LE CHAPELET DE VISITE
Ce n'était pas la première fois que le Chantier syent à se soustraire par la fuite aux poursuites des croiseurs, et il y avait toujours réussi ; seulement il avait affaire cette fois à forte partie. VÉpervier était connu pour avoir livré plusieurs négriers aux autorités, et d'Avilar avait à craindre dans cette circonstance non seulement la saisie de toute la cargaison humaine, mais encore une condamnation qui le frapperait ainsi que tout son équipage.
L'annonce de l'approche d'un croiseur était toujours pour Rodolphe un stimulant qui lui faisait déployer le plus grand zèle.
— Si nous pouvons gagner la nuit en conservant à peu près notre dislance, peut-être éviterons-nous la visite, dit-il.
Les voiles furent déployées, le vent s'y engouffra, sa direction était favorable, tout marcha d'abord. à merveille, et pendant plus d'une heure Rodolphe eut la conviction que la poursuite de VÉpervier serait vaine, si le Chantier^ tout en gagnant insensiblement la pleine mer, n'avait pas encore exécuté une manœuvre
assez accusée pour quô le croiseur pût être convaincu que le vaisseau dont il suivait la route fuyait devant lui.
Le vent changea ; suivre sa direction était se trahir, car une fuite précipitée pouvait seule la motiver aux yeux du croiseur. Ce dernier, pendant Thésitation du Chantier, prit de Tavance sur lui. La nuit n'était pas encore complète; le croiseur profita des dernières lueurs du jour pour hisser son pavillon, dont il affirma l'authenticité en tirant un coup de canon. D'Avilar, à l'aide de sa longue-vue, examina son ennemi; c'était bien VÉpervier qu'il avait cru reconnaître d'abord.
— William ! cria-t-il.
Dawis accourut.
— As-tu peur du bagne }
— Parbleu!
— Eh bien ! si nous ne parvenons pas à distancer le capitaine de Saint-Till, notre affaire est claire.
William pâlit à cette déclaration.
— Ne pouvons-nous filer plus vite? demanda-t-il.
— Non.
-^ En ce cas, nous serons rejoints par le croiseur avant la nuit.
— Je le sais, tout est contre nous, jusqu'au temps ; ce ciel pur retardera l'obscurité 'complète d'au moins une demi-heure, et même lorsqu'elle sera venue, nous ne pourrions compter sur les ténèbres ; la lune fera briller nos agrès comme du diamant, de telle façon que rien ne sera plus facile que de continuer à nous suivre.
— Il a hissé son pavillon ! repris Dawis en désignant du geste VÉperpier.
— Et voilà la flamme qui parait à son grand mât. Ne pas mettre le Chantier en panne, c'est éveiller les soup-
HISTOIRE d'une NUlt. X^i
çons. Mille moricauds! maudit soit le Saint-Till et VÉpervier! Sur mon àme, je jure que je me vengerai ! s'écria d' Avilar pourpre de colère. En attendant, n'hésitons pas. A moi !
On accourut.
— Formez le chapelet de visite, ordonna le capitaine, vingt boulets au premier noir; ouvrez un hublot, préparez tout, et attendez le signal.
Un léger murmure se fit entendre parmi Téquîpage,
— Ah! je le sais, mes enfants, c'est dur, reprit d'Avilar, perdre ainsi en un instant le fruit de plusieurs mois de fatigues, mais le navire qui vient à nous est ÏEpervier, que commande le capitaine Maximilien de Saint-TîU. Il n'y a pas à hésiter.
A ce nom, gros de menaces sans doute, pour les marchands de bois d'ébène, ainsi que se nommaient également entre eux les matelots de d*Avilar, ils se disposèrent a exécuter au plus vite Tordre que le capitaine leur avait donné.
Expliquons le plus rapidement possible, ce que signifiait cet ordre sommaire et terrible :
« — Formez le chapelet de visite. »
Les négriers traversèrent plusieurs phases diverses, car la traite fut tour à tour défendue, tolérée et punie; de même que les lois les plus sévères interdirent la traite, on la vil non seulement s'exercer pendant trois siècles ouvertement, sous la protection des gouvernements civilisés, mais encore il fut un temps où, à Kentucky (Maryland), et les états de la Virginie, on élevait les noirs comme en Normandie on élève les poulains. Le négrier, véritable commerçant, débarquait dans un port quelconque avec sa cargaison , et tout aussitôt exhibait son enseigne :
144 ^^^ CoMPAGi^iONS BÙ GLAIVE.