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NÈGRES A VENDRE

« Le soussigné vient d'arriver avec un convoi de nè- « grès de Maryland et de la Virginie, parmi lesquels il « y a d'excellents cuisiniers, des blanchisseurs actifs et « des artisans habiles ; plusieurs envois lui seront faits « pendant la saison. »

Rien de plus naturel que la distribution de la circulaire précédente aux planteurs, qui s'empressaient de venir faire leur choix. On avait tant de nègres à la plantation, comme on a tant de chevaux à l'écurie, et s'y connaître en nègres était une véritable science, car il y autant de différence entre le nègre Lucumis, qui est hautain et fier, et l'Avara, qui ne possède nulle énergie, qu'entre un cheval de sang anglais et un cheval de fiacre. Les Marnas de Mozambique et les Caravalis de la côte occidentale d'Afrique sont avares, indus* trieux et emportés, c'est-à-dire possèdent un vice, unô qualité et un défaut. Les Minas sont stupides, tandis que les Mandengas sont doux, soumis et honnêtes. De là une étude indispensable, sans laquelle le planteur pouvait payer un nègre de seconde ou troisième catégorie autant qu'un nègre de premier choix.

Ce furent les Portugais qui, établis sur la côte d'Afrique au xiv** et au xv« siècles, songèrent les premiers â s'emparer des nègres pour les utiliser comme travailleurs et en faire un véritable commerce. Ils en envoyèrent en Europe, et eussent fini probablement- par y ins* taller l'esclavage, lorsque la découverte de l'Amérique leur ouvrit un marché beaucoup plus vaste, et sur lequel l'arrivée du nègre répondait à une nécessité presque absolue.

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La cruauté des conquérants avait décimé les naturels, et l'organisation de la traite eut pour but principal de soulager le sort des malheureux Indiens. En Guinée, les Espagnols firent de nombreuses descentes pour y racheter les prisonniers des peuplades; des primes furent accordées, et des compagnies se formèrent avec privilège royal. Louis XIII et Elisabeth d'Angleterre déclarèrent par des édits le noir en état d'esclavage et autorisèrent sa vente en le réduisant complètement à l'état de bête de somme. Louis XIV, en créant le Code noir, apporta un léger soulagement au triste sort des esclaves. Mais, tandis que l'orgueilleux monarque qui disait : « l'Etat, c'est moi, » marchait vers l'abolitionisme, une puissance plus grande encore que la sienne vint entraver dans leur essence même les dispositions du Roi-soleil. Cette puissance était le préjugé de la couleur, qui avait pris en peu de temps des proportions telles, que les autorités coloniales, dans aucun cas, lorsqu'une difficulté s'élevait entre un maître et un esclave, ne consentaient à faire l'application des lois.

Près de neuf millions de noirs furent réduits en esclavage ; plus de quatorze cent mille d'entre eux moururent sous le fouet, le bâton ou la taya. Ce ne fut qu'en 175 1 que les quakers de l'Amérique commencèrent les affranchissements. Leur procédé fut du reste radical, leur secte fit une renonciation générale qui avait été précédée déjà de bon nombre d'affranchissements partiels. Cet exemple fut suivi vingt-neuf ans après par la Pensylvanie, et bientôt les neuf États du Nord et du Centre abolirent l'importation des noirs. Depuis longtemps déjà, la terré de France rendait libre tout esclave qui y débarquait, mais l'Angleterre fut loin de l'imiter, et lorsqu'en 1788, Pitt proposa à la

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Chambre des communes Tabolition de l'esclavage, et par conséquent de la traite, sa motion fut repoussée, et ce ne fut que quatre ans plus tard, c'est-à-dire en 1792, que fut votée une loi en faveur des nègres, tout en ajournant sa promulgation à trois années. Malgré ce long délai, pendant lequel bien des opinions eussent pu être gagnées par l'intérêt que pouvaient inspirer les esclaves, la Chambre haute annula la loi votée par celle des Communes. Ce fut le roi de Danemark, Christian VIÏ, qui, après cette époque, rendit le premier, en l'an 1803, un décret interdisant complètement la traite dans ses colonies, et ce décret fut définitif.

La France libérale et généreuse avait vu tour à tour Condorcet, Turgot, Montesquieu, Rousseau et Raynal élever leur éloquente voix en faveur des nègres. En 1787, une société dont Mirabeau, Clavières, Larochefoucauld, l'abbé Grégoire et bien d'autres célébrités firent partie, fut fondée par Brissot et elle prit pour titre : « Société des amis des noirs. » Le 28 mai 1790, l'Assemblée constituante déclara par décret que tous les nègres jouiraient désormais des mêmes droits que les colons blancs ; mais elle fut forcée un an après de revenir sur cette généreuse mesure et de s'en remettre à la sagesse des autorités coloniales, tout en déclarant que l'enfant d'un noir et d'une négresse libres jouiraient des droits des blancs. Ce décret fut la cause des troubles de Saint-Domingue : lésés plus encore dans leur orgueil que dans leur intérêt, les colons ne parlaient rien moins que de se soumettre à l'Angleterre ; impuissante vis-à-vis de cette détermination antipatriotique, l'Assemblée dut s'incliner et abandonner le projet de loi. Alors, guidés par Toussaint- Louverture, les esclaves luttèrent contre leurs tyrans.

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Sur la proposition de Levasseur (de la Sarthe), le 6 pluviôse an II, c'est-à-dire, pour ne point parler comme le Rappel et les journaux communards, le 5 février 1794, l'Assemblée, sans se préoccuper davantage des conséquences que pourrait avoir une loi radicale en faveur des esclaves, prononça Tabolition de l'esclavage dans toutes les colonies, à la voix de Danton, qui, convaincu, prononça cette menace du haut de la tribune :

— Lançons la liberté dans les colonies, c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort.

On sait tout le sang qui fut répandu dans l'expédition du général Leclerc, qui fit perdre à la France une de ses plus riches colonies; mais Bonaparte n'était pas abolitionniste. Néanmoins, l'Angleterre, qui avait cependant aidé les colons de Saint-Domrngue contre les esclaves que protégeait la Convention, se préoccupa de nouveau de l'abolition de la traite, et d'accord avec Pitt — sur ce point seulement— Fox finit, en 1806, par faire prendre par le Parlement des mesures sérieuses contre les négriers.

Le trafic des noirs fut limité au i" janvier 1801, mais ce ne fut qu'en 181 1 qu'une sanction pénale fut formulée. Les conséquences de ces diverses décisions amenèrent l'Angleterre à faire déclarer par Louis XVIII, en 18 14, dans un traité additionnel se rapportant au traite de Paris, que, cédant aux vœux de Sa Majesté Britannique, il s'unirait à elle, au prochain congrès, afin de provoquer tous les États de la chrétienté à abolir la traite, assignant à cinq années le terme fatal de ce commerce en France, et obligeant immédiatement déjà tout trafiquant d'esclaves de n'exercer que dans les colonies de TÉtat dont il serait le sujet.

Le traité de 181 5 fut pour la France un nouvel engagement, d'une entente complète, avec TAngleterre, en ce qui touchait le sort des noirs, et, en effet, le 8 janvier 1 8 17, une ordonnance, que confirma la loi du 1 8 avril 1818, prononça la confiscation des vaisseaux surpris en fraude, ainsi que l'interdiction immédiate de ceux qui les commandaient. L'établissement d'une croisière sur la côte d'Afrique fut le résultat de cette mesure à cette époque, et une commission, qui fut instituée en 18 19, eut pour but la surveillance des précautions qui avaient été prises contre les négriers. 'Ceux-ci furent considérés comme pirates, passibles de la peine de mort par les Etats-Unis, en 1820, et par l'Angleterre, en 1824. Les principes que cette dernière avait exposés, avaient reçu l'adhésion des autres puissances au congrès de Vienne ainsi qu'à celui de Vérone. De cette approbation unanime sortit un projet de reconnaissance d'un droit de visite maintenu réciproque. Malgré la résistance des Etats-Unis, qui déclarèrent que les mesures prises étaient suffisantes, la France approuva le projet anglais et le sanctionna complètement en établissant, par les traités du 30 novembre 1831 et du 22 mars 1833,1e droit de visite et de recherche.

On accorda aux esclaves l'instruction religieuse ; ils furent admis à témoigner dans les procédures civiles et criminelles. On reconnut, en outre, la légitimation de leurs mariages, et on leur assura en outre la protection de leurs droits conjugaux. Les ventes séparées, qui désunissaient les familles, furent interdites ; les noirs purent posséder et transmettre, et obtinrent le pouvoir de racheter leur liberté à un prix raisonnable ; on défendit les châtiments cruels et on limita le droit des maîtres. On voit d'après cela que les négriers exerçaient

un des métiers les plus dangereux, et qu'ils devaient sans hésiter, à l'occasion, employer tous les moyens imaginables pour échapper à la constatation de leur fraude. Le chapelet de visite que nous allons expliquer, quoique le plus terrible, était certainement le moyen le plus efficace d'échapper aux investigations des autorités maritimes. A l'époque où se passaient les événements que nous racontons, la loi était encore très sévère, mais on ne l'exerçait déjà plus cependant avec la même rigueur qu'auparavant ; néanmoins, les croisières fonctionnaient et voici comment se faisait la police de la mer.

Lorsqu'un croiseur soupçonnait un bâtiment de contenir une cargaison humaine, il le suivait, le sommait, en hissant son pavillon, de se mettre en panne, et ainsi que Tavait fait le capitaine de VÉpervier, tirait un coup de canon afin d'affirmer l'authenticité de ses couleurs. A ce signal, le vaisseau poursuivi devait s'arrêter ou risquer d'être coulé bas ; car la canonnade, s'il n'obéissait pas, ne se faisait pas attendre. Dès que le croiseur constatait que le navire qu'il chassait avait exécuté son ordre, il mettait une barque à la mer, un officier et des matelots armés y descendaient, et cette petite troupe ne tardait pas à monter à bord du navire suspecté, pour y procéder à la visite.

Les formalités consistaient d'abord dans la demande des papiers que tout capitaine doit posséder, mais, généralement, quelle que fût la régularité de ceux qu'on présentait, sachant les négriers hommes de précaution, ceux qui venaient exercer sur eux un scrupuleux contrôle, visitaient tout le bâtiment depuis le pont jusqu'à la cale. Or non seulement la présence des nègres était unç révélation, mais au cas où l'on avait çu la précau-

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tien de les faire disparaître, on pouvait constater qu'il y en avait eu à bord, par Tinspection de la disposition du bâtiment et surtout par celle des vivres et caisses à eau qui, sur ces navires faisant la traite et ayant en dehors de l'équipage un nombreux personnel à nourrir, se trouvaient en quantités tout à fait disproportionnées avec les exigences même excessives d'une longue traversée. Lorsqu'on ne trouvait pas de noirs, la constatation dont nous venons de parler suffisait pour entraîner la condamnation, mais ce temps n'était plus, au moment où le capitaine Maximilien de Saint-Till venait de donner l'ordre au vaisseau le Chantier de se mettre en panne. Il fallait seulement encore que les négriers prissent la double précaution de se débarrasser de tous les noirs et des vivres supplémentaires et révélateurs.

Des caisses et des sacs sont promptement jetés à la mer, au fond de laquelle, pleins, leur poids les entraine; mais deux cents à trois cents nègres ne se noient pas en peu d'instants, sans qu'on ait pu les sacrifier, au salut de l'équipage, par certaines précautions. Voici comment on procédait. Rien de plus horrible et malheureusement de plus vrai que les détails de cette gigantesque noyade.

On attachait pieds et poings liés, à une seule et môme corde, tous les nègres les uns après les autres, formant ainsi un immense chapelet, dont chaque grain était un martyr. Aux pieds de celui qui tenait la tète, était fixé solidement un nombre de boulets, calculé selon celui des nègres à noyer, de façon qu'à un signal donné, son poids emportât tout dans la mer. Cela fait, on ouvrait un hublot; le nègre portant les boulets était placé au bord; le chapelet de visite était alors fornaé. Lorsqu'il

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n'y avait plus d'espoir d'éviter l'inspection, on poussait ce premier nègre à la mer, et comme une chaîne, portant un grand poids qu'augmente celui de chaque anneau quittant le terrain plan sur lequel elle est posée, disparaît dans le vide béant où elle est entraînée, le chapelet humain se creusait instantanément dans les flots une tombe profonde que nul ne pouvait sonder.

On sait maintenant ce que l'équipage du Chantier était allé faire. Les nègres le savaient aussi, car de véritables clameurs s'élevèrent du fond du navire. Pour la première fois, le Chantier allait jeter sa cargaison humaine à la mer. .

— Que se passe-t-il donc? demanda William, qui ne se doutait pas qu'un pareil acte de barbarie fût possible. Pourquoi ces cris, ces clameurs? ajouta-t-il en s'adressant à d'Avilar.

— Dès qu'ils seront au fond de la mer, ils ne crieront plus, répondit le capitaine sans quitter la longuevue qu'il tenait braquée sur ÏÉpehier.

' — Quoi ! les noyer tous, vivants?

— AimeVtu mieux le bagne? répliqua froidement Rodolphe.

Dawis se prit la tète dans les mains.

— Il me semble que mes cheveux blanchissent, il me semble que je vais devenir fou, reprit-il avec effroi.

— Décidément, mon brave ami, tu manques d'énergie.

— Mais tuer ainsi?

— Ce n'est pas moi qui les condamne, c'est Maximilien de Saint-Till, riposta le capitaine.

^— Oh 1 c'est horrible.

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— Allons, mon brave William, rentre dans ta cabine, bouche-toi les oreilles, et tâche de reprendre une figure humaine lorsque les hommes de VÉpervier arriveront. Ta face livide et bouleversée détruirait tout Teffet du calme avec lequel je te jure que je saurai les recevoir.

Dawis, sans avoir la force d'en écouter davantage, gagna Téchelle et disparut. Un second coup de canon retentit en cet instant.

— Vous devenez impatient, monsieur le comte de Saint-Till, dit d'Avilar, on va vous obéir.

Puis, d'une voix forte, entonnant son porte-voix, il lança cet ordre à Téquipage :

— Carguez les voiles.

Quelques instants après, le navire s'arrêta.

— Capitaine, le chapelet de visite est terminé, vint annoncer un matelot.

— Bien, dit d'Avilar. Aux vivres maintenant, et qu'on jette à la mer tout ce qui était destiné aux noirs ! Allez ! et vivement !

— Et si la visite n'a pas lieu, capitaine ? hasarda humblement le matelot.

— Ne l'espérez pas, Bernard... VEpervier vient de mettre une barque à la mer. Allons! aux caisses et lancez le chapelet! Mais avant, un mot encore.

— Parlez, capitaine.

•— Te souviens-tu des ordres extrêmes que je t'ai donnés au cas où les hommes d'un croiseur ne se contenteraient pas de trouver le navire vide, et de constater qu'il ne contient en fait de vivres que ce qu'il faut strictement à l'équipage?

— Oui, capitaine. J'ai toujours une mèche prête.

— Va l'adapter au baril, et s'il le faut...

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— Je n'hésiterai pas; mais le signala

— Un coup de sifflet.

— C'est convenu.

— Puis-je être sûr de toi?

•— Comme de vous-même, capitaine. Nous laisser prendre, nous laisser condamner au boulet, nous, les hardis matelots du Chantier, plutôt cent fois la mort.

— Bien parlé, va, et d'Avilar se mit à inspecter attentivement ce qui se passait à bord de VÉpervier.

— Eh, mais, je ne me trompe pas, dit-il au bout d'un instant, en désignant un uniforme parmi ceux qui en ce moment prenaient place dans la barque de VÉpervier, le capitaine en personne. Ah ! monsieur le comte ; nous traitons, parait-il, de puissance à puissance. Nous vous recevrons dignement; et s'adressant à un de ses hommes : — Fais dresser une table dans l'entre-pont, Qu'on prépare les meilleurs vins et les fruits les plus frais qui soient à bord.

Cela dit, d'Avilar traversa tout le pont et alla se poser à l'extrémité du point où il se trouvait, pour observer VÉpervier; la partie du navire qu'il gagna ne pouvant être aperçue par le croiseur, c'était de ce côté que devait s'ouvrir le hublot par lequel noirs et vivres allaient être jetés à la mer; les cris n'avaient point cessé, les nègres qu'on attachait avaient compris que leur dernière heure allait sonner, à moins d'un miracle ; les malheureux hurlaient de terreur; tout à coup, la voix de d'Avilar domina ces clameurs désespérées :

— Le chapelet à la mer! s'écria-t-il, et il se pencha $ur le bord.

Un immense ruban noir, informe, comme un serpent ^ gigantesque ou plutôt semblable à quelque monstre

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marin innommé, s'élança d'un hublot et disparut en quelques secondes au milieu des vagues ! Tous les nègres entraînés par les vingt boulets du premier noir, étaient au fond de la mer. Un silence de mort suivit cette noyade. D'Avilar se releva; pour la première fois, il était pâle, et malgré les efforts qu'il fit vainement pour dominer son émotion, il fut forcé de s'asseoir.

Pendant quelques instants il demeura silencieux, les bras croisés sur la poitrine, muet et immobile ; puis, au bout d'un moment, il lança vers le ciel un regard interrogateur, pareil à celui que Caïn dut adresser aux nuées après avoir frappé Abel; regard anxieux du meurtrier qui interroge Dieu pour lui demander avec terreur :

— M'as-tu vu?

L'azur resta pur, l'éclat des étoiles poursuivit sa marche ascendante, et la nuit continua de s'étendre nonchalante et sereine : rien ne s'était passé dans la nature,

— Il n'y a que quelques nègres de moins, dit d'Avilar.

Les caisses d'eau et les sacs de légumes avaient suivi le chemin du chapelet de visite.

— Tout est terminé, vint-on dire à d'Avilar.

Rodolphe jeta un dernier regard vers la barque de

VÉpervier et descendit dans sa cabine ; quelques instants après, il reparut dans l'entre-pont, où la table chargée de vins et de fruits avait été dressée, ainsi qu'il l'avait ordonné.

Le costume du capitaine s'était modifié presque complètement; sa chen^ise fermée laissait retomber son grand col blanc sur une cravate de satin noir ; une va.

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reuse brodée avait remplacé sa veste de nankin, le cachemire et les pistolets, ainsi que le fouet, avaient disparu.

D'un grand coup de peigne, il avait rejeté ses cheveux en arrière et dégagé son front; sous la peau du négrier, un peu de l'ancien homme du monde avait reparu.

— Ah! te voilà, femmelette, dit-il, en s'adressant à William, qui, pour dissiper la sorte de > défaillance qu'il venait de ressentir, venait de déboucher un flacon de sherry dont il s'était versé un grand verre, en s'attablant dans l'entre-pont ; quoi de nouveau.^

— Ça va mieux, dit Dawis.

Rodolphe jeta sur le couvert le regard du maître ; la cave du capitaine était excellente, et ses meilleurs crus étaient sur la nappe blanche, le Chypre à côté du malvoisie, le marsala coudoyant l'alicante, le Champagne étalant son casque d'argent au milieu des képis bleus et rouges du bourgogne et du bordeaux.

— Pourvu que les hommes de YÉpervier ne se doutent de rien, reprit Dawis.

— Sois donc sans crainte, et, d'ailleurs, si mômequelque soupçon leur restait, n'ayant plus de preuves convaincantes, ils n'oseraient sévir contre nous.

^ — Enfin, s'ils sévissaient malgré toutes les précautions ^ nous irions au bagne.

— Au bagne, riposta d'Avilar en se redressant, me crois-tu donc du bois dont on fait les forçats.

— Enfin...

— S'ils voulaient vous prendre, William, nous nous ferions sauter avec eux.

r- Tu me le jurçs ? demanda Dawis, dont le visage

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se rasséréna complètement pour la première fois à cette déclaration.

— En ai-je besoin? Bernard est dans la cale, près d'un baril de poudre. Depuis longtemps, j'avais prévu ce qui nous arrive, et mes précautions sont prises ; me§ ordres extrêmes sont donnés. Un coup de sifflet, et M. le comte Maximilien de Saint-Till, enlevé comme un fétu de paille, ira en notre compagnie méditer, dans l'autre monde, sur les inconvénients du droit de visite, lorsqu'on l'exerce avec trop de rigueur vis-à-vis de négriers de notre trempe.

— Ah 1 fit William longuement, comme si l'on venait de lui enlever de dessus la poitrine un poids formidable, puis, comme frappé d'une réflexion soudaine :

— Mais, si nous sautons, qui portera mon chronomètre à Arabelle ? s'écria-t-il.

— Pauvre William, répondit en riant d'Avilar ; il est vrai que les montres ne nagent pas, même quand elles sont en or. Mais, bah ! chasse toute crainte ; comment veux-tu que le comte inquiète un brave négociant en bois des îles, qui revient à vide après une tempête et reçoit néanmoins un capitaine croiseur français à bord de son navire endommagé, avec les mêmes égards que s'il lui ofl'rait un punch au Café anglais ou à la Maison dorée ?

Ce n'était pas sans un profond étonnement que William, comprenant, par le silence imposé aux clameurs des pauvres nègres, que leur sacrifice était consommé, lorsqu'il avait quitté sa cabine où il s'était réfugié, avait aperçu dans l'entre-pont une table richement servie et luxueusement éclairée ; néanmoins, tout au désir de rentrer dans son sang-froid habituel, il avait immédiatement fait appel au sherry, sans attacher trop d'impor-

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tance aux préparatifs ordonnés par Rodolphe. La réflexion lui revint :.

— Ah çà ! quel est ton but en recevant si fastueusement le cpmte ? Est-ce pour le remercier de t'avoir fait éprouver cette perte énorme ? demanda-t-il.

A cette question, le front de d'Avilar se rembrunit, un rictus haineux contracta ses lèvres, qui répondirent dans un mauvais sourire :

— Mon but ?... mon but est de nous venger !,..

— C*est donc du poison ? et William désigna les bouteilles.

— Cest mon meilleur vin, carTéchafaud ne me tente pas plus que le boulet, maitre Dawis.

— Je n'y comprends plus rien, reprit William...

— C'est pourtant bien simple. Dès cet instant, je considère le comte Maximilien de Saint-Till comme mon ennemi mortel, car je le hais autant qu'il est possible à un homme d'en haïr un autre ; je n'ai plus qu'un désir, me venger de cet apôtre libéral, bienfaisant rêveur, qui veut faire de ces horribles moricauds, brutes ayant à peine la face humaine, nos égaux, à nous, hommes d'intelligence et d'action, et c'est parce que je veux me venger du Saint-Till d'une façon terrible, que j'emploie la ruse, afin d'atteindre mon but. Va, William, quoiqu'il arrive, le moment venu, je ne lui ferai pas grâce, sur mon âme et, ma part d'enfer, je m'y engage solennellement, dussé-je m'écraser moi-même en accomplissant ma vengeance ; mais cette vengeance, je veux pouvoir la méditer à loisir, la savourer, la caresser comme une maîtresse, la chérir comme une consolation, l'adorer comme un but suprême.

En parlant ainsi, Rodolphe d'Avilar était devenu effrayant d'âpre et sourde colère.

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— Me comprends-tu bien, William ? ajouta-t-il.

— Oui, oui, répondit l'Anglais. '

— Il faut donc, avant tout, reprit le capitaine, que le comte ne se méfie point de moi et m accepte pour compagnon ; or j'ignore comment je pourrai arriver à ce résultat indispensable à la réussite du projet, encore bien vague dans son exécution, que je me suis juré de réaliser. L'intimité relative que je veux faire naître aura pour effet certain de m'assurer l'impunité, et je veux l'impunité, afin de jouir sans trouble du bonheur d'avoir fait payer cher à mon nouvel ennemi le tour idiot qu'il nous joue.

— Ma foi, c'est bien pensé.

— L'exécution répondra au plan, William, tu peux t'en fier à moi. D'ailleurs, ne partages-tu pas ma haine ?

— Franchement, je commence à détester le Saint- Till ; mais je ne saurais haïr avec autant d'énergie que toi.

— N'importe, m'aideras-tu?

— Cela dépend.

— Des conditions ? reprit d'Avilar avec hauteur. — ' Pourquoi pas ?

— Et quelles sont-elles ?

— Pourvu que, dans l'accomplissement des représailles que tu veux exercer, tu ne sortes point de la légalité, je suis à toi...

— Toujours craintif.

^ Tu sais bien le contraire, et si dans quelques instants Bernard nous fait sauter, tu verras avec quelle quiétude et quel sang-froid j'attendrai le moment suprême. Non, je ne crains pas la mort, mais je veux sauvegarder ma mémoire^ afin que, si la nouvelle dg

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mon trépas parvenait jamais à miss Arabelle Clary, elle dût me pleurer sans rougir.

' — Anglais, va ! Mon cher William, tu es bien le plus singulier amoureux que je connaisse.

— Chacun aime à sa manière.

— C'est vrai ; la tienne est, du reste, peut-être la bonne. Je respecterai ton scrupule, et lorsque j'agirai, ce sera de façon à sauvegarder entièrement notre honneur et notre dignité. Mais, une dernière question : Selon toi, quel châtiment dois-je infliger au comte ?

William se mit à réfléchir.

— Je vais t'aider, William ; si le capitaine est marié et s'il aime sa femme, je la séduirai ; s'il est garçon et qu'il aime la vie, je lui donnerai la mort.

— Un viol, un assassinat...

— Un adultère ou un duel.

— Compte sur moi.

— C'est dit ; et maintenant montons sur le pont et allons recevoir le comte Maximilien de Saiht-Till, comme un hôte et comme un ami.

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