‹ Histoire d'une nuitChapitre 19 sur 27 · LA VISITE DU CHANTIER · texte numérisé non relu

LA VISITE DU CHANTIER

Au moment où d'Avilar et William arrivèrent sur le pont, Tofficier que Rodolphe avait vu prendre place dans la barque de VÉpervier, gravissait l'escalier extérieur du Chantiery suivi des huit matelots armés qui lui faisaient cortège. Des torches avaient été allumées par les marins du négrier, qui, rangés, immobiles, formaient une allée de lampadaires.

— Soyez les bienvenus, messieurs, dit d'Avilar, et quoique reconnaissant, aux insignes qui décoraient Tuniforme de celui qui marchait à la tête des arrivants, qu'il ne s'était pas trompé, d'Avilar lui demanda :

— A qui ai-je l'honneur de parler, capitaine ?

— Au comte Maxirailien de Cussac Saint-Till, capitaine croiseur. Vos papiers ?

— Je m'appelle Rodrigue d'Avilar, moi, reprit le chef de l'équipage du Chantier, je suis capitaine au long cours, je descends de José d'Avilar, capitaine du roi Philippe II; comme vous, comte, je suis Français. Pouvez-vous douter, après cette déclaration, que je ne sois en règle.

A ces parole? qui produisirent complètement l'effet

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que le négrier en attendait, et qu'il avait prononcées avec une fermeté digne et froide qui excluait toute forfanterie et toute morgue, Maximilien se départit quelque peu de l'allure de hautaine autorité qu'il avait adoptée pour mettre le pied sur le Chantier.

-— Ah ! vous êtes Français, capitaine? dit-il.

— Oui, comte, né à Bordeaux. Voulez-vous bien me faire l'honneur de me suivre ?

— Inutile, du moins, pour l'instant ; vous connaissez comme moi sans doute les formalités ; si vous le voulez bien, nous les abrégerons le plus possible. Vous vous dites en règle, mon devoir est de m'en assurer.

— Je vous le prouverai bientôt, capitaine ; mais dès que j'eus aperçu le pavillon tricolore sur votre poupe, j'ai donné des ordres nécessaires pour vous offrir une réception digne d'un compatriote.

Le comte hésita pendant quelques instants ; mais bientôt un sourire erra sur ses lèvres, et d'un ton d'un véritable homme du monde, adressant un geste poli au capitaine du Chantier, il lui dit :

— Veuillez me guider, monsieur d'Avilar, Rodolphe gagna l'échelle, précédant le comte et William.

Les matelots de VÉpervier suivirent leur chef ; quelques hommes de l'équipage du Chander fermèrent la marche, et le petit cortège descendit dans l'entrepont.

Quelques détails sur le comte de Saint-Till, et nous poursuivons. Maximilien avait trente-cinq ans à peine ; • sa tournure était élégante et d'une rare aisance ; au moindre de ses mouvements, on devinait en lui un homme familiarisé avec tous les exercices du corps ; il portait l'uniforme à ravir, et son visage doux et éner-

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gique était réellement beau. De grands yeux bleus, voilés par de longs cils bruns, sous des sourcils minces, très fournis et arqués harmonieusement, illuminaient son front intelligent. Il portait un collier de barbe qui ajoutait à la rondeur de son visage loyal et augmentait Tair d'extrême bonhomie qui était sa principale expression. Ajoutez un nez droit, une bouche petite, bien garnie, aux lèvres sensuelles, un teint aux fraîches et vives couleurs, et ses principaux traits vous seront connus. Pendant que, sur un signe de d'Avilar, il s'approcha de la table sur laquelle les vins et les fruits avaient été déposés, le capitaine du Chantier^ qui se piquait à juste titre d'être physionomiste, put l'examiner à loisir; la vue des apprêts faits par d'Avilar charmait visiblement le comte.

— Allons, se dit Rodolphe, ma tâche ne sera pas aussi difficile que je le pensais. Puis, désignant les bouteilles :

— Qu'aurai-je l'honneur de vous offrir, comte > de l'alicante, du malaga, du bourgogne, du bordeaux ou du Champagne!^ lui demanda-t-il.

— Je ne bois jamais que les vins de France, mais je vous remercie, je ne prendrai rien.

— Vous ne voudrez pas me faire cette peine.Tenez, ce bordeaux est exquis ; c'est un compatriote et presque un contemporain, car il compte plus de trente ans de bouteille. Débouché, William.

Pour la première fois, les yeux de Maximilien tombèrent sur l'Anglais ; une présentation était indispensable.

— Comte, permettez-moi de vous présenter sir William Dawis, mon ami intime, mon compagnon fidèle, mon éternel adversaire.

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— Adversaire? répéta Saint-Till en répondant au salut de Dawis.

— Aux cartes et aux dés, ajouta Rodolphe.

— Vous jouez ?

— Dès que nous en trouvons le loisir, oui, capitaine. Oh ! mais de revanche en revanche, nous ne nous faisons pas grand mal, poursuivit d'Avilar en examinant sur le visage de Maximilien TefFet de ses paroles.

— Ne vous défendez pas. Capitaine, d'aimer le jeu devant moi, car je Taime aussi. C'est une bataille à armes loyales et courtoises, dans laquelle je considère la réussite comme une victoire véritable, qu'elle vienne du hasard ou de l'adresse. Mais revenons à ce qui m'amène.

— Un verre de bordeaux d'abord, reprit d'Avilar, afin de ne rien perdre du terrain qu'il avait gagné.

— Non, capitaine.

— Comte de Saint-Till, insista Rodrigue, me refusez-vous de trinquer avec moi pour boire: à la France?

— A la France, oh! alors j'accepte, capitaine; et tous deux, élevant leurs verres, dans lequel le pur sang des vignes de la Gironde étalait ses rubis lumineux, répétèrent à la fois :

— A la France I

— Oui, à la France, reprit d'Avilar; à la France, terre bénie, sol aimé, patrie regrettée et chérie, à la France et à Paris ; à Paris, moderne Babylone, ville d'ivresse et de plaisirs, d'intelligence et de voluptés, capitale du monde, reine de la folie, enfer des chevaux, mais paradis des femmes. A Paris et aux Parisiennes. Allons, comte, 'faites-moi raison ! et d'Avilar emplit de nouveau ie verre de Maximilien.

— A Paris et ^ux parisiennes I répéta ce dernier,

puis il vida une seconde fois son verre d'un trait. Du nectar, ne put-il s'empêcher de dire.

On le sait déjà, la cave du capitaine du Chantier était excellente. Hésiter plus longtemps à aborder le sujet grave qui avait amené le comte à son bord eût été une faute grave que d'Avilar se garda bien de commettre.

— Je vais vous chercher mes papiers, dit-il ; et il disparut.

Maximilien profita de Tabsence de Rodolphe pour questionner William ; mais la leçon était faite à ce dernier depuis longtemps.

— D'où venez-vous, sir Dawis?

— Du Cap de Bonne-Espérance.

— De quel port?

— Nous n'avons pas abordé.

— Pourquoi?

— Une tempête affreuse dont notre vaisseau porte encore des vestiges, nous a forcés à regagner le large.

— Qu'alliez-vous faire au Cap ?

— Nous espérions y prendre une cargaison quelconque pour retourner, d'Avilar en France, moi en Angleterre.

— Qu'avez-vous à bord?

— Des vivres.

— Des viyres seulement?

— Mon Dieu, oui.

Le front de Maximilien se rembrunit, et il reposa sur la table le verre qu'il tenait encore à la main. Dawis resta impassible ; en cet instant d'Avilar reparut.

— Tenez, capitaine, dit-il à Saint-Till, voici de quoi vous prouver que le croiseur VÉpervier a bien inutile-

ment voulu exercer envers nous son droit de visite. Maximilien prit les papiers sans rien dire, et les examina attentivement les uns après les autres. Ainsi que l'avait affirmé d'Avilar, il était en règle. Lorsqu'il eut terminé son examen, de Saint-Till releva la tète.

— Vous n'avez aucune cargaison à bord ? demandat-il à d'Avilar.

— Aucune, en effet. Vous plairait-il de visiter le navire ?

Aller au-devant du danger, c'est quelquefois l'éviter. Cette maxime, qui était un véritable axiome pour Rodolphe, avait été souvent mise en pratique par lui. Aussi, sans attendre la réponse de M. de Saint-Till, s'était-il dirigé vers la porte en lui adressant sa proposition. Il y eut un silence de quelques secondes ; les yeux de William allèrent du comte à Rodolphe, les examinant tout les deux. Le capitaine de VÉpervier se consultait. Rodolphe était prêt à tout. William ne put en douter, en distinguant dans la main droite de d'Avilar un petit sifflet d'argent.

— Eh bien, reprit Rodolphe.

— Mes hommes se chargeront de ce soin, reprit le comte, et s'adressant à ses matelots : — Allez, vous autres', leur dit-il.

William respira ; la physionomie de d'Avilar resta impassible. Il avait autant de sang-froid que de cruauté. • — William, dit-il, veux-tu guider ces braves gens? Puis il lança aux inférieurs du comte cette phrase qu'un murmure flatteur accueillit :

— Mes amis, comme votre capitaine, vous êtes également mes hôtes. Quand vous aurez fait votre devoir, la table est servie, verres et bouteilles vous attendent ; je veux que vous vidiez ce soir la cave du Chantier, Allez !

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Guidés par William, les matelots de VÉpemer obéirent et disparurent bientôt.

— Vous voulez donc griser mon équipage, capitaine? fit le comte,

— Griser, comte, non pas, mais ne sont-ils pas Français comme nous, presque tous ces braves?

— Oui, capitaine.

— Eh bien, je suis heureux de leur offrir une hospitalité aussi large que je le puis. Si loin de la patrie, des compatriotes sont des frères, et prononçant ces derniers mots avec chaleur, d'Avilar enveloppa le capitaine de VÉpemer d'un long regard.

La nature confiante et loyale de Saint-Till se sentit touchée par les allures cordiales qu'affectait Rodolphe vis-à-vis de lui. S'il n'eût écouté que son premier mouvement » il lui eût tendu la main spontanément; mais il réfléchit que sa mission n'était pas terminée, ei; afin de ne point se livrer davantage encore qu'il ne l'avait fait, il se contenta d'adresser au négrier un loyal et franc sourire.

— Pendant que vos hommes visitent le bas du navire, reprit d'Avilar, encouragé par la sympathie non équivoque que lui témoignait Saint-Till, voulez-vous bien me permettre, comte, de vous en montrer le reste? J'ai dans ma cabine des armes fort anciennes qui vous intéresseront.

— Guidez-moi, répondit Maximilien en s'inclinant.

D'Avilar fit un signe à un matelot, et quelques minutes après il pénétra avec le comte dans l'endroit le plus élégant du navire , où il avait coutume de se livrer avec William à leurs interminables parties de cartes et de dés. Saint-Till était grand amateur de curiosités, et particulièrement d'armes anciennes; aussi,

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dès qu'il fut dans la cabine du négrier, ne put-il s'empêcher de s'écrier :

— Voilà de superbes panoplies.

— C'est mon luxe, reprit d'Avilar. Tenez, comte, voilà des damas d'une rare beauté, et je crois cette espingole sans pareille. Rien de plus rare aussi que ces lames d'une souplesse de roseau et d'une solidité à toute épreuve, elles viennent de Solingen.

— Magnifiques, en effet, et le comte se mit à examiner les unes après les autres les armes que d'Avilar détacha, afin de lui en faire apprécier l'élégance et les qualités. '

Pendant ce temps, deux bouteilles de Champagne et trois verres avaient été mis sur la table, à côté des cartes qui s'y trouvaient encore. D'Avilar fit sauter un des bouchons, et tendant une coupe pleine à Maximilien :

— A votre santé, maintenant, comte.

— Merci, fit ce dernier, en acceptant l'offre du négrier.

La glace se rompait de plus en plus entre ces deux hommes, dont l'un, tout en savourant la joie que lui inspirait cet heureux résultat, songeait déjà de quelle façon il s'y prendrait pour accomplir la terrible vengeance dont il avait confié le désir à Dawis.

Les deux capitaines prirent place sur le divan.

— Je vous ai dit que j'étais de Bordeaux, reprit d'Avilar ; d'où ètes-vous à votre tour, comte >

— Je suis né aux bords du lac Pontchartrain, dans la Lousiane que je n'ai jamais quittée.

— Quoi, vous ne connaissez pas la France?

— Non, ni la France, ni Paris, ajouta Maximilien

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avec un accent de regret sincère qu'il ne chercha nullement à dissimuler.

D'Avilar le regardait avec supéfaction.

— Cela vous étonne, n'est-ce pas? reprit le comte.

— Beaucoup, je vous Tavoue.

— C'est tout simple, puisque cela m'étonne moimême.

— Et, sans indiscrétion, oserais-je vous demander, capitaine, le motif qui vous a empêché de voir notre belle France ?

— Certes, ce motif est le seul qui puisse excuser d'un tel fait un offivier, un marin de mon âge; etMaximilien se tut.

D'Avilar n'osa le questionner davantage. En cet instant des pas se firent entendre. La porte de la cabine s'ouvrit et William, suivit par un matelot, parut sur le seuil. Instinctivement d'Avilar reprit le sifflet d'argent qu'il avait mis dans sa poche pour détacher des panoplies les armes qu'il venait de montrer à Saint-Till ; mais ce mouvement ne fut qu'un éclair, car des rires accompagnés du bruit du choc des verres, partant de l'entrepont, se firent entendre aussitôt.

Maximilien s'était levé; l'amateur des armes, l'hôte de d'Avilar, avait fait place au capitaine croiseur.

— Eh bien? dit-il en s'adressant au matelot.

— Rien, capitaine, des vivres, voilà tout.

— Je déplore amèrement, capitaine, devons avoir fait mettre votre navire en panne, reprit Maximilien en se tournant vers d'Avilar, mais je suis esclave de mon devoir et je tiens à tenir un serment que j'ai fait à une personne que j'aime plus que la vie. Acceptez mes regrets et permettez-moi de prendre congé de vous.

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— Vous ne me devez aucune excuse, comte, et la preuve, c'est que je vous supplie de ne point nous quitter encore. Ces braves gens qui vous accompagnent sont sans doute désireux de pirofiter de l'invitation que j'ai été assez heureux de pouvoir leur faire, et je vous supplie, en leur nom comme au mien, de demeurer encore quelques instants, afin de leur laisser le loisir de faire honneur à ma cave.

— Va! dit Maximilien au matelot.

Celui-ci s'empressa de disparaître. Dès que la porte de la cabine se fut refermée : '

— Vous le voyez, continua de Saint-Till en s'adressant à Rodolphe, je me rends à vos désirs.

William approuva cette déclaration, en s'empressant de remplir de nouveau les verres. Ils retrinquèrent, et cette fois franchement.

La physionomie du capitaine de VÉpervier s'était complètement rassérénée. Son caractère expansif s'y lisait tout entier. D'Avilar souriait également en cherchant à ramener la conversation sur un sujet capable de lui faire faire un pas de plus dans l'intimité de cet hôte trompé, de cet ennemi de l'avenir, qu'il voulait serrer étroitement dans ses bras pour l'étouffer dans une vindicative étreinte»

En s'excusant d'avoir arrêté la marche du Chantier, Maximilien avait prononcé certains mots qui avaient surexcité au plus haut point la curiosité de d'Avilar ; à quel serment le capitaine croiseur avait-il fait allusion ? à qui ce serment avait-il été prêté ? Rodolphe avait un vagqe pressentiment que les réponses à ces questions avaient pour lui une grande importance. C'était sur . elles qu'il voulait revenir.

De Saint-Till^ qui était à cent lieues de soupçonner

ce qui se passait dans Tesprit de son hôte, combla bientôt ses vœux, en reprenant en ces termes :

— Deux choses ont dû vous surprendre dans ce que je vous ai dit tout à Theure, capitaine.

D'Avilar fit un geste d'acquiescement.

— La première, poursuivit Maximih'en, est que je ne connais ni Paris, ni même la France, moi. Français comme vous; la seconde, qu'un serment me lie plus encore que mon devoir aux fonctions que j'exerce.

— J'en conviens franchement.

— Je vous dois donc une explication et je vais vous la donner.

— En m'écoutant, répondit en souriant le comte de Saint-Till. C'est l'histoire de ma vie que je vais vous fdire, et j'aime à la dire comme un avare montre ses trisors avec orgueil ; car je me considère comme un des hommes les plus heureux delà terre, et suis fier démon bonheur, qui provient de joies saintes, d'une affection noble, d'un amour loyal.

— Nous écoutons, parlez, capitaine, interrompit Dawis.

— J'ai trente-cinq ans depuis hier, reprit Maximilien, et, comme je vous l'ai dit, je suis né dans la Louisiane, de parents français. Mon père avait quitté la patrie bien jeune, et avait acquis, à la Nouvelle-Orléans, de vastes propriétés qu'il se mit à faire valoir lui-même après son mariage. Je n'avais que dix ans, lorsque je le perdis. Mon frère cadet en avait huit. Nous étions detix enfants. Toute la famille de ma mère habitait la Louisiane. Femme d'énergie et d'intelligence, dès le décès de mon père, elle prit en main l'administration de nos biens et dirigea notre éducation. Elle combattit ainsi ses regrets impuissants par

un excès d'activité, et transforma une mortelle douleur en un chagrin qu'elle subit avec courage. Le décès de mon père ne l'avait pas atteinte seule aussi cruellement. Ma grand'mère paternelle avait été frappée au cœur par cette mort inattendue. Sa santé s'altéra à ce point qu'on écrivit de France à ma mère que la marquise de Saint-Till mourrait, si elle ne consentait pas à lui envoyer un de ses fils. Après une résistance bien compréhensible, ma mère se résigna à accomplir le sacrifice qu'on lui demandait, et mon frère nous quitta pour aller vivre avec son aïeule. Resté seul avec ma mère, je l'aidai dès que je le pus, et je ne tardai pas à la décharger complètement du soin de la gérance de nos vastes exploitations. A vingt ans, je devins par ce fait le véritable chef de la famille, et, pris d'un vif désir de courir le monde et les aventures, je refoulais ces aspirations vagabondes au plus profond de mon cœur, fier du sacrifice que je faisais à ma piété filiale.

— Vous êtes un bon fils.

— Qui ne l'est pas? Oui, j'étais fier de mon sacrifice, car ce sacrifice était grand. Si vous saviez que de fois, même après la résolution prise, lorsque j'errais sur la plage, je contemplais d'un air de regret et d'envie cette vaste mer que j'adorais et sur laquelle je voyais tant d'autres s'aventurer IJe la contemplais comme une femme aimée à laquelle on ne peut songer, et je savourais mes regrets on me disant, satisfait de moi-même : C'est pour elle, c'est pour ma mère que je reste cloué à ce sol ; c'est pour ma mère que je ne cède pas à la vertigineuse attraction de tes flots bleus, de ton poétique horizon, élément grandiose et singulier, capricieux et terrible ! .

— Voilà parler en marin.

— Ne Têtes-vous pas comme moi et ne ressentezvous pas pour la mer ce même amour fait d'effroi, d'admiration et de curiosité.

— Oh! si, répondit Dawis.

— Poursuivez, comte, dit d'Avilar.

De Saint-Till obéit.

— Sept années se passèrent ainsi. Au bout de ce temps, un horrible malheur, le plus grand qu'un homme, qu'un fils puisse éprouver, me frappa. Je perdis ma mère. La veuve s'était fait ange pour aller rejoindre là-haut le juste qu'elle ne pleurait plus, mais qu'elle regrettait toujours.

En prononçant ces dernières paroles, la voix du capitaine s'était altérée ; une larme vint perler sur sa joue ; il l'essuya d'un geste brusque, et après avoir vidé d'un trait le verre plein qui se trouvait devant lui, il reprit :

— Ce coup fatal me rendit ma liberté et je songeai aussitôt à abandonner à mon tour la Louisiane pour la France. J'entrai dans la marine, et j'allais quitter la Nouvelle-Orléans pour faire moa premier voyage en Europe, lorsqu'un ami d'enfance me présenta dans la famille des barons d'Ancy, riches planteurs également français, dont la famille ne se composait plus, à l'époque dont je vous parle, que de trois personnes : le baron Jérôme d'Ancy et ses filles Marguerite et Cécile. Ah! messieurs, je ne sais si l'amour nous fait voir autrement que l'indifférence, mais tout ce qu'un homme est capable d'éprouver d'enthousiasme et d'admiration à la vue d'une pure et belle jeune fille, unissant la distinction de l'esprit à celles que donnent la race et la grandeur d'âme, je le ressentis dès la première fois que je vis Marguerite. Que vous dirai-je? Dès cet instant.

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j'en devins éperdument amoureux, et trois mois après je Tépousai. M"* d'Ancy avait consenti avec joie à unir son sort au mien, mais en m'imposant la condition de ne point quitter la Louisiane. Elle adorait et vénérait son père déjà vieux, et ne voulait pas vivre loin de lui. Je m'engageai à rester, et, afin de concilier mes goûts et les désirs de ma femme, grâce aux protections de mon beau-père, on me confia le commandement de VÉpervier et la mission de purger nos côtes de ces infâmes négriers que je hais et que je méprise autant que le fait Marguerite, ce qui n'est pas peu dire.

— M"' la comtesse de Saint-Till a bien raison, interrompit d'Avilar; mais y a-t-il encore des négriers dans ces parages ?

Ces paroles furent dites par Rodolphe avec un accent si naturel, que Dawis ne put s'empêcher de lui adresser un regard de stupéfaction.

— Certes, poursuivit Maximilien, et on ne. saurait trop sévir contre eux. Cette traite des noirs, qui consiste à voler à des hommes leur liberté, est une infamie. Le baron d'Ancy est abolitionniste. Depuis sa naissance, Marguerite a pratiqué la sainte religion de l'amour du prochain et s'est fait la protectrice des malheureux noirs. Tous ceux qui sont à la Louisiane savent qu'ils trouvent toujours chez nous aide et secours. Aussi vit-elle avec plaisir que j'allais me consacrer à la protection de ces malheureux, et exigeât-elle, avant de consentira ce que j'accepte la situation qui m'était offerte, que je lui jure que pas un bâtiment ne passerait en vue de VÉpervier, sans que j'exerce le droit de visite. J'ai juré, capitaine, et voilà pourquoi j'ai hissé mon pavillon en vous voyant prendre le large.

— Et, dit d'Avilar, avez-vous sévi déjà contre dçs négriers ?

— Oui, souvent, mais une fois surtout d'une façon terrible.

— Ah ! contez-nous cela, j'adore les histoires.

— Un autre jour, capitaine, il faut que je retourne à mon bord.

— Je puis donc espérer vous revoir?

— Certes. N'allez- vous pas à la Nouvelle-Orléans ?

— Oui, comte.

— Et bien, j'espère vous y rencontrer bientôt.

— Ce sera un honneur pour nous.

Ils se séparèrent, et bientôt la barque regagna VÊpervier,

— Eh bien, fit Dawis à d'Avilar, qui, aussitôt après le départ de Saint-Till, avait repris ses réflexions, qu'en dis-tu?

— Je dis, William, que le capitaine Maximilien de Saint-Till n'a plus six mois à vivre, et que, sans l'avoir vue déjà, je suis amoureux fou de la comtesse Marguerite.

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