriré sur les lèvres, lui fit là demande d'une livre, d'Avilar lui dit :
— Une livre? vous plaisantez, iiiilofd, en voilà cent. — • Permettez-moi de vous refuser, une livre suffira
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et je ne vous en demande pas davantage, parce qu'il me reste à vous prévenir que si ma famille ne vous la rembourse pas, elle sera à jamais perdue.
— Que voulez-vous donc faire avec une livre?
— Acheter un pistolet et me suicider.
— Comment, à votre âge ?
— Oh ! Tàge n'y fait rien. Vous m*av«z complètement ruiné, et je me suis juré depuis longtemps que je jouerais toute ma'fortune, mais que si je la perdais, je quitterais ce monde tout de suite, afin de me punir de ma bêtise et de m'éviter d'inutiles regrets.
— . Ventrebleu ! voilà un singulier original, pensa d'Avilar, et se mettant à rire : — Milord, je ne vous laisserai pas faire.
— Alors vous me refusez ?
— Net.
— C^est votre droit ; mais en ce cas je vendrai ma montre pour m'acheter un pistolet. Tenez, regardezla, elle vaut certainement plus d'une livre, n'est-ce pas >
Disant ces mots, Dawis tira de son gousset un magnifique chronomètre réveil, marquant les heures, les minutes et les secondes.
-* Elle en vaut plus de cinquante, s'écria d'Avilar*
— C'est mon avis* C'est égal> je regrette que vous m'ayez refusé.
— Dans votre intérêt.
— Mon intérêt ne doit pas vous regarder ; mon intérêt, selon moi, est de me procurer de suite un pistolet ; avec une livre j'aurais pu en acheter un de rencontre ; je n'ai pas besoin d'une arme de précision, puisque je tiferai sur moi à bout portant. Vous me refusez ce qu'il me faut pour me procurer cette arme, c'est bien,
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je ne vous en veux point ; je vendrai ma montre, mais cela me chagrinera fort, je ne vous le cache pas.
-r- Auriez-vous eu Tintention d'emporter votre chronomètre dans l'autre monde ? répliqua d'Avilar avec un sourire.
— Non; je ne suis pas fou, monsieur, mais je voulais arrêter ma montre à l'heure juste à laquelle je me serais fait sauter le crâne, et dans le papier que j'eusse laissé, j'aurais recommandé qu'on la fit parvenir, ainsi que ce papier, à mis? Arabelle Clary, Newcastle square, 17 B, à Londres.
— Cette demoiselle est une de vos parentes ?
— Non, monsieur, c'est ma fiancée. Elle m'attend depuis quatre ans; c'est elle qui m'a donné cette montre, dans la cuvette de laquelle son nom est gravé, comme mes initiales décorent l'extérieur du boîtier ; et tenez, chaque point marquant sur le cadran les minutes est un A ou un W imperceptible, rappelant nos deux noms : Arabelle, William. Je suis ruiné et notre mariage n'est plus possible. Mais j'aurais été satisfait de pouvoir, en quittant cette terre de déveine, renvoyer cette montre à miss Clary, comme un témoignage de mon affection et de mon repentir.
— Beau joueur et amoureux, milord, c'est superbe. Votre récit me touche au dernier point ; et, par saint Rodolphe, mon patron, je vous jure que vous ne mourrez pas. Cette montre vaut cinquante livres au moins, je vous les joue contre elle, et si je gagne, je m'engage d*avance à vous donner un pistolet superbe ; vous choisirez dans ma collection ; mais à votre tour, si je perds, vous vous engagerez sur l'honneur à ne vous faire sauter la cervelle que lorsque vous aurez tout perdu. Est-ce dit?
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William Davis hésita pendant quelques secondes.
— Jurez donc! reprit d*Avilar ; à notre âge, la vie est bonne.
— Oui. Eh bien I je le jure !
— Si vous gagnez?
• — Si je gagne, je vivrai.
— Et tant que vous n'aurez pas tout perdu?
— Tant que je n'aurai pas tout perdu, je vivrai encore.
— Vous venez de le jurer sur Thonneur ?
— Et je le jure encore de même.
— Cinquante livres contre le chronomètre ! ajouta le capitaine.
-- Tenus !
D'Avilar abattit un roi et une dame, puis une seconde dame.
— Vous avez gagné, milord, voici cinquante livres, reprenez votre montre, et à demain.
-^ Gomment, fit William stupéfait.
— Oui, je compte sur votre parole. A la tête de cinquante livres, vous ne pouvez vous tuer, et j'ai trop de chance aujourd'hui pour ne pas craindre de remettre votre vie en péril, en poursuivant cette nuit la partie*
— Soit ! à demain.
— Ah! à propos, milord^ vous plairait-il de venir jouer à mon bord, au lieu de venir jouer dans cette auberge >
— Très volontiers.
— Eh bien, ee soir, à huit héiifes, Une barque sera à votre disposition dans le port.
— Je serai exact, capitaine.
Le soir venu, à l'heure dite, William Davis fut au rendez-vous; une demi-heure après, il était installé
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avec d'Âvilar dans la cabine que nous connaissons déjà. Ils jouèrent toute la nuit. Lorsque vint le jour, d'Avilar perdait quatre cent cinquante livrés.
— Cette nuit, nous continuerons, milord, dit Rodolphe, car je me sens un peu fatigué.
— Bien. Faites-moi remettre à terre, je vous prie.
— Ce serait bien volontiers, mais j*ai complètement oublié de vous prévenir qu'on a levé l'ancre.
William jeta un regard par un hublot.
-^ C'est vrai, nous sommes en pleine mer, dit- il sans s'émouvoir.
— Cela vous contrarie-t-il, milord >
— Non, à moins que vous n'alliez en Angleterre.
— Je vais au cap de Bonne-Espérance.
^^ Très bien I justement je ne connais pas ce côté de l'Afrique; si je ne me suis pas encore tué, je le visiterai avec plaisir.
— Vous êtes décidément un homme charmant; mais pourquoi ne voudriez-vous pas revoir Londres?
— Parcô que, si j'étais à Londres, je n'aurais pas la force de ne point aller retrouver miss Arabelle, et que la voyant je serais forcé de lui avouer que le vice du jeu m'a coûté toute ma fortune et empêché notre bonheur ; or je ne pourrais lui avouer tout cela sans rougir, et il ne faut jamais rougir devant une femme, surtout quand on l'aime.
— Bien raisonné, milord. Dès det instant, considérez le Chantier corfinie votre propre navire, votre at hornCy comme on dit chez vous.
— Je Vous remercie, dit William en se levarlt.
— Je Vais donner des ordres pour votre Installation. On a dû tout préparer, du reste.
. — Vous méditiez donc mon enlèvement ?
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— Oui, milord.
— Et pourquoi ?
— Pour plusieurs motifs : le premier c'est que vous êtes le plus beau joueur que j'aie encore rencontré; le second, c'est que j'éprouve pour vous une grande sympathie; le troisième, enfin, c'est qu'il m'est toujours précieux d'avoir à mon bord des gens qui ne tiennent pas plus à leur existence que vous ne tenez à la vôtre.
— Je n'ai qu'un mot à vous dire, c'est que j'accepte avec joie votre hospitalité ; seulement une question?
— Posez-la, je suis prêt à y répondre* •— Nous allons au Cap, m'avez-vous dit ?
-7 Oui, milord.
— Pourquoi ?
A cette demande Un sourire ironique erra sur les lèvres de d'Avilar.
— Pour mon commerce, milord.
• —Ah!
— Oui, je suis marchand de»., bois d'ébène.
Dawis ne comprit pas que le négrier lui faisait un
aveu terrible; du reste, il ne soupçonnait nullement d'Avilar de se livrer à la traite* Rodolphe appela :
— Worgan, dit-il.
Worgan parut bientôt suf le seuil de la porte»
— Capitaine?
— Montre à milord sa cabine.
Les deux nouveaux amis se serrèrerlt la main, et sir William Dawis se retira. Dès ce jour, d*Avilaret William se .lièrent étroitement, si bien même que lorsque le négrier dut tout apprendre à Dawis, celui-ci ne lui fit que des remontrances légères,
— Ce sont des nègres, des brutes, et d'ailleurs, si je
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ne m'emparais pas d'eux pour les vendre aux planteurs de la Nouvelle-Orléans, d'autres s'en chargeraient; point de fausse pitié, William.
Ce raisonnement avait calmé les principaux scrupules de Dawis, qui, du reste, n'avait pu se soustraire à l'ascendant que d'Avilar exerçait sur toutes les personnes qui étaient à son bord.
Lorsque deux hommes vivent intimement ensemble, ainsi que Rodrigue et Qawis le faisaient depuis qu'ils avaient quitté Port-au-Prince, la nature de l'un finit toujours par faire plier celle de l'autre. Celle de William n'avait pas tardé à être le roseau dans cette lutte pacifique, aussi Dawis avait-il fini par prendre à bord le rôle que nous lui avons vu jouer, n'étant point précisément l'inférieur de d'Avilar, mais le considérant intérieurement comme son chef; quant à ses idées de suicide, depuis trois ans qu'il était à bord du Chantier, Dawis y avait complètement renoncé.
— Nous ferons un jour fortune, lui disait de temps en temps Rodolphe, et tu pourras aller épouser miss Arabelle Clary, Newcastle square, 17 B., à Londres, si elle a eu la stupidité de t'attendre. En attendant, envoie-lui ton chronomètre, cela lui prouvera d'abord que tu n'es pas mort, et ensuite que tu penses toujours à elle.
— Plus tard, ami, répondit William ; en attendant, jouons.
— Jouons, et ils jouaient.
Reprenons maintenant notre récit où nous l'avions laissé avant de raconter l'origine de l'intimité du capitaine et de William, c'est-à-dire au moment où le Chantier, après avoir failli couler bas, ne comptait pas moins de vingt-cinq cadavres à son bord.
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— Qu'on jette les morts à la mer, dit Rodolphe, et vivement.
Les vingt-deux nègres inanimés furent apportés sur le pont.
— Les blancs d'abord, dit d'Avilar en désignant le corps de Worgan et ceux des deux matelots qui avaient été tués par la chute du grand mât.
On les souleva.
— Des boulets aux pieds, interrompit d'Avilar. Ce n'est pas de la chair à requijis.
Les matelots fixèrent un boulet au pied de chacun des trois cadavres, on mit une planche sur le bord et on les laissa couler dans la mer, où ils disparurent aussitôt, ne laissant de leur funèbre passage, à la surface de l'eau, qu'une trace aussitôt disparue qu'éclose.
— Amen! fit alors Rodolphe; et maintenante aux requins le reste.
Vingt-deux cadavres de noirs furent jetés dans les flots ; ce fut plus horrible encore que la première fois; les requins se jetèrent sur cette proie nouvelle ; mais l'abondance de cette humaine pâture ne leur permit pas de la faire disparaître aussi vite.
L'aube parut, et les premières lueurs de l'aurore vinrent éclairer la mer, qui ne roula plus pendant quelques instants que des flots rouges autour du navire.
— Voilà de la chair fraîche, gloutons, leur criait d'Avilar en se penchant sur le bord, comme si les' requins avaient pu le comprendre. Allons, croquez-moi toute cette canaille.
Enfin le terrible 'repas fut terminé ; la mer pâlit et reprit bientôt sa teinte verdâtre, sur laquelle la crête des vagues où venaient se jouer les premiers rayons
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d'un soleil rouge, formait comme un pavé de coraux mobiles sur chacune d'elles.
William avait quitté le pont après l'immersion de Worgan et des deux matelots; il ne voulait pas voir manger du noir; d'Avilar alla le rejoindre.
— Que tu es cruel ! ne put s'empêcher de lui dire Dawis. ,
— Ne faut-il pas se distraire? riposta cyniquement le capitaine ; puis changeant de ton : — Tiens, William, il m'est venu une idée.
— Quand cela ?
— Il n'y a qu'un instant, en regardant les requins ' croquer ces affreux moricauds.
— Laquelle?
— C'est que la cruauté est la fille de l'ennui. *
— Ah ! tu as trouvé cela.
— Ce n'est pas tout. Suis mon raisonnement : Je m'ennuie, donc je suis cruel; or il ne me* faut plus m'ennuyer.
— Jouons.
— Nous ne faisons que cela.
— Alors, que faire?
— Oh ! j'ai trouvé.
— Quoi?
— Mon ennui provient de ma^ijiplitude relative. Je rêve une compagne à bord.
— Te marier?
— Nigaud ! qui te parle de cela ? v
— Toi.
— Je te parle femme et non mariage, chaînes de fleurs et non chaînes de fer.
— Serais-tu amoureux ?
— Oui.
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— Et de qui?
— D'elle.
— Elle, qui?
— Elky c'est-à-dire celle que je rencontrerai et qui réalisera l'idéal que je me suis fait. A quarante ans, on se connaît en femmes.
— Bonne chance. Et tu la rêves?
— Chaste, distinguée, grande, avec des yeux noirs, des dents de perles, une chevelure blonde, soyeuse et longue à la voiler toute entière. Je la rêve enfin aimante et dominatrice à la fois ; depuis trop longtemps je suis le maître d'êtres forts, je veux devenir à mon tour l'esclave d'un être faible,
— Tout cela est parfait, mais où trouveras-tu cette merveille ?
— Chi lo sa, William?
— Ce n'est certes pas moi ; mais raisonnons un peu, ou plutôt continuons à déraisonner en partant de cette improbable hypothèse : Supposons que tu trouves celle que tu rêves?
— Eh bien ?
— A quoi cela t'avancera-t-il?
— Je te comprends ; tu me crois incapable de plaire. Ne sais-tu donc plus que mes conquêtes ont été aussi nombreuses que mes folies, lorsque je jetais aux quatre vents de mes nombreux caprices l'héritage paternel? Je n'ai point oublié la manière de faire la cour aux femmes, et d'ailleurs, si je rencontrais celle dont je te parle, je sens d'avance que je saurais puiser dans la force de mon amour même une puissance de conviction à laquelle il lui serait impossible de résister.
— Quelle animation! Rodolphe, je ne t'ai jamais vu ainsi.
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— C'est que bien des fois déjà je me suis dit ce que je viens de t'apprendre. Longtemps comprimé, mon désir éclate comme une poudrière.
— Un peu d'eau sur ton salpêtre. J'admets tout ce que tu viens de me dire ; mais ce que je ne puis accepter, ce qui me semble tout à fait impossible, c'est qu'une femme quelconque, si ce n'est pas la dernière des créatures, consente à vivre sur le Chantier, avec trois cents nègres enchaînés à bord, la crainte des croiseurs et la constante menace de la colère de Dieu, qui peut, en un instant, nous punir d'avoir ravi à tous ces êtres, qui sont après tout des hommes comme nous, leur bien le plus cher, la liberté.
— Des hommes comme nous, répéta d'Avilar avec ironie. Tu crois cela?
— Et toi aussi !
— Allons donc I Je te ferai mettre un jour en cage avec un singe, pour te donner une légère idée de ce qu'est la différence qui existe entre un homme et un nègre. Mais assez causé, il nous faut songer à faire réparer nos avaries.
Rodolphe remonta sur le pont; bientôt plusieurs hommes de l'équipage se mirent, sur son ordre, à faire le nécessaire pour rétablir le grand mât et remplacer les agrès qui avaient été détruits ou brisés par la tempête. Ces divers travaux durèrent tout le jour; à la tombée de la nuit, le navire était en état, et il allait reprendre sa route, lorsque d'Avilar, qui, machinalement, s'était mis à sonder l'horizon du regard, à l'aide d'une longue-vue, se mit à fixer avec persistance un point lointain où v^ènait d'apparaître un bâtiment,
— William, cria-t-il.
— Que veux-tu ?
— Tout est-il prêt?
— Oui.
— Eh bien, fais mettre à l'instant toutes voiles dehors ; qu'on charge le canon de Tarrière, et gagnons le large.
— Un nouveau danger?
— Un désagrément plutôt qu'un danger. Tiens, prends ma longue-vue et regarde ce vaisseau qui vient vers nous.
— Je le vois, dit Dawis après s'être servi de la longue-vue d'Avilar.
— Ne reconnais-tu pas ses couleurs?
— C'est un navire français.
— Oui, mais ne vois-tu pas cette ligne rouge qui borde son avant à hauteur de flottaison.
— En effet.
— Eh bien, c'est un croiseur, et je suis certain qu'il va nous donner la chasse, car celui qui commande ce navire est un' de ces fous qui rêvent l'abolition de l'esclavage.
— Tu le connais donc ?
— De réputation seulement. C'est le capitaine Maximilien de Saint-Till, et ce bâtiment, c'est VÉpervier.
— Au large, alors!
— Au large, répéta d'Avilar; et s'adressant aux hommes de l'équipage qui se trouvaient le plus près de lui:
— Mes enfants, leur dit-il, nous venons d'essuyer la tempête, et voici Me croiseur! Toutes voiles dehors et filons le plus de noeuds que nous pourrons, afin de gagner la pleine mer.