‹ Histoire d'une nuitChapitre 8 sur 27 · BILLET A DÉSORDRE · texte numérisé non relu

BILLET A DÉSORDRE

On sait qu'Achille de Clamelle venait d'adresser à la Cagnotte de mystérieux regards, au moment où nous les avons abandonnés dans le grand-i6.

Achille et Ginevra étaient à Paris depuis deux jours, arrivant d'Italie, ainsi que le duc d'Ambre l'avait dit au banquier Alvarez, dans la conversation qui avait précédé l'arrivée du comte de Clamelle et de sa compagne.

Le comte avait trente ans, toute sa personne respirait une élégance native qui, malgré l'expression dure que prenaient parfois ses regards, prêtait à sa physionomie un charme véritable; il portait les cheveux courts et la barbe à la Henri IV, ce qui faisait presque entièrement disparaître là frappante ressemblance de ses traits avec ceux du docteur Sergent. Achille était blond, du reste, tandis qu'André le condamné avait, on le sait, les cheveux noirs.

Le comte de Clamelle qui, par la mort du vieux gentilhomme dont André Sergent avait été le légataire universel, allait hériter bientôt de son titre de marquis que lui avait donné déjà le duc d'Ambre à son entrée

dans le grand- 1 6, était un des chefs de ces viveurs à outrance dont la soif des plaisirs est inextinguible et qui semblent constamment jeter l'or dans le tonneau des Danaïdes. Unique enfant du frère aîné du marquis Anselme de Clamelle, le comte Achille s'était trouvé à vingt et un ans possesseur d'une fortune immense ; seulement, dès le lendemain, une véritable nuée de créanciers avait surgi tout à coup, possesseurs de titres parfaitement en règle, et Clamelle avait dû faire à son capital une brèche si considérable, que le marquis Anselme avait cru prudent d'assembler un conseil de famille, lequel, en constatant les prodigalités commises par Achille, l'avait immédiatement pourvu d'un conseil judiciaire ; ce mentor était Clément Morin, celui qui était venu supplier les compagnons du Glaive de tout tenter pour empêcher l'exécution du docteur André Sergent.

Clément était depuis longtemps l'homme de confiance de la famille de Clamelle; sa raison, ses capacités et surtout sa probité grande, justifiaient entièrement le choix du marquis. Achille se trouva, du jour au lendemain, incapable de satisfaire ses luxueuses fantaisies, car cent cinquante mille livres de rente n'étaient pour lui qu'une misère. Ne pouvant rien modifier par la violence au nouvel état de choses précédemment établi par sa famille, dans son unique intérêt, il feignit de s'être complètement converti, adoptant tout à coup une existence régulière et relativement économe. Après douze mois de cette comédie. Clément Morin alla demander lui-même au marquis Anselme de relever Achille de son conseil, et le marquis se laissa attendrir ; le comte fut de nouveau le gérant de sa fortune, dont il laissa la direction à Morin, mais à titre officieux seule-

ment ; ainsi trois mois ne s'étaient-ils pas encore écoulés que les excès de toute espèce du jeune fou avaient englouti son revenu de plus d'une année. Clément Morin lui présenta quelques observations qu'Achille reçut fort mal.

— Grâce à Dieu, je suis maître de mon bien désormais, répondit-il, et je prétends en disposer à ma guise.

— En effet, monsieur le comte; mais puisque vous ne voulez pas écouter la voix de la raison, mon devoir est d'avertir M. le marquis Anselme de Clamelle de ce qui se passe, répliqua Morin, et ce devoir, je Taccomplirai.

— Eh ! avertissez le diable, si bon vous semble, mon cher Morin; vous êtes un Caton, mon oncle est un vieux grigou qui ne dépense pas la moitié de ses revenus. Il a raison, si ça lui plaît; mais comme il me convient à moi de manger le plus gaiement et le plus intelligemment possible capital et intérêts, que le marquis ne se mêle pas plus de mes affaires que je ne m'occupe des siennes. Après tout, je ne suis plus un enfant qu'on mène à la lisière, ^t ce que je veux, je le veux bien.

Une lettre du marquis, averti par Morin de l'imprudente détermination du jeune fou, tenta vainement de ramener la raison dans l'esprit du prodigue. Achille de Clamelle possédait une de ces natures indomptables et vicieuses qui voulant tout voir plier au vent de leurs caprices, deviennent, dans un certain monde, le tourment de leurs familles, et, dans les conditions modestes, finissent fatalement par expier au bagne ou dans les prisons leur manque d'énergie ainsi que leur amour pour les plaisirs faciles.

Le comte ne répondit pas à son oncle et, s^étant séparé de Morin, devint pendant quelque temps lin des héros de la chronique scandaleuse du monde élégant ; le jeu, les femmes, les chevaux, tout ce qui remplit l'existence des gens qui n*ont qu'à puiser constamment dans leur coffre-fort pour s'offrir tout ce qui les tente, absorbèrent en quelques années la fortune entière du comte Achille.

Alors, aidé par un aigrefin, ancien viveur décavé nommé Boulingrin, que nous retrouverons bientôt dans le cours de ce récit, le prodigue fit des dettes, et ses créanciers, après plusieurs mois d'attente, finirent par s'adresser au marquis Anselme. Le marquis de Clamelle tenait haut l'honneur de son nom : il paya. Achille se félicitait de ce dénouement et était en train de porter un toast à la santé de son généreux oncle dans un joyeux déjeuner auquel assistaient tous ses compagnons de débauche, lorsque son valet de chambre entra dans sa salle à manger et lui remit une carte ; c'était celle du marquis Anselme de Clamelle. A peine l'eut-il lue, qu'il se troubla légèrement. Madeleine de Berny assistait à cette agape; quelques années auparavant, elle avait été avec Achille dans une telle intimité qu'il ne pouvait ressentir la moindre émotion sans qu'elle ne le remarquât immédiatement.

— Qu'avez- vous, Achille? lui demanda-t-elle.

— Rien, une visite, mon oncle.

— L'oncle de sucre ! lança un des convives.

— Silence, messieurs, je vous en prie, et pardonnezmoi si je vous quitte, mais il ne m'est pas permis de faire attendre le frère démon père, le marquis Anselme de Clamelle.

— Comment, c'est lui?

— Lui-même.

— Cela jette un froid.

— Je propose d'emporter la table sur la colonne Vendôme. Le marquis est légitimiste, il n'y montera pas.

— De grâce, mes amis, je vous en supplie, du calme ; et Achille entra dans le salon où le marquis Anselme l'attendait en se promenant avec une agitation qui témoignait largement de sa mauvaise humeur.

Le marquis était un beau vieillard de soixante ans, à la figure grave, à l'aspect imposant. Ancien garde du corps, il avait conservé dans la démarche cette allure militaire qui, autant que leurs états de services, dit le passé de certains hommes.

— Mon oncle, c'est vous! que de reconnaissance! s'écria Achille.

— Je ne suis pas venu ici pour écouter vos hypocrites doléances, monsieur mon neveu, interrompit le marquis, mais pour vous avertir de la résolution formelle que j'ai prise; car je ne vous permettrai point de ternir notre blason.

— Pouvez-vous croire }

— Assez, et écoutez-moi. Oh ! je ne serai pas long -et je vous permettrai bientôt d'aller rejoindre les dignes compagnons de vos dégradantes orgies.

— Mon oncle ! vous insultez mes amis.

— Vos amis, répéta le marquis, pauvre sot ; mais dès qu'ils connaîtront ma détermination, tous ces beaux fils vous abandonneront ; quant aux femmes, je n'en parle pas, ce sont des drôlesses de l'abandon desquelles on est toujours certain lorsque, comme vous, on ne possède plus un sou vaillant.

— Plus bas, je vous en conjure,

— Ah ! VOUS rougissez donc de votre pauvreté, votre ouvrage.

— Je n'en rougis nullement, mais encore est-il complètement inutile de mettre tout le monde dans le secret de mes affaires.

• — J'ai pajé assez cher le droit de parler haut ici, monsieur mon neveu. Un créancier ordinaire ferait tapage plus que moi.

— Celui-là, je le ferais jeter à la porte par mes gens, répéta Achille en pâlissant.

Jamais le marquis n'avait supporté d'insulte.

— Misérable! s'écria-t-il d'une voix terrible, et il leva sa canne sur Achille, qui en esquivant le coup fit tomber une chaise.

La porte de la salle à manger s'ouvrit, et quelques jeunes gens parurent sur le seuil, attirés par le bruit. Achille tremblait de colère. Le marquis était pourpre de rage.

— Entrez, entrez, messieurs, vous n'êtes pas de trop, leur dit-il, car si jamais cet insensé pouvait l'oublier, vous devriez lui rappeler le serment que va lui faire devant vous le marquis Anselme de Clamelle.

Ces paroles auxquelles aucun des assistants ne s'attendait, produisirent un effet immédiat, qu'un silence complet traduisit.

— Mon beau neveu, reprit le marquis, vous êtes complètement ruiné. Il vous faut prendre un parti, et il n'en est qu'un seul que vous puissiez adopter. C'est de vous faire soldat. J'avais bien juré pourtant que jamais un Clamelle ne servirait un autre souverain que ceux à qui notre famille doit tout ; mais il est des nécessités implacables. Si vous n'avez pas le courage de prendre cette résolution, la seule qui vous servirait à

faire oublier vos fautes et peut-être à vous faire regagner mon amitié et mon estime...

A ce dernier mot, Achille fit un mouvement.

— Je n'ai pas fini, reprit le marquis ; vendez votre mobilier et vos chevaux et ayez la dignité de vivre des modestes revenus que vous offrira le petit capital que vous aurez ainsi constitué. Et maintenant écoutez-moi bien, pesez bien mes paroles, sachez que je ne vous laisserai pas déshonorer mon nom et que je ne suis pas disposé à me laisser ruiner par vous ; je vous jure donc sur l'honneur, qu'au premier nouveau créancier qui se présentera, un gentilhomme à mes yeux n'ayant pas le droit de faire des dupes s'il n'est un escroc, je me chargerai de vous punir moi-même.

— Que ferez-vous donc ? demanda le comte avec un air de défi, car il ne voulait pas devant ses amis avoir l'air de plier.

— Si vous ternissez mon nom, misérable ! sur mon blason, sur mon' honneur, je vous jure que je vous brûle la cervelle, et sur cette terrible menace, qui ne fit rire personne, car tous les assistants connaissaient le caractère altier du marquis Anselme, il se retira, sans même adresser à Achille un dernier regard

Le comte, après une longue absence vers la fin de laquelle le duc d'Ambre l'avait rencontré à Venise avec Ginevra, n'était revenu à Paris que le matin du jour dont les dernières minutes devaient marquer dans le grand-i6, le commencement du souper donné parle protecteur de la Cagnotte à ses amis.

Achille et sa compagne étaient descendus rue de la Paix, hôtel Mirabeau.

A deux heures, de Clamelle fit chercher une voiture,

et lorsqu'elle fut venue, jeta au cocher, en y prenant place, l'adresse suivante :

— Rue des Vignes, 34.

Un coup de fouet Vigoureusement appliqué lança les chevaux qui, après avoir suivi la rue de Rivoli et les Champs-Elysées, s'engagèrent dans une des rues adjacentes, vers le haut de la grande avenue, et s'arrêtèrent devant un petit hôtel mystérieux, coquet comme une bonbonnière. A peine le timbre de la porte d'entrée eut-il retenti que cette porte s'ouvrit, et qu'un laquais, portant une livrée noire d'un goût parfait, s'inclina devant lui.

— Faites parvenir ma carte à votre maîtresse, et dites-lui que je désire lui parler immédiatement, lui dit Achille.

— Que monsieur le comte daigne me suivre dans le petit boudoir, madame est à sa toilette ; mais je suis persuadé qu'elle ne fera pas attendre monsieur le comte, répliqua le domestique en désignant du geste l'escalier à rampe de bronze doré qui conduisait au premier étage.

Un instant après, Achille pénétrait dans la pièce dont , le domestique venait de parler. Une mystérieuse clarté rose y régnait, de grands stores de satin de cette couleur qui tamisait les rayons du jour, prêtaient à cet endroit une teinte flatteuse qui, se mêlant à celle jaune vif des tentures, les rendait orange. Des meubles de laque et de bois de rose, bahut, chiffonnier, chaises avec incrustations de porcelaine de Sèvres, reposaient mollement sur un tapis de Smyrne aux tons sombres ; deux tableaux de maître ornaient un des panneaux qu'encadraient des baguettes d'or ; l'autre était occupé par un portrait de femme; ce portrait était celui de la Cagnotte:

le comte Achille de Clamelle était chez Madeleine de Berny.

Ainsi que le lui avait prédit le laquais, la maîtresse du logis ne se fit pas longtemps attendre.

— Voilà madame, dit-il en revenant, et presque aussitôt la Cagnotte parut, la cigarette russe aux lèvres, enveloppée dans un élégant peignoir de velours jaune garni de broderies noires, d'où s'échappaient des flots de dentelles garnissant le col, les manches, jusqu'aux jupons de la courtisane, des bas de soie jaune bien tirés enveloppaient ses pieds, qui étaient chaussés de mules, jaunes aussi, sur lesquelles était brodé un M. en perles fines.

Tandis que le valet se retirait, la maîtresse du duc d'Ambre s'avança rapidemçnt vers Achille, le sourire aux lèvres et la main tendue.

- — Bonjour, cher comte, quel bonheur de vous revoir!

— Bonjour, chère belle, répondit Achille en s'emparant de la main qu'on lui tendait et en y déposant un baiser amical, après quoi il reprit :

— Merci pour l'accueil.

— D'où venez-vous donc ?

— D'Allemagne, d'Italie.

— Il y a un siècle que je ne vous ai vu.

— En effet.

— Ce fut la dernière fois, au fameux déjeuner que votre terrible oncle est venu si brutalement interrompre.

— Le pauvre homme, dit Achille.

— Oui, je le sais, reprit la Cagnotte, quelle mort terrible !

— Elle fut pour moi un coup épouvantable lorsque je Tai apprise à Venise.

— Ah ! vous étiez déjà loin au moment du crime ?

— Je suis parti un mois avant et je ne suis revenu que ce matin, se hâta de répondre le comte.

— Il vous a déhérité, n'est-ce pas?

— Oui, mais tout va me revenir.

— C'est juste, Tassassin ne pourra profiter de son crime. Je n'ai jamais vu d'exécution. J'irai voir la sienne.

— Vous ! fit le comte en pâlissant.

— Certes, j'ai dit au duc de me louer une fenêtre. Nous irons ensemble ; mais, comte, qu'avez-vous ?

Achille avait fermé les yeux, comme s'il eût voulu chasser de son esprit une funeste image.

— Rien, rien, ma chère Madelon, répliqua-t-il en appelant la courtisane du nom dont elle ne permettait l'usage qu'à ses élus passés ou présenta. Mais laissons cela.

— Encore un mot, je vous prie, je suis très curieuse. Savez-vous que ce docteur Sergent, le condamné, n'est point un homme ordinaire.

— Heureusement pour l'humanité.

— Je l'ai vu à l'audience, on eût dit que c'était lui qui était le juge. Ah 1 il me semble que j'aurais bien aimé un homme comme cela. Il est marié, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Qu'est devenue sa femme >

— On l'ignore; elle a fui, dit-on, à l'étranger, répondit le comte en balbutiant.

— Ah ! n'était-il pas un peu parent de votre oncle? insista Madeleine.

— Oui.

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— Et par conséquent un peu le vôtre aussi ?

— En effet, mais pourquoi toutes ces questions >

— Mon cher, tout Paris ne parie que du docteur André depuis trois mois ; c'est une bonne fortune que rencontrer quelqu'un l'ayant intimement connu.

— J'ai toujours respecté vos caprices, Madelon, mais la satisfaction que vous vous offrez en ce moment m'est énormément pénible.

— Le pauvre ami, est-il devenu sensible? dit la Cagnotte avec un accent d'ironique pitié ; puis reprenant son ton ordinaire, elle ajouta : .

— Une toute dernière question et je vous écoute, car je ne pense pas que vous soyez venu me trouver au débotté pour me dire seulement bonjour.

— Vous avez raison ; il s'agit d'un service à me rendre et d'un million à gagner.

Plutus avait toujours inspiré à Madeleine le plus profond respect.

— Voici ma question, reprit-elle, et après à mon million. Ce cher Achille, il a toujours été ravissant 1 et saisissant des deux mains la tète du comte qui se trouvait assis à côté d'elle, elle l'embrassa avec effusion.

— Parlez, Madelon, reprit ce dernier. •

— Comment se fait-il que vous n'ayez pas été appelé comme témoin ? réprit la pécheresse.

— Il a été fortement question que je le fusse ; mais une lettre adressée par le docteur André au juge d'instruction a rendu celle-ci si simple, que ma présence a été reconnue inutile, et d'ailleurs, j'avais moi-même chargé des amis puissants de faire en sorte qu'on m'épargnât cette pénible comparution.

Madeleine n'insista pas : depuis que le mot million était sorti des lèvres du comte, tout ce qui se rappor-

tait à Taffaire du château de Clamelle Tintéressait beaucoup moins.

— Me voilà satisfaite, dit-elle; maintenant, cher ami, parlez, je bois vos paroles.

— Ma chère Madelon, en vous offrant un million, au cas où vous réussiriez dans l'entreprise que je vais vous confier, je tiens moins à me montrer généreux qu'à stimuler votre zèle, et je me plais à reconnaître, que si le succès ne vient pas couronner votre adresse, c'est que j'aurai tenté l'impossible.

— De quoi s'agit-t-il donc ?

— Patience, vous le saurez bientôt, mais d'abord répondez à mes questions. On vous dit la maîtresse du duc d'Ambre ; est-ce vrai ?

— Je n'ai aucune raison pour le nier.

— Bien.

— Le duc est-il jaloux ?

— Horriblement.

— Sait-il que vous me connaissez }

— Je lui ai parlé de vous.

— Ah ! mais sait-il qu'il fut un temps où j'étais pour vous plus qu'un ami }

— Non, mon passé n'appartient à personne, pas même à moi.

— Très-bien, alors rien n'empêcherait le duc d'Ambre, que j'ai vu en Italie, à me faire trouver avec vous }

— Rien, du moins je le crois. Mais à propos, cher ami, quelle est donc cette beauté que vous promeniez sur le pont des Soupirs, fier comme un doge jetant son anneau nuptial dans l'Adriatique, lorsque le duc vous a rencontré à Venise }

— C'est d'elle justement que je veux vous parler.

— Le duc Ta trouvée miraculeusement belle.

— Elle Test, en effet.-

— Et c'est de cette adorable fée que doit me venir le million que vous me promettez ?

— Oui, ma charmante.

— Que faut-il que je fasse pour cela ?

— Il faut simplement m'en débarrasser.

— Vous voulez rire ?

— Non pas.

— Vous n'êtes donc plus amoureux d'elle ?

~ Je ne le suis plus.

— Eh bien, alors, quittez-la.

— Je ne le puis, un engagement très sérieux me lie à elle.

— Depuis quand prenez-vous donc au sérieux vos engagements d'amour, cher ami ?

— Depuis que l'amour qui me les a fait prendre est sérieux.

— Ce n'est pas poli ce que vous me dites là >

— Pardon, ma chère, ne marivaudons pas ; nous faisons une affaire. Mais d'abord, qu'espérez-vous du duc, financièrement parlant.

— Deux ou trois cent mille francs, dont, je serai forcée de manger au moins la moitié pour lui faire honneur.

— Si l'on vous en offrait cinq cent mille comptant, lui fermeriez-vous votre porte, je ne parle pas de votre cœur?

— Et vous faites bien, interrompit la Cagnotte, depuis longtemps j'ai mis un cadenas dessus. Si l'on m'offrait cinq cent mille francs, je l'écrirais au duc qui comprend les affaires, et qui les comprend si bien même, qu'il

se bornerait à m'envoyer sa carte pour prendre congé, en y joignant toutes ses félicitations.

— Eh bien, il faut dire au duc qu'on vous offre un million, et que comme vous comprenez que votre perte pourrait l'affliger quelque peu, vous avez songé à vous faire remplacer auprès de lui par la plus adorable femme qu'il puisse rêver.

— Mais cette femme, où la trouverai-je ?

— Cette femme, c'est Ginevra.

. — Ginevra ? répéta Madeleine.

— Oui, ma compagne d'Italie.

A ces mots, la Cagnotte jeta sur le comte un regard d'étonnement plein d'interrogation.

— Vous ne comprenez pas, reprit Achille de Clamelle ; eh bien, ne cherchez pas, cela ne vous servirait de rien.

— Vous voulez que le duc d'Ambre devienne l'amant de cette Ginevra que vous avez aimée et que l'on dit si belle? poursuivit Madeleine en appuyant sur chacun de ses mots.

— Le duc ou un autre, mais il m'importe qu'un scandale ait lieu et que je puisse la quitter suffisamment compromise pour être approuvé de tout le monde.

— Mon cher Achille, je ne sais vraiment si je rêve ou si je veille ; mais ce que vous me demandez là ne me regarde pas, c'est à l'un de ces messieurs qu'il faut vous adresser, et il s'empressera, puisque M"* Gineyra est si belle, de vous succéder avec joie sans vous demander le moindre louis pour récompense. "

— Ma chère Madelon, vous croyez parler d'or, mais Ginevra vous est inconnue. Sachez qu'aucun des hommes que nous connaissons, si beau, si riche, si spirituel, si célèbre même qu'il soit, ne pourrait la séduire si les

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conseils intelligents d'une femme de votre esprit et de votre tact ne se chargeaient de lui inculquer patiemment et adroitement Tamour de l'infidélité.

— Alors, cher ami, vous avez trouvé la huitième merveille du monde.

— Je ne dis pas non.

— Et vous voulez vous en défaire ?

— Aux prix d'un million, oui, ma chère.

La Cagnotte regarda de nouveau le comte.

— Oh ! je vous parle sérieusement, dit-il.

L'accent avec lequel ces paroles furent dites, ne

laissa aucun doute à la Cagnotte.

— Mais qui me répond que, la chose faite, vous me payere? cette somme énorme ?

— Enfin, s'écria Achille, nous traitons donc sérieusement, j'en suis ravi. Tenez, chère amie, voici un papier qui vous répond de moi ; car ce papier, j'aurai le plus grand intérêt à le ravoir, dès que Ginevra, guidée par vous,- m'aura publiquement quitté pour le duc ou pour tout autre homme en évidence, et par conséquent compromettant au suprême degré. Lisez-le.

Tout en parlant ainsi, Achille de Clamelle qui depuis longtemps connaissait le vrai nom de la Cagnotte, avait tiré de sa poche une feuille de papier timbré sur laquelle il avait tracé ces mots :

« Fin mes amours avec Ginevra pour cause d'infidé- « lité de- sa part, je payerai à M"* Madeleine d'Or- « champs la somme d'un million, m'engageant à échanger « la présente obligation en une délégation en bonne « règle sur l'héritage de mon oncle, M. le marquis « Anselme de Clamelle, au cas où ne l'ayant point en- « core recueilli, il me serait impossible de me procurer

« immédiatement la somme qui serait parfaitement due « à M"* Madeleine d'Orchamps.

a Paris, le lo septembre i8...

« Comte Achille de Clamelle. »

Madeleine relut deux fois ce singulier engagement,

— Vous me donnez ce papier? dit elle.

— Oui, et vous acceptez ma proposition.

— La garantie est singulière, mais je la crois illusoire.

— Elle est excellente au contraire. Je ne voudrais pas pour toute la fortune qui va me revenir que ce papier fût lu par une autre personne que par vous.

— Vous me le dites, mais qui me l'assure?

— Mon intérêt.

— La lecture de ce papier vous ferait passer pour un amant orgueilleux qui considère la trahison de sa maîtresse comme une chose impossible, rien de plus, et votre intérêt n'a rien à voir là-dedans.

— Je vous affirme, au contraire, que mon intérêt seul est engagé dans la question. Puis enfin, ma chère Madelon, douteriez-vous de ma parole de gentilhomme >

— Dieu m'en garde, moil cher comte ; et la Cagnotte se mit à rire.

— Allons, il faut tout vous dire. Sachez donc, ma terrible Madelon, que le jour où Ginevra m'aura publiquement trahi, je gagnerai douze millions.

— Vous vous moquez de moi, mon cher comte.

— Non, Madelon, sur mon honneur, je vous le jure. Acceptez-vous ?

— Mais oui, et sans douter de votre honneur, je vou-

drais tout comprendre pour bien vous servir, et je ne comprends pas.

Le comte réfléchit pendant quelques instants.

— Par quel moyen pourrions-nous réunir le duc et Ginevra? dk-il.

— Le duc donne un souper ce soir au café Anglais, venez-y avec elle.

— Le moyen de me faire inviter ? *

— Allez au cercle, le duc y dine.

— Non, je désire ne pas trop me montrer en ce moment.

— Faites une visite au duc, à six heures, il est toujours chez lui.

— r Soit, mais, en admettant même que je le trouve, qui nous dit qu'il m'invitera?

— Moi, qui vous en réponds ; ce que je veux bien, le duc le veut aussi ; à cinq heures je le verrai, à six heures il vous invitera, je vous l'affirme.

— Bien, que lui direz-vous ?

— Oh 1 je ne lui parlerai pas de vous, mais j amènerai la conversation sur le docteur Sergent, j'insisterai sur mon vif désir de connaître ceux qui ont été liés avec lui, il n'en faudra pas plus.

— Je comprends, mais une difficulté insurmontable s'oppose à nos projets.

— Laquelle ?

— C'est que probablement, puisque vous m'affirmez que tout Paris s'occupe de ce malheureux docteur, son nom sera prononcé pendant le souper.

— Comptez-y.

— Alors je ne puis y mener Ginevra.

— Quel rapport existe-t-il donc entre cette Italienne et le docteur ?

— Ginevra n'est pas Italienne, et il ne faut pas que le nom d'André Sergent soit prononcé devant elle, je vous le répète, oh ! non, il ne le faut pas.

— Qu'à cela ne tienne ; prévenez le duc, il avertira ses invités.

— En effet, répondit Achille en retombant dans sa rêverie.

— A quoi pensez-vous > reprit là Cagnotte au bout d'un instant.

— Tenez, Madelon, j'aime mieux tout vous dire ; votre intérêt me répond d'ailleurs de votre discrétion. L'héritier du comte Anselme, mon oncle, ce n'est pas moi, mais Ginevra.

. — Comment ?

— Ginevra, qui est française, poursuivit Achille, et dont le vrai nom est Geneviève Sergent de Clamelle *.

— La femme du condamné ! s'écria la Cagnotte. -- Elle-même !

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