LE CONDAMNÉ
il est un endroit dont le nom seul fait tressaillir^ endroit sinistre, scène de suprême expiation et d'humaine justice.
C'est la place de la Roquette. Là sont deux prisons : celle des jeunes détenus, cœurs égarés qu'une punition relativement douce, jointe à un travail constant et à debons conseils, essaye de ramener au bien, et celle où. les condamnés à mort passent leurs derniers jours.
Pénétrons dans cette dernière au moment même où Jean Lenoir venait d'entrer dans la maison des Compagnons du Glaive, et franchissons les portes et les grilles qui nous séparent d'un de ces lieux sinistres où l'homme^, frappé par une condamnation mortelle, n'a plus d'espoir que dans la clémence du souverain, c'est-à-dire à une commutation de peine, plus terrible parfois pour certains que la mort même.
La civilisation a passé dans ces terribles cellules.
Ce sont des chambres parquetées, de quatre mètresde largeur sur cinq mètres de hauteur, ayant de grandes^ fenêtres donnant sur le chemin de ronde.
Leur mobilier se compose d'un poêle en faïence, de-
•deux chaises de paille, d'une couchette de fer, et d'une seule planche fixée horizontalement au-dessus du lit., formant étagère.
Lés murailles sont blanches.
Rien de moins sinistre, atout prendre, et rien de plus terrible cependant.
Dans la propreté extrême, dans la rigidité du mobilier, dans la lumière même, qu'elle vienne du jour ou •du bec de gaz constamment allumé pendant toute la nuit, on sent le règlement, l'évasion impraticable, l'inexorable loi.
Plus de chaîne qu'on limjait, couché sur l'humide paille d'un, sombre souterrain, mais la camisole de force, c'est-à-dire une sorte de courte blouse de toile, fermée par des cordons, les manches se croisant derrière le dos, garrottant plus le condamné que tous les liens.
Quatre hommes occupaient la cellule. L'un, revêtu de la sinistre camisole, était étendu sur la couchette ; c'était le condamné.
Le second, les yeux fermés, était assis sur une des chaises près de la porte, c'était le gardien.
Le troisième, soldat de la ligne dont la faction réglementaire en pareil cas est de deux heures, faction assise ou debout, qu'il fait ne portant que le sabre au côté, causait à demi-voix avec le quatrième personnage, qui n'était autre qu'un agent de la police de sûreté.
La flamme du bec de gaz les éclairait tous quatre.
L'homme étendu, quoiqu'il fermât souvent les yeux, jie dormait pas. Lorsqu'il relevait ses paupières, il promenait un regard vague sur le plafond, et de minute en minute, ce regard était obscurci par une grosse larme qui, après être restée suspendue quelques secondes sur ses cils, roulait lentement sur son visage et se perdait
HISTOIRE d'une NUIT. I i)
•dans sa barbe inculte. L'attitude du condamné accusait à la fois la résignation la plus complète et la douleur la plus profonde. On comprenait qu'il franchissait sans trembler cet espace terrible, à la fois si long et si court, .qui précède le dernier moment, mais on devait voir ^ussi que, peut-être sans crainte devant la mort, cet homme emporterait dans la tombe le secret d'une douleur extrême.
Au bout d'un moment, il sortit de l'immobilité absolue qu'il avait longtemps observée et, portant les deux mains à son visage, ce qu'il ne put faire qu'avec peine, il essuya ses larmes à l'aide du tissu grossier de la •camisole de force, puis se tournant vers le gardien :
— Monsieur Hubert ? dit-il.
A sa voix, le gardien releva vivement la tète et l'agent •de police de sûreté interrompit sa causerie avec le solfiât de la ligne.
— Pardon, docteur, répondit Hubert, je croyais que vous dormiez.
— Je dormirai bientôt de l'éternel sommeil, mon ^mi ; un mot seulement.
Celui qui parlait ainsi avait quarante ans à peine. Si Lavater et Desbarolles avaient examiné l'un sa physionomie et l'autre sa main, ils eussent douté tous deux de l'infaillibilité de leur science , car jamais visage plus loyal , main plus pure n'eussent frappé leurs regards. Quoiqu'elle n'eût point été rasée depuis plusieurs jours, la figure pâle du condamné qui, sur les draps de la couchette, se détachait avec des fonds de cire blanche, que rehaussaient encore des cheveuxet des favoris d'un noir bleu, respirait un air de franchise qu'affirmait de temps en temps un loyal, mais triste sourire. Son costume, dérobé en grande partie aux regards par la camisole de
l6 • LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
force, annonçait un homme du monde. Son pantalon noir était du drap le plus fin ; ses bottes de cuir vernis, d'une irréprochable élégance. Si méticuleux qu'ils puissent paraître, ces détails avaient une grande importance chez un homme se trouvant dans une aussi terrible situation. En outre, il possédait dans la voix un charme rare et savait s'exprimer avec cette douceur qui captive et s'impose bien plus sûrement que le ton le plus impérieux.
— Chassez ces tristes idées, tout le monde vous croit innocent. Espérez, reprit Hubert.
— Je suis coupable, répliqua le condamné, avec un accent indéfinissable.
— Ne parlons pas de cela. Que désirez-vous ?
— Quelqu'un est-il venu pour me voir?
— Que vous importe, puisque vous ne voulez voir personne ?
— Répondez- moi. Quelqu'un est-il venu ?
— Mais vous le savez bien, puisque je vous ai remis une lettre avec l'autorisation de M. le directeur.
— Je ne vous parle pas de cette personne.
— Monsieur l'aumônier est venu aussi.
— Eh bien?
— Eh bien, on lui a dit ce que vous avez voulu : que vous le verriez au dernier moment; si l'on ne vous fait pas grâce.
— Grâce î s'tcria le condamné, en se levant brusquement. Qui parle de me faire grâce? je suis coupable, je l'ai dit aux juges, je mérite le châtiment qui m'attend, je le veux, je l'exige, je l'implore. Ah î.qu'on ne me fasse pas grâce; vous ne savez donc pas, Hubert, que si le souverain épargnait ma vie, la loi m'enverrait au bagne! Oh ! je m'y laisserais mourir de faim.
— Allons, allons, taisez-vous, je ne vous ai pas dit ça positivement; puisque vous avez avoué, votre affaire est claire.
Ces paroles du gardien semblèrent rendre le calme au condamné, qui, s'étant recouché, reprit au bout de quelques instants :
— Monsieur Hubert.
— Je ne puis causer ainsi avec vous toute la nuit.
— Une toute dernière question. Une dame n'a pas cherché à me voir ?
Le gardien se détourna et, par un geste brusque, fil comprendre au condamné qu'il he répondrait plus.
— Par grâce, par pitié! reprit celui-ci.
— Non, se décida à dire le gardien.
— M erci , maintenant prenez donc, sous mon oreiller, les deux lettres qui s'y trouvent et donnez-les-moi tout ouvertes.
Hubert obéit.
— Vous êtes bon, Hubert, dit le condamné ; et il saisit au travers de la toile une des lettres qui portait cette suscription :
Monsieur le docteur Sergent.
Prison de la Roquette.
Puis il lut :
« André, mon frère,
« Au nom de notre vieille amitié, je t'en conjure, au « nom de tout ce que tu as de plus cher au monde, au « nom de Geneviève, à qui tu pardonneras-un jour, car (( ton amour pour elle était sans bornes ; au nom du « comte Anselme de Clamelle, ce noble et bon vieillard a que tu n'as pas tué, je l'affirme, moi, malgré tes aveux,.
l8 LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
« signe la demande en grâce que ton avocat a rédigée ; « reviens à toi, ne cède pas à la ^ombre- folie qui égare « ta raison et te fera déshonorer ta mémoire; une der- « nière fois, je t'en supplie.
« A toi pour jamais dans ce monde et dans l'autre .
« Clément Morin. »
— Cœur loyal, âme pure, cher frère ! murmura André, en prenant la seconde lettre.
L'adresse de celle-ci n'était point tout à fait semblable :à celle de la première lettre que le docteur Sergent vevait de laisser tomber à côté de lui sur sa couchette. Elle était ainsi conçue :
« A Monsieur le docteur André Sergent deClamelle, « au château de Clamelle , près des Andelys « [Eure), »
La date de cette lettre remontait à six mois, et l'état du papier prouvait que depuis ce temps André Sergent avait dû relire bien des fois ce qu'il contenait. Suivons des yeux et lisons avec lui :
« André,
« Vous allez me maudire, mais j'ai lutté et je suis -« lasse de la lutte. A l'instant où cette lettre vous par- « viendra, j'aurai fui pour jamais. Je croyais vous « aimer de toute mon âme, je sens encore que je don- <( nerais ma vie pour vous, et cependant il en est un « autre que j'adore. Faut-il vous le nommer! Ah! par- -« donnez-nous à tous deux.
« Vous m'avez bien aimée, vous m'aimez bien encore, « et je me condamne moi-même d'être sans force pour « résister au mal. Un jour, sans doute, j'expierai mon
HISTOIRE d'une NUIT. I9
<i crime ; mais si vous me pardonnez, je redouterai moins « le châtiment. Dieu vous écouterait, vous, si bon, si « noble et si juste; ne le priez pas de me frapper. Je «. cède à la fatalité implacable. Nous quittons la France -« pour toujours... Adieu... peut-être...
« Geneviève. »
Le docteur André relut cette lettre plusieurs fois, dévorant une à une les syllabes qui en composaient chaque mot, jusqu'à ce que de grosses larmes vinssent obscurcir ses yeux.
— Oh ! Geneviève! Geneviève! murmura-t-il, et un sanglot trop longtemps étouffé troubla le silence du cachot. Hubert fit un mouvement. Sergent de Clamelle ny prit garde. Il porta la lettre à ses lèvres et sembla captivé tout entier pendant quelques instants par i^ne sorte de communion qui se faisait entre les pensées que contenait ce papier navrant et son âme désolée.
Dès cet instant, le condamné, s'isolant complètement, ferma les yeux, et, remontant dans son passé, se livra aux réflexions suivantes :
— Mon Dieu, Dieu de miséricorde et de pardon, vous, la suprême justice, mais aussi la suprême clémence, quel horrible châtiment infligez-vous au coupable? Ce crime, le seul de toute ma vie, ce crime que ma pauvre et chère complice expia par la mort, me le fallait-il expier à mon tour vingt ans après? N*avais-je pas racheté ma faute et fallait-il que le principal instrument de votre auguste vengeance fût cette tendresse sans bornes que je portais à la chère créature pour Thonneur de laquelle je vais mourir de la plus infâme des morts? Uamour m'avait rendu coupable, Tamour me tue. Qui frappe par le fer, périra par le fer. Est-ce
là la loi divine? Et toi, Louise, mon seul, mon unique amour, toi qui depuis vingt ans m^attends et me juges, vais -je pouvoir te rejoindre aussitôt que le bourreau m'aura frappé ? Dieu, qui ne m'a pas permis d'aimer sur la terre, me permettra-t-il d'aimer au ciel? Je l'espère, et cette espérance soutiendra mon coufage; j'irai à toi comme un exilé quitte un sol ingrat, mais auquel il est attaché par la naissance, pour un pays splendide et beau qu'il a entrevu dans ses rêves d'or. Et là-haut, tous deux, n'est-ce pas, chère créature, tu me le promets, nous veillerons sur elle... Pourvu qu'Achille tienne son serment et qu'elle ignore toujours -ma fin terrible.
Les réflexions du docteur furent interrompues par la persistance de certains bruits lointains qui, depuis, quelques instants, se faisaient entendre. C'était comme une vague rumeur venant du dehors, dans laquelle dominaient des coups répétés, puis dans la prison même, des allées et des venues inaccoutumées, .qui se traduisaient par des bruits de verrous et de grille ainsi que par celui de pas résonnant sur le pavé de la cour. André Sergent y prêta l'oreille. Puis il se souleva de nouveau.Tout son être écouta. Le cou tendu, l'œil fixe, la bouche entr'ouverte, immobile, il demeura quelques instants. Hubert, qui probablement avait non-seulement entendu comme le docteur, mais qui encore connaissait probablement la cause de cette sourde rumeur et de ces bruits lointains qui perçaient les épaisses murailles de la prison, dit d'un ton persuasif:
— Allons, dormez, dormez, docteur.
— Taisez-vous, taisez-vous, répondit brusquement André Sergent.
Le gardien se leva et s'avança vers la couchette.
— Ne marchez pas, poursuivit le condamné, ne marchez pas... Entendez-vous?
— Rien.
— Écoutez.
— Je n'entends rien.
— J'entends, moi. Tenez, ces coups, encore ces coups.
Puis, laissant échapper un cri terrible :
. — Ah! fit-il, ils clouent Téchafaud; c'est pour ce matin, et, malgré lui, un tremblement convulsif agita tout son être ; ses yeux devinrent hagards, son front se couvrit d'une sueur froide, tout son visage, dont les traits se contractèrent, devint d^une effrayante lividité.
Muet et froid en apparence^ Hubert cherchait à dominer l'émotion qu'il ressentait à la vue de cette affreuse terreur.
L'agent et le soldat, douloureusement émus, restaient immobiles, les yeux fixés sur le condamné.
— Est-ce que cela fait mal, le couteau, dites-moi, monsieur Hubert? reprit le docteur André; puis, sans attendre la réponse, il poursuivit. — Non, Guillotin a dit vrai, la mort doit être instantanée, c'est un coup de foudre...
Un silence terrible de quelques minutes eut lieu. André fit un effort suprême. Le tremblement de ses membres disparut. Son regard reprit petit à petit sa douce expression accoutumée. Un léger incarnat reparut sur ses joues.
— J'ai eu peur, se dit-il; peur, suis-je donc lâche? ô homme ! avare de la vie; mais la mort ne peut m'effrayer, puisque je ne puis rester ici-bas, et que Dieu le sait bien ; il devra donc me pardonner mon suicide.
LE GRAND i6
Toute grande cité, et Paris plus encore que toute autre, est un vaste théâtre où les scènes les plus opposées et les plus différentes se jouent à la même heure. Pleurs et rires, joies immenses et désespoirs profonds, naissent et retentissent à la fois. On soupe au rez-dechaussée, on ensevelit au premier, on joue au second, on se suicide au troisième, on travaille au cinquième et, au sixième, on meurt de faim ! Telle est la vie parisienne.
Il se peut que le son d'un orchestre joyeux étouffe parfois un râle d'agonie ; que le choc des verres accompagne la sonnerie de l'heure implacable où l'homme désespéré, perdu, ruiné, ou simplement malheureux et sans courage, qui a chargé un pistolet pour en finir, l'arme et l'approche de ses lèvres.
Que de choses, d'incidents dans cette ruche humaine,, où chaque abeille poursuit son chemin sans s'inquiéter de ce que font les autres, créant ainsi la discrétion complète de l'égoïsme occupé. Que de hasards, de circonstances bizarres, d'événements imprévus dans cette existence active, fiévreuse, ardente, agitée, où
tout se meut, lutte, se démène, va, vient, boit, mangeroule et crie!
C'est pourquoi, pour qui parle de Paris, les transitions sont inutiles. Quittons donc le cachot d'André, cette antichambre de l'échafaud, éloignons-nous de la Roquette et pénétrons brusquement dans le cabinet du café Anglais où Métella et la Cagnotte tiennent d'ordinaire chaque nuit leurs assises légères, cabinet que les habitués de l'endroit désignent généralement par ces mots : le grand i6, — au même instant où Jean Lenoir s'engageait dans le corridor de la maison des Compagnons du Glaive, au moment aussi où le docteur Sergent de Clamelle lisait la lettre de Geneviève,
Une grande table de vingt couverts était garnie avec un luxe qui démontrait que celui qui ce soir-là avait retenu le grand i6 ne reculait point devant la dépense. Les surtouts de vermeil, chargés de fleurs, s'élevaient majestueusement à côté des candélabres dorés à douzebranches, dont les bougies allumées reflétaient leurs flammes dans les verres nombreux et de toute grandeur qui entouraient chaque couvert. De l'orifice de grandes glacières de ruolz s'élançait le col des bouteilles de Champagne frappé. Les paniers où se couchent les grands vins que le moindre mouvement trop brusque peut troubler, attendaient les bordelaises et les bourguignonnes , sur les dressoirs adossés aux murs.
Nous n'irons pas jusqu'à dire : Lucullus soupait ce soir-là chez Lucullus, mais nous affirmerons qu'une agape de la grande vie parisienne se préparait.
Trois garçons achevaient de tout disposer, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit pour livrer passage à deux hommes.
— Auguste, demanda le plus âg6 des deux, tout est- Il prêt ?
— * Oui, monsieur le duc, répondit en s'inclinant le garçon à qui le nouveau venu venait de s'adresser.
— Personne n'est encore arrivé?
— Non, monsieur le duc.
— C'est bien.
Le garçon gagna la porte.
— Ah ! Auguste.
Auguste revint.
— La réception ce soir est officielle, on demandera: le duc d'Ambre.
— Je vais prévenir le chasseur, dit Auguste, et après s'être respectueusement incliné une seconde fois, il sortit avec ses collègues.
Le duc -d'Ambre était un homme de soixante-dix ans environ, grand et mince, très sanglé dans ses vêtements d'une recherche juvénile poussée jusqu'au ridicule. Suivant le courant, il était toujours vêtu à la dernière mode et apportait un soin extrême dans le choix de ses fournisseurs.
Cité pour le luxe qui régnait dans son hôtel de la rue Matignon, l'élégance de ses équipages, ses prodigalités avec les pécheresses qui toutes l'avaient quelque peu affiché, il possédait en outre une réputation de finan- ■cier opulent, car aucune grande société de crédit, de banque ou de chemin de fer ne naissait, sans que le jiom du duc d'Ambre ne figurât sur la liste des membres de leur conseil d'administration.
— Le duc en est, était le mot consacré par les lanceurs de ces sortes d'opérations, chaque fois qu'une affaire nouvelle venait à éclore.
Assez bien en cour, n'ayant jamais eu pour opinion
que celle du pouvoir, qui, disait-il, représente toujours le parti de Tordre, le duc d'Ambre jouissait d'une certaine influence dont il avait fort habilement su tirer tout le parti possible. Sa fortune se comptait par millions, disait-on^ et plus d'un agent de change ne dédaignait nullement d'assister, chaque matin, à son petit lever. L'opinion quotidienne du duc était d'ailleurs un signe de hausse ou de baisse.
— Le duc d'Ambre a dit ceci, le duc d'Ambre a dit cela, était une formule.
Il est à Paris certains privilégiés dont le nom est sans cesse répété sous le péristyle de la Bourse, et qui y font autorité, on ne sait trop pourquoi, à moins de rares exceptions, car dans le temple de Plutus, les événements gouvernent mieux encore que les individus. Le duc était de ces privilégiés-là. Il savait lancer une affaire au bon rSoment, s'en retirer à temps après lui avoir fait rendre tout ce qu'elle pouvait donner, et, tout en ruinant quelquefois les actionnaires, réaliser des bénéfices énormes sans que la loi fût le moins du monde transgressée.
Un profond mépris des autres, une conscience élastique, un amour effréné du luxe, une soif constante des plaisirs, expliquaient la conduite du duc, qui, malgré son exquise urbanité et le meilleur sourire en permanence sur ses lèvres jaunies, était un cœur assez sec, et le plus égoïste, le plus froid, et surtout le plus sceptique des hommes.
Sa physionomie n'accusait nullement toutes ces qualités brillantes et extra-modernes. Cependant le duc avait été un des plus beaux et des plus élégants cavaliers de Paris. Lié avec le comte Dorsay, lord Seymour et tous les lions d'autrefois, il avait emprunté au premier
sa suprême élégance et partagé toutes les folies du célèbre anglais.
Trois ou quatre reparties plus ou moins fortes posent un homme à Paris et le rangent éternellement parmi les esprits les plus fins et les plus délicats.
Le duc d'Ambre avait conquis plus encore par hasard que par son intelligence cette place enviée, et il attachait une énorme importance à sa conservation. La teinturerie maquillage, un râtelier et un corset dissimulaient les avaries que le temps avait produites à ses cheveux, à son teint, à ses dents et à Télégance de sa tournure.
Le duc d'Ambre était un vieux beau dans toute l'acception du mot. On le voyait à Topera, où il avait sa loge, au club où chaque nuit, sortant de chez la Cagnotte, il se rendait depuis quelque temps, pour y faire sa partie de baccara infernal cinq fois au moins par semaine ; et sur le turf, où cité pour ses gros paris son écurie lui rapportait^ bon an mal an, une centaine de mille francs, qu'il consacrait à ce qu'il appelait ses petites dépenses. Tout cela lui donnait une situation complètement exceptionnelle, et les réunions que le monde viveur nommait :« Les soupers du duc d'Ambre» étaient extrêmement recherchées par les hommes de plaisir et par les femmes... d'affaires.
Le personnage qui venait d'entrer avec le duc dans le grand i6, formait un étrange contraste avec lui. Il était petit, très gros, très rouge, avec des cheveux très courts et très noirs, un nez busqué, l'œil voilé plus encore par d'épais sourcils de même couleur que par les cils. Un sourire de béatitude ravie entr'ouvrait constamment ses lèvres, qui dévoilaient une double rangée de dents larges, d'une teinte jaunâtre, dont une
barbe noire, courte et très serrée couvrant les deux tiers du visage, atténuait l'intensité. Il était habillé de noir, et sa mise ne manquait pas de recherche; mais malgré sa cravate blanche et la coupe irréprochable de son habit, chef-d'œuvre de Bonne, la profusion de ses bijoux, au premier rang desquels il fallait citer des lunettes d'or^ sous lesquelles son regard malin se promenait d'ordinaire, et une chaîne de même métal, d'une grosseur à faire croire que l'opulence a ses forçats, rendait sa distinction native évidemment discutable.
— Comment êtes-vous arrivé si tard au cercle ce soir, mon cher Alvarez, voirs, le banquier le plus exact de la Gironde et de Paris ? dit le duc, lorsqu'il se fut laissé tomber dans un vaste fauteuil en face de celui où le gros petit homme, sur un signe de d'Ambre, s'apprêtait â prendre place.
— Pardonnez-moi, monsieur le duc, mais j'arrive de Neuilly. J'ai dîné chez mon ami d'Avilar, répondit le gros petit homme avec un accent bordelais des plus prononcés.
— Ah! le riche armateur?
— Lui-même. Dîner de financiers. Isaac Schunberg, son caissier Durouget*, et cœtera. J'aurais voulu les entraîner tous dans les mines du Grand-Pré que nous lançons.
— Excellente idée.
— Oui, c'est pourquoi je m'étais rendu chez d'Avilar.
— Avez-vous réussi?
— Nullement. D'Avilar ne fait pas d'affaires en ce moment.