L'OBSTACLE IMPRÉVU
Dawis, en entendant cette déclaration, ne put s'empêcher de tressaillir.
— Tu oserais songer à la comtesse, toi I dit-il.
— Et pourquoi pas, sir Dawis, je vous prie? demanda d*Avilar avec un sourire plein de fatuité.
— Mais c'est de la folie 1
— Pardon, cher ami, lorsque vous m'avez honoré de vos confidences amoureuses et révélé que votre cœur était tout à la belle miss Arabelle Clary, la personne la plus distinguée et la plus adorable de toute l'Angleterre, à ce que vous me disiez, me suis-je permis d'élever le moindre doute sur la convenance réciproque de ce grand amour?
— Mais miss Arabelle était libre, et l'est encore, j'en suis sûr; elle m'attend, la pauvre abandonnée...
— Oui, c'est convenu, tu me l'as répété souvent, mon pauvre William, interrompit ironiquement d'Avilar, d'un ton moins grave que celui qu'il avait pris quelques instants auparavant pour morigéner Dawis; oui, miss Arabelle Clary est toujours libre, mais la belle Marguerite de Saint-Till le sera bientôt aussi, foi
2o6 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
de Rodolphe d'Avilar, par le ciel et par Tenfer, je te le jure.
Ces derniers mots furent prononcés par le négrier, d'une vobc sombre et résolue.
— Oh! la belle créature! ajouta-t-il.
— Alors, tu es amoureux?
— Amoureux fou I
— Ainsi 1 tout de suite ?
— Oui, Tamour, comme je le comprends, doit naître comme l'éclair. La comtesse Marguerite a rempli mon cœur et mes yeux d'un éblouissement sublime et qui sera éternel, car rien ne pourra le dissiper, même la possession.
— Et tu espères ?
— Je fais mieux : je veux, j'aurai cette femme. ^ Allons donc !
— Je l'aurai, te dis-je. Tu connais ma volonté, tu sais que je sais briser les obstacles; eh bien, désormais, toute mon intelligence, toute ma vie n'auront qu'un but, posséder Marguerite.
— C'est de la folie !
— C'est de la raison. •
— Mais comment t'y prendras-tu?
— Je n'en sais rien encore. Jusqu'à présent les circonstances m'ont aidé miraculeusement dans l'entreprise où je me suis engagé ; elles m'aideront encore sans doute, et si les incidents favorables à la réalisîftîon de mon rêve éblouissant ne naissent pas d'ellesmêmes, je saurai les créer. Tu verras, William, tu verras.
Dawis comprit que toute discussion était inutile, et d'ailleurs le sommeil s'emparait de lui.
— Bonsoir et bonne chance, dit-il, en se retirant dans sa chambre.
— Bonsoir, oiseau de mauvais augure ! lui répondit d'Avilar, et loin d'éprouver le besoin de chercher un repos qu'il se sentait incapable de goûter en ce moment, il reprit le cours de ses réflexions.
Elles prouveront que sa résolution était bien arrêtée, et que 1 amour subit qu'il éprouvait pour la comtesse était aussi grand qu'il venait de le dire à son confident.
— William, vraiment, est un sot. Il ne sait donc pas encore ce dont je suis capable ! Mais résolu comme je me sens, quelle est la femme qui pourrait me résister? J'emploierai tous les moyens; mes succès d'autrefois me sont un sûr garant que je saurai charmer un jour cette femme, réellement divine et si adorable que, jusqu'aujourd'hui, jamais aucune autre n'a produit sur moi émotion semblable à celle que j'ai ressentie dès qu'elle a paru. Ma force naîtra de la grandeur de mon amour même, de la profondeur de ma sincérité, de la persuasion qu'elle me donnera, de la patience, de la ténacité, de tout enfin ce qui pourra me faire aimer d'elle. Oh! ce Saint-Till, déjà j'avais résolu de lui faire payer cher ce qu'il m'a fait ; mais désormais il est doublement mon ennemi, et nulle puissance humaine ne pourra le soustraire à la mort ! Et pendant quelques instants il savoura cette horrible pensée.
Après une nuit sans sommeil, il fut debout le premier. Il s'habilla et descendit dans le parc, où il se promena pendant deux heures. A l'excitation nocturne qui s'était emparée de lui la veille, avait succédé un calme relatif qui le jeta dans des idées plus calmes que celles qu'il avait eues en quittant le comte de Saint-Till.
Il prenait un plaisir extrême à parcourir les allées qui, selon lui, devaient être celles où Marguerite aimait de préférence à se promener. Un banc rustique, abrité par des palmiers, duquel on pouvait embrasser tout l'horizon du côté du fleuve, s'offrit à lui. Il y prit place avec volupté, en se disant que ce banc devait être celui où la jeune châtelaine venait le plus souvent contempler la belle et luxuriante nature, qui faisait du panorama qu*on dominait à cet endroit un des plus beaux et des plus grandioses points de vue qu'on pût contempler. Tout à coup, il tressaillit, et ses yeux lancèrent un éclair dç haine. A hauteur d'homme, taillés dans l'écorce d'un des palmiers qui formaient la charmille dont le banc occupait le centre, deux M entrelacés venaient de frapper ses regards.
Durant une de ces heures d'expansions charmantes que seuls les amoureux ont traversées, le comte avait, à l'aide d'un petit couteau de poche, tracé sur ce palmier ce symbole des liens si chers qui l'unissaient à sa femme.
— Maximilien, Marguerite! murmura d'Avilar avec colère. Voilà la signification évidente de ces lettres confondues par l'entrelacement de leurs jambages. Elle ne vient donc pas seule rêver dans ce lieu, Maximilien l'accompagne ; c'est ici qu'ils se disent de tendres paroles, et Técho de cet abri charmant a retenti de leurs baisers. Mort et sang! je le maudis! Et, se levant, le négrier s'engagea dans une allée de laquelle on pouvait découvrir l'entrée principale du parc du comte.
Machinalement ses regards se dirigèrent vers ce côté, et ce ne fut pas sans surprise qu'il vit un des valets ouvrir la grille au large, pour livrer passage à
une voiture qui fut dirigée par le cocher en face du perron.
A cette heure matinale, aucune visité n'était présumable. Qui donc allait descendre de cette voiture ? A cette question que Rodolphe se posa, la sortie de la • voiture de deux femmes qui entrèrent dans Thabitation, comme si tout ce qui les entourait leur était familier, répondit immédiatement. De ces deux femmes, l'une était élégamment vêtue, sans que cette élégance exclût la modestie qui doit dominer dans les toilettes des jeunes filles. L'autre, évidemment plus âgée que sa compagne, était mise avec la sévérité relative qui sied aux gouvernantes de bonne maison. Lorsqu'elles eurent disparu, la voiture quitta le perron pour gagner l'endroit où se trouvaient situées les écuries et les remises du château.
D'Avilar reprit sa promenade, observant de loin l'habitation. Au bout d'un quart d'heure, quatre personnes en sortirent : le comte, la comtesse, William et la plus jeune des nouvelles arrivées. De loin Maximilien adressa un geste amical à Rodolphe, et celui-ci se dirigea vers ses hôtes. Tout en marchant, d'Avilar examina l'inconnue. D'une taille élégante et bien prise, celle-ci était en brun, quoique évidemment un peu plus jeune qu'elle, ce que Marguerite de Saint-Till était en blond. Même regard adorable, même sourire enchanteur, même grâce dans la démarche.
— Ah ! j'y suis, se dit d'Avilar, c'est la sœur de la comtesse.
En effet, dès qu'il fut à quelques pas de Maximilien et au moment où, s'étant découvert, il saluait lés deux femmes, celui-ci lui dit :
— Mon cher capitaine, permettez-moi de vous pré-
senter ma belle-sœur, mademoiselle Cécile d'Ancy.
D'Avilar adressa quelques paroles polies à la jeune fille et lui offrit bientôt le bras, la comtesse s'étant emparée de celui de Dawis, à la grande mortification du négrier. Le comte, cicérone naturel de ses hôtes, se mit à leur montrer les points les plus agréables de sa propriété. On visita tout le parc, en causant de choses indifférentes. Dans cette conversation, d'Avilar apprit par Cécile qu'elle était en visite depuis huit jours avec sa gouvernante, miss Hélène, chez de vieux amis de la famille de Saint-Till qui habitaient les bords du lac Pontchartrain,
La cloche du château retentit, avertissant ses habitants que rheure du déjeuner était venue.
— A table, messieurs, dit la comtesse.
— Nous lie partons donc pas, cher comte ? demanda Rodolphe.
— Après, déjeuner, capitaine; vous êtes donc bien pressé de nous quitter ?
— Oh I nullement, répliqua poliment d'Avilar. Tout le mondé regagna l'habitation. Pendant le trajet,
Rodolphe examina Cécile. Il fut encore plus frappé des points de ressemblance qui existaient entre elle et la comtesse qu'il ne l'avait été tout d'abord en l'apercevant, et cependant il constata une différence énorme entre leur nature, différence qui résultait de ce que nous avons- dit déjà, que M"« d'Ancy était une vraie brune, tandis que sa sœur aînée — Cécile avait vingt ans — était une vraie blonde.
Rodolphe, à table, fut d'un calme parfait ; également empressé avec les deux sœurs, mais sans montrer la moindre préférence, si bien que William finit par se dire:
— Allons^ la nuit porte conseil. Le sommeil aura calmé d'Avilar et lui aura fait comprendre qu'il lui serait plus facile de conquérir une étoile que d'espérer jamais posséder la belle comtesse de Saint-Till.
— Vous vous êtes montré très matinal, capitaine, dit le comte à d'Avilar.
— Je dors peu généralement, répliqua ce dernier.
— C'est que nous nous sommes retirés tard.
— Oh ! minuit à peine, fit le négrier en se récriant.
— Comment, minuit? reprit Marguerite en adressant à Maximilien un regard de reproche.
— Pardonnez-moi de vous l'avoir caché, ma chère.
— Qu'ayez-Yous donc fait jusqu'à minuit, messieurs ?
— Une petite partie, madame, répondit stoïquement William.
— Ah ! messieurs, je vous en veux.
— Et pourquoi 1 madame ?
— Fi ! que c'est vilain ! interrompit Cécile en montrant le doigt à son beau-frère.
— Parce que, reprit la comtesse, Maximilien, à qui je ne reconnais pas un seul défaut, je lui rends cette justice, possède un vice énorme, il est joueur.
Dawis se mordit la lèvre et baissa la tète vers son assiette.
— Pouvez-vous bien appeler jeu, ma chère Marguerite, un whist vertueux?
— En effet, continua d'Avilar, afin d'excuser M. de Saint-Till, ce serait nous faire croire que vous poussez l'interdiction jusqu'au rigorisme.
— Oh ! messieurs, si le whist était la seule passion de mon mari, je ne lui ferais aucun reproche ; mais ce n'est pas le whist qu'il préfère, et les jeux de hasard
ont pour lui un irrésistible attrait. Si j'exagère, que le comte proteste.
— Marguerite ! fit avec reproche Maximilien.
— Il avoue, vous le voyez, messieurs. Eh bien, je vous en prie, s'il vous propose jamais d'être ses adversaires, refusez, je vous en saurai un gré infini. Me le promettez-vous, messieurs?
— Oui, madame, répondit le négrier sans hésiter ? mais, au moins, permettez-nous le whist et l'écarté.
— Oh ! capitaine, tant que vous le voudrez, mais pas autre chose.
— Tu l'entends, William.
— Oui, mon ami, et je me m'empresse de souscrire également aux vœux qu'exprime M"* la comtesse.
— Ah ! vous ne sauriez comprendre à quel point Dawis fait abnégation de ses préférences en parlant ainsi, reprit d'Avilar en s'adressant à la châtelaine.
— Je suis charmée de l'apprendre, et j'en remercie d'autant plus vivement sir William, que ce que vous me dites me prouve tout son désir de m'être agréable.
L'incident n'eut pas de suite, et les convives allaient se lever de table, lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le pavé qui bordait l'habitation.
— Qui nous vient là? demanda le comte.
Un valet parut.
— Monsieur le comte, dit-il, un de vos parents qui arrive de France, demande à vous parler,
— Un de mes parents ?
— Oui, monsieur le comte.
— Son nom ?
— Il m'a répondu qu'il le dirait lui-même à monsieur le comte.
En cet instant, celui dont le valet venait d'annoncer
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l*arrivée à l'habitation, parut sur le seuil de la salle à manger. Tous les yeux se portèrent sur lui.
— Mon Dieu ! s'écria de Saint-Till, ce n'est pas possible !
La distinction qui régnait dans toute la personne de celui qui venait d'entrer révélait qu'il appartenait au meilleur monde. Les trois hommes se levèrent.
-^ Eh bien, Maximilien, ne me reconnais-tu pas? dit l'inconnu.
— Albert, mon frère, c'est bien toi ! s'écria de Saint- Till, et il se précipita dans les bras que lui tendait le nouveau venu.
Ce fut un long embrassement. L'émotion de Maximilien et d'Albert était très grande. Tous deux voulaient parler, mais ils ne le pouvaient. Ce fut l'aîné qui, le premier, redevint maitre de lui-même.
— Toi, toi, dit-il, toi à la Louisiane sans m'avoir annoncé ton arrivée: Un malheur nous aurait-il frappés ?
— Rassure-loi,- je ne suis porteur d'aucune mauvaise jnouvelle.
— Notre aïeule ?
— Se porte à merveille, mais je voulais revoir ces lieux où mon enfance s'est écoulée ; je voulais connaître ta femme, ton fils, je voulais t'embrasser enfin, mon frère I
Marguerite s'était approchée. Cécile debout suivait attentivement cette scène, tenant le petit Rodrigue par la main.
— Voilà Marguerite, voilà Rodrigue, reprit Maximilien.
— Me permettez-vous de vous embrasser aussi, madame ? demanda Albert de Saint-Till à sa belle-sœur.
— De grand cœur, mon frère, nous ne sommes pas des inconnus l'un pour l'autre.
— C'est vrai, et je suis heureux de constater que vous êtes aussi belle que boilne et que chez vous l'enveloppe est aussi distinguée que l'âme et l'esprit qu'elle contient.
Fier d'entendre ces bonnes paroles qu'Albert de Saint-Till venait de prononcer avec un accent de conviction auquel il n'était pas possible de se mépren'dre, Maximilien se retourna, afin de présenter d'Avilar et William à son cadet. Mais aussitôt qu'ils eurent connu les liens de parenté qui unissaient le nouveau venu à leur hôte, le négrier et son compagnon s'étaient discrètement retirés par la galerie qui donnait dans la salle • à manger.
— Ces messieurs sont-ils partis ? demanda Maximilien à Cécile.
■— Ils auront craint d'être indiscrets et ont gagné le jardin.
— Présente ta sœur à Albert, ma chère Marguerite, reprit le comte. Je vais m'excuser auprès de nos hôtes, et, sur ces paroles, il sortit.
Albert de Saint-Till avait, on le sait déjà, deux ans de moins que Maximilien. Plus grand que lui, d'une compiexion plus délicate, il possédait une physionomie peut-être moins ouverte, mais plus douce encore que celle de son frère. Ce qui donnait cette expression à son visage, était la couleur blond-châtain de sa chevelure légèrement frisée naturellement, et de sa moustache élégamment taillée ; ainsi que la nuance un peu pâle de ses grands yeux d'azur. On sentait en lui le gentilhomme de race, on le constatait à la finesse de ses attaches, à la blancheur de ses mains petites et nerveuses,
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à la cambrure de ses pieds élégants. Parisien jusqu'au bout des ongles, et élevé par une femme distinguée par l'éducation, la naissance, le cœur et l'esprit, Albert de Saint- Till résumait en lui l'expression la plus complète de tous les avantages que donnent la race, la fortune et la sollicitude aux êtres qui, déjà bien doués par la nature, naissent dans les castes fortunées et grandissent à l'ombre d'une aristocratique tendresse, intelligente et sans bornes. Sympathique à tous les points de vue, il possédait au plus haut degré la puissance suprême de plaire immédiatement aux hommes et aux femmes, don si rare que ceux qui le possèdent connaissent seuls l'immense ivresse de ne compter autour d'eux, dans leurs amitiés comme d^ns leurs amours, que des cœurs sincères.
Marguerite et Cécile se sentirent immédiatement gagnées par les nombreuses qualités d'Albert et ne cherchèrent nullement à le lui dissimuler. En outre, du reste, que la parenté qui les unissait interdisait complètement à la comtesse et à M"* d'Ancy toute contrainte à cet égard, le frère de Maximilien savait si naturellement faire étalage des avantages qu'il possédait, que la pensée de l'accuser de la moindre morgue ou de la plus légère fatuité ne pouvait venir à personne. Au bout d'un quart d'heure de conversation, il sembla aux deux femmes qu'elles venaient de retrouver un ancien anii, dont une longue absence les avait longtemps séparées.
—•J'ai donc fait fuir quelqu'un? demanda Albert à sa belle-sœur, au bout d'un moment.
— Oui, mon frère ; deux marins que le hasard a conduits hier ici : le capitaine Rodolphe d'Avilar et son ami sir William Dawis.
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— Oh ! mais je n'entends gêner personne, et je vais moi-même faire mes excuses à ces messieurs. Il se leva sur ces paroles, en déposant par terre Rodrigue, qu'il avait mis sur ses genoux.
— Nous vous accompagnons ; ces messieurs sont au jardin, monsieur de Saint-Till, dit Cécile.
— Fort bien, répondit le jeune homme, et s'adressant à Marguerite : — Ma chère belle-sœur, lui dit-il, youdriez-vous bien autoriser M"« d'Ancy à ne plus m appeler M. de Saint-Till, mais M. Albert, tout court? Je hais les cérémonies et la contrainte ; puis se tournant vers Cécile, il ajouta en souriant : — Notez que ce « monsieur Albert » que je sollicite, mademoiselle, n'est dans ma pensée que le précurseur de TAlbert tout court que j'espère bientôt conquérir le droit d'exiger de vous.
— Nous verrons cela, monsieur Albert, répondit sur le même ton la jeune fille.
Pendant que cette petite scène intime se passait dans la salle à manger de l'habitation, Maximilien avait rejoint ses hôtes dans le jardin. D'Avilar avait quitté la salle à manger, fort contrarié de l'arrivée inattendue du frère de son hôte. William l'avait suivi autant par habitude que mû par les lois de la discrétion et de la politesse réservée. Le visage du négrier exprimait assez sa mauvaise humeur pour que Dawis le laissât en silence la cuver à loisir. Cependant il allait communiquer à son ami ce qui, selon lui, leur restait de mieux à faire, c'est-à-dire quitter le domaine de Saint-Till au plus tôt, afin de n'y point devenir importuns, lorsqu'une voix se fit entendre derrière eux.
— Capitaine 1 sir William 1
Les deux intimes se retournèrent» Le comte de Saint-
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Till, car cette voix était la sienne, les rejoignit bientôt.
— Quelle mouche vous a piqués, messieurs, de nous quitter ainsi ? Je viens vous adresser mes reproches et vous présenter mes excuses, dit-il.
— Et de quoi vous excuser, monsieur le comte? Nous comprenons que, dans un moment semblable et aussi heureux que celui que vous traversez, la présence même de gens ayant Thonneur d'avoir pénétré dans votre intimité plus avant que nous ne lavons fait jusqu'ici, troublerait vos joies intimes ; c'est pourquoi nous agissions à l'anglaise. Ne vous occupez pas de nous. Nous allons regagner notre auberge, où je dois payer le cheval que j'ai tué hier, et nous, nous reverrons à la Nouvelle - Orléans, lorsque vous le jugerez convenable, lui répondit d'Avilar.
— Mais je ne l'entends pas ainsi, messieurs, et je connais assez mon frère pour être certain qu'il m'en voudrait beaucoup de vous avoir sacrifiés à lui, au détriment des plus strictes lois de l'hospitalité.
D'Avilar tint bon, le comte ne voulait pas céder. Ils en étaient là, lorsque Albert, Marguerite et Cécile les abordèrent.
— Messieurs, dit le frère de Maximilien à d'Avilar et à Dawis, vous savez qui je suis, et la comtesse vient de m'apprendre qui vous êtes ; permettez-moi donc de me joindre à mon frère pour vous supplier de ne pas me croire un sauvage. Mon arrivée vous a fait vous retirer, je le comprends; mus par un sentiment d'une exquise délicatesse, en véritables gens du monde vous ne pouviez faire autrement ; mais c'est à moi de vous déclarer que vous me seriez personnellement désagréables si ma présence ici devait en rien modifier les projets que vous aviez conçus avant que je ne fusse ici,
2l8 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
et vous faisait quitter cette habitation. Vous étiez chez Saint-Till; un Saint-Till inattendu arrive, vous êtes chez les Saint-Till encore, rien de plus.
— Comment résister à de telles paroles? dit Rodolphe en s'inclinant; seulement, monsieur, vous ignorez probablement que nous devons partir après le déjeuner.
— L'arrivée de mon frère modifie nos projets, messieurs, reprit le comte : je ne puis vous accompagner à la Nouvelle-Orléans ; si aucune affaire grave ne vous y appelle, demeurez avec nous du moins jusqu'à ce soîr.
— Est-il nécessaire, messieurs, que je joigne ma voix à celle de mon mari pour vous retenir? demanda gracieusement la comtesse.
— Nous nous rendons, madame, repondit d'Avilar. Une promenade fut projetée immédiatement. Il fut décidé qu'Albert, Maximillen, Cécile et d'Avilar monteraient à cheval, et que la comtesse et William prendraient place dans une calèche. Maximilien donna ses ordres, et, une heure après, la petite caravane franchissait la grille du domaine de Saint-Till. Pour des marins, Maximilien et d'Avilar étaient des cavaliers fort distingués. Quant à Albert, sa réputation sous ce rapport, parmi les sportmen du bois de Boulogne, était aussi bien méritée que bien établie.
Cécile d'Ancy était également une écuyère consommée. L'amazone lui seyait à ravir; sa taille svelte et élancée, serrée dans un corsage de drap, étalait chastement tous les juvéniles trésors qui la fendaient vraiment remarquable. Le jeune de Saint-Till lui exprima immédiatement toute son admiration.
La caravane, se dirigea vers un point situé à deux
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lieues de l'habitation où le Mississipi, formant un coude et entourant un ilôt, était fort curieux à contempler. Les chevaux du comte étaient de race, bien dressés, harnachés luxueusement. Quelques nuages adoucissaient les ardents rayons du soleil. Une fraîche brise s'élevait du fleuve. Tout promettait aux promeneurs une excursion charmante sous bien des rapports.
Albert marchait à côté de Cécile. Maximilien, entre la voiture et Rodolphe, causait avec le négrier, tout en interrompant fréquemment la conversation par des réflexions qu'il adressait à William et à la comtesse.
Ils arrivèrent au but de leur promenade. Une légère collation, dont les valets sortirent les éléments des caisses de la calèche, fut servie. Excités par l'exercice et l'air vivifiant qu'ils avaient respiré sur les hauteurs, avant de parcourir la petite vallée qui les avait conduits au rivage, tous les promeneurs l'accueillirent avec joie. Après une courte halte, la comtesse fit observer qu'il était temps de regagner l'habitation. Tout le monde se leva, sauf Rodolphe,
— Eh bien, capitaine, lui dit de Saint-Till, à quoi pensez- vous donc?
— A rien, mon cher hôte, mais je me sens très fatigué.
— Vraiment!
— Je vous l'affirme, fatigué à un point tel, que je regrette infiniment de ne pas avoir pris place dans la calèche auprès de Dawis et de M"* la comtesse. Puis, appelant William du geste, il lui dit : — Veux-tu me céder ta place et prendre mon cheval.^
— Oui, répondit l'Anglais.
-^ Ne craignez-vous rien, monsieur? lui demanda Maximilien.
— Non, monsieur le comte.
— C'est qu'hier... ajouta de Saint-Till sans raillerie.
— Oh ! hier, interrompit Dawis, je montais un cheval vicieux; mais sur des chevaux dressés et dociles comme les vôtres, je réponds de moi.
Disant ces mots, il enfourcha la monture de Rodolphe et celui-ci prit place dans la calèche en disant :
— Voilà mon premier tête-à-tète avec elle, sachons en profiter en étudiant la place .
Un instant après, voiture et cavaliers tournant bride, reprenaient le chemin de l'habitation.