I. Voir le Château de la Rage, du même auteur
— Et pourquoi ?
— Il se marie.
— En effet, j'ai entendu vaguement parler d'un projet de mariage ; il s'agit de la fille d'un ami.
— Oui, la fille du comte de Saint-Till.
— Mort l'an dernier.'*
— Précisément.
— On parle d'un testament, d'un dernier vœu du père.
— Le comte était fort lié avec d'Avilar, qui est le tuteur de M"° Marguerite.
— C'est tout un roman que vous me contez.
— Ma foi, oui.
— Et ce mariage doit-il avoir lieu bientôt ?
— Dès que le deuil de M"« de Saint-Till aura pris
fin.
fat.
La connaissez- vous >
Je l'ai vue aujourd'hui pour la première fois.
Comment est-elle? poursuivit d'Ambre d'un air
— Fort belle.
— IntJligente?
— On le dit.
— Distinguée?
— Une reine.
— Aimable?
— Je ne sais trop. Elle a peu parlé. '
— Et comment consent-elle à épouser d'Avilar? il a au moins soixante-cinq ans et n'a jamais été que laid.
— Vous avez vous-même expliqué tout à l'heure la raison de ce mariage. Le comte de -Saint-Till, par testament, a désigné d'Avilar pour son futur gendre. Les vœux d'un mourant sont sacrés. Je connais d'Avilar
depuis quinze ans, il accomplira scrupuleusement ceux du comte.
— Parbleu ! à sa place peut-être ferais-je comme lui ; mais la jeune fille...
— M "^ Marguerite de Saint-Till adorait son père ; elh obéira.
— Avec répugnance?
— Avec résignation.
— Diable î je n^envie pas le sort de votre ami, alors.
— Après tout, je me trompe peut-être, mais la physionomie de la jeune personne m'a paru n'exprimer ni l'enthousiasme, ni la joie.
— Quel âge a-t-elle?
— Dix-huit ou dix-neuf ans, et cinq millions de dot!
— Ma foi, votre ami est un grand fou ou un grand sage; quoi qu'il en soit, cette circonstance est très fâcheuse pour nous, car d'Avilar eût entraîné bon nombre de gens à prendre part à notre nouvelle entreprise, et je ne vous cacherai pas que j'aurais vu avec plaisir et sécurité figurer le nom du banquier Isaac Schunberg à côté du mien, dans notre conseil.
— Moi aussi.
— Il faudra songer à le remplacer dignement, s'il refuse après la demande décisive que je me propose de tenter auprès de lui cette semaine.
— Nous aviserons. Qui attendez-vous ici?
— M. de Maurange, Gaston d'Arteville, le petit Finct, quelques membres du cercle, puis le marquis de Clamelle.
— L'héritier de celui qui fut empoisonné?
— Lui-même!
3o LES COMPAGNONS DU GLAIVE.
— Il a donc déjà quitté le deuil?
— Non pas, mais il viendra incognito. D'ailleurs, il ne doit pas immensément regretter le défunt, puisque ce dernier l'avait déshérité complètement en faveur de son assassin.
— Le docteur Sergent?
~ Oui.
— Croyez-vous qu'il soit exécuté ?
— Certainement, puisqu'il a avoué son crime.
— C'est étrange?...
— Qu'il ait avoué, non, le remords l'a fait parler.
— Avez-vous suivi les débats, monsieur le duc?
— Je les ai lus dans les journaux.
— J'ai fait plus, moi qui vous parle, j'ai assisté à l'audience.
— Eh bien, vous devez savoir que Sergent n'a point cherché à sauver sa tête.
— Oui, et malgré cela je ne l'aurais pas éondamné^
— Je ne vous comprends pas.
— Vous me comprendriez si, comme moi, vous aviez vu le docteur. Il n'avait ni les hésitations, ni la fièvre, ni l'abattement qui s'emparent du coupable dès qu'ij prend place sur le banc des accusés.
— Mon chez Alvarez, vous raisonnez fort mal. Ces circonstances qui vous paraissent extraordinaires ne prouvent rien. Il serait vraiment déplorable, et cela nous conduirait droit à nier les bienfaits de la naissance et de l'éducation, si un homme occupant dans la société une position relativement élevée, ayant joui dès la plus tendre enfance de tous les soins et exemples qui entourent les personnes de la classe aisée, ayant par sa profession de médecin sondé la mort mille fois, ne se comportait autrement, dans des circonstances pareilles,
HISTOIRE d'une NUIT. 3l
qu'un vagabond ignorant et affamé qui a joué du couteau pour voler vingt sous. Le docteur Sergent s'est galamment conduit, en assassin du grand monde, qui, après avoir joué une partie et l'avoir perdue, ne se préoccupe plus que de la payer intégralement le plus promptement possible. C'est même pour cela qu'à rencontre de tous les condamnés vulgaires, il n'a même pas voulu se pourvoir en cassation et que toutes les instances de son avocat pour lui faire signer une demande en grâce sont restées vaines.
— C'est possible, dit Alvarez, qui en principe croyait •de son devoir être toujours du même avis que le duc d'Ambre.
Celui-ci reprit après un instant :
— Je ne vous ai pas nommé tous mes convives encore.
— Oh ! je me doute bien d'avance quels seront ceux dont vous ne m'avez pas encore parlé.
— Ce sont, en 'effet, mes commensaux ordinaires, le comte de Limours , le baron Fabiani...
— Ah ! il est donc revenu de Hombourg ?
— Depuis hier.
— A-t-il gagné ?
— Cinq cent mille francs.
— Décidément, il a de la corde de pendu.
— Oui, il s'en servira môme un jour pour se pendre.
— Vous croyez donc...
— Que sa veine s'usera certainement.
— Cela le regarde.
— Nous aurons encore quelques hommes ; mais ce qui semble vous inquiéter fort peu et ce qui devrait à mon sens vous inquiéter beaucoup, mon cher Alvarez,
c'est de savoir comment se composera la partie féminine au souper qui se prépare.
Un sourire voluptueux vint errer sur les lèvres lippues du banquier, et ses petits yeux noirs brillèrent sous ses lunettes comme des escarboucles; accompagnant d'un petit rire satisfait chacun de ces mots, il reprit :
— Cela ne m'est nullement indifférent, cher duc. Eh î eh ! eh î nullement.
— Eh bien, nous aurons...
— M"® de Berny, interrompit Alvarez en donnant à la Cagnotte le nom qu'elle portait dans le monde inter lope.
— Oui, Madelon d'abord, reprit d'Ambre d'un air qui démontra" au gros petit bonhomme que son amphitryon n'était pas insensible à la nuance délicate dont il avait usé en désignant sa maîtresse ; puis quelqu'un m'a promis une surprise.
— Qui cela?
— Le marquis de Clamelle.
— Ah!
— Il doit nous amener la plus adorable et véritable rousse que la terre ait jamais portée ; une merveille.
— Vraiment?
— Je vous en parle en connaissance de cause, car je l'ai vue déjà avec lui, il y a trois mois, à Venise. C'est tout bonnement la plus belle créature du monde.
— Elle s'appelle ?
— Ginevra.
— Italienne ?
— Le marquis le dit, mais je la crois française. Vous jugerez vous-même. Quant aux autres dames, ce sont les amies de Madeleine et de ces messieurs.
En ce moment la porte s'ouvrit et Auguste livra passage à une femme enveloppée dans une élégante sortie de bal dont elle se débarrassa aussitôt, mettant à nu de fort belles épaules émergeant d'une robe de soie éclatante de tons, de passementerie et de fleurs de jais; c'était la maîtresse du septuagénaire, Madeleine de Berny, ou plutôt la Cagnotte. Elle comptait trente-six ans environ et possédait une taille élégante, souple, pleine de promesses. Elle avait une physionomie mélancolique, une de ces figures pâles et régulièrement graves qui font rêver, et son regard, tantôt voilé, tantôt ardent, filtrait, partant de deux grandes prunelles sombres, au travers de ses longs cils, ce qui ajoutait encore aux attraits de son visage qu'entourait une chevelure opulente qui avait emprunté ses tons vermeils à cette teinture dont font usage les dames du Lac, que l'on connaît généralement sous le nom d'eau d'Or.
Madeleine était une déclassée, elle avait été la femme d'un officier de marine nommé Robert d'Orchimps, qui, indignement trompé par elle, l'avait laissée veuve après les plus tragiques événements*.
Le duc d'Ambre se leva. Alvarez en fit autant, et tandis que le vieux beau s'emparait galamment d'une des mains de la Cagnotte pour y déposer un baiser qu'il accompagna d'un :
— Bonsoir, chère, des plus gracieux, le gros petit homme s'inclina, le sourire aux lèvres.
— Bonsoir, duc, reprit Madeleine, bonsoir, monsieur Alvarez! Vous me voyez furieuse. Pourquoi? Je ne sais; j'ai mes nerfs. Prévenez ces messieurs que, s'ils ne sont pas d'une gaieté folle, je m'en irai. Ouf! enfin,