‹ Histoire d'une nuitChapitre 23 sur 27 · MARGUERITE ET ALBERT · texte numérisé non relu

MARGUERITE ET ALBERT

D'Avilar, qui, depuis l'instant où il avait vu Marguerite, se sentait en proie à une émotion si vive, que jusqu'alors il se croyait incapable d'en éprouver d'aussi violente, ne s'était complètement rendu maître de lui qu'en ayant recours à toute la puissance de sa formidable volonté.

Deux sentiments diamétralement opposés s'étaient en même temps emparés de lui. Le premier le rapprochait de la comtesse. Le second l'éloignait d'elle. Précisons. Tout en se rendant compte de l'orage qui commençait à gronder dans son cœur, appelant à^ son aide toute sa raison, et surtout invoquant toute la logique qu'elle contenait, il s'était dit que le but qu'il s'était juré d'atteindre désormais, et qui n'était autre que la séduction de la belle comtesse de Saint-Till, ne pourrait se réaliser sans un miracle. Or Rodolphe avait en l'intervention du ciel dans les choses d'ici-bas, une trop médiocre confiance f)our compter sur la providence ou le destin, dans le sens que donnaient à celui-ci les anciens lorsqu'ils le nommaient : Fatum !

Dès lors il s'était dit que ce miracle, c'était à lui de

le faire. Mais comment? Il Tignorait. Quand? Il ne savait encore. Tuer le comte de Saint-Till n'était que le prologue du complot qu'il devait former contre la vertu et la résistance certaine de la comtesse. Néanmoins, s'il n'eût écouté que la voix de son amour, il eût agi immédiatement comme un amoureux vulgaire, montrant sa passion ou plutôt la laissant deviner par ces mille riens significatifs que les femmes, si vertueuses qu'elles soient, comprennent toujours à merveille; mais il se dit que de telles manœuvres ne pourraient que compromettre son entreprise, et il eut assez de force sur luimême, ainsi qu'on l'a vu, pour ne pas franchir les bornes de la courtoisie et de la politesse que tout hôte bien élevé doit à une femme distinguée qui l'admet à sa table et sous son toit.

Pendant que la petite caravane se dirigeait vers le but de la promenade que Maximilien avait choisi, tout ce qui pouvait se rattacher à l'ordre d'idées, que nous venons de signaler, avait passé dans le cerveau de Rodolphe, et l'arrivée d'Albert, dressant entre la femme qu'il convoitait et lui un obstacle aussi grand qu'inattendu, d'Avilar s'était dit que ce qu'il avait de mieux à faire pour le moment était de se ménager le plus adroitement possible une entrevue avec Marguerite, de façon à pouvoir étudier son caractère et baser sur cette étude un plan de conduite quelconque. Prétextant la fatigue, il avait réussi, sans que personne ne pût se douter du mobile qui le faisait agir. Dès qu'il fut installé près de Marguerite :

— Daignez agréer toutes mes excuses de vous avoir enlevé votre cavalier, madame, lui dit-il.

— C'est au contraire bien aimable à vous, monsieur, d'avoir renoncé à parcourir ce beau pays, en chevau-

chant comme vous le faisiez, pour me venir tenir compagnie.

— Cette compagnie doit être trop douce pour tous ceux qui ont Thonneur d'en jouir, madame la comtesse, pour qu'on ne la considère pas comme une insigne faveur.

— Oh! de grâce, monsieur d'Avilar,-pas de compliments, je vous en prie, nous nous fâcherions.

— Eh bien, dit Rodolphe, accusez-moi de flatterie, si vous le voulez, quoique, je vous le jure, cette accusation serait bien injuste ; mais les paroles que vous venez de prononcer me prouvent qu'il me faut encore ajouter une qualité de plus à toutes celles que je vous ai déjà reconnues.

— Ah ! vous me raillez décidément, fit M°*«de Saint- Till.

— Je constate simplement que vous avez la coquet-terie en horreur.

— Oh! oui.

— Et je vous exprime humblement tout ce que cette constatation fait éclore en moi d^admiration et d'estime nouvelle.

— Voilà de bonnes paroles, capitaine, et je vous sais gré d'avoir bien voulu me les adresser ; mais trêve de marivaudage; il ne convient ni à un marin comme vous, qui doit être franc et même un peu brusque avant tout, ni à une femme, épouse et mère comme moi.

— Vous parlez d'or, madame. Convenez pourtant que, tout franc marin que je suis, je n'en dois pas moins être homme de goût, c'est-à-dire avide du bien et du beau, enthousiaste de la perfection, et que, lorsque je rencontre une femme aussi parfaite que vous, sans ma-

rivauderle moins du monde, il m'est doux d'exprimer à cette femme combien j'ai d'estime, je dirai môme de vénération pour elle.

— Alors, vous voulez être mon ami ? demanda Marguerite en souriant.

— Ce serait le plus beau titre que j'eusse jamais ambitionné, madame. Oui, je veux être votre ami dévoué, sincère.

— Eh bien, nous verrons.

— Est-ce un espoir que vous daignez me donner ?

— Ce n'est rien du tout pour l'instant, capitaine ; vous voyez que je suis franche, mais ces paroles doivent vous faire comprendre que je ne vois aucune raison pour vous accorder toute mon amitié. Ohî je ne suis point banale. Il faut aimer peu et bien, il faut surtout ne donner son amitié ou son amour qu'à ceux qui sont dignes de les mériter de toutes les façons,

— C'est mon avis aussi.

— En théorie, c'est l'avis de tout le monde, mais en pratique, que de gens agissent autrement ! C'est parce que mon cœur est incapable d'éprouver à moitié n'importe quel sentiment que je n'y fais entrer qu'à bon escient ceux qui me semblent dignes de l'occuper. Puis, raisonnons : toute ma vie étant remplie déjà par mon amour d'épouse et de mère, j'ai bien peu de place à donner au reste, vous devez le comprendre.

— Aisément, madame la comtesse ; mais si petite que soit cette place, je désire la conquérir, car j'éprouve pour M. le comte de Saint-Till une sympathie des plus grandes, et il me serait doux de pouvoir me dire à la fois l'aoïi du comte et le vôtre.

— Mais l'amitié que vous me dites éprouver pour Maximilien est un titre très puissant à mes yeux. J'ai

tant d'affection pour lui, il me rend si heureuse, que c'est presque un devoir pour moi que d'aimer tous ceux qui l'aiment.

~ Que dites-vous donc tous les deux ? demanda en cet instant le comte, qui s'était rapproché de la calèche.

— Des choses bien simples, lui répondit Marguerite. Le capitaine prétend qu'il vous adore et me demande mon amitié en invoquant, pour la conquérir, son affection pour vous.

— Mon affection et mon estime, monsieur le comte, ajouta d'Avilar.

— Mon cher capitaine, dit Maximilien, il /existe entre ma femme et moi une telle communion d'idées et de sentiments, que je vous garantis qu'elle ne tardera pas à faire ce que vous lui demandez. Sur ces mots, tournant bride, M. de Saint -Till alla reprendre entre Dawis et Cécile la place qu'il occupait quelques secondes auparavant.

— Vous ne fumez pas, capitaine, reprit la comtesse, ne vous gênez donc pas pour moi.

— Vous êtes vraiment par trop prévenante, je suis confus.

— Nullement, je suis aguerrie, voilà tout. Quel splendide panorama! Tenez, voyez ce petit tertre-là, du côté de la montagne, le distinguez-vous?

— Oui, madame.

— C'est là parfois que je vais m'asseoir avec Rodrigue, lorsqu'après une absence mon mari nous a annoncé son arrivée. D'ici l'on ne pourrait se douter que de l'endroit dont je vous parle on distingue une grande partie . de la route qui borde le fleuve ; là je guette avec anxiété et bonheur; c'est tout naturel, n'estil pas vrai?

— En effet, madame.

— Et M. Dawis, poursuivit la comtesse en changeant brusquement de sujet de conversation, ne se ressent plus trop gravement de sa blessure, du moins il me Ta dit ce matin.

— Il s'en ressent si peu, qu'il ne m'en a plus même reparlé.

— C'est fort heureux! Aimez- vous les enfants, monsieur d'Avilar > »

— Je les adore, madame.

— C'est une sotte question que je vous adresse là. Tous les gens de bien doivent avoir un véritable culte pour ces petits êtres qui sont l'espoir du printemps, la préoccupation de l'automne et le foyer de tendresse de l'hiver.

— Oh ! voilà de la poésie.

— C'est possible, mais je la fais sans m'en douter, je vous l'assure.

Disant ces mots, la comtesse adressa à son mari un sourire si tendrement expressif, que d'Avilar se sentit pâlir de jalousie et qu'il tourna la tête afin de cacher son émotion.

On arriva. Une heure après, William et Rodolphe quittaient l'habitation dans une voiture que M. de Saint-Till avait gracieusement mise à leur disposition. Le cheval que d'Avilar montait la veille, sur lequel un nègre s'était installé, trottait à côté de la voiture.

Lorsque l'aubergiste du Lion d'argent, qui sondait du regard l'horizon et qui depuis le matin était en proie à une légère inquiétude bien compréhensible sur le sort de ses chevaux, vit arriver les deux amis, sa joie se manifesta par un empressement plus grand encore à les

recevoir qu'il n'en avait montré la veille lorsqu'ils avaient débarqué chez lui.

D'Avilar, sans descendre de voiture, régla son compte avec cet homme, dédaignant de marchander sur le prix exagéré du cheval mort, qu'il solda en un bon à vue sur la maison Morel et C», de la Nouvelle-Orléans, et, cela fait, il donna l'ordre au cocher du comte de prendre le chemin de la ville.

Pendant ce trajet, les deux amis gardèrent le silence. Un seul et même sujet occupait leur pensée ; mais la prudence leur ordonnait de ne point l'aborder devant un des valets du comte de Saint-Till. Enfin, arrivés à leur hôtel, ils purent renvoyer ce dernier et gagner leur appartement.

— Eh bien ? demanda William.

— Eh bien, répondit Rodolphe, cette femme est aussi vertueuse que belle.

— Alors tu as renoncé à tes projets ?

— Loin d'y renoncer, William, je suis plus que jamais résolu à ne plus vivre que pour poursuivre leur réalisation.

— Bonne chance ! Mais as-tu réfléchi à la complication qui résulte de l'arrivée du frère cadet du comte ?

-— Oui, et je me suis armé de patience.

— Tu te lasseras.

— Non pas 1 Ne t'ai-je pas dit que je l'aime ?

— Tu m'as dit cela hier.

— Aujourd'hui je te dirai : Je l'adore.

Dav^is comprit qu'il était inutile de contrarier d'Avilar.

— N'en parlons plus, répliqua-t-il.

Un mois se passa sans amener aucun incident dans

la vie des deux amis. D'Avilar, pendant toute sa durée, n'avait pas même prononcé le nom de Saint-Till, et il semblait avoir complètement oublié son séjour à l'habitation du comte, ainsi que les terribles projets qu'il y avait conçus, si bien qu'un matin William lui demanda : ,

— Quand repartons-nous ?

— Puis-je le savoir?

— Comment?

— Certes, car notre départ ne s'accomplira que lorsque j'aurai réussi dans ce que je médite.

— Allons, je me trompais, se dit William, les idées de d'Avilar ne se sont pas modifiées.

Le même jour, au moment où les deux amis se promenaient sur la jetée, ils aperçurent le comte et la comtesse avec Cécile et Albert dans un landau. Maximilien reconnut le capitaine ainsi que William. Il fit arrêter. L'Anglais et le négrier s'approchèrent. Les politesses d'usage jfurent échangées.

— Pourquoi ne vous a-t-on pas revus, messieurs ? Auriez-vous trouvé indigne de vous l'hospitalité que j'ai été heureux de vous offrir? leur dit Maximilien.

— Vous ne pouvez le penser, mon cher comte, répliqua d'Avilar. Croyez bien que nous n'oublierons jamais les heures charmantes que nous avons passées à votre habitation. Si nous nous sommes abstenus d y revenir, c'est simplement par pure discrétion; nous avons compris que, pendant le séjour de monsieur votre frère à la Louisiane, des étrangers seraient chez vous des importuns. Lorsqu'il vous aura quittés, à votre premier appel, nous irons vous voir avec un extrême plaisir.

— Mais nous ne voulons pas attendre aussi longtemps, reprit M. de Saint-Till, et s'adressant à son frère : — Mon cher Albert, lui dit-il, apprenez donc à ces messieurs que vous êtes ici pour six mois au moins,

— Peut-être plus même, ajouta le jeune de Saint- Till. Je me joins donc à Maximilien, messieurs, pour vous assurer que vous serez toujours les bienvenus à ^ l'habitation.

— Merci, mille fois, messieurs ; nous profiterons alors de votre aimable invitation.

— Nous comptons -sur vous, dit à son tour la comtesse.

Dawis et d'Avilar s'inclinèrent. Le comte leur serra la main et le landau s'éloigna.

— Six mois ! dit alors Rodrigue à William, c'est l'enfer qui s'en mêle, car tant que ce maudit frère sera à la Louisiane, il m'est impossible d'agir.

Nous avons dit déjà à -quel point Albert était sympathique. Marguerite lui témoigna immédiatement une véritable amitié, et Cécile se sentit complètement attirée vers ce beau jeune homme, si simple et si bien doué . Ce fut d'abord entre les quatre principaux habitants du domaine du comte une intimité charmante, pleine de confiance et d'abandon. Deux sœurs n'eussent pas témoigné à un frère aîné plus de tendresses que Marguerite et Cécile n'en montrèrent à Albert de Saint- Till, au bout d'une semaine.

Albert était enchanté des deux femmes, et ce fut avec un grand étonnement qu'il remarqua un beau matin que Cécile n'était plus la même que la veille pour lui. Elle était toujours aussi bonne, aussi prévenante, aussi aimable même, mais l'abandon qui caractérisait tous

23o LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

les rapports avait évidemment disparu. Ce ne fut d'abord qu'une nuance légère qui s'accusa de jour en jour davantage et prit bientôt les proportions d'une ligne de conduite adoptée après mûres réflexions.

Au premier abord, Albert n'y attacha aucune importance; mais au bout de quelques jours, l'évidence le frappa, et, en se remémorant tout ce qui s'était passé entre Cécile et lui depuis son arrivée, il constata cet inexplicable changement. Il se demanda quel pouvait être le motif qui guidait Cécile, et ne le trouva pas. Alors lui-même se sentit contraint devant elle, et honteux de ressentir l'espèce de gène qu'il éprouvait, il se réfugia dans une indifférence affectée qui fut bientôt remarquée par M"® d'Ancy, ainsi que par Marguerite et son mari, ce qui provoqua entre ces derniers l'entretien suivant :

— Dis-moi, Maximilien, fit un çoir la comtesse, au moment où M. de Saint-Till allait regagner son appartement, n'as -tu pas remarqué que depuis quelques jours ton frère n'est plus avec ma sœur le même que lorsqu'il est arrivé ?

— Je l'ai si bien remarqué, ma chère Marguerite, que non seulement j'étais résolu à te faire part de mes observations, mais encore à demander à Albert, dès demain, le motif qui le fait agir.

— Ne le devines-tu pas un peu.^^

— Non.

— Oh! les hommes ! reprit M"** .de Saint-Till avec un malin sourire. Décidément, nous sommes plus fines que vous !

— Je l'avoue sans rougir. Selon toi, que se passe-t-il dans l'esprit de Cécile?

— Nous ne parlons pas d'elle.

HISTOIRE d'une NUIT. 23 I

— Pardonne-moi , car le même changement s'est opéré chez elle en même temps que chez Albert.

— Les femmes ne se laissent pas aussi facilement deviner que vous autres, messieurs, répliqua judicieusement la comtesse ; identiques chez les deux sexes, les mêmes symptômes peuvent provenir de causes complètement différentes. Cécile est une bonne ■ et simple créature, mais elle n'en est pas moins femme pour cela, et je serais fort en peine de définir ce qui se passe en elle sans Tavoir interrogée. Pour M. Albert, je réponds ne pas me tromper, et je te déclare que ce beau cavalier, ce Parisien à qui les succès n'ont pas dû manquer, s'il n'est pas déjà très amoureux de ma sœur, entre dans la première période d'une passion véritable pour elle.

— Comment, tu crois >

— Pourquoi pas?

— Oui, Cécile est charmante; mais je ne sache point que la naissance de l'amour, surtout dans les conditions où se trouvent Albert et ta sœur vis-à-vis l'un de l'autre, puisse se manifester par une froideur évidente, une contrainte certaine.

— Ce sont, au contraire, ces conditions mêmes qui ont mis Albert sur la réserve, dès qu'il s'est senti captivé.

•^ Albert se serait confié à moi.

— Non, car il est probable qu'il ne se rend pas encore bien compte à lui-même de la cause véritable de sa conduite.

— Eh bien, je l'interrogerai. Rien ne me ferait plus de plaisir que de le voir resserrer encore les liens qui nous unissent, en prenant Cécile pour femme.

— Mon cher Maximilien, ton imagination court la

poste. N'allons pas si vite, dit Marguerite en riant.

— Crois-tu t'ètre trompée sur les sentiments de mon frère, chère femme ?

— Oh 1 non, certes, mais, encore une fois, le doute existera pour moi sur ceux de Cécile, tant que la chère enfant ne m'aura pas avoué son amour.

— Je n'insiste pas et j'espère, reprit le comte.

— J'espère aussi, reprit Marguerite.

Ils se séparèrent après avoir échangé un long baiser. Dès qu'elle fut seule, la comtesse, au lieu de procéder à sa toilette de nuit, sortit de son appartement et suivit le corridor du premier, qui, comme la galerie du rez-de-chausssée, formait un coude à l'angle de l'habitation. Au milieu de ce corridor, elle s'arrêta devant une porte fermée sous laquelle filtrait un ruban lumineux.

— Elle n'est pas encore couchée, se dit M"* de Saint- Till, puis elle frappa du doigt. .

— Qui est là? demanda du dedans Cécile, car cette porte était celle de la chambre de M"*' d'Ancy.

— Moi, Marguerite.

— Entre, chère sœur, et Cécile ouvrit. La comtesse pénétra chez la jeune fille.

— Comment ! fit-elle, tu n'es donc pas couchée ?

— Non.

— Je te trouve même à cette heure tout habillée comme au salon.

— Eh bien, as-tu toi-même changé de costume?

— Oh ! moi, c'est différent ; je viens de causer avec mon mari pendant plus d'une heure. Mais ici tu te trouvais seule. Qu'as-tu fait ?

— J'ai songé.

— A quoi ? mignonne.

— A bien des choses, va.

— Ah ! fit la comtesse en prenant place sur une chaise longue et en entraînant Cécile à ses côtés, et lesquelles ?

— Le sais-je ?

— Comment, le sais-je? répéta la comtesse.

— Mais, oui, je songeais, je rêvais, je laissais errer ma pensée à sa fantaisie plutôt qu'à la mienne.

— Petite sœur, tu n'es pas franche.

— Marguerite!

— Allons, chère enfant, je suis ta sœur chérie, n'est-ce pas ?

— Oh ! oui.

— Ta sœur ainée, presque ta mère...

— C'est vrai.

— Et tu ne voudrais pas avoir de secret pour moi ?

— Non, Marguerite, aussi n'en ai-je point.

— En ce cas, j'attends ta confidence ; et joignant le geste à la parole, la comtesse se blottit dans le fond de la chaise longue, dans l'attitude d'une personne qui s'apprête à écouter.

— Eh bien, fit-elle au bout de quelques secondes.

— Mais je n'ai pas de confidence à te faire, reprit Cécile d'un ton embarrassé.

— Menteuse! tu rougis.

— Tu crois ?

— Interroge ta glace.

— Tu sais bien que je rougis facilement.

— Facilement, oui, mais pas sans cause.

— Tu es méchante ce soir.

— Non, ma Cécile, et la preuve c'est que je comprends si bien ton charmant embarras, que je consens à te venir en aide. Donne-moi tes mains, regarde-moi

bien en face, non pas ainsi; en face, te dis-je, les yeux dans les yeux, là, c'est cela, et maintenant, écoute : — Si, malgré l'heure avancée, car il est plus de minuit, mademoiselle, je vous trouve debout encore, c'est que vous pensez à quelqu'un...

— Ma sœur.

— Et ce quelqu'un-là, c'est Albert.

— Oh ! fit Cécile en baissant la tête avec une pudeur candide adorable.

La comtesse prit la tête de la jeune fille dans ses mains, imprima sur son front un affectueux baiser, et glissant doucement ses lèvres jusqu'à l'oreille de la jeune fille, elle murmura :

—-Tu l'aimes?

A cette question directe et si incisive pour une jeune fille qui se l'entend adresser pour la première fois, M"*» d'Ancy frissonna. La comtesse la sentit trembler dans ses bras. Elle l'embrassa une seconde fois et la pressa sur son cœur, afin de la rassurer, puis voyant que malgré cet encouragement Cécile restait muette :

— Sois confiante et franche, ma Cécile, reprit-elle ; tu aimes Albert ?

M"* d'Ancy releva la tête, et comme si elle répondait plus encore aux dernières pensées qui venaient de l'assaillir qu'à Marguerite, elle lui dit :

— Je ne sais.

Ces mots plongèrent la comtesse dans un étonnement qu'elle exprima aussitôt.

— Comment?

— Oui, reprit Cécile en s'armant de courage. Tu l'as deviné ; il se passe en moi quelque chose d'extraordinaire, et cela, depuis que M. Albert est ici. Oh ! je suis bien sûre que c'est sa présence qui en est cause ;

mais la sensation que j'éprouve est si bizarre, si charmante et si pénible à la fois, que je ne puis penser que ce soit de Tamour.

— Chaste Cécile!

— Tiens, ma sœur, il y a huit jours encore j'étais gaie, heureuse; je me sentais devant M. Albert aussi à Taise que devant toi et devant Maximilien, Dès le second jour de son arrivée ici, il m'avait semblé que nous nous connaissions depuis très longtemps, et je me sentais une véritable amitié pour lui. Que s'est-il passé après ? Je l'ignore, M. Albert n'a rien fait pour me contrarier, au contraire, et malgré cela, je me suis sentie troublée, inquiète, mal à l'aise devant lui. J'ai eu peur de lui déplaire, puis je me suis trouvée ridicule d'être aussi préoccupée de la plus ou moins bonne opinion qu'il peut avoir de moi. Aussi lui en ai-je voulu. Ensuite j'ai réfléchi que mon irritation était injuste; j'ai tenté de revenir ce que j'étais d'abord, ce fut en vain. Son regard me gênait, le son de sa voix me troublait ; lorsqu'il me parlait, mille choses me venaient à l'esprit et je n'en pouvais exprimer aucune. Je suis devenue d'une banalité horrible. Il doit me croire bête...

— Folle!

— Oh I que non, et la preuve, c'est qu'il n'est plus non plus pour moi ce qu'il était d'abord. Je lui déplais, je l'ennuie, et j'en suis mortellement triste, mon orgueil en souffre horriblement...

— Et, interrompit la comtesse, rien ne te ferait plus de plaisir que l'assurance qu'Albert, malgré ta prétendue gaucherie, te trouve aussi charmante que par le passé ?

— C'est vrai, mon amour-propre en serait flatté. Je retrouverais peut-être le calme que j'ai perdu.

— Eh bien, ma chère, rassure-toi; ce n*est pas ton orgueil ni ton amour-propre qui sont en jeu, mais ton cœur, ton cœur seul, qui ne bat plus que pour Theureux Albert. Sois-en convaincue.

— Mais alors pourquoi cette inquiétude vague que je ne puis vaincre ?

— Parce que tu aimes.

— L'amour est donc une souffrance?

— Non, Cécile, l'amour est un sentiment divin, niais si violent qu'il envahit tout notre être, la première fois qu'on l'éprouvQ.

— On peut donc aimer deux fois? remarqua la jeune fille avec la judicieuse logique des enfants terribles et des vierges ignorantes.

— Les hommes, oui; les femmes, non.

— Alors, Albert pourrait en aimer une autre que moi quelque jour ?

— Tu crois donc qu'il t'aime?

— Il ne me l'a pas dit.

— Enfin, que crois-tu?

— Je ne crois plus rien, je suis toute bouleversée.

— Eh bien, j'ai vu clair pour toi, Albert t'aime...

— Vraiment! Oh! ma sœur!

— Et c'est justement la force de cet amour môme qui a opéré chez lui les modifications dans sa conduite que tu as remarquées à ton égard. Maintenant, si tu veux voir clair en toi, si tu désires interroger ton cœur et savoir au juste à quoi t'en tenir sur tes propres sentiments, demande-toi comment si, par impossible, Albert voulait nous quitter demain, tu accueillerais son départ et comment tu supporterais son absence?

— Albert! partir... lui! c'est impossible! s'écria Cécile, et des larmes brillèrent dans ses yeux.

— Là, là, mon trésor, il n'est pas question de cela. Seulement, sache une chose, tu n'aimes pas Albert.

— Ah! fit M"' d'Ancy avec un accent indéfinissable.

— Non, reprit la comtesse en riant, tu l'adores, et, ayant embrassé une troisième fois sa sœur, elle se leva, gagna la porte, l'ouvrit et lança à la jeune fille ces mots remplis d'espoir :

— Bonsoir, madame de Saint-Till, puis elle regagna son appartement.

Le lendemain matin, les premiers mots que Marguerite adressa à son mari furent ceux-ci :

. — Je puis te répondre, maintenant; j'ai questionné Cécile.

— Quand cela ?

— Hier au soir, après notre entretien. Je l'ai surprise chez elle, rêveuse et veillant, ce qui fut déjà pour moi un indice certain.

— Et Cécile...? interrompit M. de Saint-Till.

— Adore ton frère, tout simplement.

— La brave et noble fille, s'écria Maximilien enchanté.

— Maintenant, si tu m'en crois, laissons aller les choses.

— Je vais parler à Albert.

— A quoi bon?

— A m'assurer si tu ne te trompes pas, et si de son côté il aime ta sœur. Vois donc ce que deviendrait la pauvre enfant dédaignée, incomprise. Nous ne saurions prendre trop de précautions pour sauvegarder son bonheur.

— Tout ce que tu fais est bien fait; questionne à ton tour ton frère, Maximilien.

238 LES COMt>AGNONS 1>U ÔLAIVË.

Aussitôt le comte se rendit dans la chambre d* Albert. Elle était vide.

— Ah! déjà descendu au jardin, se dit Maximilien. Bon signe, les amoureux dorment peu, et, sur cette réflexion, le comte gagna le parc, où il ne tarda pas à découvrir Albert, qui fumait son cigare dans une allée ombreuse fort propice à la rêverie.

— Déjà debout, mon cher Albert, lui dit-il en l'abordant.

— Comment déjà, voilà plus d'une heure que je me promène. Le temps est admirable ce matin, la rosée a des parfums exquis; ils sont montés jusqu'à moi au moment où je me suis réveillé et m'ont invité à venir les humer de près.

— Maximilien sourit.

— Sais-tu ce que j'ai rêvé cette nuit? repfit-iL

— Non.

— Devine, je te le donne en cent, je te le doiînô en mille I

— Je me rends. Parle.

— Que tu épousais Cécile.

L'attaque était brusque: Nullement préparé à la recevoir, Albert tressaillit.

— Que dis-tu de cette folie? ajouta Maximilien, en constatant avec joie le trouble du jeune hommç.

Il y eut un silence de quelques secondes. Albert se remit à marcher, Maximilien l'imita.

— Tu t'es donc aperçu que je l'aime? dit enfin le jeune homme.

— 1 oi ! s'écria le comte en feignant l'étonnement.

— Fais donc l'étonné.

— Eh bien, non! je serai franc, je ne me suis pas aperçu que tu aimes Cécile, mais Marguerite me l'a

HISTOIRE d'une NUIT. 23g

affirmé hier, et Marguerite ne se trompe jamais.

— Mon cher Maximilien, reprit Albert, je vais déployer vis-à-vis de toi une franchise tout aussi grande que celle dont tu viens de faire preuve. Oui, j'aime

. Cécile, et si je réussis à me faire aimer d'elle, le plus beau jour de ma vie sera celui où je pourrai la nommer ma femme; cependant, si nous avions eu hier la conversation que nous avons aujourd'hui, peut-être ne t'aurais-je pas parlé de la même manière. Je n'ai pas besoin de te dire toute Tadmiration que m'ont inspiré les charmes de Cécile, dès que je l'ai connue ; mais c'est de cette nuit, nuit pendant laquelle j'ai réfléchi et analysé avec calme ce qui se passait en moi, que j'ai enfin compris que cette admiration s'était transformée en amour, ■ — En amour vrai ?

— En passion maîtresse, impérieuse, complète, si tu le préfères.

. — Embrasse-moi, fit Maximilien, et il ouvrit ses bras à Albert, qui s'y précipita aussitôt.

Quelques heures après, la cloche du déjeuner s'étant fait entendre, Marguerite, Cécile et Maximilien se trouvèrent dans la salle à manger quelques instants avant Albert. Celui-ci parut. Le comte alla à lui, lui prit la main, et, s'armant d'un ton grave, qui était bien loin des idées riantes qui s'étaient emparées de lui depuis que son frère lui avait avoué qu'il aimait Cécile, s'avançant en entraînant Albert vers elle il dit à la jeune fille :

— Mademoiselle d'Ancy, j'ai l'honneur de vous présenter M» Albert de Saint-Till, votre fiancé.

Cécile devint rouge comme une pivoine,. et, toute confuse, cacha son visage dans ses mains.

— Erabrasse-la, dit le comte à Albert.

Ce dernier se hâta d'obéir.

— Oh ! je suis bien heureuse, murmura Cécile, mais si bas, que seul Albert l'entendit.

Le déjeuner fut des plus gais ; on fit mille projets pour l'avenir, et une promenade fut immédiatement décidée. On sait déjà qu'elle eut lieu, car c'est pendant son cours que nous avons vu Maximilien inviter Rodolphe d'Avilar et William Dawis à revenir à l'habitation.

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