JUSTICE
Au milieu de la table, une statuette symbolique de bronze tenant une balance d'une main et une épée nue de l'autre.
Thémis n'est point autrement représentée, mais elle porte, on le sait, un bandeau- sur les yeux. Or la statuette n'en avait pas, et sur son socle de marbre noir, cette devise était gravée :
JE VOIS tOUtI
En somme, rien de trop sinistre, mais une gravité extrême dans tout ee que contenait cette salle, qui tenait tout à la fois, par ses dispositions particulières, du tribunal et de la loge maçonnique.
Un détail qui n'est pas sans importance et qu'il importe de noter, c'est que la porte de ce lieu était capitonnée et qu'elle était sa seule issue. De ce côté, aucun bruit ne pouvait arriver au dehors, l'épaisseur des murailles assurait aux Compagnons du Glaive le môme secret des autres côtés.
Au moment où nous pénétrons dans le théâtre de leurs délibérations secrètes, le siège élevé qui se trou^ vait au milieu de la muraille du fond sous le crucifix d'ivoire était occupé par un vieillard, à la physionomie grave, au front sillonné de rides, revêtu d'une redingote noire, boutonnée jusqu'au col. Tous ceux qui l'entouraient, assis sur des sièges disposés circulaire-
ment, avaient une physionomie recueillie et observaient un profond silence.
Ils étaient vingt environ; de divers âges, tous sérieux et réfléchis. Une cour d'assises, au moment où va être rendu le verdict du jury qui condamne le coupable ou absout l'innocent, a un aspect moins sévère que celui qu'offrait cette réunion à l'instant où nous y faisons pénétrer le lecteur.
Tous ceux que nous avons vus entrer dans la maison mystérieuse étaient là. Allain occupait la droite du vieillard qui semblait présider l'Assemblée. Celui qui avait pénétré dans la maison après avoir suivi les quais, et qui avait répondu à la question sacramentelle du frère introducteur. — Qui t'amène? — la vérité, avait pris place près de lui.
Dans un coin, la tète baissée, l'œil fi^e et sans regard, Jean Lenoir était appuyé contre la muraille.
De l'autre côté, sur la tenture noire se détachait la tète blonde et pâle de Rodrigue.
Le vieillard à la redingote boutonnée se leva ; un des compagnons fit de même.
— Frères, le maître va parler, dit-il.
Tous écoutèrent, et le maître, s'adressant à Allain, lui dit :
— Frère Allain, parle.
Maître Allain se leva à son tour, et dit :
— Compagnons, je vous amène un nouveau frère ; sur mon salut, mon honneur et ma vie, je me fais sa caution. Il est malheureux, persécuté, il réclame notre aide et nous promet de nous donner la sienne chaque fois que nous l'exigerons. Je le connais depuis l'enfance, c'est presque mon fils ; il est franc et loyal, dévoué et sincère ; qu'il soit des nôtres, tel est mon humble vœu.
Puis, se tournant vers Rodrigue :
— Approche, mon enfant, ajouta-t-il.
Rodrigue obéit. Tous les yeux se tournèrent vers lui, et, pendant un instant, ils sondèrent son âme avec une fixité qui força à baisser ses paupières celui qui subissait ces regards investigateurs.
— Sur mon honneur, mon salut et ma vie, je vous réponds de lui, répéta maître Allain d'une voix forte, et tandis qu'il se rasseyait, le maître, s'adressant à Rodrigue, lui dit :
— Toi qui viens parmi nous pour devenir notre frère, dis-nous tes noms ?
— Albert Rodrigue d'Avilar, répondit le jeune homme en relevant la tète.
— Es-tu prêt à jurer sur ton honneur, ton salut et ta vie, de suivre et d'observer nos lois quelles qu'elles puissent être?
— Je suis prêt.
— Albert Rodrigue d' Avilar, écoute, reprit le maître, et, d'une voix grave, il poursuivit : — Nous sommes les malheureux et les opprimés, les écrasés et les vaincus. Faibles, isolés, l'union nous a rendus forts, puissants, invincibles. Nul de nous, sans les autres, n'aurait pu obtenir justice : tous ceux que tu vois devant toi, grâce au concours de leurs frères, ont puni des coupables, ont sauvé des innocents. Nous représentons l'association dans ce qu'elle a de plus puissant, de plus grand, de plus juste. Un pour tous, tous pour un. Jamais une plainte motivée n'arrive vainement à notre tribunal auguste. Ce que les législateurs de toutes les époques n'ont pu faire, nous l'avons fait, nous, et lorsque la société est impuissante à punir, forts de notre conscience, nous agissons sans elle; mais si nous frap-
pons, nous tendons aussi la main. Haine aux méchants, secours aux opprimés. La peine est toujours proportionnée au crime, seul le dévouement est constamment sans bornes. Celui que nous condamnerons, fût-il ton frère, ton père même, ne doit point trouver grâce devant toi; celui que nous protégerons, fût-il ton plus mortel ennemi, tu le sauveras avec nous. Avant d'être frère, fils, époux, tu seras Compagnon du Glaive; lorsque je te dirai: frappe! tu frapperas. Lorsque je te dirai : meurs ! tu devras mourir. Telles sont nos lois, tel est le pacte éternel que tu vas accepter en prêtant serment entre mes mains, devant tous tes frères assemblés ; ces lois, ce pacte, les acceptes-tu ?
Il y eut un silence.
— Je les accepte, dit Rodrigue d'une voix ferme.
— C'est bien. Jure d'être à nous ! Jure-le sur ton honneur, sur ta vie et sur Dieu, dont tu aperçois audessus de ma tête l'image sacrée ! reprit le maitre.
Tous les assistants se levèrent, et un seul cri se fit entendre.
— Jure!
— Sur mon honneur, sur ma vie et sur Dieu ! dit Rodrigue d'une voix sonore, en élevant la main sur le crucifix d'ivoire, je jure d'être à vous, tout à vous, rien qu'à vous, prêt à frapper le coupable et à protéger l'innocent !
— C'est bien, dit le maitre, et nous te jurons aussi de te protéger et de te défendre, même au péril de notre vie I
— Oui; nous le jurons ! répétèrent les assistants.
— Viens, mon fils, reprit le maitre en tendant les bras à Rodrigue qui s'approcha. — Malheur à toi si tu nous trahis ! çontinua-t-il. Puis il embrassa d'Avilar $ur
les deux joues et termina par ces mots : — Compagnon, tu es des nôtres; le glaive est désormais entre tes mains, prends place parmi nous.
D'un geste, en parlant ainsi, il désigna au .jeune homme un siège vide, où pâle et grave Rodrigue alla s'asseoir ; alors le maître se tourna versClément Morin et reprit la séance au moment où l'entrée d'AUain, annonçant un nouvel adepte, était venue l'interrompre.
— Maintenant que nous sommes tous frères, parle, dit-il.
Morin qui attendait ce moment avec une anxiété qu'il n'avait déguisée jusque-là qu'à l'aide des efforts énormes que lui inspiraient ses devoirs de compagnon et le respect sans bornes qu'il avait pour les ordres du maître, se leva immédiatement :
— Mes frères, quand j'ai franchi ce soir le seuil de notre cénacle, à la question sacramentelle du frère introducteur, j'ai répondu : la Vérité, dit-il. Eh bien ! pour que cette vérité éclate et sauve un innocent, il faut que vous m'aidiez à faire un miracle.
— Explique-toi.
— Mes frères, reprit Morin, il y a cette nuit dans un des trois cachots qui servent de dernier refuge aux condamnés à mort, à la prison de la Roquette, un homme que le glaive du bourreau réclame et pour qui se dresse en ce moment môme l'échafaud à quelques pas de lui. Je viens vous demander la vie de cet homme.
Un murmure parcQurut l'assemblée. Depuis que la terrible association existait, jamais aucun compagnon n'était venu réclamer de ses frères un service semblable et son exécution parut tout d'abord impraticable à la plupart des assistants, mais il suffit d'un coup d'œil du maître pour rétablir Tordre et le silence.
— Écoutez le frère Clément M crin, dit-il, écoutez, puis, s'adressant à ce dernier. — De quel crime était-il accusé, ce condamné que tu protèges? demanda-t-il.
— D'empoisonnement.
-— Et tu crois que la justice s'est trompée en le condamnant?
— J'en suis sûr.
— Comment se nomme ce condamné ?
— Le docteur André Sergent de Clamelle.
Un nouveau mouvement se fit dans l'auditoire.
— Mais il a avoué son crime, reprit le maître.
— Je le sais, répondit Clément Morin.
— Qui donc te fait croire à son innocence ; en as-tu des preuves ?
— Oui, des preuves irrécusables l
— Lesquelles?
— Son passé, son caractère, l'affection que je lui porte...
— Après ?
— Ma conscience, ma conviçtiçn, tout ce qui peut protester en moi.
Morin avait prononcé ces paroles avec force. Dès qu'il les eut dites, il jeta sur l'assemblée un regard anxieux, afin de savoir si elles avaient convaincu les Compagnons, mais ceux-ci restaient froids, quelquesuns même hochaient doucement la tète.
Morin allait parler de nouveau, lorsque le maître reprit :
— C'est le héros de l'affaire du château de Clamelle, c'est bien lui dont tu nous parles ?
— Oui, maître ; et je vous le jure encore, ce n'est point sa main qui a versé le poison au marquis Anselme, Seuljj'ai protesté devant ses juges, et pourtant
tout l'accusait, et loin de repousser cet amas de preuves singulières, il semblait prendre un étrange et sinistre plaisir à les faire admettre ; et quand ce mot : empoisonneur, lui a été jeté à la face par celui qui défend la société contre les coupables, la rougeur a envahi le visage d'André, mais ses lèvres se sont ouvertes et, d'une voix ferme, il s'est écrié : — Oui, je le suis, -p Eh bien, malgré tout cela, je vous le répète, mes frères, le docteur André Sergent de Clamelle n'est pas coupable.
— Qui l'avait accusé de ce crime ?
— Un vieux serviteur du marquis Anselme, Pierre Laude.
— Quel est ce Pierre Laude?
— Notre père nourricier à André et à moi.
— Quelqu'un pouvait-il avoir un intérêt à la mort du marquis ?
— Oui, malheureusement.
— Qui cela?
— Hélas! André Sergent.
— Il était donc son héritier?
— Non pas son héritier direct, mais le marquis en avait fait son légataire universel.
— Et le marquis a laissé ?
— Douze millions.
— Avait-il un héritier direct?
— Il en avait un à qui la fortune et le titre du marquis Anselme reviennent par la condamnation d'André Sergent, c'est le comte Achille de Clamelle.
— Où était le comte Achille à l'époque du crime ?
— En Italie.
— Et malgré tout cela, tu persistes, frère Morin, à nous affirmer l'innocence du docteur Sergent ?
— Oui, maître, et vous et nos frères je vous conjure de le sauver.
— Son pourvoi a-t-îl été rejeté >
— Il n'a pas voulu se pourvoir en cassation.
— A-t-il adressé au souverain une demande en grâce ?
— Non, malgré mes prières et celles de son avocat, il a obstinément refusé de la signer. Je Tai appris ce soir.
— Et réchafaud se dresse ?
— Oui, maître, et à la fin de cette nuit, aux premières lueurs du jour, sa tète tombera. O maître, ômes frères, par grâce, par pitié, ne laissez pas s'accomplir cet horrible forfait.
— Mais comment expliques-tu la conduite du docteur?
— Il veut mourir!
— Alors sa mort, selon toi...
— N'est qu'un suicide, acheva Morin, et se tournant vers les compagnons : — Le permettrez-vous, ajouta-t-il d'une voix forte ?
Un des assistants se leva.
— Qu'ordonne le maître ?
— Ce que vous ordonnerez vous-mêmes, répondit ce dernier.
— Mes frères, reprit Morin, depuis dix ans que je suis des vôtres, depuis dix ans que vous m'avez aussi rendu l'honneur, jamais je ne vous ai rien demandé, et toujours vous m'avez trouvé prêt à seconder vos projets. La vie du docteur André m'est aussi précieuse que la mienne; ne me la refusez pas, je vous en conjure.
— Mais il faudrait un miracle pour le sauver ! objecta le frère introducteur.
— Hélas! je vous Tai dit moi-même en commençant, oui, il faudrait un miracle.
— Peut-être ! fit le maître. Essayons de Taccomplir.
— Ouï, essayons, répétèrent tous les assistants.
— Merci! oh! merci! s'écria Morin, et une larme de reconnaissance vint humecter sa paupière. Trois compagnons se levèrent et se rapprochèrent du siège qu'occupait le çiaître.
— Nous sommes prêts, dirent-ils.
— Trois! dit le maître. Aucun autre de vous ne pourrait-il agir?
Personne ne répondit.
— Allez, mes frères, et toi, Morin, guide-les; que Dieu soit avec vous et vous protège.
— Que Dieu vous protège, répétèrent les autres.
— Un instant, fit alors maître Allain.
Morin lui adressa un regard de reproche.
— Frère Clément Morin, je t'en conjure, écoute-moi. — ' Parle ! mais fais vite. Frère Allain, les minutes,
les secondes mêmes sont comptées, reprit Clément Morin.
— Nos frères vont tenter de faire suspendre l'exécution du docteur Sergent.
— Oui, firent ces trois compagnons.
— Mais as-tu bien réfléchi que cette suspension, puisque Téchafaud se dresse, ne peut avoir lieu que si le souverain fait grâce ?
— Je le sais,
— Et as-tu songé à l'effet de cette grâce ?
— Si j'y ai songé ! Je ne veux pas qu'André meure.
— Crois-tu donc que le bagne ne sera pas pour lui un supp\ice bien plus horrible que la mort .î^
— Oui, mais je Tarracherai au bagne, car je prouverai son innocence.
— Comment feras-tu ?
— Je commencerai par vouer toutes mes forces et toute mon existence à atteindre ce but et, aidé par vous, fort de ma vérité, je réussirai.
— Alors que Dieu te protège! dit Allain convaincu.
— Oui, oui, que Dieu vous protège! répétèrent une seconde fois tous les Compagnons en s'adressant àceux qui venaient de se dévouer au salut du docteur André Sergent de Clamelle.
— Venez, reprit Clément Morin aux trois frères, et tous quatre sortirent d'un pas précipité.
A peine avaient-ils disparu que le maître s'adressant à Rodrigue d'Avilar, lui dit :
— A toi de parler maintenant. Pourquoi, jeune homme, es-tu venu à nous?
— Parce qu'un misérable a tué mon père, et que ce même homme veut me voler ma fiancée.
A ces mots maître Allain tressaillit.
— Pourquoi, s'il y a meurtre, ne t'adresses-tu pas aux tribunaux? reprit le maître.
— Parce que les tribunaux ne sauraient atteindre le coupable.
— Et pourquoi ne venges-tu pas toi-même la victime?
— Parce que, en me vengeant de mes propres mains, je serais un ingrat infâme.
— Quels sentiments te font agir? Sois sincère, chacun de nos interrogatoires est une confession.
— Le culte d'une ombre ignorée et l'anlour d'un ange I •
— As-tu des preuves de ce que tu avances?
— J'en ai.
— Et quel châtiment réclames-tu contre le coupable }
— La mort! répondit Rodrigue d'une voix sombre.
— Son nom?
— Rodolphe d'Avilar.
— Insensé ! s'écria maître Allain, mais c'est ton père !
— Frère Allain, lui répondit Rodrigue en le regardant en face, Rodolphe d'Avilar ne peut être mon père, car, je vous le répète, mon père est mort assassiné il y a plus de vingt ans. Je demande la mort du meurtrier.
— Si tu dis vrai, tu l'auras, fit le maitre. Parle maintenant, Jean Lenoir.
Seul ce dernier n'avait pas pris part à ce qui venait de se passer. Tout aux préoccupations douloureuses qui l'assiégeaient, les protestations de Morin et les accusations de Rodrigue n'avaient point été entendues par lui. Le désespoir rend égoïste; et Jean Lenoir était désespéré.
C'était un homme de cinquante ans environ, dont la physionomie respirait la franchise et la bonté. Sa figure fort ordinaire, il n'était ni beau ni laid, était encadrée par des cheveux pris pour la plupart, taillés courts, et de longs favoris à l'anglaise, comme en portent bon nombre de garçons de café ; ses sourcils épais abritaient des yeux gris dont le regard était voilé par la douleur, et son nez épaté projetait son ombre ronde sur des lèvres épaisses privées de moustaches. Il tenait sa casquette à la main, et sous son
paletot fermé apparaissait une cravate blanche mise avec un certain soin.
Dès que le maître Teut interpellé, Jean Lenoir releva la tète et gagnant le milieu de la salle :
— Maître, s'écria-t-il d*une voix émue, je viens vous demander, ainsi qu'à mes frères, pardon et justice. Pardon, parce qu'après m'ètre vengé, grâce à vous, je vous ai oubliés pour veiller sur ma fille, sur ma chère Antonine, un ange du bon Dieu qu'il avait mis sur ma route ; justice, parce que cet ange, un misérable Ta séduite, et qu'il me faut découvrir et punir cet infâme. Je viens vous demander son honneur et son sang.
Et Jean Lenoir, pâle, égaré, promena sur l'assemblée un regard sombre, chargé de haine et rempli de larmes.