I. Voir le Pendu de la Forêt noire
m'y voici. Quelle heure est-il? Je suis la première... D'Ambre rinterrompit.
— Ce jcabinet ayant été retenu par moi, vous êtes ici chez vous, ma mignonne, et il appartient à vous seule d'en faire les honneurs. Je ne prends donc pas votre menace au sérieux.
— Vous avez raison, répondit-elle en enveloppant le duc d'un long regard qui sembla charmer tout particulièrement le septuagénaire.
Des pas se firent entendre dans le couloir qui menait au grand lô.
— Voici un invité, fit le duc en se dirigeant vers la porte qu'il ouvrit.
En effet, un jeune homme qu'accompagnait une femme merveilleusement belle, dont nous décrirons bientôt les traits, venait de gravir l'escalier du restaurant. Arrivée à deux pas de la porte du cabinet où se trouvait le duc, Alvarez et Madeleine, la jeune femme qui précédait son cavalier s'était arrêtée.
— Décidément, mon cher Achille, je n'entrerai pas.
— Après votre promesse.
— Que voulez-vous, c'est plus fort que moi.
— Mais c'est de la folie.
— C'est de la raison ; je sens que ce que vous me faites faire là est mal.
— Vous ne m'aimez donc plus, pour me parler ainsi ?
— Je vous aimerai toujours ; c'est pourquoi je suis sans force contre vos volontés.
— Que vous êtes enfant ! nous ne pouvons vivre comme des loups ; le duc d'Ambre est un des hommes l es plus considérables de Paris ; nous ne pouvons faire autrement que d'accepter son invitation. Puis, qui le saura? Allons, ma chère Geneviève.
A ce nom, la jeune femme pâlit.
— Ne m'appelle plus de ce nom, Achille.
— C'est vrai, j'oublie ma promesse; allons, ma chère Ginevra.
C'est sur ces mots, et comme Ginevra hésitait encore, que la porte du grand i6 s'était ouverte sous la main du duc d'Ambre.
— Soyez la bienvenue, madame, dit-il en offrant son bras à Geneviève. Puis,' après l'avoir introduite dans le cabinet et avoir salué Achille, qui les avait suivis, il le présenta à Madeleine et au banquier, en leur disant :
— Chère madame de Berny, et vous, mon cher Alvarez, j'ai l'honneur de vous présenter mon nouvel ami, le marquis Achille de Clamelle.
Madeleine de Berny accueillit de Clamelle comme une femme qui a de l'éducation reçoit un ancien ami qu'elle revoit pour la première fois sous le couvert d'une personne dans laquelle elle a une confiance illimitée, c'est-à-dire le sourire aux lèvres, mais sans aucun signe de satisfaction bien marqué.
Le jeune marquis s'inclina respectueusement et adressa à la Cagnotte un compliment tout à fait banal, tel qu'un homme du monde en possède vingt dans son répertoire à la disposition de la première femme venue, fût-elle pour lui la plus indifférente.
En disant, parlant d'elle à Alvarez : c'est la plus adorable rousse que la terre ait jamais portée, le duc d'Ambre n'avait fait de Ginevra qu^un bien faible éloge.
Tous les dons qu'une créature humaine peut demander à la jeunesse et à la beauté. Ginevra les possédait. Ses yeux bleus limpides, rêveurs et pénétrants, avaient
une expression indéfinissable de candeur et de virginité. Le regard, en se promenant sur son visage, ne rencontrait que les teintes les plus pures, de la nacre, du carmin et de la rose thé. Eblouissante de blancheur et rayonnante comme un soleil mobile, elle secouait sa chevelure opulente, d'or parle ton, de soie par la souplesse, avec une grâce imposante et superbç qui, toute naturelle, disait que Ginevra était une de ces reines de beauté si rares, qui ne se doute que d'une faible partie de leur puissance. Aussi', lorsque le sourire venait illuminer encore Téblouis&ement radieux de sa figure de séraphine, ce sourire joignait-il à toutes les grâces de ses lèvres roses servant d'écrin à deux rangées de perles les plus pures, celle qui donne leur candeur au sourire des enfants et des vierges.
Le corps de Ginevra était une autre merveille. On le devinait dans une robe noire, légèrement décolletée, qui dévoilait sa gorge divine et laissait échapper, de ses manches garnies de dentelles, des bras à rendre jalouse Vénus elle-même.
D'Ambre voyait Ginevra ainsi parée pour la première fois ; il ne put s'empêcher de manifester son enthousiasme par quelques compliments qui firent légèrement rougir celle qui en était l'objet, ce qui rehaussa encore davantage l'éclat de son visage.
Quant à Alvarez, il dardait ses petits yeux sur Ginevra avec une ardeur stupéfaite.
Le duc, à qui l'expérience des femmes ne manquait pas et qui, malgré la beauté réelle de Madeleine, redoutant que les charmes divin de Ginevra n'éveiljassent en elle cette jalousie native qu'éprouve toute fille d'Eve , à la vue d'une autre femme mieux douée qu'elle, jeta sur sa maîtresse un regard qui n'était point exempt
d'inquiétude. Mais l'attitude de la Cagnotte le rassura complètement. Loin de sembler le moins du monde offusquée par la présence de Ginevra, Madeleine la contemplait avec une attention toute affectueuse en apparence, mais dans laquelle un homme aussi expérimenté que le duc eût découvert, s'il eût été moins préoccupé, je ne sais quoi de fascinateur et de perfide, quelque chose de semblable au regard dont Tépervier suit le vol de la colombe sur laquelle il plane.
La Cagnotte tendit la main à Ginevra en lui disant :
— Venez là, chère dame, et si vous le voulez, laissez-moi tout d'abord rompre cette stupide glace qui refroidit si bêtement les premiers rapports des gens qui se voient pour la première fois.
— Volontiers, madame, répondit Ginevra en adressant à la Cagnotte un sourire gracieux, tout en prenant place auprès d'elle sur le divan.
Achille de Clamelle s'approcha.
— Vous êtes vraiment bien bonne pour ma chère Ginevra, dit-il à Madeleine.
— Monsieur le marquis, répondit-elle, je ne mérite aucun remerciement. Il y a des sympathies immédiates, et celle que madame m'inspire est si gtende que je n'ai droit à aucune reconnaissance de la lui témoigner ainsi que je le fais.
Ginevra était un peu embarrassée par tous ces compliments qui l'assaillaient à l'improviste. Elle baissa les yeux et garda le silence. Profitant de ce mouvement, la Cagnotte adressa à Achille de Clamelle un regard auquel il répondit par un sourire de satisfaction, et ce regard de Madeleine signifiait clairement :
— Ne craignez rien, je suis sûre dé réussir.
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