‹ Histoire d'une nuitChapitre 25 sur 27 · LE DUEL AUX LANTERNES · texte numérisé non relu

LE DUEL AUX LANTERNES

On doit bien penser que ce n'est pas inutilement que d'Avilar avait feint d'acquérir une boite à pistolets, garnie d'armes semblables à celles qu'il possédait déjà; aussi n'avait-il eu garde d'abandonner chez Niçois cet objet précieux, qu'il avait préparé avec tant de soin. En rentrant à l'hôtel Saint-Louis où il l'avait rapportée, Rodolphe avait déposé la boîte sur la console opposée à celle où se trouvait le plateau contenant les rafraîchissements. Ce meuble était en face du comte de Saint- Till. Se sentant frappé, ivre de colère, dans un état de fureur véritablement indescriptible, Maximilien bondit vers la console, mais d'Avilar l'avait devancé.

— Vous voulez des armes, monsieur le comte, lui dit-il avec calme ; un peu de patience, vous en aurez, je vous dois une réparation, je le reconnais et je suis prêt à vous la donner, et il ajouta avec une sorte d'affectation préméditée : — dès demain.

— Demain, reprit le comte, demain; mais, misérable, c'est à l'instant, entends-tu bien, que je veux me venger, et il allait à son tour se porter à quelque voie de fait sur la personne du négrier, lorsque William

se jeta entre eux et força, malgré tous les efforts qu'il fit pour lui résister, de Saint-Till à faire quelques pas en arrière.

— Calmez-vous, de grâce, lui dit-il, d'Avilar n'est point un lâche, il se battra, comme il vous le dit; votre heure sera la sienne, je vous en réponds.

— En ce cas, reprit Maximilien, mon heure est celle qui s'écoule en ce moment ; je veux du sang pour laver mon visage, et l'injure me brûle à ce point qu'il faut que ce sang coule immédiatement.

— Mais il est une heure du matin, dit Dawis.

— Que m'importe I

— Et voyez la nuit, reprit William en ouvrant la fenêtre et en désignant du geste les épaisses ténèbres qui emplissaient le ciel sous les nuages noirs chargés d'électricité derrière lesquels la lune était entièrement cachée.

— Cette nuit fût-elle plus noire encore, je ne veux pas attendre, m'entendez-vous, messieurs? Prenons une torche, une lanterne, n'importe quoi, mais terminons, reprit le comte d'une voix altérée par la colère.

— Soit, monsieur le comte, répondit d'Avilar; mais d'abord faites comme moi , car un duel aussi étrange que celui que vous m'imposez nécessite de mutuelles précautions.

En parlant ainsi, il prit une feuille de papier, et, à l'aide d'une plume, il traça les mots suivants :

« Quon n'accuse personne de ma mort : Rodolphe d'Avilar. »

Il data, puis tendant cette sinistre déclaration au comte de Saint-Till :

— Lisez, lui dit-il.

Maximilien obéit d'un rapide regard, et, prenant la

plume à son tour sans hésiter, il signa une déclaration semblable à celle qu'avait écrite le négrier.

—r Tenez, reprit le comte, j'ai fait comme vous, prenez ce papier et sortons.

— Gardez ce papier sur vous, monsieur de Saint- Till, comme je garde sur moi celui que j'ai écrit. Vous êtes si pressé d'en finir, et je comprends si bien votre impatience, que je consens à me battre immédiatement avec vous.

— Ah! fit le comte en poussant un soupir de satisfaction.

— Mais, poursuivit d'Avilar, vous devez comprendre qu'un duel à cette heure ne peut avoir lieu dans les conditions ordinaires, et voici ce que je vous propose. William sera notre unique témoin, à moins qu'il ne vous plaise cependant d'aller réveiller un de vos amis; je ne m'y oppose pas, au contraire ; seulement je crois de mon devofr de vous faire remarquer qu'il est fort douteux, quel que soit son désir de vous être agréable, que l'ami en question consente à vous servir de second à cette heure. Agir ainsi serait attendre forcément.

On se rappelle l'état fébrile dans lequel l'absinthe aromatisée, que d'Avilar avait versée dans la bouteille de porto qu'il avait offerte au comte, avait plongé ce dernier ; loin de s'amoindrir, cette irritation était doublée par l'impatience qu'éprouvait Maximilien de se venger de la mortelle injure que lui avait faite le capitaine du Chantier, De Saint-Till, la haine dans l'âme et le trouble dans la tête, n'avait qu'un désir : tuer d'Avilar ; qu'une pensée, l'étendre à ses pieds, sanglant, tout de suite. »

— Sir Dawis nous suffira, dit le comte.

— Prends ces pistolets, dit Rodolphe à William,

nous allons nous munir chacun d'une lanterne. Monsieur le comte, nous gagnerons tous les trois les bords du Mississipi ; chacun de nous placera sur sa poitrine sa lanterne allumée et nous ferons feu l'un sur l'autre en même temps, à quinze pas de distance, lorsque William nous aura donné le signal.

— C'est bien, partons.

— Un mot encore, monsieur de Saint-Till, c'est un duel à mort, n'est-ce pas, que vous voulez?

— Oui, à mort! répéta le comte.

— Si c'est moi que la chance trahit, après vous être assuré que je n'existe plus, vous abandonnez mon corps sur la Levée; demain, aux premiers rayons du jour, on le retrouvera ; le premier soin de ceux qui l'apercevront sera évidemment de me fouiller, ne fût-ce que pour chercher à établir mon identité ; la déclaration que je porte sur moi leur apprendra qui je suis, et les persuadera que ma mort est le résultat d'un suicide. Ainsi, ni vous, ni William ne pourrez jamais être inquiétés, car de cette façon notre duel demeurera toujours inconnu, comme le motif qui Ta, je le reconnais comme vous, rendu inévitable; voilà ce que j'avais à vous dire.

Ce tableau terrible répondait complètement à la soif de vengeance qui emplissait le cœur de M. de Saint- Till; l'idée même que l'inverse de ce que d'Avilar venait de décrire, c'est-à-dire la pensée qu'au lieu de voir l'homme qui l'avait frappé au visage, tomber mortellement atteint, il pouvait au contraire être la victime, ne lui vint même pas à l'esprit; sans cela, ce père de famille, qui adorait sa femme et son enfant, n'eût-il pas frémi en songeant que ces deux êtres qu'il chérissait pourraient l'accuser de s'être tué, malgré leur tendresse ; d'avoir commis la lâcheté de terminer brusquement

une vie qu'il avait juré de leur consacrer tout entière > Persuadé qu'il serait vainqueur, ce fut avec une joie sauvage qu'il accueillit le plan de d'Avilar.

— Vous avez tout prévu, monsieur, tant mieux. Marchons, s'écria-t-il, marchons vite, je vous le répète, j'ai hâte d'en finir.

Dawis voulut intervenir, quoique convaincu d'avance de l'inefficacité de ses efforts.

— Je vous en conjure, messieurs, dit-il, renoncez à cette rencontre singulière.

— Sir Dawis, interrompit Maximilien aussitôt, je n'ai qu'un mot à vous dire: c'est qu'il faut qu'avant une heure ce duel ait eu lieu, et que si vous refusez d'en être le témoin, M. d'Avilar et moi nous nous en passerons complètement.

— Le comte est l'insulté et nous devons obéir, William, dit d'Avilar, emporte les armes. Je vais tâcher de trouver les lanternes qui nous sont nécessaires. En disant ces mots, il prit un des candélabres, et, suivi du comte et de Dawis, il descendit.

Arrivé au bas de l'escalier, tandis que son adversaire et son ami ouvraient la porte de la rue, d'Avilar pénétra dans l'office où il savait d'avance qu'il trouverait ce dont il avait parlé, car c'était en cet endroit que les palefreniers de l'hôtel déposaient les lanternes qui leur servaient à visiter les écuries, à l'heure du réveil des chevaux pendant les longues nuits d'hiver; Rodolphe en prit deux et rejoignit Dawis et le comte.

Il était alors deux heures du matin. Au bout d'une demi-heure de marche, ils sortirent de la ville et gagnèrent les bords du fleuve qui étaient plongés dans une obscurité complète ; pas une étoile n'était au ciel, et le silence n'était troublé que par le bruit du Mississipi

qui roulait ses eaux profondes au bas de la Levée. D'Avilar alluma les lanternes.

— Nous serons bien ici, dit le comte.

— Un peu de patience encore, monsieur de Saint- Till, interrompit Rodolphe, dans cinq minutes nous serons arrivés.

En effet, après avoir marché encore pendant quelques instants, guidés par la lueur des lanternes, ils découvrirent, creusé dans les amas de pierres qui forment la Levée, une sorte d'escalier conduisant à une seconde berge relativement étroite, mais qui, par sa profondeur, mettait ceux qui la foulaient du pied complètement à l'abri des regards indiscrets.

— Cet endroit vous convient-il? demanda d'Avilar à Maximilien?

— Parfaitement, monsieur! répondit ce dernier en s'éloignant de quelques pas.

— Donne-nous les armes, William ! dit alors d* Avilar à Dawis, des mains de qui la boite à pistolets n'était pas sortie depuis que nos trois personnages avaient quitté la chambre de l'hôtel Saint-Louis.

L'Anglais ouvrit la boite. On sait de quelle façon les pistolets étaient chargés et, de plus, que ces armes, qui appartenaient depuis longtemps au négrier, lui étaient familières. Dans les conditions ordinaires, la plus stricte prudence eût exigé non seulement que d'Avilar affirmât par serment qu'il ne s'était jamais servi des pistolets, mais encore q^i'après les avoir déchargés, William y remit de la poudre et des balles sous les yeux des deux combattants; cela fait, il eût fallu, en outre, afin d'égaliser complètement les chances du combat, que le sort désignât le pistolet dont chacun des belligérants devait se servir, mais

Tétat d'ébriété fiévreuse dans lequel Rodolphe avait si perfidement plongé le comte de Saint-Till, fit que ce dernier, n'écoutant que sa colère, n'eut point la pensée d'exiger qu'aucune de ces conditions si nécessaires fbssent remplies. Rodolphe éclaira l'intérieur de la boîte, vit le petit point noir qu'il avait tracé sur la crosse d'un des pistolets, et s'en empara.

— C'est à monsieur le comte de choisir, objecta William.

D'Avilar se mordit les lèvres.

— C'est juste I dit-il ; choisissez, monsieur de Saint- TilL

— Que m'importe! fit ce dernier.

— Mais il faudrait, interrompit William qui venait de prendre en main le second pistolet, que ces armes fussent déchargées.

— Ce bon Dawis pense à tout! dit d'Avilar. Tu as raison, prends le tire-balles, car quatre détonations pourraient attirer Tattention sur nous.

Cette cramte n'était nullement justifiée, car la Levée était complètement déserte à Theure de la nuit où l'on se trouvait et à la distance de toute habitation qu'était le théâtre du combat. Il était fort improbable que quelqu'un pût entendre les deux coups de feu. Sans réfléchir à toutes ces circonstances, le comte, qui n'avait qu'une crainte, c'est que le duel ne fût retardé par une cause quelconque, s'écria:

— Ne tirez pas, sir Dawis I

— Non, prends le tire-balle, répéta d'Avilar.

William chercha. La boite était complète, seul l'instrument indispensable manquait. D'Avilar, qui avait prévu l'incident, l'avait retiré depuis longtemps.

— Il n'y en a pas, dit Dawis. Que faire?

— En finir, interrompit le comte, qui s'était rapproché, et il prit le second pistolet des mains de William.

Moralement couvert par la volonté de M. de Saintr Till, Dawis n'insista plus. >

— C'est encore plus facile que je ne le croyais, se dit Roiiolphe.

— Comptez les pas, monsieur, reprit Maximîlien en s'adressant à William.

— Où désirez-vous vous placer, monsieur le comte ? demanda ce dernier.

— Que M. d'Avilar reste où il est, répliqua Maximilien.

Dawis compta quinze pas. De Saint-Till le suivait- Il s'arrêta avec William. Celui-ci s'éloigna de la ligne de tir qui résultait de la place occupée par chacun des adversaires, que quinze pas de distance séparaient alors. — Êtes-vous prêts, messieurs ? demanda-t-il, -~ Oui, répondirent ensemble d'Avilar et le comte, et chacun d'eux plaça à la hauteur de sa poitrine la lanterne qu'il avait en main.

C'était un terrible point de mire que cette petite flamme vacillante, posée dans la ligne du cœur de chacun de ces deux hommes qui allaient tirer l'un sur l'autre. Rodolphe fixait de toute la puissance de son regard la lanterne du comte, et celui-ci dardait sur celle du négrier des yeux non moins attentifs.

— Je vais le tuer, se disait Maximilîen.

La voix de William se fit entendre.

— Je vais compter trois, messieurs, dit-il. Vous tirerez ensemble au troisième coup.

Le comte et d'Avilar écoutèrent.

— Un... dit William, deux...

La main du comte ne tremblait pas. Il visait au cœur. Le négrier faisait de même.

— Trois, ajouta Dawis.

Les deux coups, confondus dans une seule détonation, partirent à la fois, et instantanément les lanternes s'éteignirent.

— Tous deux atteints ! se dit William ; seraient-ils morts tous deux? Et tout haut: — Rodolphe, dit-il, es-tu blessé?

— Non, répondit d'Avilar, d'une voix légèrement altérée; mais je Tai vu tomber, ma balle doit l'avoir frappé en pleine poitrine.

Ces paroles ne convainquirent pas William ; il fit quelques pas dans la direction de l'endroit d'où Maximi-' lien avait tiré, et rassuré sur le sort de d'Avilar, il demanda :

— Êtes- vous blessé, monsieur le comte?

D'Alivar ralluma sa lanterne en ce moment. Un des

verres avait été brisé, et la mèche était coupée au ras du bec. Sauf cette détonation, la lanterne qui était restée dans la main de Rodolphe était intacte.

D'Avilar rejoignit William, et bientôt tous les deux découvrirent Maximilien, qui était tombé foudroyé la face contre terre. A trois pas de lui gisait sa lanterne brisée. Du sang en souillait la poignée. William souleva le comte, et l'étendit sur le dos. Maximilien avait les yeux grands ouverts, mais il n'y avait plus de regard dans ces yeux-là. D'Avilar s'agenouilla, et projetant la lueur de sa lanterne sur celui qu'il venait de frapper :

— Tiens, William, dit-il, ma balle est entrée là dans sa poitrine, en biais; car, regarde, avant d'y pénétrer, elle lui a brisé l'index de la main gauche avec laquelle

il tenait sa lanterne ; puis elle a dû lui traverser le cœur. Dawis, sans répondre, examina encore pendant quelques instants le blessé, puis il dit:

— Il est mort!

— Regagnons Thôtel sans tarder, reprit d'Avilar, viens 1

— Et ton pistolet? dit William.

— Viens, te dis-je, ne t'occupe pas des armes.

— Elles dénonceront ton duel.

— Prends-les donc et dès demain vends-les ; je vais regagner l'hôtel seul, par la Levée ; toi, va mettre en sûreté ces armes chez toi, et à demain.

Ils arrachèrent le pistolet que le comte tenait encore dans sa main crispée, et, ayant remis les armes dans la boîte, William remonta sur la Levée et après avoir fait avec d'Avilar.une cinquantaine de pas, il s'engagea dans un sentier bordé de chênes verts et de magnolias, tandis que d'Avilar regagnait d'un pas hâté Thôtel Saint- Louis.

Dawis habitait en pleine cité ; dès qu'il eut regagné son domicile, il se coucha, mais ce fut en vain qu'il essaya de dormir. Le jour arriva, et après avoir serré les pistolets dans une armoire, après s'être dit que, somme toute, n'ayant été rencontré par personne, il valait mieux, afin que tout le monde ignorât le duel, conserver les armes dont on s'était servi, il se rendit chez Rodolphe. Lorsqu'il pénétra dans la chambre du négrier, d'Avilar dormait encore. William respecta son sommeil, et, sentant que lui-môme succombait à la fatigue, il alla s'étendre sur le divan du salon Tout à coup, un objet frappa ses regards.

C'était la lanterne brisée par la balle du comte, qui se trouvait sur la table.

— L'imprudent ! se dit-il, et il se leva pour cacher cet objet qui pouvait devenir compromettant.

Dawis ne mettait pas en doute un seul instant que le duel n'eût été loyal; néanmoins, ce combat ayant eu lieu dans des conditions complètement inusitées, il semblait à Tami de Rodolphe qu'il valait mieux à tous les points de tue que la véritable cause de la mort du comte restât toujours ignorée. C'est afin qu'il en fût ainsi, qu'il allait mettre la lanterne brisée à l'abri des regards indiscrets, lorsque quelque chose en tomba. On eût dit la moitié d'une balle. Dawis la ramassa, et l'ayant examinée, il retint un cri prêt à s'échapper de ses lèvres :

— Du liège! dit-il, du liège noirci à la mine de plomb l Grand Dieu 1 Les armes n'étaient pas égales ; mais Rodolphe l'ignorait, puisque ces pistolets n'ont pas été chargés par lui. Ah 1 qu'il ignore toujours cette terrible circonstance. A quoi bon faire naitre un vain remords en son cœur?

Sur cette réflexion, il cacha la lanterne et se disposa à se coucher sur le divan. Il avait conservé la moitié de la balle de liège dans la main ; elle s'en échappa et roula sous le meuble. William se baissa et la chercha de la main.

— Oh ! fit-il tout à coup, et il jeta un regard terrifié sur une balle entière qu'avaient rencontrée ses doigts, au lieu de celle qu'il cherchait.

Cette baUe était celle* que d'Avilar avait laissée tomber la veille en chargeant les pistolets.

— Une seconde balle de liège, murmura William. Oh 1 je comprends tout : le malheureux Saint-Till a été assassiné.

XI Ij LA PASSAGÈRE

Deux mois après le duel que nous venons de raconter, vers le soir, une voiture de place s'arrêta sur la Levée.

Une femme, qu'accompagnait un petit garçon, en descendit.

Tous deux étaient vêtus d'habits de deuil. La femme et l'enfant étaient attendus ; car dès qu'ils eurent touché du pied le pavé de la Levée,' un homme qui, depuis quelques instants, interrogeait l'horizon du regard et sondait des yeux l'intérieur de toutes les voitures qui venaient de la campagne vers la ville, s'avança vers eux.

— Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame la comtesse? dit l'homme.

— Volontiers, capitaine, reprit la femme. Quand lèverez- vous l'ancre?

— Demain, madame, dè« l'aurore, ainsi que je vous l'ai promis. Dans dix minutes, vous serez à bord du Chantier^ et dans dix minutes je ne serai plus que le second du navire, car, ainsi que je vous l'ai dit, du moment que vous serez à mon bord, le véritable capitaine ce sera vous.

— Merci encore, monsieur d'Avilar.

On voit, par ce qui précède, que non seulement la comtesse de Saint-Till ne se doutait nullement de la fin tragique de son mari, c'est-à-dire ne soupçonnait aucunement le rôle que d*Avilar avait joué dans ce drame sanglant, mais encore que ce dernier avait su captiver entièrement la confiance de la veuve du pauvre Maximilien.

Tout en parlant, le négrier, ainsi que ceux qu'il guidait, arrivèrent devant le navire, qu'un pont volant reliait au rivage; quelques secondes après. M"® de Saint-Till et le petit Rodrigue étaient accueillis sur le Chantier par les matelots, qui vinrent, en poussant des cris de joie, leur offrir des fleurs.

D'Avilar avait fait galamment les choses, et depuis l'instant où le chapelet de visite s'était échappé d'un des hublots, jusqu'à l'instant de la réception de la comtesse Marguerite, le Chantier avait été non seulement repeint, ragréé, mais encore avait subi une transformation complète, qu'il eût été impossible au plus fin limier de la police des mers de pouvoir constater, même en le visitant de fond en comble, que ce vaisseau avait jadis pu servir à la traite des noirs.

Le marchand de bois d'ébène s'était retiré des affaires, et, de même que le bourgeois qui en fait autant, s'élève sur un coteau riant une coquette maisonnette confortablement mei^blée, d'Avilar avait apporté dans l'aménagement nouveau de son vaisseau un soin plein de coquetterie, qui démontrait combien il était désireux d'offrir à la veuve de sa victime le plus commode et le plus élégant moyen de transport.

Ce que nous connaissons du passé de Rodolphe nous dispense d'insister longuement, du moins en un sens,

sur ce qui s'était accompli dans son cœur, depuis l'instant où il avait tué le capitaine croiseur. Ce crime, froidement médité et froidement exécuté, qu'il croyait ignoré de tous, car William, qui en avait été l'innocent complice et l'unique témoin, n'avait pas osé faire part à l'assassin de la terrible découverte ; ce meurtre épouvantable dont le capitaine croiseur avait été la victime, n'était aux yeux de d'Avilar que l'exécution d'une juste vengeance conçue à la suite d'une perte énorme que lui avait fait éprouver la noyade de toute sa cargaison, ainsi que la suppression du seul être qui pouvait s'opposer à la réalisation du plus beau rêve de sa vie.

La nature, en ses contrastes les plus bizarres, permet à l'âme la plus cruelle de ressentir une profonde et sincère passion tendre. C'était du fond du cœur que d'Àvilar adorait M"** de Saint-Till, et son amour pour elle avait encore augmenté parles sillons que la douleur avait tracés sur le visage de Marguerite. Son désespoir avait maigri ses traits sans rien enlever de leur charme; la pâleur qui s'était répandue sur son visage l'avait poétisé ; ses yeux creusés par les larmes semblaient plus grands; son regard moins vif était chargé d'une douce langueur qui en accentuait le charme, et jusqu'à ses habits de deuil, tout en elle semblait, aux yeux de d'Avilar, plus adorable et plus doux.

Égaré par l'acharnement avec lequel il poursuivait la réalisation du projet qu'il avait conçu, le moindre doute sur la réussite n'était jamais entré dans son esprit; convenons d'ailleurs, à la louange de son intelligence, que Rodolphe avait su suivre la route qu'il s'était tracée avec une rare prudence, et que, vis-à-vis des progrès qu'il avait faits auprès de la comtesse, son rêve devait

lui sembler marcher vers une réalité prompte et certaine.

L'ancien négrier avait, du reste, des théories radicales sur les femmes qui pleurent un être aimé. L'éternel désespoir lui semblait impossible, et le rôle de consolateur agréé, qu'il avait déjà, mais à titre d'ami seulement, devait dans sa pensée infailliblement un jour se transformer en celui d'amant tendrement aimant et tendrement aimé.

— Toute femme, se disait-il, quelle que soit sa vertu, si le devoir ne l'enchaîne pas à un mari, finit toujours par se rendre à l'homme qui la désire vraiment et qui met tout en œuvre pour la posséder; l'amour est l'aliment du cœur des femmes, et plus elles sont belles et dignes d'affection, plus cet aliment leur devient indispensable, car les qu^ilités grandissent en raison des proportions de la passion qu'elles font éclore et des futures ivresses qu'elles pressentent devoir faire éprouver. J'aimerai tant Marguerite qu'elle finira par m'aimer : le tout est de savoir guider les événements de telle sorte qu'ils me viendront en aide, et je jure bien que l'occasion que je ferai naître, je ne la laisserai, pas échapper.

On n'a pas oublié qu'à son bord, Rodolphe était un véritable autocrate, et que ses matelots lui obéissaient servilement; aussi, tandis que ceux-ci, guidés par William, accueillaient la comtesse de Saint-Till de la façon gracieuse que nous avons décrite, le capitaine l'enveloppa d'un regard de convoitise semblable à celui dont le vautour doit envelopper la colombe sur laquelle il va fondre.

— Elle est en mon pouvoir, se dit-il, et Dieu luimôme ne pourrait l'empêcher maintenant d'être à moi.

Là réception fut courte. La comtesse remercia les matelots, et, guidée par le capitaine, elle prit possession de la partie du navire qu'elle devait habiter.

Le lendemain, à l'heure indiquée, le Chantier leva l'ancre. La traversée de la Nouvelle-Orléans à Marseille est assez longue ; mais elle est loin d'exiger que le navire qui l'entreprend ait à son bord des provisions aussi considérables que celles dont était garni le C/iantier. Chargé ainsi qu'il l'était, le navire pouvait garder la pleine mer pendant près d'une année. La cale du bâtiment était très grande et très profonde, puisqu'elle avait souvent contenu de quoi nourrir trois cents personnes, esclaves et matelots, et cette cale avait été remplie par Rodolphe ; car il s'était juré de ne plus remettre le pied à terre avant d'avoir possédé Marguerite.

Pour elle, le Chantier marchait vers la France. Pour d'Avilar, il voguait vers l'ile de Cythère. C'était là, selon lui, une grande et fastueuse folie, la plus complète et la plus agréable de toute son existence. Se faire aimer ainsi > alors qu'on peut user en maître absolu, etsans qu'aucune considération vous arrête, de tout ce qui se trouve en votre pouvoir, choses et gens, constituait, d'après d'Avilar, un procédé romanesque auquel aucune femme ne pouvait demeurer insensible. Enivré par ses espérances, égaré par son aveugle passion, il s'affirmait d'avance victorieux, en se disant :.

— Elle m'aimera 1 et pourtant un abime infranchissable existait entre le négrier et la veuve de Maximilien.

Du jour où elle avait pleuré le père de son enfant, la comtesse avait reçu au cœur une blessure si cruelle et si profonde, que rien au monde ne pouvait la cicatriser .

jamais. Marguerite de Saint-Till avait aimé pour toujours. L'incompréhensible et mystérieux suicide de Maximilien l'eût tuée, si son affection maternelle pour Rodrigue n'eût pallié son horrible désespoir ; voilà ce que seule elle savait et comprenait, voilà ce que d'Avilar eût dû soupçonner; mais, esclave de sa passion, n'écoutant que la voix de ses fiévreux désirs, il était loin de se douter que la veuve de Maximilien ne devait plus se donner à personne.

Pendant les premiers jours du voyage, d'Avilar ne se montra que respectueusement empressé auprès de Marguerite. Il affectait une grande amitié pour Rodrigue, qui, à l'expansion complète de sa joie enfantine, avait trouvé à bord toute une cargaison de jouets qu'il brisait avec une conscience rare. Les joies des enfants font la joie des mères ; ceux qui égayent ces petits êtres gagnent facilement le cœur dans lequel ils régnent en vrais despotes, et Marguerite savait un gré infini à d'Avilar des bontés qu'il avait pour Rodrigue. Nature droite, franche, .ouverte, et la moins coquette des femmes. M""* de Saint-Till témoignait au capitaine ses sympathies avec un abandon qui grandissait chaque jour.

Depuis la nuit du duel, sans que le moindre nuage se fût élevé entre eux, William n'était plus l'intime confident de Rodolphe, et ce dernier n'eût pas mieux demandé que de laisser Dawis à la Louisiane ; mais la prudence l'en avait empêché. Tout intéressé qu'était William à ne jamais raconter l'étrange combat qui avait eu lieu entre Maximilien et d'Avilar, froissé par l'abandon de ce dernier, Dawis ne pouvait- il pas parler? Or Rodolphe se disait qu'il aurait assez difficilement gagné son bonheur, le jour du triomphe, pour ne rien né-

gliger dans le but de conserver entière la tendresse de Marguerite. Ignorant que d'Avilar, qu'il avait toujours connu prompt et violent, s'était armé d'une patience exceptionnelle afin de réussir auprès de M""^ de Saint- Till, William, voyant le capitaine la combler de respectueux égards, crut pouvoir les attribuer non pas à la conduite d'un homme adroit, mais aux remords que devait éprouver le meurtrier du comte Maximilien.

Trois semaines se passèrent sans amener aucun incident à bord du Chantier; il régnait entre Rodolphe et Marguerite une entente complète. Un soir, par un temps superbe, ils étaient seuls à l'arrière du navire. Rodrigue était venu embrasser sa mère, et Rodolphe, pour le congédier, s'était empressé de poser ses lèvres sur le front de l'enfant à la place que venaient de toucher les lèvres de la comtesse.

— Vous êtes vraiment un ami, monsieur d'Avilar, dit Marguerite en lui tendant la main ; croyez bien que je vous saurai éternellement gré de toutes vos bontés pour mon fils et pour moi.

— Ces bontés dont vous daignez me remercier, madame, me sont bien douces, et il me semble qu'en les acceptant vous me faites une véritable grâce.

— Oh I capitaine, fit la comtesse en se récriant.

— Je vous considère, madame, comme la plus adorable femme qui soit au monde, je vous le dis bien sincèrement et vos remerciements me sont d'un tel prix, que je 4es regarde comme les plus douces faveurs qui m'aient été accordées jusqu'ici; ma sympathie pour vous date du premier instant où je vous ai vue; en vous apercevant, il m'a semblé retrouver la vivante image d'une riante apparition qui a illuminé mes rêves d'or,

alors que j'entrais dans la vie, et, depuis cet instant, cette sympathie a toujours grandi ; vous êtes si belle! La voix de d'Avilar tremblait en prononçant ces dernières paroles. Cette émotion n'était pas feinte. Le tigre se faisait agneau. Jamais il n'avait osé aller aussi loin dans l'expression de ses pensées secrètes. La comtesse le regarda tout étonnée.

— Ah ! oui, bien belle! reprît d'Avilar; vous ne pouvez l'ignorer.

— Qu'importe ma beauté ? reprit M«p« de Saint-Till d'un ton froid.

— Je voudrais bien, madame, pouvoir me répéter sincèrement vos dernières paroles ; mais jamais vous ne me fûtes indifférente, et maintenant vous m'êtes chère.

M** de Saint-Till se leva, et avec un accent plein de dignité ainsi que d'une sorte de pitié, elle reprit, en accompagnant ses paroles d'un geste éloquent :

— Mais regardez donc mes habits de deuil, monsieur d'Avilar.

— Oh ! je les regarde, madame, répliqua le négrier, en enveloppant M'"'' de Saint-Till d'un regard dans lequel se montra toute sa passion.

— Mon ami, reprit la comtesse en s'emparant brusquement d'une des niains de Rodolphe, mon ami sincère que je remercie, comprenez bien que vous ne serez et ne pourrez jamais être que mon ami.

Le négrier garda le silence, et tandis que M"' de Saint-Till regagnait sa cabine, il se prit la tète dans les mains et se mit à réfléchir à ce qui venait de se passer.

-— Elle m'a compriS; se dit-il ; elle sait maintenant que je l'aime : j'ai conquis son amitié, j'aurai bientôt son amour... Pouvait-elle autrement me répondre

qu'elle ne Ta fait^.. Non évidemment; mais que de fois repoussé d'abord, n'ai-je pas triomphé des plus inhumaines? n'est-elle pas, du reste, en mon pouvoir? Prenons patience encore; j'ai fait le premier pas, lentement, mais sûrement aussi, et je serai toujours le maitre de précipiter les éYénements,^ de briser tous les obstacles, s'il le faut.

Malgré cette constatation pleine de menaces pour Marguerite, d'Avilar était loin de soupçonner l'invincible résistance que lui opposerait la comtesse. Ce fut d'abord en usant d'une sorte d'inertie que la veuve de Maximilien évita toute tentative nouvelle de la part du négrier. Indulgente au suprême degré, elle n'en voulait pas à d'Avilar de l'aimer, c'est-à-dire elle acceptait son amour comme une source de douleurs pour lui, qui la faisait plutôt le plaindre que le blâmer et, en outre, ne pas trop lui en vouloir de ce qu'entraîné par la passion, il avait osé lui dire qu'il l'aimait. Néanmoins, ce que la comtesse considérait comme un manque de tact et ^e convenance, l'avait replongée plus que jamais dans le passé, et le souvenir de Maximilien se dressait dans son cœur, qu'il remplissait si complètement, que quel que fût le sujet de conversation qu'entamait Rodolphe, afin de reparler de son amour à- Marguerite , celle-ci ramenait à l'instant même la causerie sur le cher mort qu'elle regrettait déboutes les forces de son âme. Cet état de choses fit naître une irritation indescriptible dans le cœur de Rodolphe, et plusieurs fois déjà il n'était parvenu à la cacher à la comtesse de Saint-Till, qu'en faisant sur lui-même les plus. grands efforts • Le temps approchait où le Chantier^ s'il eût suivi directetement la route que M"« de Saint-Till croyait qu'il avait prise, devait toucher la terre de France, Un soi

HISTOIRE d'une NUIT. 3oi

que Rodolphe avait vainement essayé d'exprimer de nouveau à Marguerite à quel point il l'aimait, elle lui demanda :

— Nous arriverons bientôt, n'est-ce pas, capitaine?

— Qui sait ? madame, répondit-il brusquement, et il s'éloigna.

Au moment où il quittait la comtesse, que cette sortie surprit douloureusement, William, qui de loin avait assisté à ce qui venait de se passer, s'approcha d'elle.

— Rodolphe devient mauvais, n'est-ce pas, madame? dit-il. Ne le niez pas; je me doute bien de ce qui se passe ? Il vous aime et voudrait se faire aimer de vous. Pardonnez-moi de vous parler aussi franchement et voyez en moi un ami, rien qu'un ami prêt à vous défen- . dre et à vous protéger.

On se souvient de la stupeur de Dawis au moment où il avait découvert, le lendemain du duel dans lequel avait succombé le comte Maximilien de Saint-Till, que non-seulement d'Avilar s'était déloyalement servi de ses propres armes, mais encore qu'en chargeant le pistolet de son adversaire avec une balle de liège, il n'avait couru personnellement aucun danger. Depuis l'époque où le fiancé de miss Arabelle Clary avait conservé son cher chronomètre, c'est-à-dire depuis l'instant où Rodolphe l'avait pris à bord du Chantier, plusieurs fois l'hôte du négrier avait pu constater l'effrayante cruauté du capitaine. Mais, comme nous l'avons déjà dit, tout en n'ignorant pas que nulle pitié ne pouvait trouver place dans son cœur, il ne croyait pas d'Avilar capable de commettre un crime aussi infâme que celui qu'il avait accompli pour se débarrasser du mari de la femme qu'il aimait. Le premier mouvement de William avait

3o2 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

été de dénoncer d*AviIar; mais il avait bientôt réfléchi que cette dénonciation le compromettrait lui-môme infailliblement. Toutes les circonstances le condamnaient; car, perdu par lui, certes d*Avilar n'eût pas manqué de l'entraîner dans Tabime. Dawis se condamna au silence, en se promettant de racheter la faute qu'il avait commise en aidant d'Avilar, et ce rachat, William avait laissé au temps le soin de lui fournir Toccasion de Taccomplir. L'instant était venu. Dawis s'était juré de ne pas laisser Rodolphe devenir criminel une seconde fois, et, prévoyant le danger que courait Marguerite, il venait de. se révéler son protecteur.

Les paroles qu'avait adressées William à M"»« de Saint-Till augmentèrent la vague crainte qui s'était emparée d'elle en voyant dans la réponse du négrier une sorte de menace inattendue dont elle ne pouvait comprendre la portée.

— Je ne puis nier que M. d'Avilar m'ait dit qu'il m'aime, reprit Marguerite ; mais pourquoi donc auraisje besoin de protection contre lui? Son amour même est ma sauvegarde; si sa passion devenait menaçante, par impossible, je n'aurais qu'à l'invoquer contre ellemême, pour ne plus avoir à la redouter; et d'ailleurs, ne serons-nous pas bientôt en France ?

— Par grâce! madame, gardez-moi le secret et apprenez toute la vérité. Nous avons marché nuit et jour, c'est vrai; et pourtant il y a autant de distance entre nous et le rivage de France, aujourd'hui, qu'il y en avait au moment où nous avons quitté la Louisiane.

— Grand Dieu! que dites-vous?

— La vérité.

— M. d'Avilar m'a donc indignement trompée!

HISTOIRE d'une NUIT. 3o3

— ïl VOUS aime, madame, et veut vous garder près de lui le plus longtemps possible.

— Oh! je comprends.

— Le navire est chargé de vivres pour une année.

— Une année! répéta Marguerite avec terreur.

— Oui, et pendant une année entière Rodolphe peut nous faire voguer à l'aventure, sans atterrir.

— Et son équipage consentira à se prêter à une telle machination?

— Son équipage lui obéit servilement.

— Ne pourri ez-vous pas engager les matelots à se révolter, leur dévoiler la conduite du capitaine, les gagner à prix d'or? Je suis riche, vous le savez, sir, William, et je saurai récompenser largement ceux qui me protègent

— Ni Tor, 'ni la pitié ne pourront rien, madame la comtesse ; les matelots de Rodolphe le redoutent trop pour pousser seulement une plainte, pour s'opposer en rien à sa volonté despotique, quelle que puisse être sa fantaisie.

— Mais Albert et Cécile m'attendent.

— Hélas!

— Que faire, mon Dieu, que faire ? s'écria la veuve de Maximilien, pâle de terreur.

— Un seul moyen vous reste, c'est d'user de toute votre puissance sur Rodolphe pour l'amener à renoncer à vous. .

— Vous avez raison. Oui, je vais lui parler, le prier, le supplier; il faudra liien qu'il écoute la voix de l'honneur; il espère sans doute m'attendrir un jour, et c'est cette folle espérance qui le fait agir ; mais quand il sera bien convaincu que je ne dois plus aimer personne, car la mort de Maximilien a tué mon cœur, M. d'Avilar

abandonnera ses projets et me gardera simplement son amitié, qui grandira avec son estime.

— Dieu vous entende, madame, et vous protège. Quant à moi, même au péril de ma vie, je ferai tout au monde pour vous sauver; mais, seul, j'agirai ; et vis-àvis des forces dont peut disposer le chef du navire, mon aide sera bien faible, cependant je suis heureux et fier de vous la donner.

— Merci, sir Dawis, merci, reprit M"® de Saint-Till. Je vais savoir si je devrai vous prier de tenir votre promesse.

— Un mot encore, madame, dit William, en retenant Marguerite, qui venait de faire un pas pour s'éloigner.

— Parlez.

— Gardez- vous bien de révéler à Rodolphe que vous savez que le Chantier ne marche pas vers la France. II se douterait peut-être que cette révélation vous a été faite par moi, et sa colère pourrait dès aujourd'hui me mettre dans l'impossibilité de veiller sur vous à l'avenir.

— Mais à quel homme avons-nous donc affaire, sir Dawis ?

— A- un homme terrible, madame.

— Il m'est fort difficile de le faire renoncer à son projet, sans lui dire que je le connais tout entier.

— Cependant il y a des indices qui auraient déjà dû vous faire soupçonner la vérité.

— Lesquels, sir William? dites-moi tout; il me semble que je fais un mauvais rêve ; ma tête est si pleine de mille pehsées et de mille craintes , que je crois qu'elle est prête à éclater. Je suis bien à plaindre, je vous le jure ; de grâce, éclairez-moi, guidez-moi, sauvez-moi, je vous en conjure.

HISTOIRE d'une NUIT. 3o5

— Pour Dieu, calmez- vous, madame, reprit Dawis en voyant l'exaltation de M°® de Saint-Till.

— Me calmer, reprit-elle, je le voudrais. Oh! mon Dieu ! mais ma situation est horrible. Non, ce n'est pas, cela ne peut pas être ; nous avons fait tant de chemin déjà ; bientôt les matelots crieront : terre I et cette terre sera la terre de France. Dites-moi que vous avez voulu me tromper, que j'ai raison, que je n'ai rien à redouter de M . d' Avilar, car je sens que ma raison s'égare; puis tout à coup, en proie à une indescriptible fièvre qui démontrait que ses paroles n'avaient rien d'exagéré : — Oh! mon Dieu! j'y songe, ajouta Marguerite, et Rodrigue, mon enfant, n'est-il pas aussi menacé?

— Quant à lui, nullement, madame, interrompit Dawis en s'emparant des mains de la comtesse.

Aussi froides que celles d'un cadavre, ces mains fiévreuses et tremblantes pressèrent énergiquement , dans une nerveuse étreinte, celle de Fhôte de d' Avilar, et d'un regard plein de larmes qui roulaient sur son visage pâle, la veuve de Maximilien enveloppant Dawis reprit :

— Bien vrai, n'est-ce pas?

— Oui, madame.

— Si vous saviez combien je l'aime, sir Dawis ! Tout ce que je donnais à Maximilien de tendresse et d'amour, je l'ai reporté sur Rodrigue, sur ce cher et blond petit être qui me vient de celui que j'ai tant aimé.

— Je vous le répète, madame la comtesse, rien ne menace votre fils. Rodolphe songe trop à vous pour songer à lui.

Cette déclaration rendit un peu de calme à M"* de Saint-Till. Elle essuya ses larmes, et, après un silence de quelques secondes, elle reprit en ces termes :

3o6 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.

— Cette situation ne peut se prolonger ; je ne veux pas vous compromettre, sir Dawis, ce serait à la fois vous trahir et manquer de prudence ; mais vous m'avez parlé d'indices capables de m'avoir fait soupçonner la vérité, quels sont-ils?

— Un seul est concluant, madame la comtesse : si nous avions toujours été droit devant nous, depuis quelques jours déjà nous ne verrions plus les mêmes étoiles.

• — Les mêmes étoiles?... répéta Marguerite.

— Regardez là-haut, reprit William; ces groupes lumineux ne sont-ils pas les mêmes que ceux qui frappaient vos regards lorsque vous étiez encore dans votre habitation de la Louisiane?

— C'est vrai, répondit la comtesse après quelques minutes d'examen.

— Eh bien, madame, Thémîsphère européen n'est-il pas abrité par un autre ciel ?

— Je vais trouver M. d'Avilar, dit la comtesse, et elle quitta le pont pour rejoindre le négrier.

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