CHAPITRE IL ' Où l'on assiste à un conseil de famille an Monlin-Ronge
Ma famille se composait de sept persomies, y compris deux cousines orphelines et mon oncle André. Colonel à quarante-cinq ans, ce dernier avait quitté le service, non par dégoût d'une carrière dans laquelle il pouvait compter sur un brillant avenir, mais par dévouement pour nous, dont la mort du frère de ma mère avait singulièrement compromis la fortune, en laissant sans directeur (car mon père était incapable de diriger des ouvriers, une importante fabrique de foulard^, propriété indivise entre nous tous. Nommé tuteur de mes deux cousines, mon oncle le colonel, qui était sur le point de partir pour l'expédition de Rome, doima sa démission sans hésiter et vint s'établir avec nous au Moulin-Rouge ; c'était ainsi que s'appelait notre fabrique. Les affaires allaient mal, trèsmal; la révolution de 48, la maladie de mon oncle Marcel, sa mort et le chômage à peu près complet qui l'avait suivie, avaient singulièrement diminué notre avoir. Mon père, homme d'un esprit supérieur et trèsinstruit, n'avait ni la fenneté ni l'esprit d'ordre, qualités indispensables pour faire prospérer un établissement industriel. Beaucoup d'ouvriers mécontents étaient déjà partis, ceux qui restaient murmuraient beaucoup et travaillaient peu. Il était grand temps que mon oncle vînt à notre aide. Une réorganisation complète était nécessaire : il l'entreprit avec sa résolution ordinaire et toute son énergie; renvoya les paresseux, menaça les mécontents, établit la discipline la plus sévère à laquelle il fut le premier à s'astreindre pour donner l'exemple et, seul, sut for«îer tous les employés, contr&-mattres et ouvriers, à plier sous le règlement Deux
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HI8T0IRI d'une PIPB. 15
mois à peine s'étaient écoulëç depuis sa Tenue, que déjà le traYail marchait avec une régularité exemplaire. C'était un magnifique résultat obtenu avec peine, une vraie victoire de la fermeté d'un seul sur le mauvais voulmr de presque tous. Le colonel n'était pourtant pas satisfait.
Un soir, après dtner, nous étions tous réunis autour de la table de famille, ma mère fiadsant de la tapisserie, et mon père prenant son café lentement comme toujours. Mon oncle venait d'allumer un cigare, lorsqu'il se leva brusquement, fit quelques pas du côté de la porte, puis, revenant vers mon père :
— Théodore, lui dit-il, j'ai fait aujourd'hui le felevî Se fin de mois, examiné tous mes comptes et savez- vous ce que j'en ai conclu?
— Gonmient voulez^vous que je le sache? répondit mon père, assez étonné.
— Wn bien ! je vais vous le dire ; tout semble marcher et rien ne va, le résultat devrait être excellent ': il est déplorable.
— n me semble, cependant, que vous faites merveille.
— Ah! il vous semble! Et moi aussi j'avais la sottise de le croire, mais à présent, je vois que je travaille en pure perte. Ces gens-là ont un mauvais vouloir latent qui paralyse toutes mes actions. Y comprenezvous quelque chose, vous, ma sœur?
— Peut-être, répondit ma mère, sans lever les yeux.
— Comment peut-être? M'y serais-je donc mal pris?
— Je crois le contraire, mon cher André, vous vous êtes rendu maître des bras ; seulement, à présent, il faut agir sur les cœurs.
— Sur les cœurs! fit le colonel stupéfait.
— Oui, sur les cœurs, mon ami ; vos ouvriers font leur travail par craint^ jt ne peut être que mauvais ; qu'ils le fassent avec amour, et il sera ex/Meut. Vous les avez forcés à vous craindre, forcez-les à vous aimer.
Mon père repoussa sa tasse à café et fit un signe d'approbation.
— Très^ien, continua mon oncle en riant; mais comment arriver à ee résultait
— Par .un moyen bien simple. Jusqu'à présent, vous n'avex vu dans ' chaque ouvrier qu'une paire de bras capables de fonctionner sept ou huit
heures par jour avec une force de et devant produire une quantité
de... S'il s'agissait d'une machine, le calcul serait irrépréhensible; mais l'ouvrier n'est pas une machine, il a une intelligence et une âme s développez cette intelligence, cultivez cette âme. Apprenez à l'homme à voir dans son travail, au-dessus du salaire An samedi, un but plus élevé, l'accomplissement du devoir.
— Mais, c'est simplement impossible, ce que vous me demandez là, un ouvrier ne travaille que pour l'argent.
— Quand vos soldats se forment en carré autour de leur drapeau criblé de balles, se font tuer sur le champ de bataille, pensez-vous, demanda ma mère en s'animant, que ce soit pour mériter leurs deux sous de paie; quand vous-même, blessé d'un coup de feu, chargiez encore à la tête de vos chasseurs d'Afrique, était*-ce pour conserver vos appointements? ^
— Un soldat ne connaît que l'honneur, s'écria mon oncle, en se redressant.
— L'honneur, c'est l'accomplissement du devoir, dans quelque condition que ce soit, reprit gravement mon père; faites-le comprendre à vos ouvriers, et, de mercenaires, ils deviendront les soldats de l'industrie.
Le colonel se remit à marcher, jeta son cigare au feu et, tendant la main à ma mère, lui dit avec émotion ^
• — Merci, Anna, pour m* avoir, non pas appris, mais rappelé ce que je n'aurais pas dû oublier. A partir d'aujourd'hui, mes ouvriers seront mes soldats. Vous serez mon conseil de guerre, et vous, continua-t-il en se tournant vers mon père, mon moniteur^ chargé de l'éclgcatioi) morale.
— Je ne vois pas trop à quoi je puis vous être bon?
— Allons, donc, vous plaisantez, vous qui ne vivez que dans les livres, vous le savant universel, tenez-vous prêt, dès demain, à faire au bataiU
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HISTOIRE D'UHK PIPB. 17
Ion des lectures qui instruisent mes hommes en les amusant, im cours d'histoire vraie, de religion, de ce qu'il vous plaira.
— Ils aimeront mieux leurs romans à i sous, que mes conférences.
— Et c'est là ce qui les perd, ces romans ineptes, où l'histoire est défigurée à plaisir, où la religion est calomniée, traînée dans la boue, les lois attaquées, la morale publique outragée. J'entends et j'ordonne qne vous les dégoûtiez de tout cela.
— J'entends et j'ordonne, n'est pas la manière de persuader et de convaincre, reprit ma mère en souriant. Laissez à votre moniteur la liberté de choisir ses lectures, et à vos ouvriers, celle d'y assister ou de n'y point venir.
— Personne n'y viendra alors.
— fls y viendront tous, au contraire; vous verrez, les uns entraîneront les autres : c'est à défaut de bon vin que les ouvriers en boivent de mauvais. Certainement il y aura quelques exceptions, mais je suis persuadée qu'après avoir goûté de la vérité, presque tous mépriseront les mensonges débités par ces spéculateurs en scandales, qui font commerce de l'empoisonnement public, et préparent des révolutions dont eux seuls doivent profiter, en abrutissant l'intelligence de ceux qui en seront les aveugles instruments et les premières victimes.
— Vraiment, ma sœur, vous étiez née , pour être orateur. Il faut en passer par tout ce que vous voulez. Soit, j'y consens et j'accorde à tous la liberté demandée.
— n y a quelques années que je m'occupe d'histoire et de littérature, dit mon père, je tâcberai de faire à ces braves gens un petit cours d'orthopédie historique le moins ennuyeux possible.
— Un cours de...? demanda mon oncle.
— D'orthopédie, ce mot vient du grec et signifie redressement des pieds ; il y a à Paris et ailleurs des établissements ortliopédiques où l'on envoie les boiteux.
—Ah ! ça, mon cher ami, vous vous imaginez quenos soldats sont boiteux.
— Les ouvriers, non, mais Thistoire qaA Imt enseignent les marchands de mort aux âmes, oui, et c'est celle-ci que je veux redresser.
-r- Alors, très-bien : et quand commencerez-vous?
— Je demande deux jours.
— Accordé! Allons, c'est convenu. A présent, avec votre permbsion, je vais fumer mon cigare... Bon, je l'ai jeté au feu. Noémi, va me chercher ma pipe ; tu sais où elle est?
— Oui, mon oncle.
— Sur ma cheminée, à droite.
— Je sais, je sais, répondit ma plus jeune cousine, qui déjà montait l'escalier. > *
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