‹ Histoire d'une nuitChapitre 21 sur 27 · DIPLOMATIE · texte numérisé non relu

DIPLOMATIE

Tous les soins que réclamait son état furent aussitôt donnés à William Dawis ; au bout de quelques instants, il reprit ses sens. Le moment, était décisif pour d' Avilar, il Tavait compris d'avance et guettait. A peine l'Anglais eut-il ouvert les yeux, que le capitaine négrier se penchant sur lui, murmura à son oreille, d'une voix basse, mais impérieuse :

— Pardon et silence I

Dominé et souffrant, William se contenta de murmurer un :

— Hélas I puis il referma les yeux.

Ce qui venait d'arriver méritait une explication. D'Avilar avait fait son roman d'avance.

— Je suis vraiment un brutal, mon cher comte, ditil, mais que voulez- vous .> le plus coupable n'est pas moi, c'est ce maudit cheval à qui j'ai brûlé la cervelle.

— Expliquez -moi, monsieur, cette étrange aventure.

— Rien de plus facile et de moins curieux, vous allez en juger. Arrivés hier à la Nouvelle-Orléans, nous projetâmes une promenade dans les environs aujour-

d'hui. Je ne sais, capitaine, si vous êtes comme moi ; mais après une longue traversée, rien ne me plaît davantage que la marche.

— Oui, je comprends.

— N'est-ce pas? Sans adorer ce que nos matelots appellent le plancher des vaches, il est doux de fouler la terre ferme sans avoir à subir les saccades du roulis. Nous partîmes de la Nouvelle-Orléans après déjeuner, en flâneurs, sans but, si ce n'est celui de nous fatiguer; le hasard nous conduisit à une hôtellerie qui est située' au bas de la colline, à mille mètres d'ici : au Lion d'argent .

— Je la connais.

— Je m'en doute. Le brave Italien qui la gouverne nous offrit des chevaux, et en attendant que le dîner que nous venions de commander fût prêt, nous acceptâmes Toffre qu'il nous fit de nous seller deux chevaux pour visiter les environs. Nous voilà tous les deux chevauchant sans savoir où nous allions, mais résolus à ne point nous écarter du lieu où un repas réconfortant allait bientôt puissamment atténuer nos fatigues, Or, chose dont je ne me doutais pas, ce bon Dawis est le plus exécrable cavalier de toute l'Angleterre. J'avais beau lui recommander la prudence, il se gardait bien d'écouter mes conseils ; ce qui fait qu'à peine étionsnous engagés dans le sentier qui mène à votre propriété, que son cheval s'emporta.

« — Rends-lui la main, rends, rends donc, » criai-je! Ah! bien oui. Suspendu aux rênes, William formait point d'appui en s'accrochant à elles. Excitée par cette résistance, sa monture se mita exécuter des bonds fantastiques, La peur gagna le cavalier qui se mit à crier, que vous dirai-je? Je me souvins que j'avais par hasard,

dans cette vareuse, un petit pistolet chargé ; calculant que le trépas du vicieux animal qui mettait les jours de mon ami en danger ne serait pas un crime qu'on puisse longtemps se reprocher, je le visai à la tempe et je rabattis comme un lapin.

-^ Le procédé était brusque.

— C'est vrai ; mais que voulez-vous, on ne pense pas à tout. Je n'avais pas réfléchi que la chute du cheval pouvait mettre mon pauvre Dawis dans le piteux état dans lequel il se trouve. Vrai, j'ai cru bien faire, et personne, pas même lui, ne pourrait m'en vouloir.

En ce moment, un nouveau personnage pénétra dans la salle où d'Avilar faisait au comte de Saint-Till le récit précédent. C'était un nègre d'une soixantaine d'années dont les cheveux crépus étaient presque entièrement blancs. Sans dire un mot, il s'approcha de la chaise longue sur laquelle on avait déposé le blessé et lui tâta le pouls.

— Eh bien, Néron? lui dit le capitaine.

— Rien de grave, maître.

— En êtes-vous bien sûr ? demanda d'Avilar, par acquit de conscience.

— Oh ! Néron est un habile docteur; tout ce qu'il dit fait loi, reprit Maximilien.

— Alors...

— Alors, vous ne devez rien craindre.

— Le ciel soit loué ! et sur ces paroles, que d'Avilar avait bien rarement prononcées, il prit un siège et ayant tiré un cigare de son étui, il l'alluma.

Marguerite s'était retirée après avoirdonné à ses gens ordre de mettre toute l'habitation à la disposition des deux amis. Elle reparut en cet instant. Aussitôt le ca-

pitaine négrier se leva et lança son cigare dans le jardin, par la porte qui était restée ouverte.

— Oh I ne vous dérangez pas, et fumez, monsieur.

— Madame !

— Une femme de marin a toutes les indulgences, reprit en souriant de Saint-Till, fumez, capitaine, et, afin de convaincre son hôte, le comte lui tendit son porte-cigares dans lequel Rodolphe puisa en s*inclinant.

— Eh bien, Néron, dit alors Marguerite au vieux nègre qui appliquait en ce moment sur la blessure de Dawis un léger appareil. Ton avis ?

— Rien de grave, madame la comtesse ; je Tai déjà dit à ces messieurs. Voilà la blessure pansée : deux heures de sommeil, et le blessé pourra reprendre sa route.

D'Avilaralla à William.

— Mon pauvre ami, que tu dois m*en vouloir !

— Non, répondit du geste Dawis.

— Veux-tu que je reste près de toi?

William répéta le môme geste.

— Laissons dormir votre ami, capitaine, dit Marguerite en se levant pour se diriger vers la porte.

— Oui, venez, monsieur d'Avilar, reprit Maximilien.

Ils quittèrent la place, traversèrent un vestibule et, guidés par la comtesse, pénétrèrent dans un élégant salon, dont le meuble, tout recouvert de perse ancienne à grands ramages, avait un aspect réjouissant et tout à fait campagnard. Arrivée là, d*un signe qu'elle accompagna d'un sourire gracieux , Marguerite désigna un siège à son hôte. Rodolphe s'inclina; mais, au lieu de s'asseoir, il se tourna vers le comte de Saint-Till, dang

Tattitude de quelqu'un qui attend, Maximilien comprit.

— Ma chère Marguerite, dit-il à sa femme, permettez-moi de vous présenter le capitaine Rodolphe d' Avilar, à qui je suis d'autant plus heureux d'offrir l'hospitalité, que, par amour de vous, il y a deux jours, j'ai arrêté sa marche. Capitaine, permettez-moi de vous présenter la comtesse de Saint-Till.

— Vous n'aviez pas besoin, mon ami, d'agir aussi cérémonieusement. L'accident qui a conduit ici monsieur, était pour moi une présentation suffisante pour qu'il acceptât franchement l'hospitalité que nous sommes charmés de lui offrir, sans avoir besoin d'autre chambellan que son ami blessé.

— Ces paroles, madame, répondit d'Avilar en s'inclinant, me prouvent à quel point extrême sont poussées chez vous les qualités charitables ; mais ce sont justement ces qualités qui me plongent dans une admiration profonde et me font savoir un gré infini à M. le comte d'avoir accompli vis-à-vis de nous les formalités indispensables entre gens du monde, qui seules peuvent me faire espérer qu'après m'avoir accueilli comme hôte, la belle châtelaine daignera m'honorer à la longue d'un peu d'amitié.

Ce petit discours fut prononcé par le capitaine négrier sans embarras aucun et le plus gracieusement du monde. Lé ton était parfait, la diction douce et l'allure de l'orateur des plus aimables. Entre l'homme qui venait de parler ainsi et le cruel chef du Chantier qui, quarante-huit heures auparavant, avait lancé à ses matelots cet ordre terrible : — La chapelet de visite à la mer ! il y avait une telle différence, que William lui-même, s'il eût été présent, n'eût pu s'empêcher de la remarquer avec le plus profond étonnement. D'Avilar le forban,

le bandit, le négrier, avait fait place à Rodolphe, rhomme du monde, l'ancien viveur élégant, le prodigue habitué du boulevard de Gand et des coulisses de rOpéra.

— Vous êtes Français, monsieur? dit Marguerite après un silence .

— Oui, madame la comtesse, répondit le capitaine du Chantier en s'inclinant. Puis, sur un nouveau geste de celle qu'il avait nommée la châtelaine, il s'assit sur le siège qu'elle venait de lui désigner pour la seconde fois. L'intimité commençait entre de Saint-Till, Marguerite et Rodolphe d'Avilar.

Si une transformation complète s'était opérée chez ce dernier, une différence aussi saillante s'était faite dans les allures du comte.

Il avait abandonné la raideur que nous lui avons vue lorsqu'il était monté à bord du Chantier, et son visage exprimait encore plus de satisfaction expansive que lorsque même il s'était laissé aller, dans la cabine de Rodolphe, à lui raconter en quelques mots sa vie ; le capitaine croiseur aussi avait disparu, le gentilhomme hospitalier lui avait succédé ; loin de la mer, loin de son bord, déchargé momentanément de toute responsabilité, dans le milieu charmant où vivaient les deux êtres qu'il chérissait le plus au monde, et près d'eux, le comte Maximilien de Saint-Till laissait éclater sur son visage la satisfaction profonde qu'il ressentait.

Au bout de quelques secondes, Rodolphe rompit le

silence qui avait suivi sa réponse à la demande que

venait de lui adresser la comtesse, demande qui, on

a dû le comprendre, était une question dans la forme,

' mais une affirmation dans le fond.

— Vous êtes Français? c'est-à-dire à la façon dont

VOUS VOUS exprimez, à la courtoisie qui vous distingue, aux manières aristocratiques que vous possédez, vous devez être Français, vous ne pouvez même qu'être Français.

Telle ^vait été la pensée de Marguerite, et d*Avilar en avait savouré avec une joie intérieure tout ce qu'elle avait de flatteur poiïr lui. Pendant le silence dont nous venons de parler, Rodolphe embrassa la comtesse dans un regard d'admiration qu'il s'efforça de voiler le plus possible, afin que Marguerite ne pût soupçonner l'impression qu'elle avait produite sur lui dès qu'il l'avait aperçue.

— Vous êtes l'ange des noirs de la Louisiane, à ce qu'on m'a dit, madame la comtesse, lui dit-il.

— Ce que je fais pour eux ne mérite, certes pas, monsieur, le titre que vous daignez me donner.

— Ce n'est pas moi qui vous le donne, c'est la rumeur publique ; ce sont surtout ces pauvres nègres qui vous chérissent et vous vénèrent comme une sainte.

— J'ai pitié de ces pauvres gens, cela est bien naturel.

— Mais non , madame , puisque l'esclavage n'est point aboli et que maints forbans se livrent encore à la traite.

— Les misérables !

— Les infâmes ! ajouta Rpdolphe. Oh ! je comprends bien votre indignation, et je la partage.

— A la bonne heure, interrompit Maximilien, c'est là un noble sentiment qui me prouve que vous n'avez pas de rancune.

— Que voulez-vous dire, Maximilien ?

— Une chose simple, ma chère Marguerite, c'est que c'est en forçant le capitaine d' Avilar à mettre son navire

HÎSTOIRE d'une NUIT. igS

en panne, pour exercer à son bord le droit de visite, qu'avant-hier j'ai fait sa connaissance. C'est à vous à lui faire des excuses, vous le voyez; car peut-être remplirais-je mes fonctions de capitaine croiseur avec moins de rigueur, si je ne vous avais fait le serment de sévir contre les négriers avec une implacable sévérité.

— Vous êtes donc terrible, madame ? reprit d'Avilar.

— Terrible pour les coupables sans excuses, oui, monsieur, je j'avoue ; les gens qui se livrent à la traite m'inspirent un tel mépris, que je les considère comme des monstres indignes de pardon et de pitié.

— Décidément, la rumeur publique a raison, vous êtes l'ange des noirs, madame, répéta Rodolphe avec un sourire.

En ce moment s'ouvrit la porte du salon, et un valet de pied parut sur le seuil. ,

— Madame la comtesse est servie, annonça-t-il. D'Avilar se leva aussitôt.

— Que d'excuses n'ai-je pas à vous faire, dit-il à ses hôtes ; je n'ai pas songé que l'heure du diner venait de sonner et je suis devenu importun, pardonnez-moi et laissez-moi regagner mon auberge, je reviendrai dans la soirée chercher mon ami Dawis.

— Du tout, monsieur, votre couvert est mis, dit Marguerite.

— N'ai-je pas été votre hôte à votre bord > ajouta le comte. Nous vous gardons.

D'Avilar s'inclina, offrit son bras à la comtesse, et quelques secondes après, ils s'installèrent, dans l'élégante salle à manger de l'habitation, à une table richement servie à l'européenne, où le petit Rodrigue, hissé sur une chaise haute, était déjà installé.

— Mon fils, un grand et beau jeune homme de quatre ans que je vous présente, capitaine, dit Marguerite en embrassant le petit garçon.

— Nous vous recevons complètement sans cérémonie, vous le voyez.

— Mais j'adore les enfants, répliqua d'Avilar et s'adressant à Rodrigue en lui tendant la main :

— Bonjour, mon petit ami, lui dit-il.

L'enfant leva les yeux sur le négrier; son visage devint sérieux et il resta immobile.

— Excusez-le, Rodrigue est très timide, dit le père.

— Que dites-vous donc, Maximilien? Rodrigue est un grand garçon qui fait bon accueil à tout le monde et surtout à nos hôtes, n'est-ce pas, mon enfant?

Ces paroles dissipèrent le léger nuage qui s'était répandu sur le front du petit garçon et il se décida à serrer la main de d'Avilar.

— Je ne te fais pas peur, n'est-ce pas, mon petit ami? demanda à l'enfant le capitaine du Chantier.

La comtesse regardait Rodrigue.

— Non, monsieur, répondit-iL

— Embrasse-moi, alors, ajouta le négrier, et se penchant vers le fils de Marguerite, qui n'osa pas faire résistance, il effleura sa joue et ses lèvres.

La nuit était venue. Une lampe suspendue au plafond, recouverte par un grand abat-jour opaque, décrivait autour des convives une zone lumineuse très suffisante pour eux, mais qui laissait dans des ténèbres relatives les extrémités de la salle à manger.

Celle-ci avait deux entrées principales. La première donnait accès dans le salon où Rodolphe avait été conduit par ses hôtes, afin de laisser seul William Dawis.

La seconde communiquait par une galerie formant un coude à la chambre dans laquelle l'Anglais avait été déposé sur une chaise longue, et n'était close que par des portières en draperies brodées d'une grande richesse.

Or, au moment où Rodolphe avait tendu la main à l'enfant, deux yeux avaient paru derrière ces rideaux que les valets avaient dégagés de leurs embrasses, afin que les dernières lueurs du jour qui éclairaient encore assez vivement la galerie, ne vinssent pas rompre l'harmonie de la lumière de la lampe qui éclairait la salle à manger. Ces deux yeux étaient ceux de William. Moins gravement atteint que Néron ne l'avait cru, tout expérimenté qu'il fût, Dawis n'avait éprouvé qu'un léger évanouissement, dont l'appareil posé par le nègre n'avait pas tardé à le faire sortir. Il s'était levé, avait traversé la galerie et, reconnaissant la voix ded'Avilar, il s'était mis à examiner à travers les portières ce qui se passait dans la salle à manger.

— Comment I à table, et il fait des caresses à l'enfant l Décidément ce Rodolphe est le diable ^n personne. Quel charmeur I s'était dit William, et, pendant toute la scène que nous venons de décrire, il en avait observé attentivement les moindres incidents.

— L'enfant n'a pas l'air très charmé de son nouvel ami, avait-il remarqué au moment où le petit Rodrigue hésitait à répondre aux avances de d'Avilar. Quelle est donc la voix intérieure qui avertit ce petit être de se méfier ? Mystère que je n'ai pas le temps d'approfondir, car j'ai l'estomac dans les talons et il me faut m'apprèter comme l'a fait mon adroit ami à prendre place à cette table appétissante.

Sur cette réflexion, il regagna sa chaise longue, près

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de laquelle un cordon de sonnette pendait au mur, et il Tagita. Aussitôt, un valet parut.

— Où est le capitaine d'Avilar?

— Auprès de M. le comte et de M™* la comtesse, répondit le valet.

— Priez-le, je vous prie, de me venir trouver. Aussitôt le valet se rendit dans la salle à manger.

— Monsieur, votre ami vous demande, dit-il au négrier.

— Comment va-t-il ?

— Mais il m'a semblé aller très bien.

— En ce cas, ne vous dérangez pas, capitaine, ceci me regarde, dit Maximilien en se levant, et s'adressant au valet : — Un couvert de plus, ajouta-t-il ; puis il disparut.

Rodolphe resta seul avec Marguerite.

— Yous êtes une heureuse femme et une heureuse mère\ madame, lui dit-il.

— C'est vrai, capitaine, et chaque jour je remercie Dieu d'avoir permis que le comte m'aimât ainsi que d'avoir béni cet amour en nous donnant ce petit ange que j'adore autant que l'aime son père.

Cet étalage du profond attachement que Marguerite avait pour son mari et pour son enfant, irrita d'Avilar ; mais à l'aide de la puissance sur lui-môme que nous lui connaissons, son visage resta impassible : pas un seul de ses traits ne s'altéra, et pourtant il lui est venu instantanément à l'esprit une terrible pensée :

— Quand tu seras veuve, adorable créature, il faudra bien oublier complètement ton Maximilien, pour n'aimer désormais que moi sur la terre.

Le comte rentra en ramenant Dawis. Le valet avait

obéi à son maître, et un cinquième couvert avait été mis par lui, à côté de Marguerite.

— Voilà le revenant, fit de Saint-Till ; puis, s'adressant à sa femme : — Sir William Dawis, dit -il, l'ami intime, le compagnon fidèle du capitaine Rodolphe d'Avilar, et désignant Marguerite: — M""® la comtesse de Saint-Till et M. Rodrigue, son fils; et maintenant prenez place, mon cher hôte.

William ne se fit pas prier.

* — Que de pardons n'ai-je pas à te demander, mon pauvre ami ! lui dit d'Avilar.

— Ne parlons plus de cela, demain, ma blessure sera fermée, répliqua William, et dans huit jours on en cherchera vainement la trace.

— C'est évident, interrompit le comte, les blessures à la tète sont celles qui se guérissent le plus vite.

— Vous avez dû beaucoup souffrir, monsieur?

— Pas trop, j'ai été étourdi par le choc, madame, voilà tout.

— Un verre d'excellent vin vous remettra, sir William, dit le comte. Capitaine, je tiens à vous prouver que si votre cave marine est une cave de choix, ma cave terrestre ne laisse non plus rien à désirer.

D'Avilar sourit; dès cet instant, le diner fut des plus gais; on parla de mille choses diverses, de vins, de la mer, du mariage, de «la politique et enfin des nègres ; arrosant ces divers sujets de libations exquises, car, en effet, le comte de Saint-Till pouvait hardiment se vanter de posséder une véritable cave de gourmet. Lorsqup la question de la traite, ramenée par d'Avilar, revint sur le tapis, William fit la grimace, mais sans y prendre garde.

— A propos de nègres, ou plutôt de négriers, vous

nous devez une histoire, cher comte, dit Rodolphe à de Saint-Till.

— Une histoire? répéta celui-ci.

— Ne nous avez-vous pas dit, à mon bord, qu'une fois vous aviez sévi avec une vigueur extrême contre un négrier ?

— C'est vrai.

— Quand cela ?

— Il y a quatre ans, et Maximilien regarda son fils en souriant.

— Dites-nous donc dans quelle circonstance ?

— Volontiers, répondit le comte sans se faire prier. Ah I ce fut une terrible chasse, un sanglant combat. Nous croisions à quinze lieues des côtes, lorsqu'un navire parut à l'horizon. Dès que les hommes qui le dirigeaient aperçurent mon bâtiment, je vis leur vaisseau prendre le large avec une rapidité qui d'abord me fit douter de pouvoir le rejoindre, mais qui démontra également que ceux qui fuyaient ainsi avaient tout à redouter des autorités maritimes.

— Vous pouviez vous tromper, capitaine ; car vous avez cru aussi sans doute que nous prenions le large, et nous ne faisions que chercher un courant allant vers la terre, et dont l'impulsion compenserait le mauvais état dans lequel se trouvait le Chantier,

— C'est vrai, reprit Maximilien ; mais je ne me trompais pas, la fois dont je parle.

William jeta sur d'Avilar un regard d'admiration dont ce dernier seul comprit la signification.

— Dès que ce soupçon me vint, fidèle à mon devoir...

— Et à votre serment.

— Oui, je mis toutes voiles dehors et je suivis le fuyard, à qui j'intimai l'ordre de mettre en panne,

à Taide des signaux ordinaires. Sans tenir aucun compte de cela, il continua sa course et je redoublai d'efforts pour gagner sur lui, ce qui ne tarda pas à arriver. Cependant il ne me fallut pas moins de six heures pour parvenir à une portée de canon de ce rapide vaisseau, qu'aucun bâtiment, sauf ÏEpervier, n'eût pu rejoindre. Une dernière détonation partie de mon bâtiment avertit le négrier .que, s'il ne s'arrêtait pas, j'allais couler bas son navire. Sans attendre l'attaque, il commença le feu. Le combat dura une heure ; au bout de ce temps, percé de part en part par les nombreux boulets que mes matelots, excellents pointeurs, avaient envoyés dans ses flancs, le vaisseau négrier coulait bas. Nous recueillimes trente nègrçs qui s'étaient jetés à la mer, le reste mourut avec le capitaine et l'équipage. J'appris par ceux que j'avais recueillis, qu'il y avait cent cinquante noirs à bord. Je revins à la Nouvelle-Orléans, et trois jours après, en arrivant ici, j'embrassai Rodrigue pour la première fois ; car, tandis que je sauvais trente infortunés, le ciel me donnait un fils.

— Cela portera bonheur à Rodrigue, dit la comtesse, n'est-»ce pas, capitaine ?

— J'en suis sûr, madame, car il y a trente noirs qui doivent prier pour lui sur la terre, et cent vingt dans le ciel, répondit d'Avilar, mais avec un tel accent de bonhomie que ni le comte ni la comtesse ne devinèrent le fond de la pensée du capitaine du Chantier.

On servit le café, les hommes se mirent à fumer. La comtesse se retira avec Rodrigue. Après avoir causé de choses et d'autres pendant une heure encore, d'Avilar et Dawis voulurent prendre congé de leur hôte. Dès qu'ils exprimèrent ce désir, le comte se récria :

— Non pas, leur dit-il, je vous garde. J'ai donné

aoi LES dOMPAÔKONS DÛ ÔLAIVE.

Tordre tout à l'heure de vous préparer les meilleures chambres d'amis de l'habitation, et demain matin je vous reconduirai moi-même en voiture à la Nouvelle- Orléans.

D'Avilar fut charmé de la proposition ; mais néanmoins il consulta William, afin de ne pas laisser soupçonner à Maximilien de Saint-Till combien lui était agréable tout ce qui pouvait resserrer l'intimité qui s'établissait entre eux.

Dawis, qui n'était pas accoutumé à ce que d'Avîlar prît la peine de lui demander son avis, répondit :

— Comme tu voudras.

— Et notre partie? objecta Rodolphe*

— Oh ! nous allons la faire ensemble, si vous le Voulez bien, dit le comte.

— Comment, mon cher hôte, vous daigneriez..*

— Jouer avec vous, mais avec grand plaisir; j'adord le jeu, je vous l'ai déjà avoué.

— Ah 1 vraiment, fit le négrier, et tout bas il se dit : Décidément le sort me gâte.

Quelques instants après ils se mirent à faire un w^hist avec un mort, à dix francs la fiche. Le comte avait luimême fixé l'enjeu. Dawis était de prenpiière force; mais, sur un signe de d'Avilar, il commit volontairement plusieurs fautes qui, jointes à la nonchalance du jeu du négrier, donnèrent, à la fin de la soirée, un avantage marqué au comte.

A minuit, Maximilien gagnait cent fiches.

— Nous vous devons cinquante louis ; arrêtons-nous là, mon cher comte, dit Rodolphe ; je me sens un peu fatigué, et William, après sa chute, ne doit pas mieux demander non plus que de gagner son lit le plus tôt possible.

HISTOIRE d'une NUIT. 2o3

^- J'en conviens, dit l'Anglais.

— Ne prévoyant pas que nous jouerions pendant notre petite excursion champêtre, nous sommes forcés de rester vos débiteurs jusqu'à demain, monsieur de Saint-Till. Dès que nous serons arrivés à la Nouvelle- Orléans, nous réglerons, ajouta d'Avilar.

— Ah 1 çà, messieurs, pour qui me prenez-vous, répliqua Maximilien en se récriant, vous ne voulez donc pas votre revanche ?

— Certes, oui.

-p En ce cas, nous sommes gens de revue, et la différence qui existe entre nous n'est pas encore assez grande pour que j'accepte un seul louis de vous.

— Permettez...

— Je vous en prie, messieurs.

Des valets parurent. Précédés par eux et guidés par le comte, Dawis et d'Avilar gagnèrent l'appartement qui leur était destiné, dans lequel Maximilien les introduisit lui-même .

Cet appartement, situé au premier étage du bâtiment principal et dont les croisées donnaient sur le fleuve, se composait de deux chambres ' à coucher, reliées entre elles par un petit salon meublé avec, goût*

— C'est charmant, dit d'Avilar.

— Nous serons ici à merveille, ajouta William. Le comte leur souhaita le bonsoir et se retira. D'Avilar se laissa tomber dans un fauteuil et se mit

à réfléchir; au bout de quelques minutes, Dawis remarqua l'immobilité méditative de son ami.

— A quoi penses-tu, Rodolphe? lui demanda-t-il. D'Avilar leva la tête, et, avec une expression de convoitise qui fit briller ses yeux d'un sombre éclat :

— A la comtesse Marguerite de Saint-Till, dit-il.

— Comment? fit T Anglais stupéfait.

— Je l'aime, reprit d'Avilar avec conviction, et elle m'appartiendra, je me le suis juré !

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