LA NOCE
A la suite des divers incidents que nous venons de rapporter, la situation de Cécile et d'Albert fut des plus bizarres : sans s'être adressé un seul mot d'amour, ils étaient fiancés.
Une heure après être rentrés de la promenade pendant laquelle ils avaient rencontré le capitaine du Chantier et son compagnon, Albert et Cécile se trouvèrent seuls. Confiants tous deux dans leur loyauté réciproque ainsi que dans leur mutuelle sincérité, ils cédèrent sans terreur m. sans contrainte à l'influence enivrante du courant rempli de tendresse qui les portait l'un vers l'autre.
— Cécile, ma Cécile ! s'écria .Albert de Saint- Till.
— Ainsi vous m'aimez >
— De toutes mes forces, et vous ?
— De toute mon âme !
Qu'eussent-ils pu ajouter? Un long silence suivit ce mutuel aveu ; silence d'une éloquence aussi grande que celle des paroles qu'ils venaient d'échanger.
Albert, assis en face de Cécile, avait pris ses mains dans les siennes. Il les pressait doucement, noyant ses regards dans ceux de la jeune fille, et cette contem-
plation les plongeait tous deux dans un ravissement indéfinissable.
A partir de ce moment, leur existence ne fut qu'un enchantement continuel: vivre à côté de ce qu'on aime, et avoir pour but l'assurance de resserrer encore par les liens les plus étroits et les plus doux ses rapports avec l'être aimé, quoi de plus charmant et quel paradis plus complet pourrait jamais rêver le plus difficile, le plus insensible des hommes ?
Marguerite et Maximilien étaient les témoins ravis du bonheur des deux amants. Confidents naturels de Cécile et d'Albert, la comtesse et M. de Saint-Till se félicitaient chaque jour de l'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Dans des circonstances semblables, les projets naissent en foule. Albert ne voulait pas s'établir à la Louisiane. Cécile ne demandait pas mieux en principe que de suivre son mari, et, néanmoins, ne cachait pas l'horrible chagrin qu'elle éprouverait en se séparant de sa sœur. D'un autre côté, Albert, dans son formel désir de retourner en France, était mû par l'affection et la reconnaissance qu'il possédait pour la marquise de Saint-Till, son aïeule paternelle, qui, on le sait, l'avait élevé et avait pour lui une de ces affections qu'on ne peut s'empêcher de partager et de respecter en dépit de tout. La situation, ainsi définie, était un véritable pro blême qui n'avait qu'une unique solution rationnelle. Albert la trouva.
— Je ne puis me séparer de la marquise, tu le sais, dit-il à Maximilien. Je serais le dernier des ingrats si j'abandonnais cette chère, bonne et respectable femme,
— C'est vrai.
— Cécile veut vivre près de Marguerite : Marguerite ne peut consentir à passer ses jours sans t'avoir à ses
côtés, tu es donc l'obstacle et le pivot de tout ceci.
— Que faire alors?"
— Vendre tes biens, réaliser ta fortune, demander ton changement et venir habiter Paris avec nous.
— Que dis-tu ?
— Trouves-tu la proposition déraisonnable ?
— Nullement.
— Eh bien, accepte alors.
— Un instant, voici Marguerite, je désire la consulter avant de te répondre.
La comtesse, qui venait d'entrer dans le petit salon où William blessé avait été transporté le jour où d'Avilar avait brûlé la cervelle à son cheval, salon dans lequel les deux frères causaient ainsi, n'eut aucun effort à faire pour constater qu'il s'agissait entre eux d'une chose grave.
— Parle, Albert, reprit Maximilien.
— Ma chère belle-sœur, dit le fiancé de Cécile, il ne s'agit rien moins que d'un grand projet qui ne peut s'accomplir sans votre approbation complète.
— Et ce projet?
— Est de réaliser votre fortune et de quitter la Louisiane pour venir vous établir en France auprès de notre aïeule, la marquise de Saint-Till, avec Cécile et moi.
— Mais s'il est grave, ce projet-là me parait tout aussi raisonnable, dit Marguerite aussitôt.
— Vrai! s'écria Maximilien enchanté, tu consentirais à quitter la Louisiane sans regret pour me suivre à Paris?
— Pourquoi non ! J'aime ces lieux où je suis née, j'adore ce ciel sous lequel j'ai grandi, j'ai aimé; j'ai un culte véritable pour cette habitation où tu m'as rendue
si heureuse que jamais femme ne pourra l'être davantage sur la terre; je vénère son toit, sous lequel Dieu m'a fait devenir mère en m'envoyant cet autre toi-même qui se nomme Rodrigue ; mais toute ma vie, malgré ce que je viens de te dire, est en toi, mon cher Maximilien. Là où te seras, je serai bien. Là où tu vivras, je serai satisfaite de vivre.
— Tu habiteras la France sans regret ?
— En pourrait-il naître pour moi, si nous ne nous séparons pas? Ma patrie, c'est toi; ma vie, c'est toi. Marche, je te suivrai.
— Oh ! la chère et aimante créature ! s'écria le comte, et saisissant la blonde tête de la comtesse dans ses mains, il imprima sur ses lèvres un long baiser de reconnaissance et d'amour.
— Affaire conclue! s'écria Albert avec joie. Dans trois mois, je me marie à Paris, dans l'église du Roule ; nous y serons tous.
— Peste ! reprit Maximilien, comme tu y vas.
— Cela te semble trop long. Mettons deux mois, et n'en parlons plus.
— Grand fou !
— Grand sage, au contraire. La suprême sagesse ne consiste-t-elle pas à se rendre heureux, et mon mariage avec Cécile ne doit-il pas me rendre le plus fortuné des hommes ?
— Il ne s'agit pas de ton mariage, mon cher Albert, reprit le comte. Comme tu me le disais il n'y a qu'un instant, avant de quitter la Louisiane, il me faudra réaliser ma fortune. Or ce n'est pas en trois mois, ni même en six, que je pourrai le faire sans m'exposer à subir des pertes considérables, auxquelles un père de famille ne peut consentir de son plein gré.
— C'est juste, fit Albert en baissant la tête.
— Voilà mon avis, dit à son tour la comtesse, Qu'Albert épouse Cécile ici, et qu'il consente à passer sa lune de miel auprès de nous.
— Et la marquise? objecta le jeune de Saint-Till.
— Aidé par vous, Maximilien hâtera les choses, et dans six mois, un an au plus, nous serons tous près d'elle.
— Eh oui, fit Albert; qu'en dis-tu, Maximilien?
— Je dis, mon ami, je dis... eh parbleu I je disque je suis toujours de l'avis de Marguerite.
On communiqua à Cécile ce qui avait été décidé. M"* d'Ancy approuva tout sans restriction. Être la femme d'Albert dans trois mois ; vivre ensuite auprès de sa sœur qu'elle adorait; voir ensuite la France, Paris, ce Paris qui est l'attraction irrésistible de l'univers entier, quel plus beau rêve pouvait-elle jamais faire, quelle plus enivrante réalité pouvait s'offrir à elle?
Quelques jours après, d'Avilar et Dawis vinrent à l'habitation, où ils reçurent le meilleur accueil.
— Vous nous restez, n'est-ce pas? leur dit le comte.
— Volontiers, mais jusqu'à demain seulement, répondit Rodolphe.
Le dîner achevé, d'Avilar prit le comte à part : . — Nous sommes toujours vos débiteurs, monsieur de Saint-Till.
— Vous vous trompez, capitaine, répliqua ce dernier, c'est moi au contraire qui suis le vôtre.
— Vous plaisantez?
— Nullement, ne vous dois-je pas une revanche ? Or celle-ci pouvant tout changer, c'est moi qui vous dois plus que vous.
II sonna çur ces mots, et dit au valet qui parut :
— Des cartes.
— Quoi, vous allez jouer ? fit la comtesse.
— - Vous n*avez donc pas entendu, Marguerite, que je dois une revanche à ces messieurs .>
— C'est différent, reprit M"»» de Saint-Till.
— Un simple et vertueux whist de famille, madame, ajouta d'Avilar en souriant.
— Jouez, jouez, messieurs, je vous laisse entière liberté.
— Albert, es-tu des nôtres? dit Maximilien.
— Dieu m'en garde, je joue déplorablement.
— Tant mieux, tu seras mon partenaire et j'aurai reperdu plus vite ce que j'ai gagné au capitaine et à sir Dawis.
— Mais nous désirons que les forces restent égales, monsieur le comte, objecta d'Avilar.
— C'est votre droit, capitaine.
— Merci, monsieur, fit Albert en s'adressant à Rodolphe.
— Un mort, alors, messieurs, répéta le comte.
— Un mort!
Albert resta près de Cécile et de Marguerite, et d'Avilar, Dawis, ainsi que le comte prirent place à la table de jeu qui était dressée dans un coin du salon. Soit hasard, soit que les hôtes du comte eussent pris d'avance la résolution de perdre le plus possible, M. de Saint-Till remporta encore cette fois un avantage marqué sur ses adversaires.
Albert, la comtesse et Cécile s'étaient retirés depuis longtemps déjà que Maximilien jouait encore avec les deux amis. Après un robber plus désastreux encore
pour Dawis et pour d'Avilar que les précédents, celuici s'arrêta :
— Il se fait tard, mon cher comte, et nous ne voudrions pas abuser plus longtemps de votre patience, dit-il. Réglons nos comptes. Nous vous devons trois mille francs, continua-t-il en tirant un portefeuille de sa poche.
— Non pas, messieurs, je ne veux pas accepter de vous un louis. La revanche n'a pas été heureuse. Eh bien, c'est partie remise, voilà tout.
— J'accepte, reprit d'Avilar, mais je suis très superstitieux, monsieur le comte, et je crois que ce toit vous porte bonheur.
— Mon cher capitaine, reprit de Saint-Till sans se douter du piège qu'on lui tendait, c'est mon avis comme le vôtre, et, à la plus prochaine occasion, nous nous attablerons où bon vous semblera, et nous lutterons de plus belle.
— C'est convenu.
Lorsque le lendemain d'Avilar et Dawis reprirent la route de la Nouvelle-Orléans, Rodolphe n'attendit pas les questions dont, du reste, en principe, William se montrait fort avare, pour lui faire part de ses impressions.
— Je suis furieux ! dit-il.
— Pourquoi? demanda froidement l'Anglais.
— Pourquoi, pourquoi? parce que j'ai beau me creuser la cervelle, je ne vois pas arriver aujourd'hui plus qu'hier la solution de l'entreprise que j'ai conçue, et tu sais que je ne t'ai entraîné chez le comte que dans l'espoir que quelque incident nouveau aurait modifié les projets de cet infernal Albert, que le ciel confonde ;
248 tES COMPAGNONS DU GLAIVE.
et j'enrage,' parce que plus qu'hier je suis convaincu que moins que jamais il ne songe à s'éloigner.
— Attendons, dit philosophiquement William.
— C'est facile à dire, attendre, toujours attendre, quand un désir de vengeance vous mord le cœur, et qu'une passion sans égale ne vous permet plus que d'avoir une seule et unique pensée. Tiens, le plus tôt possible nous quitterons la Louisiane.
— Ah! bah!
— Oui, nos hommes s'impatientent, ils ont assez de la terre ferme. Faisons un voyage. L'air de la mer me fera du bien. Il calmera mes sens, éteindra ma fièvre et me rendra le jugement qui me manque. L'as-tu remarqué hier?
— Qui?
— Ehl la comtesse, parbleu.
— Je l'ai vue comme toi, eh bien?
— Plus belle que jamais, n'est-ce pas?
— .Aussi belle, oui; plus, non.
— Tu es un aveugle.
— Au contraire, j'ai des yeux excellents.
— Alors, c'est que je la regarde, moi, différemment que tu ne le fais.
— Mon cher Rodolphe, voilà la première parole véritablement sensée que tu prononces depuis que nous avons quitté l'habitation du comte de Saint-Till.
— Que je le haisi reprit d'Avilar en lançant un regard de haine.
Trois jours après cette conversation, Rodolphe entra un matin dans la chambre de William.
— Nous partons, lui dit-il.
— Ah 1 Et où allons-nous?
— Je n'en sais rien. Il s'agit d'un transport de mar-
chandises. Six semaines de mer au plus. J'ai accepté sans même débattre le prix. Dans trois mois nou$ serons de retour, et je pourrai agir enfin.
— Et quand partons-nous?
— Après-demain, le temps de charger le navire.
— C'est bien, dit William, qui, selon son habitude, approuvait tout, lorsque d'Avilar ne sortait pas de certaines bornes.
En effet, le surlendemain, le Chantier quittait Tembouchure du Missisipi pour gagner la pleine mer et se diriger vers la Havane. Nous ne le suivrons pas dans cette excursion, qui, comme l'avait pressenti d'Avilar, dura trois mois.
Le jour où le Chantier revint aborder à son point de départ, l'habitation du comte de Saint-Till était en fête. On y célébrait le mariage d'Albert avec M"" Cécile d'Ancy. De nombreux invités étaient arrivés de tous les côtés à dix lieues à la ronde, pour assister à la cérémonie et aux fêtes qui devaient l'accompagner. En quittant la Nouvelle-Orléans, d'Avilar avait adressé au comte un mot poli, l'informant de son départ et ajournant la revanche que lui avait si galamment offerte M. de Saint-Till à son retour, qu'il annonçait comme devant avoir lieu trois mois après.
Une lettre de Maximilien attendait d'Avilar à son . hôtel. Cette lettre, que le négrier trouva à son retour, lui faisait part du mariage d'Albert et de Cécile, et l'invitait, ainsi que William, à assister à la noce.
— Voilà du nouveau, Dawis, dit Rodolphe, tiens, lis, et il tendit à son intime l'invitation du comte de Saint-Till.
— Ah, bah ! fit l'Anglais après avoir jeté les yeux sur la missive du comte.
— Mille millions de moricauds I s'écria d'Avilar, comprends-tu que le diable s'en mêle en personne? Le frère de Saint-Till épouse la sœur de la comtesse ; aurait-il pris la résolution de se fixer pour toujours à la Louisiane? Ah I s'il en est ainsi, malheur à luil Le plus pressé est d'être fixé sur ce point. Si Maximilien multiplie ses forces, je consoliderai mon plan ; ce qui m'irrite le plus dans toute cette affaire est l'inconnu. Quand, comment devrai- je agir? quand viendra l'instant où, libre enfin, Marguerite pourra m'écouter. Vaines questions que je m'adresse sans cesse sans pouvoir les résoudre, ce qui me met en fureur. Partons, William. Allons à cette noce maudite.
Une heure après, les deux amis pénétraient dans le parc du comte. Il faisait un temps superbe. Devant l'habitation, un tente avait été dressée. Un orchestre en occupait le centre ; aux accents joyeux des airs les plus entraînants qu'il exécutait fort bien, du reste, esclaves, serviteurs et même invités s'étaient fraternellement confondus.
Ce bal champêtre avait été ouvert par les nouveaux mariés, qui, dans un quadrille d'honneur, avaient eu pour vis-à-vis Maximilien et Marguerite. Depuis lors Cécile, ravissante dans sa toilette blanche, et tout animée par la danse et surtout par l'immense joie qu'elle avait au cœur, passait de main en main, valsant comme une Willi-fantôme. D'Avilar et William pénétrèrent sous la tente. En ce moment, Marguerite, qui dansait aussi, fut reconduite à sa place par son cavalier. Rodolphe se trouva devant elle. Il s'approcha, suivi par Dawis, et il alla parler à la comtesse après l'avoir saluée, lorsque Maximilien parut.
— Vous voilà, capitaine, dit-il ; soyez le bienvenu, et vous aussi, sir Dawis.
— Merci pour ce cordial accueil, mon cher comte, répondit d'Avilar ; excusez-nous de n'être pas venus plus tôt. Nous eussions été heureux d'assister à la cérémonie, mais il y a une heure seulement que votre invitation nous est parvenue. Nous n'avons pris le temps que de revêtir des costumes plus convenables que ceux que nous portons à bord et de faire seller deux chevaux, afin de répondre à votre gracieux appel.
— C'est fort aimable à vous, nous vous en savons un gré infini.
Cécile ^t Albert s'approchèrent à leur tour. Rodolphe trouva pour les féliciter une série de phrases dont l'affectueuse courtoisie démontrait encore une fois que, dès qu'il le voulait, il savait se souvenir qu'il avait vécu jadis au sein de la meilleure et de la plus élégante société parisienne.
Pendant plus d'une heure les maîtres de l'habitation, avec d'Avilar et Dawis, auxquels étaient venus se joindre une dizaine d'amis de distinction de la famille de Siint-Till, formèrent un cercle de causeurs des plus joyeux et des plus animés. D'Avilar s'y fit particulièrement remarquer par des saillies du meilleur esprit, des observations d'une justesse extrême et le développement de certaines théories généreuses, lequel surtout lui valut bon nombre de sympathies.
Marguerite, affable et indulgente comme l'est toute femme du monde dont le cœur est bien placé, fut la première à manifester souvent son approbation complète à tout ce que dit le négrier. Souriant, et sans témoigner par le moindre signe d'orgueil la conscience du succès qu'il obtenait, le capitaine du Chantier
semblait être plus que jamais, au milieu de ses bienveilants auditeurs, l'être le meilleur et le plus inofFensif de la terre.
William, qui pourtant était depuis longtemps accoutumé à constater les faces multiples du caractère de d'Avilar, ne put s'empêcher d'éprouver un étonnement réel en écoutant son ami et en constatant la lucidité et les ressources de son esprit et de son intelligence.
Des tables avaient été dressées dans le parc. A Tombre, que projetait l'habitation, à l'heure à laquelle le banquet devait avoir lieu et devant le perron, un couvert spécial avait été dressé. Ce dernier était destiné aux mariés ainsi qu'aux principaux invités. Un surtout d'argent d'une grande richesse, symétriquement posé entre des vases garnis de fleurs, donnait à cette table un aspect luxueux du plus riche effet. La famille de Saint-Till, ainsi que les témoins d'Albert et de Cécile, y prirent place au moment où un laquais, arrivant au milieu du cercle dont nous avons parlé, prononça les paroles sacramentelles :
— Madame la comtesse est servie.
Rodolphe offrit respectueusement son bras à Marguerite, qui s'était avancée vers lui pour le prendre. Elle plaça le négrier à sa gauche. Nous n'insisterons pas davantage sur les détails du repas de noce. Laissons les mariés à leur bonheur, les convives à leur gaieté, et écoutons ce que se dirent Rodolphe et Marguerite. » — Voilà un mariage, madame la comtesse, qui doit, vous enchanter.
— En effet, capitaine, j'en suis ravie, car il me semble qu'il resserre encore davantage les liens qui m'unissent à Maximilien.
Ce début n'était pas heureux pour Rodolphe ; il
détourna la tète pendant un instant, et se mordit la lèvre, puis redevenant maître de lui :
— M. Albert de Saint-Till et madame votre sœur forment un couple charmant.
— N'est-ce pas ? ils ont en partage tous les éléments du bonheur, la beauté, la richesse, une âmè tendre et Tamour, le bien suprême.
— Oui, Tamour qui vient de Dieu, Tamour qui console et recèle en lui l'immortelle espérance, l'amour qui donne le courage, la foi, le dévouement, la complète harmonie, symbole divin des essences de la nature, la grande mère de tout ce qui est, s'agite, pense, aime, vit enfin I
— Quelle poésie I ne put s'empêcher de dire Marguerite.
— Elle semble vous étonner de ma part.
— Franchement, je vous l'avoue, capitaine.
— Vous me jugez mal, madame.
— Oh I je n'accepte pas ce reproche.
— J'ai tort de vous l'adresser, en effet; j'aurais dû vous dire : — Si mes paroles vous surprennent, madame la comtesse, c'est que vous ne me connaissez pas encore.
— Votre défense est habile.
— Je n'ai pas à me défendre, du moins je l'espère. Convaincu, j'expose une théorie; cette théorie est si vivace dans mon cœur, que je ne puis admettre que son exposé soulève le moindre doute, voilà tout. Je suis arrivé à l'âge où l'homme sait descendre au fond de son âme et discerner avec une précision complète ce qui s'y passe ; cette faculté, qu'on nomme l'expérience, est la vraie science de la vie, la plus difficile de toutes les sciences, car on ne l'acquiert qu'avec l'âge, en
conquérant la juste appréciation des biens de ce bas monde et les sources des félicités consolatrices que Dieu a daigné nous donner. Je suis arrivé à cette phase de la vie où Tardeur raisonnée n'est plus que la fougue; où le désir constaté est une adoration, jamais un caprice ; où dans Técrin des passions nobles on distingue les pierres fausses et on évalue à leur juste valeur le prix des diamants purs et des brillants sans tache.
— Capitaine, interrompit la (Comtesse en souriant, vous parlez comme un livre.
— J'accepte le compliment, madame, car je suis convaincu que le livre en question est excellent. C'est le code de la philosophie exquise, le bréviaire des âmes d'élite, l'évangile de tous les hommes qui professent en même temps le respect du créateur et de la créature, culte consolateur qui honore celui qui l'a et ceux qui Tinspirent.
Au fur et à mesure que d'Alivar parlait ainsi, le tigre se faisant agneau, afin de se bien faire venir par celle qui l'écoutait, Marguerite était devenue plus sérieuse. Ame d'élite et pleine de foi, ses théories étaient complètement semblables à celles que le négrier venait d'exposer avec autant d'adresse que d'astuce. Aussi, lorsqu'il eut terminé, ne put-elle s'empêcher de l'approuver complètement par ces mots, qu'elle laissa tomber de ses lèvres :
— C'est vrai.
Un toast aux mariés interrompit cette conversation. D'Avilar la reprit bientôt, en abordant un tout autre ordre d'idées beaucoup plus terre à terre, mais qu'il suflSra d'exposer pour que l'on comprenne immédiatement l'importance qu'elles avaient pour lui.
tiïSTOIRE d'une nuit. • 255
•^ Vous voilà réunis à jamais tous les quatre, hasarda-t-il avec un sourire sous lequel il dissimula Témotion que lui inspirait d'avance la réponse qu'allait lui faire M"' de Saint-Till.
— Oui.
— M. Albert <ie Saint-Till ne quittera donc plus la Louisiane?
— Au contraire, capitaine.
— Comment? fit d'Avilar avec un sincère étonnement.
— Ma sœur et son mari repartiront dans quelques mois pour la France.
. — Ah!
— Et nous irons les y rejoindre dès que Maximilien aura eu le temps de réaliser notre fortune.
En apprenant cette nouvelle, d'Avilar ne put s'empêcher de laisser éclater sa joie ; seulement il fut assez adroit pour donner le change à la comtesse sur la véritable cause de son immense satisfaction.
— Quoi 1 vous en France, madame la comtesse !
— Oui, capitaine, il faut en prendre votre parti; nous ne nous verrons plus, fit la comtesse avec un sourire.
— Mais, au contraire, madame, car cette France, mon pays, que j'aspire à revoir bientôt pour ne plus le quitter, j'y serai moi-même dans une année*
— Tout est pour le mieux alors.
— Je vous remercie de ces bonnes paroles ; car, vous le savez, je tiens à devenir votre ami; j'y tâcherai de tous mes eff*orts, je vous en préviens, madame.
— Alors, vous réussirez certainement, capitaine. On se leva de table.
Les groupes se formèrent.
Digitifed by VjOOQIC
Absorbée par ses devoirs de maîtresse de maison, Marguerite quitta le négrier.
Celui-ci fut rejoint par William.
— Tu as l'air bien préoccupé ? dit ce dernier.
— Mon vieux William, momentanément nous n'avons plus rien à faire ici. Avant quelques mois il me sera complètement impossible de hâter le dénouement de l'aventure que je poursuis. Continuant à venir ici, je pourrais finir par laisser deviner mon secret par ceux qui doivent toujours l'ignorer, et voici ce à quoi je me décide. Un bon négociant qui vient d'éprouver une perte aussi considérable que celle que j'ai subie par la visite du comte de Saint-Till à bord du Chantier j doit tâcher de faire le plus promptement possible une bonne opération capable de rétablir l'équilibre dans ses finanr ces. Dans quelques jours, nous partirons pour le Cap, et cette fois nous n'aurons plus à redouter l'indiscret croiseur dont nous avons su conquérir les bonnes grâces.
— Quand renonceras-tu à cet affreux métier?
— Bientôt, sois-en certain.
Cette conversation fut interrompue par M. de Saint- Till.
Voilà un beau jour pour votre famille, mon cher comte.
— En effet, mon cher capitaine, vous me voyez rayonnant, je vous l'avoue en toute franchise.
— Puissions-nous, à notre retour, vous retrouver tous dans des conditions aussi heureuses.
— Vous allez nous quitter encore ?
— Dans quelques jours, et malheureusement pour plusieurs mois, mes affaires l'exigent.
— Qu'elles vous soient favorables, capitaine, c'est mon vœu le plus cher.
Quelques instants après, d*Avilar et Dawis prenaient également congé de la comtesse ainsi que des jeunes mariés. Huit jours après, le Chantier levait Tancre. Le marchand de bois d'ébène reprenait son horrible commerce.
UABSINTHE DE L'AMÉRICAIN
Six mois après le mariage d*Albert de Saint-Tili avec Cécile d'Ancy, ils songèrent à quitter la Louisiane pour retourner en France. Jusqu'alors, légèrement égoïstes comme le sont forcément les gens qu'un bonheur complet absorbe entièrement, ils n'avaient pas pressé Maximilien d'opérer la liquidation de son avoir et de celui de Marguerite, et, de leur côté, ces derniers s'étaient faiblement occupés de cette opération qui, pour être bien menée jusqu'au bout, exigeait un temps rationnel assez long.
N'avait-il pas été convenu, du reste, que Albert et Cécile passeraient toute leur lune de miel à la Louisiane, et cettelunedemielnesemble-t-ellepas devoir se prolonger indéfiniment? « Nous avons bien le temps» est une formule pleine de négligence qui ne laisse pas souvent que d'enfanter maints désagréments.
Une lettre fort pressante de la comtesse de Saint- Till arriva de France. La grand*mère^ voulait absolumeiit avoir ses enfants auprès d'elle, elle avait surtout hâte de faire la connaissance de Cécile, qu'elle aimait déjà de tout son cœur, bien entendu, mais qu'elle vou-
lait voir et tendrement embrasser. Aucun motif grave ne s*opposant à la réalisation de ce désir, les nouveaux mariés commencèrent leurs préparatifs de départ, et Maximilien, pris au dépourvu, poussé par sa femme et par sa belle- sœur, entama l'opération de la réalisation de leurs biens.
La plus difficile était de vendre l'habitation ; non qu'elle-même et ses dépendances considérables ne représentassent une très forte «omme, mais Marguerite voulait ne céder cette demeure qu'à une personne sûre, d'abord comme solvabilité, c'était élémentaire, mais surtout comme humanité ; on sait à quel point la comtesse de Saint-Till était abolitionniste, et elle ne voulait vendre ses nègres qu'à un planteur réputé pour ses bons procédés vis-à-vis de ses esclaves. Une autre condition était que l'acquéreur s'engageât à respecter un mausolée dressé sur un caveau dans lequel reposaient les restes des parents de Maximilien et de Marguerite.
Néron était un serviteur fidèle, digne en tout temps de la confiance et de la sympathie de ses maîtres. On, était certain que jamais un nègre n'ût été maltraité par lui, au contraire; de plus, Néron connaissait parfaitement la culture, principalement celle de la canne à sucre, qui formait les trois quarts des plantations du comte de Saint-T^ill. On finit par décider que l'habitation ne serait pas vendue et qu'on en confierait la gérance au vieux nègre.
Cette décision fut prise par Maximilien et Marguerite.
Albert et Cécile, tout à leur tendresse, ne s'occupaient pas d'affaires. Ces derniers allaient partir, lorsque les premiers symptômes d'une grossesse relativement assez avancée se manifestèrent chez la jeune fem-
me. Un voyage aussi lointain que celui de quitter la Louisiane pour se rendre en France, pouvait avoir de graves inconvénients pour Cécile. Albert, malgré tout le désir de ne pas contrarier sa grand'mère, fut le premier à déclarer qu'il ne quitterait la Louisiane que lorsque Tétat intéressant de sa femme aurait mis au monde le cher trésor attendu.
Il n*appartenait pas à la sœur de Marguerite de combattre cette détermination. Le départ fut ajourné, et quelques mois plus tard, un mignon petit garçon vint au monde. Maximilien fut son parrain, et nécessairement Cécile ne voulut pas que son fils eût une autre marraine que Marguerite. La mère des de Saint-Till s'appelait Gabrielle. Gabriel fut le nom donné par Marguerite et Maximilien au fils d'Albert et de Cécile. Le chérubin, qui devait mener la vie à outrance qu'on sait, dix-neuf ans plus tard, et être distingué par Madeleine d'Orchamps, d'une manière toute spéciale, dans le grand- 1 6 où le duc d'Ambre traitait ses amis et amies, naissait ainsi par un hasard singulier à plusieurs milliers de lieues du théâtre de ses futures folies.
Peu de temps après, lassante de la mère et celle de l'enfant étant parfaites, Albert ne songea plus qu'à son départ. Gabriel avait atteint cinq mois.
Par une belle journée de printemps, Albert et Cécile, accompagnés de Maximilien et de Marguerite, gagnèrent la Nouvelle-Orléans. Un bâtiment en partance pour Marseille se trouvait dans le port. Les bagages des nouveaux mariés avaient été apportés dès la veille ; on ne se sépara qu'au moment où le navire allait quitter le port. Les adieux furent très gais. N'allait-on pas se revoir bientôt, et cette fois pour ne plus se quitter jamais? Au revoir, forme un lien; adieUy creuse un
abîme. Quelle différence immense entre les deux mots au revoir y c'est-à-dire à bientôt; adieu, c'est-à-dire peut-être à jamais.
Tandis que Maximilien et Marguerite suivaient, le sourire aux lèvres et les yeux dardés sur la voile blanche, le navire qui venait de s'éloigner pour prendre la route de la France, penchés à la fenêtre d'un cabinet du premier étage d'un restaurant situé sur le port, Rodolphe et Dawis avaient observé avec une attention marquée le départ d'Albert et de Cécile. Lorsque le vaisseau qui les emportait leva l'ancre, d'Avilar s'écria avec un accent d'indicible joie :
— Voilà l'obstacle qui s'éloigne.
Puis, se tournant vers son compagnon, il ajouta avec un air de triomphe qui témoignait de sa joie :
— Viens, Dawis, allons saluer le comte et la comtesse de Saint-Till.
D'Avilar et William étaient revenus depuis quelques jours, après une excursion des plus heureuses et qui, selon les prévisions de Rodolphe, s'était terminée à son entière satisfaction ; ils allèrent rejoindre Maximilien et Marguerite, qu'ils abordèrent avec une cordialité qui démontrait leur satisfaction de rencontrer le comte et la comtesse.
— Je vous salue, leur dit d'Alivar, et souhaite bon vent au vaisseau qui vient de partir pour la France.
Depuis quelques instants, le visage de Maximilien s'était assombri ; son regard révélait qu'une légère et subite tristesse venait tout à coup de s'emparer de lui. Il remercia le négrier des bonnes paroles que celui-ci venait de prononcer en lui serrant la main.
— Vous êtes ému, comte, lui dit le capitaine du Chantier.
— Je Tavoue, répondit de Saint-Till.
— Comment, Maximilien ? interrompit Marguerite.
— Oui, ma chère amie, reprit le comte, un trouble singulier vient de s'emparer de moi il y a quelques secondes ; dans trois mois au plus tard nous aurons rejoint à Paris, cela est certain, ceux qui viennent de nous quitter, à moins qu'il n'y ait plus un seul navire sur la mer, j'en suis convaincu, et, malgré cela, j'entends une voix intérieure qui me dit : Qui sait?
— Chi lo sa ? reprit d' Avilar d'un ton indéfinissable qui ne fut remarqué par personne ; car Dawis s'étonnait difficilement ; de Saint-Till était dominé par son émotion, et Marguerite n'avait qu'une pensée : ramener immédiatement le calme dans l'âme de son cher Maximilien.
— Je t'en supplie, lui dit-elle, domine cette vague crainte : tu adores ton frère, et bien que son départ ne soit qu'un acheminement relatif vers notre réunion définitive, il t'inflige une sensation pénible qui forge en ton esprit de sinistres pensées. C'est incompréhensible 1
Maximilien ne répondit pas, fixant au lointain d'un regard noyé dans une larme le bâtiment qui allait bientôt disparaître à l'horizon, et qui, au furet à mesure qu'il s'éloignait du port, diminuait de grandeur, comme une image fantasmagorique, dans l'appareil qui la contient, s'éloigne du rideau tendu sur lequel elle vient se refléter ; le comte semblait avoir mis toutes ses forces dans ses yeux :
— ^u revoir! mes amis, s'écria-t-il enfin, en adressant un dernier geste d'adieu au vaisseau qui venait de disparaître complètement.
— Maximilien I fit Marguerite.
Le comte fit un effort.
■— Je suis fou, vraiment, dit-il , pardonne-moi, et vous aussi, messieurs.
— Vous ne nous devez aucune excuse, monsieur le comte, reprit d'Avilar; rien n'est plus naturel que rémotion passagère que vous venez de ressentir. Cela est si vrai que, si cet affreux William me quittait seulement pendant quarante-huit heures, je crois vraiment. Dieu me pardonne, que je ne pourrais le voir s'éloigner sans éprouver une impression semblable à la vôtre.
— Je suis donc bien forte, moi, interrompit Marguerite, ou bien insensible; car jusqu'à présent, Téloignement de mon beau-frère el de ma sœur n'a fait éclore en moi qu'une seule idée, beaucoup plus riante que triste, celle de les revoir le plus tôt possible^
— L'espoir est une force, madame, répliqua d'Avilar.
Ils rejoignirent la voiture du comte, qui stationnait à quelques mètres de distance. Marguerite y monta, et, au grand étonnement de Rodolphe et de Dawis, le comte, au lieu de prendre place aux côtés de sa femme, referma la portière sur elle.
— Adieu, messieurs, dit Marguerite, je vous confie mon mari.
Disant ces mots, elle tendit cordialement la main à d'Avilar et à William; puis saisissant à son tour celle que Maximilien lui tendit quelques secondes après :
— Ne perds pas ton temps, lui dit-elle, et à demain, mon ami.
— À demain I répéta le comte, puis il lança cet ordre au cocher : — A l'habitation, Jacques!
Aussitôt la voiture s'éloigna.
— Vous restez donc à la Nouvelle-Orléans ce soir, monsieur le comte ?
— Oui, capitaine; la résolution que j*ai prise de quitter bientôt ce pays ne peut être promptement réalisée que si dès à présent je ne m'occupe de la liquidation de mes biens. J'ai à voir plusieurs personnes aujourd'hui dans ce but, et demain de bonne heure j'ai un rendez-vous important.
— Je ne vous demandais pas ces détails, mon cher comte; je ne vous adressais même pas de question, j'étais heureux de vous garder, et je vous supplie de vouloir bien être notre hôte à votre tour aujourd'hui.
— Désolé, messieurs, reprit Maximilien ; mais jusqu'à demain je serai l'esclave de mes affaires, et, malgré tout le plaisir que j'aurais d'accepter, il me faut vous dire non, à mon grand regret. Je ne sais d'ailleurs à quelle heure je pourrai être libre, et ce serait pour moi une gêne véritable que de vous faire retarder votre repas.
— Les circonstances nous favorisent, au contraire, mon cher comte, reprit Rodolphe : par extraordinaire, William et moi nous venons de faire un déjeuner des plus copieux, et avant d'avoir eu le plaisir de vous rencontrer, nous nous proposions de ne dîner que le plus tard possible. Allez donc à vos affaires en toute liberté, lunche\ au besoin, si votre estomac vous talonne, et venez nous rejoindre dans ce restaurant que vous voyez là.
— Chez Niçois, observa le comte de Saint-Till, bonne table !
— Et bons vins, interrompit Dawis.
— Eh bien, messieurs, reprit le comte, votre offre
est des plus gracieuses ; mais, véritablement, il m'est de toute impossibilité de Taccepter aujourd'hui.
— Vous ne sauriez croire, répliqua Rodolphe, à quel point, mon cher comte, ce contre-temps me contrarie.
— Et pourquoi cela?
— Oubliez- vous donc que vous nous devez depuis longtemps une revanche ?
— Je l'oubliais, en effet, messieurs, et vous avez bien fait de me rappeler mon devoir; cette revanche, mes chers hôtes, je vous la donnerai ce soir même.
— Puisque vous cédez à nos instances, et que c'est une sorte de superstition de joueurs qui nous a fait ne pas prendre la revanche en question sous votre toit, vous plaît-il d'établir une égalité de chance complète en nous la donnant chez moi, à l'hôtel Saint- Louis ?
— Vous êtes les perdants, messieurs, j'accepte d'avance toutes vos conditions.
— A ce soir 4onc, à huit heures, chez Niçois, mon cher comte ; son vieux bourgogne nous mettra en gaieté, et le dîner fini, nous nous rendrons au lieu du combat, répliqua Rodolphe avec un sourire.
Ils se séparèrent. Le comte de Saint-Till s'engagea dans la rue du Canal, pour gagner le quartier françaisespagnol, qui est le Stamboul de la Nouvelle-Orléans, tandis que d'Avilar retournait avec William chez Niçois, qui les reçut avec tous les égards qu'un restaurateur doit à deux clients qui savent faire sauter les bouchons les plus fins et commander les plats les meilleurs et les plus chers.
— Je voudrais un cabinet pour ce soir, à huit heures, Niçois.
— Rien de plus facile, capitaine. Combien de couverts?
— Trois.
— Le menu }
— Exquis, je m*en rapporte à vous.
— Les vins ?
— La crème de .votre cave. Est-ce entendu ?
— Parfaitement, et je vous promets que vous serez on ne peut plus satisfait.
— J'y compte.
Ces préparatifs étant terminés, les deux amis sortirent et se dirigèrent vers le Croissant. D'Avilar marchait vite. Au bout de quelques instants, il s'arrêta brusquement.
— Je te retrouverai à l'hôtel, dit-il à William ; et avant que celui-ci ait eu le temps de lui répondre, Rodolphe s'éloigna.
— Ah çà I quelle mouche le pique donc? se demanda Dawis.
Le Croissant, c'est-à-dire le CresCent-CUy^ après la Tamise, entre Blackwall et London-Bridge, est un des endroits les plus animés du globe. Bateaux à vapeur, barques, chaloupes, radeaux amenant les charbons de Pitsbury, remorqueurs traînant de lourds bâtiments venant de loin, forment sur l'eau une foule étrange et compacte en perpétuel mouvement. Sur la ceinture de pierre qui empêche les débordements du Mississipi, formant un vrai quai qui s'appelle la Levée, l'aninîation n'est pas moins grande. Constamment sillonnée de longues files de charrettes attelées de deux ou trois mules menées par des nègres, au milieu delà foule des fiacres, des omnibus et des piétons, bruyante de coups de fouet, des jurements, des plaintes des passants écla-
boussés, ainsi que du bruit des castagnettes et des guitares que font vibrer des groupes de mulâtresses ambulantes, au milieu des oisifs qui peuplent les tentes des cafés, la Levée de la Nouvelle-Orléans est un des endroits les plus propices aux gens qui désirent se perdre immédiatement dans la foule. Aussi Dav\ris jetat-il vainement un regard devant lui poursuivre Rodolphe des yeux. Ne l'apercevant pas, il tira son chronomètre et murmura:
— Deux heures! Dans trois jours, à cette heure-ci, il y aura juste sept années que j'ai fait mes adieux à Arabelle, et il ajouta avec une émotion contenue : « Pauvre miss Clary ! »
Abandonnons William à ses tendres, retours vers le passé, et rejoignons Rodolphe à l'hôtel Saint-Louis. L'appartement du négrier se composait de deux chambres et d'une entrée ; la première de ces deux pièces lui servait de salon. Il couchait dans la seconde. L'ameublement était confortable, n'en disons pas davantage. Dès qu'il fut rentré, d'Avilar se laissa tomber sur un grand divan, et ayant disposé les coussins de la manière la plus favorable, il se mit à réfléchir avec une persistance et une gravité qui démontraient combien étaient sérieuses les pensées qui l'agitaient. Un général d'armée, la veille d'une bataille, ne se concentre pas davantage que ne le fit Rodolphe en ce moment. Lorsqu'il se releva, il s'approcha d'une glace, et, pendant quelques secondes, s'examina attentivement. Cela fait, il passa dans sa chambre à coucher.
Sur un meuble se trouvait une boite à pistolets fort belle. Nous avons dit déjà que le capitaine était grand amateur d'armes. Celles que recelait cette boîte étaient remarquables. C'étaient deux pistolets de tir à balle for-
cée, ce qui, à l'époque où se passaient ces événements, était le dernier pas fait par le progrès des armuriers. Rodolphe prit la boite et la rapporta dans le salon. Il l'ouvrit, après l'avoir déposée sur la table à laquelle il s'installa.
La boîte, en outre des pistolets, contenait tous les instruments nécessaires à la fonte des balles ainsi qu'à 'leur introduction et à leur retrait des canons. Les deux pistolets étaient chargés. Rodolphe s'en assura ; il raffermit une des capsules et rabaissa soigneusement le chien sur elle; puis, soulevant l'arme à la main gauche, il fit avec une plume sur sa crosse d'ivoire une petite tache d'encre au milieu de celle-ci ; ensuite il disposa le pistolet marqué près de lui, afin de laisser sécher la tache et saisit l'autre. Après en avoir ôté la capsule et fait couler la poudre au dehors par le piston qu'il démonta, il eut bientôt, à l'aide du tire-balle, enlevé le projectile que l'arme contenait; puis ayant rjevissé le piston qu'il recouvrit du chien, il laissa couler une forte charge de poudre dans le canon. Un des compartiments de la boîte contenait des balles. Chargeant, l'arme comme il le faisait, il semblait que d'Avilar n'avait plus qu'à prendre un de ces projectiles et à l'introduire à coups de maillet dans le pistolet, pour terminer ce qu'il avait entrepris ; mais au lieu d'agir ainsi, d'Avilar se leva, et, ayant ouvert une petite valise qui se trouvait au bas d'une armoire dans sa chambre à coucher, il en rapporta deux objets : un petit flacon de cristal contenant une liqueur vertjaunàtre et un papier roulé contenant deux balles. Il prit l'une d'elles et la posa à l'orifice du canon du second pistolet ; mais, mal assujettie, la balle roula sur la table, puis par terre, pour ne s'arrêter que sous le divan, mais
sans faire aucun bruit. D'Avilar la chercha vainement pendant quelques instants et prit la seconde balle sans avoir Tair le moins du monde étonné de l'insonorité de la première. Lorsque le pistolet fut chargé, il referma la boîte, et, ayant ouvert le flacon de cristal, le flaira, . ainsi qu'un gourmet hume le bouquet d*un vin corsé.
— C'est singulier ! murmura-t-il.
Cette réflexion nous force à faire un léger pas en arrière. Pendant le dernier voyage que d'Avilar avait fait à la Havane, un bruit inaccoutumé s'était fait entendre un beau matin dans l'hôtel où il était descendu. On allait et venait. Des pas précipités retentissaient dans les couloirs. Evidemment un événement grave venait de s'accomplir. D'Avilar n'eut qu'à gagner le couloir pour apprendre la vérité. Un voyageur venait d'être trouvé mort dans son lit. Le médecin qui fut appelé déclara que l'Américain (le mort était un Yankee connu comme un buveur eff'royable) avait succombé à une combustion intérieure spontanée, à laquelle s'étah joint un delirium tremens des plus caractérisés. Quelques curieux assistaient à la constatation, parmi lesquels d'Avilar s'était mêlé. On plaignait peu l'ivrogne vaincu, et bientôt chacun regagna sa chambre.
— Il buvait donc comme un trou, votre mort? demanda le négrier au premier garçon de l'hôtel qui avait pénétré chez lui.
— Je le crois bien.
— Et que buvait-il?
— De l'eau-de-vie.
— Beaucoup?
. — Un litre par jour au moins, avant son déjeuner.
— Il devait être ivre-mort?
— Non pas, monsieur, et la preuve c'est qu'avant
son diner, il buvait un second litre, ce qui ne Tempêchait pas d'en vider un troisième dans la soirée. Il roulait alors sous la table?
— Détrompez-vous, monsieur. Le troisième litre achevé, M. Howat était encore aussi calme que vous et moi; seulement, en cinq minutes, il se donnait le coup de grâce et tombait comme une brute, en proie à une sorte d'hallucination fiévreuse qui devait être aussi pénible à supporter qu'elle était horrible à voir.
— Que cherchait-il donc, d'après vous, en se soûlant ainsi ?
— L'oubli d'un amour malheureux.
— Vraiment ?
— J'en suis certain. Un jour qu'il délirait, j'ai pu comprendre le motif de sa conduite.
— Et c'est pour oublier qu'il consommait chaque jour quatre litres d'eau-de-vie ?
— Non pas quatre, mais trois.
— Et le coup de grâce >
— Oh! ceci, c'est autre chose! Pour s'achever, M. Howat buvait ce que je n'ai jamais vu boire par personne, car il était chimiste, et seul il possédait la liqueur qu'il distillait lui-même; cette liqueur, il la renforçait encore en y ajoutant le jus de certaines herbes que venait lui vendre fort cher, ma foi, une vieille négresse. Il en a laissé un petit flacon plein, et je l'ai pris par curiosité.
— Tiens-tu beaucoup à ce flacon }
— Ma foi, non, monsieur, car je me garderai bien .d'y goûter jamais.
— Va me le chercher.
Le garçon obéit. Lorsqu'il l'eut examiné :
— Mais c'est de l'absinthe, cela, dit d'Avilar.
— Non pas, monsieur, c'est de l'extrait d'absinthe, le plus fort qu'il soit possible de faire.
— De la quintessence, alors ?
— C'est cela même, monsieur, je cherchais le mot.
— Tiens, reprit d'Avilar, voilà une guinée pour ton flacon.
— J'accepte ; mais méfiez-vous, car ce qu'il renferme contient à la fois l'ivresse et la fièvre ; de même qu'il est des remèdes efficaces pour combattre cette dernière, il doit y avoir des sortes de poisons qui la donnent, et je suis certain que la vieille négresse venait vendre à M. Howat un de ces poisons-là.
— Ne crains rien pour moi. Si je t'achète cette liqueur, c'est par simple curiosité ; car je serais désireux de savoir, en la faisant analyser, l'ingrédient diabolique que le mort ajoutait au produit de ses alambics.
En s'exprimant ainsi, d'Avilar ne disait pas la vérité; son dessein, en s'appropriant l'absinthe empoisonnée de l'Américain, était une prévoyance vague. lise disait qu'il était utile à un homme de sa trempe d'avoir en sa possession une liqueur capable de troubler l'esprit d'un adversaire, de le débarrasser momentanément d'un indiscret ou d'un importun, sans toutefois présumer encore que le fatal breuvage lui servirait un jour contre Maximilien de Saint-Till.
Resté seul, d'Avilar versa deux ou trois gouttes du flacon dans un grand verre, le remplit d'eau et but. C'était une tête solide que la sienne, et nombre de fois, dans les agapes où le vin coule à flots, il avait aisément vaincu tous les autres buveurs; néanmoins, dès qu'il eut goûté l'absinthe du mort, il se sentit presque immédiatement en proie à un trouble fiévreux qui égarait sa raison et agitait tout son être.
— Diable, dit-il, voilà de quoi griser une montagne. Dix tonneaux d*un semblable breuvage, vidés dans un cratère, et le globe, perdant son équilibre, tituberait dans l'immensité. Je suis ivre!
Depuis ce moment jusqu'à l'instant où d'Avilar venait, à l'hôtel Saint-Louis, de déboucher le flacon d'Howat, il avait pt^esque oublié qu'il possédait la terrible liqueur. Ayant constaté que, grâce au bouchon de cristal du petit flacon, l'absinthe de l'Américain avait conservé toute sa force, et qu'aucune évaporation n'avait pu en atténuer les terribles effets, il mit le flacon dans sa poche et sonna. Un garçon parut:
— Je dîne chez Niçois, lui dit le négrier, à huit heures ; à neuf vous y ferez porter cette boîte de pistolets ; prenez un commissionnaire adroit : du reste, il n'aura que deux mots à me dire ; ces deux mots les voici : « L'officier consent. » M'avez-vous bien compris ?
— Parfaitement, capitaine, et votre commission sera faite comme vous le désirez.
— Emportez cela, dit d'Avilar en désignant la boîte à pistolets.
Ces préparatifs étant terminés, d'Avilar se livra à toutes les douceurs d'une agréable et salutaire sieste, qui ne fut interrompue que par l'arrivée de William. Sept heures sonnaient en ce moment.
— Tu n'es pas encore prêt ? lui demanda Dawis.
— Non, tu lé vois, j'ai dormi, j'avais mal à la tète. Quelle heure est-il >
— Sept heures.
— Eh bien, faisons un peu de toilette et gagnons le restaurant; nous ne devons pas faire attendre une minute le comte Maximilien."
Sur ces mots, le négrier s'habilla. Lorsqu'il fut prêt, il gagna la rue avec William pour prendre le chemin du restaurant Niçois. Sur le seuil de l'hôtel Saint-Louis se trouvait le garçon à qui Rodolphe avait donné l'ordre de lui envoyer par un commissionnaire adroit la boite à pistolets.
— Je compte sur vous, lui dit d'Avilar.
— Soyez tranquille, monsieur, répondit le garçon, j'exécuterai ponctuellement vos ordres.
— Très bien ; viens, William.
Bras dessus, bras dessous, les deux amis gagnèrent la Levée, et il était huit heures moins un quart lorsqu'ils pénétrèrent chez Niçois. De Saint-Till fut exact. Sur l'ordre de d'Avilar, on servit. Lorsqu'il veut s'en donner la peine, c'est un vrai Vatel, que Niçois, le restaurateur de la Nouvelle-Orléans. Niçois avait bien rempli son programme. Bonne chère, bon vin et bonne humeur, sont les trois éléments qui décuplent les plaisirs de la table : ils étaient réunis ce soir-là.
De Saint-Till avait été favorisé par le hasard; il avait trouvé chez elles toutes les personnes auxquelles il désirait parler, et avait acquis la conviction que la liquidation de ses biens se ferait beaucoup plus promptement encore qu'il ne l'espérait, et que par conséquent il rejoindrait bientôt Albert. Il n'en fallait pas davantage pour le mettre en joie.
Depuis que Rodolphe l'avait abandonné à l'entrée du Croissant, Dawis, après s'être attendri quelque peu sur le sort d'Arabelle Clary, avait fini par se dire que, somme toute, le temps avait donné à son Ariane sept années de plus. Cette réflexion avait calmé ses remords et tellement atténué son chagrin, qu'il en avait perdu jusqu'au souvenir.^ Quant à Rodolphe, enfin, il s'était
^74 ^^ COMPAGNONS DU GLÀIVÈ.
promis d*être aimable et gai, ce qu'il faisait sans aucun effort. Ce repas ne fut qu'une phrase joyeuse dont les plats étaient les mots et les bouteilles les virgules. On ne se lie jamais si bien qu'à table, est un dicton dont la vérité ne peut être contestée par personne ; la causerie du repas est tout à la fois une pépinière de projets et un lien qui resserre. Que d'associations fcîrmées que d'amitiés écloses, que de procès abandonnés le verre en main I Rodolphe affectait une bonhomie sans égale ; n'ayant aucune méfiance, Maximilien s'abandonnait aussi. Lorsque la dernière bouteille de Champagne fut vidée, le fromage et les fruits étaient encore intacts.
— Si vous m'en croyez, mes chers amis, dit d'Avilar, nous passerons au porto et au sherry, Niçois en a d'excellents, et rien n'est plus propre à la bonne digestion que ces vins chauds. Qu'en dites- vous?
— J'aime beaucoup le porto, dit Maximilien.
— Quant à moi, je préfère le sherry, reprit William.
— Anglais, va 1 lança d'Avilar à Dawis. Vous serez tous les deux satisfaits, messieurs, et aussitôt l'amphitryon commanda les deux bouteilles.
Neuf heures sonnèrent en ce moment. Le garçon qui servait les trois convives vint annoncer à d'Avilar que quelqu'un le demandait.
— Quelle est cette personne > demanda-t-il.
— Un homme qui apporte une boite, capitaine.
— Ah I je sais ce que c'est 1 dit Rodolphe. Vous permettez, messieurs? Faites entrer. Je vais vous montrer de belles armes, continua-t-il.
En cet instant, le porteur de la boîte qu'on venait d'envoyer de l'hôtel Saint- Louis, parut.
— Le capitaine d'Avilar, demanda-t-iL -
— C'est moi, fit Rodolphe.
— Capitaine, Tofficier consent ! dit le porteur.
— C'est bien, fit Rodolphe. Dites à celui qui vous envoie que, demain, à la première heure, je lui enverrai la somme dont je lui suis redevable.
Les pas du garçon qui servait, retentirent dans le couloir.
— Attendez, fit Rodolphe, et il sortit du cabinet.
A deux pas de la porte, il s'empara d'une des bouteilles qu'il avait commandées dont il avait justement présumé l'arrivée en cet instant.
— C'est là le porto? demanda- t-il.
— Oui, capitaine.
— Débouchez cette bouteille, je veux savoir si c'est bien celui que j'ai demandé. Bien, maintenant un verre, je vous prie.
Le garçon s'éloigna pendant quelques secondes, afin d'obéir. Si court qu'eût été ce temps, il avait permis à Rodolphe de verser dans la bouteille de porto la moitié du contenu de son petit flacon d'absinthe aromatisée.
— C'est celui-là. Rien qu'au bouquet, je le reconnais, dit-il au garçon. Il est inutile que je déguste.
Sur ces mots il descendit, afin que ni William ni Maximilien ne pussent se douter de ce qui venait de se passer. Le garçon rentra dans le cabinet et déposa sur la table le sherry et le porto. Quelques minutes après, Rodolphe reparut.
— J'ai réfléchi, dit-il au porteur des pistolets; répétez simplement à celui qui vous envoie ce que je vous ai dit tout à l'heure; je voulais lui écrire, mais c'est inutile, et il le congédia. Pendant ce temps, Dawis avait ouvert la boîte.
-~ Mais ces pistolets sont à toi, dit-il à Rodolphe.
— Non pas, mon cher William, mais ils sont complètement semblables à ceux que je possède ; ce sont désarmes d'une précision rare, d'une grande valeur ; le hasard me les a fait découvrir aujourd'hui; j'ai fait proposer un prix à leur propriétaire, et, tu le vois, il a été accepté, puisqu'on m'a livré ce que je voulais acheter.
— Ah 1 fit Dawis, et ce fut tout.
D' Avilar avait repris sa place ; Dawis en fit autant ; quant à Maximilien, il n'avait prêté qu'une attention médiocre à ce qui venait de se passer.
— Allons, un verre de porto, mon cher comte, reprit le négrier.
— Volontiers, répondit M. de Saint-Till.
— A nous le sherry, William, ajouta Rodolphe, tout en remplissant de porto le verre de M. de Saint-Till.*
— Vous préférez donc aussi le sherry, mon cher capitaine, remarqua ce dernier.
— Oui.
Maximilien n'était pas gris, quoique d'Avilar eût pris soin de remplir constamment son verre; mais néanmoins, sans avoir atteint le premier degré de l'ivresse, il était en bon chemin d'en ressentir bientôt les prémices. Il porta le verre de porto à ses lèvres et en but une gorgée. D'Avilar ne le perdait pas des yeux.
— N'est-ce pas que ce vin est exquis? dit-il.
— Je ne le trouve pas mauvais, répondit Maximilien, mais il est d'une force rare et il a, me semble-t-il, un goût tout particulier. *
— Voyons, fit Rodolphe, et il versa dans son verre quelques gouttes de la bouteille du comte.
Après les avoir bues :
— Je le trouve excellent, pour ma part ; d'une grande force, il est vrai, mais parfait, dit-il.
— J'aurai mal goûté, dit Maximilien convaincu, et il vida son verre.
Il est un moment où il est fort difficile, voire môme au plus fin dégustateur, à la fin d'un repas où de nombreux vins se sont succédé, de les apprécier à leur juste valeur. On a vu des ivrognes finir par avaler de l'eau de Cologne ou de l'esprit-de-vin, comme si c'eût été de l'eau claire. Le goût émoussé perd sa délicatesse. L'odorat, sous l'empire des effluves qui montent au cerveau, ne flaire plus qu'imparfaitement. Aussi cette seconde gorgée qu*ingurgita le comte lui parut-elle d'un goût beaucoup plus anormal que la première. Les trois amis, du reste, s'étaient remis à causer, d'Avilar n'eut pas besoin d'insister pour remplir une seconde fois le verre de Maximilien. Les effets de l'étrange breuvage que le négrier venait de faire boire au mari de Marguerite ne tardèrent pas à se faire sentir. Lorsqu'il eut vidé pour la seconde fois son verre, un léger tremblement s'empara du comte de Saint-Till et une pâleur mate s'étendit sur ses traits. 11 se leva, se secoua et instinctivement porta les mains à son front comme pour le dégager d'une invisible étreinte.
— Qu'avez- vous donc, comte ? lui demanda William.
— Rien, répondit-il; un frisson; je suis très nerveux.
— C'est le Champagne, riposta Rodolphe. Il produit souvent cet effet-là.
— C'est possible, dit Maximilien; le grand air me ferait du bien.
— Nous allons partir, reprit Rodolphe, avant que
nous soyons chez moi, dix heures sonneront, et il sera plus que temps de nous mettre à jouer. Qu'en pensezvous?
— Je vous l'ai déjà dit, messieurs, je suis complètement à vos ordres, répondit M. de Saint-Till.
L'addition fut apportée, Rodolphe la paya et, suivi de ses deux invités, il gagna la rue.
— Prenons une voiture, dit-il, nous arriverons pliis vite.
— Non, je vous prie, objecta Maximilien, je désire marcher.
D'Avilar, sans aucune affectation, leur offrit le bras et ils arrivèrent. ainsi à l'hôtel Saint- Louis. Ils trouvèrent Tappartement du négrier éclairé par deux grands candélabres; avant de quitter l'hôtel, il avait donné des ordres en conséquence. Sur la table, des cartes et des jetons avaient été posés. Un plateau chargé de rafraichissements se trouvait sur une console. Maximilien se laissa tomber sur le divan sous lequel la balle insonore de d'Avilar avait roulé quelquestheures auparavant.
— Décidément, dit-il, j'éprouve quelque chose d'étrange.
— Jouons, riposta Rodolphe, dans un quart d'heure vous n'y penserez plus.
— Jouons, répéta le comte; mais je vous déclare d'avance, messieurs, qu'il me serait impossible de faire un whist. :
— Nous ne tenons pas plus à ce jeu qu'à un autre. Voulez-vous faire un lansquenet ?
— Oui 1 oui 1 répondit Maximilien d'un ton qui dé* notait chez lui une impatience très grande et Toubli complet des recommandations de Marguerite.
Le jeu commença. Pendant la première heure, les
chances se divisèrent, et l'équilibre ne fut pas rompu. De Saint-Till, en proie à une sourde irritation dont il ressentait les pernicieux effets sans pouvoir nullement en préciser la cause, s'était levé dix fois pour aller de la table au plateau où successivement il avait goûté à toutes les boissons qui s'y trouvaient, passant de l'eau claire au cognac pur, du sirop de limon au gin; mais rien ne calmait la fièvre étrange qui amenait dans tout son être une sensibilité exagérée, causée par la tension des nerfs, semblable à celle qu'éprouvent les malades atteints du tétanos.
C'était un beau joueur que le comte, nul n'avait jamais pu lui reprocher un geste de mauvaise humeur les cartes à la main, et cependant, ce soir-là, à la suite d'une passe de sept ou huit coups qui fit gagner à d'Avilar plusieurs billets de mille francs, cédant à une colère plus forte que sa volonté, Maximilien frappa la table du poing en s'écriant :
— Maudites cartes !
Dawis, profondément surpris, lui adressa un regard sévère auquel de Saint-Till ne fit aucune attention. Quant à Rodolphe, qui seul comprenait la cause de la conduite du capitaine croiseur, du ton le plus aimable et le plus doux, il lui dit :
— Qu'un insuccès ne vous alarme pas ; voici la première passe de la soirée, mon cher comte; d'autres viendront bientôt, et il est certain qu'il en est qui naîtront pour vous,
— Oh ! certes, fit Maximilien.
La prédiction de d'Avilar ne se réalisa pas; pendant plus de deux heures, tous les beaux coups lui échurent ainsi qu'à William. Maximilien se sentait devenir fou de rage. Vers une heure du matin, alors que le comte
28o LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
devait plus de vingt mille francs à ses adversaires, une nouvelle chance favorisa encore Rodolphe. Il passa dix fois, il passait toujours. L'effet de certains breuvages est de donner, aux idées de ceux qui les ont absorbés, une couleur si sombre qu'ils finissent par leur procurer de véritables cauchemars qu'ils ont tout éveillés. Jusqu'alors, jamais l'idée de suspecter la probité de ses adversaires, qui toujours s'étaient montrés loyaux et courtois, n'était venue à l'esprit du comte; mais, irrité par sa déveine persistante, en proie à une sorte d'hallucination qu'il était incapable de dissiper, il se dit que la veine de d'Avïlar n'était pas naturelle et qu'on le volait; rien pourtant, en dehors de la persistance des succès du négrier, ne devait justifier ces terribles soupçons ; néanmoins, après un double brelan, et alors que Rodolphe, d'un ton froid mais poli, prononçait ces paroles :
— Il y a quinze mille francs, les faites-vous encore, mon cher comte?
M. de Saint-Till, cédant à un moment d'égarement, de véritable folie, se leva, et, enveloppant d'Avilar dans un regard terrible, il' s'écria :
— Non, car il y a là quinze mille francs volés; vous êtes un misérable !
William bondit stupéfait. Rodolphe réprima un sourire de triomphe, et d'un geste prompt comme l'éclair, il souffleta le comte Maxlmilien.